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Andreas et Robin, qui avaient profité de l’obscurité pour pénétrer sans bruit dans le relais d’Artenay et en extraire discrètement leur cheval, avaient galopé jusque tard dans la nuit afin, ils l’espéraient, de distancer leurs poursuivants, puis ils avaient dormi dans les ruines d’une ferme abandonnée, où ils avaient eu fort froid. Au petit matin, Robin avait fait une nouvelle fois la démonstration de son agilité avec une fronde en chassant une grosse perdrix qu’ils avaient ensuite plumée, vidée et fait cuire sur un petit feu de fortune.
Rassasiés, ils s’étaient remis en route, soutenant pendant toute la matinée un rythme élevé malgré les averses de pluie qui, comme la veille, se succédaient impitoyablement. Toujours bouleversés l’un et l’autre par la mort de Magdala, ils avaient parlé peu.
Au milieu de la journée enfin, le soleil apparut au milieu des nuages et, au loin, ils virent ses rayons frapper le cœur d’Orléans comme une gloire divine. Ils s’arrêtèrent pour admirer le spectacle étonnant que donnaient ces jeux d’ombre et de lumière sur l’une des plus belles cités du royaume et profitèrent de ce répit antédiluvien pour faire un nouveau feu et trouver de quoi se nourrir. Robin chassa un lapin et Andreas trouva quelques légumes dans les champs environnants. Tout en savourant ce repas finalement moins frugal que celui qu’on leur avait servi dans l’hôpital, ils échangèrent leurs premières paroles de la journée.
— Le cheval est épuisé, nous finirons à pied. Orléans n’est plus très loin, nous y serons avant le soir.
— Vous ne pensez pas que nous devrions éviter Orléans, maître ? Voyez ce qu’il nous est arrivé la dernière fois que nous nous sommes arrêtés dans une ville.
— Nous n’avons pas le choix. J’espère trouver un moyen d’y gagner un peu d’argent pour la suite de notre voyage. Mais rassure-toi, c’est une grande ville, il sera plus facile d’y passer inaperçus.
— Vous êtes déjà venu à Orléans ?
— Bien sûr, Robin, puisque c’est sur le chemin de Compostelle. Et d’ailleurs, plus nous avançons plus il m’apparaît que cette coïncidence n’en est pas une.
— Que voulez-vous dire ?
— D’abord, maître Eckhart nous envoie à Artenay. Là, l’homme que nous devions voir, Arnaud de Roulay, quoique peu affable, nous envoie vers Saintes, et ce faisant, nous suivons précisément l’Iter francorum, celui-là même que je pris il y a dix-huit ans dans un sens, et il y a neuf ans dans l’autre. Paris, Artenay, Saintes… Toutes sont de grandes étapes du pèlerinage à Compostelle.
— Et qu’en concluez-vous ?
— Pour l’instant, rien de précis, mais je me permets de faire des rapprochements. D’abord, c’est Jacques de Molay qui me met sur la piste de cette mystérieuse schola gnosticos, dont les maîtres supposés semblent se situer sur la route de Compostelle. Or, tu n’ignores pas, Robin, que l’ordre du Temple, à son origine, a été créé, justement, pour défendre les pèlerins qui voulaient se rendre en Terre sainte. Ainsi, la plupart des commanderies templières sont implantées sur le chemin des grands pèlerinages chrétiens. Cela ne constitue pas une preuve, mais cela pourrait indiquer qu’il existe un lien entre la schola gnosticos et l’ordre du Temple, n’est-ce pas ?
— En effet. Toutefois, maître, si je puis me permettre, ce n’est peut-être qu’une simple coïncidence. Eckhart nous a également dit que le gnosticisme s’était beaucoup développé sur la péninsule ibérique, où se croisent toutes les grandes religions et leurs mysticismes respectifs. Or, le chemin que nous empruntons n’est pas seulement celui de Compostelle, il est aussi, de façon plus large, celui qui mène vers les royaumes de Navarre, de Castille et d’Aragon, soit vers ladite péninsule.
— C’est exact, Robin, c’est exact. Peut-être pourrons-nous répondre à cette question à Saintes en parlant avec ce fameux Denis de Tourville ; à condition que celui-là soit plus bavard que ce maudit moine défroqué !
