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Andreas entra dans le bourg à l’ouest d’Orléans sur le cheval que lui avait prêté le maître de carrière et, ayant troqué ses habits de pèlerin contre des vêtements plus ordinaires et dissimulé son crâne chauve sous un large couvre-chef, il espérait qu’on ne le reconnaîtrait pas. Il suivit avec attention les indications que lui avait données le carrier, traversa un premier groupement de maisons et arriva au milieu de la matinée devant la demeure qui, vraisemblablement, était celle de Colin, cet ancien templier devenu charpentier.
Après avoir attaché sa monture, il frappa à la porte principale de cette petite bâtisse qui, comme on le lui avait expliqué, abritait aussi l’atelier de l’artisan. Une femme vint alors ouvrir la porte et elle avait la mine sombre et soucieuse. Voyant qu’elle ne présentait aucune ressemblance avec l’homme qui l’avait sauvé, Andreas en déduisit qu’elle n’était pas sa sœur ni même une cousine, mais plus probablement son épouse. En quittant l’ordre du Temple, l’ancien moine avait donc pris femme.
— Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger, je voudrais savoir si Colin est ici…
— Qui êtes-vous ?
Andreas hésita.
— Un ami.
— Je connais les amis de mon mari, qui sont à présent peu nombreux, et vous, je ne vous connais pas.
Une voix grave et fatiguée s’éleva alors derrière la petite femme, de l’autre côté de la maison.
— Laisse-le rentrer ! C’est lui…
L’épouse du charpentier fit une mauvaise figure puis, comme à contrecœur, laissa passer l’apothicaire et referma prestement la porte derrière lui. Sans dire un mot, elle désigna une couche au bout de la pièce où Andreas aperçut l’ancien templier, qui semblait au plus mal. Au teint de sa figure on voyait qu’il avait perdu beaucoup de sang, et son bras était entouré de linges rougis.
— Que s’est-il passé ? s’inquiéta l’Apothicaire en s’agenouillant près de lui.
— J’ai été attaqué par les hommes de Humbert… J’ai pris un vilain coup d’épée à l’épaule. Il faut croire que j’ai perdu l’habitude de me battre. Je n’ai pas eu la force de venir vous prévenir, je… je suis désolé. Je voulais envoyer quelqu’un vous chercher ce matin, mais…
— Allons, allons, ne parlons pas de moi, et laissez-moi inspecter votre blessure.
Andreas enleva les linges trempés avec des gestes délicats et découvrit l’ouverture béante dans la chair du pauvre homme. Puis, se retournant vers l’épouse :
— Madame, pouvez-vous m’apporter d’autres linges, une bassine d’eau et de l’alcool ?
La femme hésita.
— Fais ce qu’il te dit, Constance. Monsieur est apothicaire.
Elle s’exécuta et Andreas put commencer à nettoyer la plaie.
— Nous devons désinfecter si nous voulons vous prémunir de la gangrène. Donnez-moi un petit récipient pour mélanger l’alcool avec un peu d’eau. Le pouvoir désinfectant de l’alcool est plus grand quand il est dilué. Il faut sept doses d’alcool pour trois d’eau.
Ainsi, il effectua le mélange dans le bol qu’on lui apporta et commença à désinfecter la plaie profonde. L’homme, que sa vie d’ancien templier avait sans doute habitué à la douleur, fit quelques grimaces mais ne se plaignit pas.
— Pour ce type de blessures, expliqua Andreas tout en opérant, contrairement à ce que font la plupart des chirurgiens – qui sont des imbéciles – il convient de ne pas élargir la plaie, de stopper l’hémorragie au plus vite et de ne surtout pas faire de saignée, laquelle est une abomination inventée par des ignorants. Il faut favoriser l’assèchement en n’utilisant aucun onguent suppuratif et n’imposer aucune diète. Votre mari devra manger autant que d’ordinaire dans les prochains jours, madame, et il devra boire beaucoup.
La femme hocha la tête d’un air reconnaissant.
— Bien. Il faut maintenant que je me débrouille avec ce que vous avez dans votre maison…
L’Apothicaire se frotta le front d’un air pensif.
— Je vois que vos habits à l’un et l’autre sont bien entretenus. Madame coud. Vous avez certainement du fil de lin et une aiguille ?
La femme acquiesça de nouveau et lui apporta ce qu’il demandait.
— Ah. J’aurais préféré une aiguille triangulaire, qui pénètre plus facilement dans la chair qu’une aiguille égale, mais nous nous débrouillerons avec cela. En revanche, votre fil a l’air fort, et c’est très bien. La suture sera meilleure et plus durable.
Sans perdre plus de temps, Andreas se mit à recoudre la longue blessure du charpentier qui, là encore, fit preuve d’un stoïque courage.
— Parfait. À présent, il me faudrait du pain, du lait, des œufs, de l’huile et du safran, expliqua l’Apothicaire tout en sortant son looch de sa ceinture.
— Vous… Vous allez nous faire à manger ? railla le charpentier qui, malgré sa blessure, n’avait donc pas perdu son sens de l’humour.
