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Réveillée au petit matin par les pleurs du bébé de Marie, Aalis put constater que les soins et la nourriture offerts par les bergers avaient déjà grandement amélioré son état. Elle se leva sans peine, car marcher ne lui faisait plus aussi mal.
Le soleil resplendissait au dehors quand elle partagea un copieux petit-déjeuner avec ses hôtes. Marie, qui était en train de donner le sein à son fils, lui adressa un sourire.
— Tu as meilleure mine, Aalis !
— Merci. Je me sens mieux. C’est grâce à vous.
— È, qu’est-ce que tu avais fait, comme pirolada, pour te retrouver comme ça ? demanda Luc, que la chose semblait amuser.
Les joues d’Aalis s’empourprèrent aussitôt ; elle n’avait aucune envie de parler de ce qui l’avait amenée ici, et elle fut sauvée par l’intervention de la vieille femme, de l’autre côté de la pièce.
— Tsss, tsss. À Cazo, on n’interroge pas les convidades sur les bêtises qu’ils ont faites dans leur passé, n’est-ce pas, mon coquinèl de gendre, è ?
Le berger retourna un sourire entendu à sa belle-mère.
— Bon, et qu’est-ce qu’elle va faire, la gamine, maintenant ?
— Je vais continuer ma route, répondit timidement Aalis. Je dois aller à Bayonne.
— Hors de question ! répliqua aussitôt Marie. Tu vas rester ici quelques jours avec nous, tu n’es pas encore en état de faire un long voyage. Tu nous aideras un peu, et en échange, nous te donnerons le feu et le lieu, n’est-ce pas, Luc ?
— Avec toi qui t’occupes du bébé, un peu d’aide ne fera pas de mal, tiens ! C’est d’accord. Mais tu feras bien de te bouger le cul, gamine, eh ?
— À la bonne heure ! surenchérit Janine.
Aalis écarquilla les yeux. La bienveillance que lui témoignaient les bergers depuis qu’elle était arrivée la troublait beaucoup. La chaleur avec laquelle ils lui parlaient lui rappelait celle de Zacharias et différait tellement de la façon dont les adultes la traitaient à Béziers qu’elle ne savait comment réagir. Elle n’avait pas l’habitude d’être au centre de tant d’attention, et elle se sentait un peu idiote.
— Vous êtes sûrs… Je ne vais pas vous déranger ?
— Mais non, puisqu’on te le dit, piròla ! Mais t’as intérêt à te démener. On n’est pas à la ville, ici !
— C’est des mains de travailleuse, ça, dit-elle en tournant, vexée, ses paumes vers le berger.
— Tant mieux ! Eh bien tu vas commencer par amener les céréales, l’eau et le foin aux animaux avec la Marie. Et quand tu auras fini, tu me rejoindras sur le plateau pour m’aider à enlever les cailloux des parcelles.
— Doucement, Luc, elle n’est pas encore tout à fait guérie, la pauvre…
— Ça lui fera du bien. Allez ! Bolegues !
Et ainsi Aalis accompagna Marie dans la bergerie pour soigner et nourrir les animaux. Elle s’occupa tout particulièrement des agneaux, qu’elle était heureuse de retrouver, et auxquels elle commençait déjà à s’attacher. Quand les soins furent terminés, elle quitta la bergère et rejoignit Luc, tout en haut du plateau qui dominait le village. Ensemble, ils ramassèrent les cailloux qui s’étalaient sur les parcelles et Luc lui montra comment les disposer pour faire des petits murs de séparation.
— Tiens, regarde, pichòta, il faut mettre les plus gros cailloux en dessous, pour faire une fondation plus solide. Les plus petits, tu les conserves pour le calage, parce qu’il ne doit pas y avoir de vide, nulle part. Ensuite, sur les couches du dessus, tu dois faire des clefs avec les pierres.
— Des clefs ?
— È, oui, des clefs : tu alternes le sens des pierres. Une dans la longueur, une dans la largeur. Et surtout, il faut donner du fruit au mur, c’est-à-dire que les faces doivent être de biais, de telle sorte que le haut du mur soit plus étroit que sa base, tu comprends ?
