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Andreas et Robin, enfermés l’un et l’autre dans le mutisme du deuil, parcoururent à pieds les dernières lieues qui les séparaient d’Artenay, conduisant leur cheval à côté d’eux afin qu’il pût se reposer d’une journée de galop et récupérer des forces dans le cas où ils devraient fuir à nouveau. Une seule chose était sûre au sujet de leurs criminels poursuivants : ils avançaient eux aussi à cheval, et s’ils étaient sur leurs traces, ils ne tarderaient pas à arriver à leur tour.
Tout au long de l’après-midi, les giboulées de mars s’étaient succédé avec une désespérante véhémence, si bien qu’hommes et cheval étaient trempés et abattus, piétinant ce plat pays dans une boue infâme et sous un ciel bien sombre, et que la délivrance fut grande quand se profila enfin, au milieu de ces vastes champs de blé hérissés de moulins à vent, ce petit village du Loiret pour lequel ils avaient quitté Paris !
C’était un bourg d’agriculteurs, sans fortification, construit autour de son église absidale, mais où le passage fréquent des pèlerins avait favorisé l’apparition d’auberges et de commerces. Les rues, malgré tout, étaient calmes et silencieuses, même en cette fin d’après-midi, et cela n’arrangeait guère Andreas qui eût préféré l’anonymat des grandes artères parisiennes.
Les deux voyageurs amenèrent leur cheval au relais, comme il avait été convenu, en expliquant toutefois qu’ils le reprendraient peut-être le lendemain.
— Savez-vous où nous pourrions trouver un homme du nom d’Arnaud de Roulay ? demanda Andreas au maître de relais.
— Et qu’est-ce que vous lui voulez ? répliqua l’homme d’un air soudain méfiant, mais en disant cela, l’imprudent apportait déjà la confirmation que ledit Roulay était bien là.
— J’ai étudié avec lui il y a fort longtemps, mentit l’Apothicaire, et j’aimerais beaucoup le revoir. Or, je me suis laissé dire que ce bon vieil Arnaud habitait ici, à présent qu’il a quitté les ordres.
Le maître sembla se satisfaire de l’explication.
— Quitté les ordres, quitté les ordres… Ce sont plutôt les ordres qui l’ont quitté.
— Hélas ! répondit Andreas en feignant la compassion.
— Il n’habite pas dans le village même. Vous le trouverez dans une petite maison au bout du sentier qui part du lavoir, affirma l’homme en pointant du doigt vers l’est. Mais je vous préviens, il n’aime pas trop les visiteurs… Il n’a plus toute sa tête, l’Arnaud, il n’est pas dit qu’il vous reconnaisse.
— Merci, maître, répondit l’Apothicaire avec un sourire entendu. Mais je suis sûr qu’il se souviendra de moi…
Andreas et Robin, s’appuyant sur leur bourdon comme d’authentiques pèlerins, s’acheminèrent d’un pas rapide dans la direction indiquée.
Il ne pleuvait plus, mais la terre était encore trempée, exhalant ces parfums qui suivent les grandes averses. Leurs vêtements étaient lourds et froids, et Robin, déjà anéanti par la tristesse, commençait à éprouver en sus les effets d’une grande fatigue.
— Maître, j’ai grand’ faim ! soupira-t-il en traînant des pieds.
— Nous n’avons pas de temps à perdre, Robin, les deux cavaliers ne sont sûrement pas loin. Et de toute façon, je n’ai plus de quoi nous payer à manger.
— Mais comment allons-nous faire ?
— Peut-être ce vieux moine défroqué nous offrira-t-il à souper.
— Et sinon ? J’ai si faim, maître !
— Mais tais-toi donc ! Audi, vide, tace, si tu vis vivere[13].
Robin fit une moue vexée et suivit nonchalamment son maître à travers le village jusqu’à ce qu’ils trouvent le lavoir. Là, ils suivirent tant bien que mal un chemin qui s’enfonçait dans un petit bois. La nuit était tombée et le monde avait plongé dans une lugubre atmosphère, si bien que Robin ne sut dire si c’était le froid ou l’appréhension qui le faisait ainsi frissonner. Quand ils aperçurent enfin la modeste demeure derrière le rideau des arbres, un feu brûlait à l’intérieur.
L’Apothicaire se tourna vers son apprenti et posa sur son épaule une main qui se voulait sans doute rassurante.