— Et s’il ne parle pas, lui non plus ?
— Alors nous continuerons de chercher, mon garçon. La réaction de maître Eckhart et le mutisme apeuré de l’ancien moine n’ont fait qu’aiguiser ma curiosité quant à cette énigmatique école gnostique. Et le mystère de la pièce vide et du tableau effacé s’est encore agrandi avec celui de la ligne blanche sur le registre de l’hôpital…
— Qu’espérez-vous trouver, maître ?
Andreas, qui avait terminé son repas, se leva et, tout en regardant l’horizon, le dos tourné, répondit à son apprenti par une autre question.
— Comment expliquerais-tu, toi, ces trois mystères ?
— Je ne sais pas… Il semble que l’on s’acharne à faire disparaître quelque chose dans votre vie…
— Quelque chose, ou quelqu’un ?
— Quelqu’un, en effet. Quelqu’un qui habitait chez vous dans cette pièce, quelqu’un qui était sur ce tableau à vos côtés, et quelqu’un qui était avec vous sur le chemin du retour de Compostelle.
— Les indices vont dans ce sens, mais alors comment se fait-il que, moi-même, je ne me souvienne ni d’avoir voyagé avec une personne, ni de l’avoir logée ou fait peindre sur ce tableau ? Il faudrait, pour cela, qu’on ait aussi effacé ma mémoire, Robin, et tu sais que je ne crois pas à la sorcellerie.
— Et que vous avez une excellente mémoire, oui, je le sais. Mais cela y ressemble beaucoup, n’est-ce pas ?
L’Apothicaire ne répondit pas. Qu’il eût une mémoire exceptionnelle ne faisait aucun doute, mais il ne pouvait ignorer toutefois ce sentiment étrange qui l’avait habité devant la petite maison d’Arnaud de Roulay : la certitude d’avoir déjà vu les lieux sans pourtant pouvoir s’en souvenir.
Renonçant à répondre aux questions qui les hantaient l’un et l’autre, maître et apprenti se remirent finalement en route, attachant leurs besaces sur le dos du cheval qu’ils tirèrent derrière eux.
Ils n’étaient plus très loin d’Orléans quand, au milieu de l’après-midi, ils passèrent près d’une carrière de calcaire – comme on en voyait de plus en plus souvent en ce temps où les hommes étaient de grands bâtisseurs – dans laquelle travaillait une vingtaine d’ouvriers. Andreas s’arrêta un instant et observa les carriers qui creusaient la terre pour atteindre, en profondeur, la matière recherchée.
Soudain, son visage se transforma.
— Luru vopo vir can utriet, murmura-t-il avec un sourire.
— Pardon ? demanda Robin, perplexe. Je sais que mes notions de latin sont encore sommaires, maître, mais il me semble que ce que vous venez de dire n’a aucun sens, sauf votre respect.
— Aucun sens ? Ce n’est pas parce que tu ne comprends pas une phrase qu’elle n’a pas de sens, mon garçon. C’est une anagramme. On la doit à Roger Bacon, et elle pourrait, je crois, résoudre nos problèmes financiers.
— Comment cela ?
— Tais-toi, mon garçon. Tais-toi, et observe.
Andreas attacha le cheval à un arbre et se dirigea vers la carrière, suivi de près par un Robin fort excité par la curiosité. Sans hésiter, l’Apothicaire se dirigea tout droit vers le maître de carrière, qui avait un air soucieux et embarrassé.
— Bonjour, maître.
— Bonjour, répondit l’homme quelque peu étonné que deux pèlerins vinssent ainsi jusque sur son chantier. Que puis-je pour vous ?
— C’est une belle carrière que vous avez ici.
— Il en est de plus belles, et nous n’en sommes qu’à la foration, laquelle nous donne bien du souci. Nous avons du retard pour fournir les tailleurs de pierre de la cathédrale d’Orléans, aussi, je vous prie de m’excuser, mais je n’ai guère de temps à vous accorder.
— Et pourquoi forez-vous ?
— Eh bien, pour abattre une grande fraction de roche homogène, monsieur. Mais je vous le répète…
— Et combien de temps vous faudra-t-il pour l’abattre ? le coupa Andreas.