— Oui, oui…
— Et comme ça, les murs peuvent tenir pendant plus longtemps que la vie d’un homme. Cela fait des siècles que les bergers font la même chose, tu sais. Le père de Marie le faisait, et le père de son père, et le père du père de son père avant lui… C’est à croire que ça ne se finira jamais, tant il y a de cailloux ! Tu vois ce gros tas là-bas ? C’est le grand-père de Marie qui l’a fait. Et pourtant, il en reste encore dans toutes les parcelles, de la caillasse… Cet endroit, on l’appelle Peyremale, parce qu’il est plein de mauvaises pierres. Avant, ici, tu ne pouvais pas marcher, c’était couvert d’arbres et de broussailles.
— Vous avez bien travaillé.
— È, c’est l’effort de plusieurs générations. Et moi, j’aime bien cette idée que les mauvaises pierres, elles ne sont pas si mauvaises que ça. On ne les jette pas, tu vois. On les ramasse, et on en fait des murs solides. Toutes peuvent trouver leur place.
Aalis sourit, saisissant sans peine la parabole.
— Et regarde, là-bas, on a laissé un arbre au milieu du plateau. Un seul. Comme ça, l’été, la Marie peut se mettre à l’abri du soleil, quand elle garde le troupeau. Et pour l’hiver, les anciens faisaient des capitelles. Il y en a une un peu plus bas, je te montrerai si tu veux.
Aalis acquiesça, mais son visage se rembrunit quelque peu.
— J’avais un ami, près de Béziers, expliqua-t-elle, qui vivait dans une capitelle.
— Toute l’année ?
La jeune fille hocha tristement la tête.
— C’est bien la peine d’habiter près d’une ville pour dormir dans une capitelle !
— Il était juif, alors il n’avait pas le droit d’entrer dans Béziers.
Luc secoua la tête.
— Elle est fada, la ville ! C’est pour ça que tu es partie, è ?
— Un peu.
Elle soupira.
— C’est… C’est mon père qui a tué le vieux Juif. Il l’a tapé si fort… Et quand je l’ai découvert, il m’a frappée, moi aussi. Alors je… Je suis devenue folle et j’ai fait… J’ai fait quelque chose de mal. De très mal.
Luc resta silencieux tout en la regardant, obligeant la petite à terminer sa confession.
— J’ai mis le feu à la maison de mes parents… Et à celle du prévôt. Et je suis partie, et…
Elle s’arrêta pour essuyer une larme sur sa joue d’un revers de manche.
— Je… Je ne sais pas quoi faire pour me faire pardonner. Pour corriger ma faute…
— È, pichòta, une chose pareille, on ne se la fait pas pardonner !
Aalis releva la tête et regarda, perplexe, le berger. Ce n’était pas, à l’évidence, la réponse à laquelle elle s’était attendue.
— Ce que tu as fait, c’est terrible, et tu en porteras le poids toute ta vie.
— Mais… Mais je voudrais me faire pardonner…
— Non. Ça ne se pardonne pas, ça. C’est ainsi, Aalis. Moi aussi j’ai fait des choses qui ne se pardonnent pas. Et ton père, comme il t’a frappée, ça ne se pardonne pas non plus. Chercher le pardon, parfois, ce n’est pas la bonne solution. Ce serait trop facile. Alors tu vas devoir apprendre à vivre avec, et recommencer une vie nouvelle.
— Et comment ?
— È, pichòta, il va te falloir tout reconstruire. Tu vois ce mur qu’on fait ensemble ? Si on avait fait une erreur à sa base, en mettant mal une pierre, ça ne servirait à rien d’essayer de le rattraper plus tard avec d’autres pierres, de le raccommoder ; il finirait par s’écrouler. Le mieux, c’est de tout recommencer. Et pour toi, c’est pareil, gamine. Ici, maintenant, tu dois recommencer une nouvelle vie, un nouveau mur.
La jeune fille, les yeux embués de larmes, hocha la tête.
— Tu as bien fait de partir de la ville. Maintenant, c’est une autre vie qui t’attend, et c’est à toi d’en tirer le meilleur.
— C’est ce que me disait le vieux Juif, murmura Aalis.
Le berger frotta affectueusement la tête de la jeune fille.
— Allez, on travaille encore un peu et après tu iras sortir les bêtes avec la Marie.
Ainsi, ils se remirent à porter les cailloux, et Luc remarqua que la jeune fille avait quelque facilité à placer les pierres sur le mur de la meilleure façon : on eût dit qu’elle avait déjà fait cela auparavant. Avec des gestes habiles, elle disposait les blocs les uns après les autres avec beaucoup d’intelligence, faisant un mur non seulement solide mais harmonieux, comme si la chose lui fût venue naturellement.