— Je n’ai pas de safran, intervint son épouse, mais je peux aller en chercher dans le bourg chez l’herboriste… C’est à deux pas d’ici.
— Les herboristes sont des charlatans. On ne prononce pas ce mot devant un apothicaire, madame. Allez plutôt en demander à la cuisine de la prochaine auberge.
La femme disposa sur la table les premiers ingrédients qu’Andreas avait demandés et sortit de la maison pour aller chercher l’épice. Pendant ce temps-là, l’Apothicaire raviva le feu dans la cheminée, y fit chauffer le lait dans un pot, puis émia prestement tout le pain. Il plongea alors la mie dans le lait chaud et la fit cuire en remuant incessamment, jusqu’à obtenir une bouillie épaisse qu’il retira du feu. Quand elle fut à demi refroidie, il y mêla l’huile et les jaunes d’œufs et ajouta quelques gouttes de son sirop de diacode.
Quand la petite femme revint avec le safran, Andreas ajouta l’épice à son mélange et en fit un cataplasme qu’il posa aussitôt sur la blessure du charpentier.
— N’attendez pas de miracle – lesquels, d’ailleurs, n’existent pas. Cela devrait seulement calmer la douleur et aider à la cicatrisation. Mais il conviendra de ne pas laisser le cataplasme trop longtemps, car il ne faut pas comprimer la plaie.
— Entendu.
— Voilà. Je suis désolé, pour l’instant, je ne peux rien faire de plus, mais au moins votre mari, s’il ne bouge pas pendant quelques jours, ne risque plus rien. Par chance, aucune artère n’a été touchée, ni les os.
— Je ne sais comment vous remercier, monsieur, dit la femme tout en tenant la main de son époux au creux des siennes.
— Madame, c’est moi qui dois remercier votre mari, qui m’a sauvé la vie hier soir, dit humblement Andreas.
Puis au charpentier :
— Dites-moi maintenant comment cela vous est arrivé.
— J’ai trouvé l’endroit où Humbert retient votre apprenti, monsieur Saint-Loup. J’ai voulu entrer à l’intérieur et ses hommes m’ont attaqué sans sommation.
— Et où est-ce donc ?
Le charpentier secoua la tête.
— On croirait une provocation : ils le retiennent à la commanderie Saint-Marc, qui est une ancienne maison templière, au milieu des bois à l’est de la ville !
— Décidément ! Cela devient une habitude ! maugréa Andreas.
— Que voulez-vous dire ?
— J’ai moi-même été enfermé à la prison du Temple, à Paris.
— Les biens de mon Ordre sont de plus en plus souvent détournés de leur fonction originelle, se lamenta Colin.
Andreas acquiesça, encore qu’il ne fût pas certain, au fond, d’avoir quelque sympathie pour ladite originelle fonction.
— Il faut que j’aille libérer Robin, affirma-t-il d’un air grave.
— L’entrée est trop bien gardée. Vous n’avez aucune chance.
— Et pourtant il faudra bien que je le fasse.
— Vous n’y parviendrez pas par la force.
— Non pas, mais par la ruse, peut-être.
— Il y aurait un moyen, murmura l’ancien templier.
— Lequel ?
— Je ne connais pas bien la commanderie Saint-Marc, car j’étais moi-même à la maison de Rouvray-Sainte-Croix, au nord d’ici, mais on raconte qu’il existe un souterrain qui relie la crypte Saint-Aignan à la commanderie.
— Et où débouche-t-il, ce souterrain ? Au cœur même de la commanderie ?
— Je n’en ai aucune idée. Mais en toute logique, il a été creusé pour permettre aux occupants des lieux de s’enfuir en cas de siège, s’ils étaient aculés, et donc, il devrait se trouver dans la pièce la plus éloignée de l’entrée principale.
— Vous pensez alors que j’aurais une chance d’entrer discrètement à l’intérieur des murs ? Je ne suis certes pas un homme aguerri, mais je sais être discret.
— Cela me paraît fort périlleux. Toutefois, Humbert n’est pas venu avec beaucoup d’hommes, et il est probable que ceux-là ne surveillent que l’entrée principale, ce qui serait en votre faveur. Néanmoins, comme vous le dites, vous n’êtes pas un homme aguerri, monsieur Saint-Loup… Vous devriez peut-être attendre que je sois rétabli pour venir vous prêter main forte.
— Non. Vous connaissez Humbert. Vous devinez comme moi ce qu’il est en train de faire à mon apprenti. Je ne peux pas attendre.
Colin acquiesça d’un air désolé.
— La crypte Saint-Aignan est à l’intérieur des remparts, vous allez d’abord devoir trouver un moyen d’entrer dans la ville.
— Cela ne sera malheureusement pas le plus difficile.
Andreas se tourna alors vers l’épouse du charpentier.
— Madame, croyez-vous pouvoir me confectionner un habit de moine ?
— Mon mari a gardé la bure qu’il portait lors de son entrée au Temple. Je devrais pouvoir vous arranger quelque chose.
— Parfait.
— Que comptez-vous faire ?
— Avec mon crâne chauve, je ferai un excellent cénobite.