— Au moins une semaine, et encore plus si vous ne me laissez pas travailler, soupira le carrier.
— Et si je vous donnais, moi, le moyen d’achever cet abattage avant la tombée du jour ?
L’homme eut un geste de surprise.
— Pardon ?
— Voyez-vous, nous avons chacun un problème. Moi, j’ai été volé par des brigands, et je n’ai plus un sou en poche pour finir ce pèlerinage avec mon fils. Et vous… Vous, vous devez abattre cette roche au plus vite. Or, il se peut que nous soyons chacun la solution au problème de l’autre.
— Et par quel miracle pourriez-vous achever l’abattage de cette roche avant la tombée du jour ? demanda le carrier en secouant la tête. Seriez-vous en mesure de faire tomber une foudre divine sur ma carrière ?
— Oh ! non, je ne prétends pas cela… En outre, il serait erroné de croire que la foudre est un phénomène divin, mais ce n’est pas le sujet. Non, je puis plutôt vous apprendre une technique qui vous permettra non seulement de gagner du temps sur cette carrière, mais pour toutes les futures carrières qu’il vous sera donné d’exploiter, monsieur.
— Eh bien ! Je suis pressé de connaître cette miraculeuse technique ! railla le maître, incrédule.
— Vous dites qu’il vous faudrait au bas mot une semaine pour y parvenir. Seriez-vous disposé, quand je vous aurai fait la démonstration de cette technique, à me donner la somme correspondant au salaire de tous vos ouvriers sur ladite période ?
Le carrier ricana.
— Si vous parvenez, avant la tombée du jour, à effectuer à vous tout seul le travail que tous mes hommes effectueraient en une seule semaine, par Dieu, oui, je vous donnerai cette somme les yeux fermés, monsieur !
— L’affaire est entendue, répliqua Andreas tout sourire. Il va me falloir, toutefois, quelques ingrédients, mais je suppose qu’un homme de votre métier n’aura aucune peine à les trouver rapidement.
— Et quels sont-ils ? demanda l’homme qui commençait à croire que, peut-être, cet étrange pèlerin était parfaitement sérieux.
— Du charbon, du soufre et du salpêtre.
— Du salpêtre, nous en avons près d’ici, sur les murs de l’une de nos excavations. Le soufre et le charbon, je peux envoyer l’un de mes hommes en chercher en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
— À la bonne heure ! Mais, attention, il nous faut un charbon de bonne qualité, de bois de peuplier, d’aulne ou de tilleul par exemple. Et il me faudra aussi pilon et mortier.
— Nous devrions pouvoir trouver cela, répondit le maître de carrière, qui ne ricanait plus du tout.
— Parfait.
L’homme dévisagea Andreas un moment, comme s’il tentait d’estimer la crédibilité de ses paroles, puis il haussa les épaules et s’en alla donner les ordres à deux de ses ouvriers.
— Pouvez-vous m’expliquer ce que vous comptez faire, maître ? demanda Robin à voix basse.
— Ah ! Mon garçon ! Si tu avais lu toute l’œuvre de ce cher Roger Bacon, tu ne poserais pas la question…
— Mais je ne l’ai point fait, et donc je vous la pose, soupira l’apprenti.
— Ce bon moine franciscain a caché dans son livre De nullitate magiæ une formule que d’aucuns, qui ne connaissent point les grands pouvoirs de la science, qualifieraient de magique, et que lui-même disait tenir des grands sages d’Orient, encore qu’Albert le Grand, professeur de notre ami Eckhart, revendiquât lui aussi la paternité de la chose dans son De mirabilibus mundi. Les deux hommes étant contemporains, je veux bien croire à la simultanéité de leurs illuminations. Il n’est pas rare qu’un même fait soit découvert, dans le même temps et en deux endroits différents, par deux scientifiques distincts.
— Et quelle est donc cette formule ?
— Comme je te le disais tout à l’heure : Luru vopo vir can utriet. Il serait trop long de t’expliquer ici cette fabuleuse anagramme, Robin, car c’est un code complexe que le Docteur Admirable dut mettre au point pour se préserver des foudres de l’Inquisition.
— Et que dit-elle, cette formule ?
— Elle dit : trois doses de charbon, trois de soufre, et quatre de salpêtre.
— Ce qui donne ?
— De la poudre noire, mon garçon. De la poudre noire.
Les ouvriers apportèrent à Andreas ce qu’il avait demandé plus rapidement encore qu’il ne l’avait espéré. Le soir n’était donc pas encore tombé quand, accompagné de Robin et du maître de carrière, l’Apothicaire se mit à l’écart du chantier et commença sa préparation sous leur regard médusé.
— Cher ami, si vous voulez reproduire par la suite ce que je suis en train de faire, je vous invite à prêter beaucoup d’attention à chacun de mes gestes. Les trois composants que vous m’avez apportés doivent être moulus en poudre très fine et dans ces proportions. Notez bien que le salpêtre doit être moulu en dernier. Comme vous pouvez le voir, il convient de le faire avec une grande précaution, car la chose est fort dangereuse. L’idéal est de ne pas faire cela en lieu clos, et de s’éloigner de la foule.
Tout en livrant ses instructions, l’Apothicaire moulut le charbon, le soufre et le salpêtre avec les gestes précis d’un homme de sa profession.
— Puis-je me permettre de vous demander comment vous connaissez ces choses, monsieur ? glissa le maître carrier qui commençait à se demander à qui il avait affaire.
— Non, vous ne pouvez pas, répondit simplement Andreas. En revanche, vous devrez vous souvenir qu’il convient de mélanger ces trois poudres de façon très homogène, comme je le fais maintenant devant vous. Il faut ensuite conserver une petite quantité de poudre pour faire la mèche.
— La mèche ? Quelle mèche ?
— Vous verrez tout à l’heure, répondit Andreas d’une voix agacée. Pour terminer la préparation, il faut ajouter une très petite dose d’eau, qui va permettre de lier la poudre et de la comprimer pour lui donner une forme cylindrique. Cette opération est la plus délicate. Il est préférable de le faire avec du vin ou de l’eau-de-vie, mais ici nous nous contenterons d’un peu d’eau ; je ne voudrais pas priver vos ouvriers.
Quand il eut terminé, Andreas emporta précautionneusement le cylindre de poudre comprimée et alla le placer au creux d’une foration que les ouvriers venaient de commencer le matin même.
— Vous obtiendrez un résultat encore meilleur en bourrant la poudre noire dans un pot en fonte, mais la chose est fort dangereuse et je vous inviterai à maîtriser le mélange avant que de vous lancer dans cette aventure-là.
Quand il eut terminé, Andreas se retourna vers le carrier avec un air grave.
— Dites à vos hommes de s’éloigner.
D’un geste de la main, le maître fit reculer les ouvriers.
— Plus loin encore, insista Andreas, beaucoup plus loin.
Ils s’exécutèrent.
— Maintenant, la mèche…
L’Apothicaire coupa un bout de corde, qu’il imbiba de la poudre qui lui restait, et inséra l’une de ses extrémités dans le mélange.
— Voilà. Vous pensez que vous serez capable de refaire ça tout seul ?
Le maître carrier hocha la tête.
— Maintenant, il ne reste plus qu’à enflammer la mèche en battant briquet. Préparez-vous à courir le plus loin possible quand elle aura pris feu.
Andreas tira son briquet à amadou de l’une des bourses à sa ceinture et frappa plusieurs fois sur le silex jusqu’à ce que la mèche s’embrase.
— Courez ! cria-t-il soudain en se relevant.
Robin et le carrier le suivirent jusque derrière un arbre, où ils s’abritèrent tous trois. Ils restèrent là un instant, puis comme rien ne se passait, le maître s’impatienta.
— Vous vous êtes moqué de moi, monsieur ?
— Patience.
Mais il ne se passait toujours rien, et Robin murmura à l’oreille de son maître :
— Vous êtes sûr que cela va marcher ?
— Aucune idée, mon garçon. C’est la première fois que je fais cela.
À peine ces paroles prononcées, il y eut une soudaine et violente déflagration, si forte même qu’ils eurent le sentiment que la terre tremblait sous leurs pieds. L’explosion projeta dans les airs des morceaux de pierre, plus haut que la cime des plus grands arbres, puis, comme l’avait espéré l’Apothicaire, un bloc entier de roche se détacha dans un immense nuage de fumée.