— Mon garçon, réjouissons-nous : si Molay ne m’a pas menti, nous allons peut-être enfin trouver quelque réponse à ces mystérieuses énigmes.
— Et à manger aussi, peut-être, glissa Robin.
Andreas secoua la tête d’un air dépité, puis ils s’approchèrent de la porte et frappèrent trois fois, comme cela se fait. Mais ils n’obtinrent aucune réponse, et donc ils essayèrent de nouveau, toujours en vain.
— Monsieur de Roulay ! Nous venons vous voir de la part de Jacques de Molay ! s’écria Andreas, ce qui n’était pas rigoureusement exact, puisque c’était maître Eckhart qui avait parlé du moine défroqué, mais il sembla à l’Apothicaire que cette légère déformation de la vérité était plus appropriée.
Et de fait, il y eut enfin un bruit de pas à l’intérieur. Quelqu’un approcha de la porte.
— Qui êtes-vous ? demanda la voix d’un vieil homme.
Andreas hésita à livrer son vrai nom : c’était autant d’indices qu’il laissait à ses poursuivants. Mais s’il espérait obtenir de cet homme de sincères réponses, comment lui mentir ?
— Je suis Andreas Saint-Loup, maître apothicaire de Paris. Le jeune homme qui m’accompagne est mon apprenti, et il se nomme Robin Meissonnier. C’est le maître souverain de l’ordre du Temple qui m’a dit de venir vous voir.
— L’ordre du Temple n’existe plus !
— En effet. Mais Molay est bien vivant, lui, et la semaine dernière nous partagions encore la même geôle.
Fort du savoir que l’homme avait été exclu de son ordre monastique, il parut à l’Apothicaire qu’il serait astucieux de miser sur la miséricorde que celui-ci pourrait éprouver à l’endroit d’un autre opprimé.
— Mmmh. Peut-être, peut-être, mais que voulez-vous ?
Andreas décida de parler sans détour.
— Je… Je voudrais que vous me parliez de la schola gnosticos.
Il y eut un long silence, pendant lequel maître et apprenti eurent le temps d’échanger des regards inquiets, puis la porte s’ouvrit lentement, et ils découvrirent alors ce petit homme d’une soixantaine d’années, qui avait gardé sa tonsure de moine et qui avait la figure d’une personne qui ne sort jamais de chez elle, c’est-à-dire qu’il était mal arrangé, mal rasé, qu’il avait les yeux tirés et le teint pâle, en somme, qu’il n’était guère amène. Il inspecta durement la silhouette de ces deux importuns, puis jeta des coups d’œil alentour, comme s’il suspectait qu’on les espionnât.
— Que savez-vous de la schola gnosticos ? demanda-t-il sans se retirer de l’ouverture.
— Eh bien, justement, pas grand-chose, monsieur, et c’est pour cela que nous avons besoin de vos doctes lumières.
L’ancien moine eut l’air de plus en plus agité ; pour tout dire il n’avait pas l’air d’être en pleine possession de sa raison, comme l’avait laissé entendre le maître de relais. Son visage était secoué de spasmes et il semblait incapable de fixer longuement un même point.
— Vous n’êtes pas seuls ! s’exclama-t-il soudain curieusement. Laissez-moi !
Il commença à refermer la porte, mais Andreas, qui ne voulait pas avoir fait une si grande distance pour si peu, glissa son pied dans le passage pour l’en empêcher.
— Je vous en conjure, monsieur de Roulay ! J’ai besoin…
— Vous n’êtes pas seuls ! répéta l’ancien moine d’une voix qui était maintenant devenue véritablement frénétique. Il y a quelqu’un avec vous, là, je le sens, je le vois ! Laissez-moi ! Je ne sais rien ! Je n’ai plus rien à voir avec tout ça !
Andreas, qui s’était approché pour bloquer la porte, aperçut l’intérieur de la petite maison, et il fut alors saisi d’une impression troublante qui lui glaça le sang, peut-être autant que l’avait fait la découverte soudaine de la pièce vide dans sa propre demeure : il reconnaissait les lieux.
Ou du moins, il avait le sentiment de les reconnaître, et pourtant il n’avait pas le moindre souvenir d’être venu ici. La pièce qui se dessinait derrière le vieil homme acariâtre était un véritable temple dédié à la chose écrite. Il y avait là autant de livres et de parchemins, peut-être, que dans un riche scriptorium, mais dans un désordre qui n’aurait convenu à aucune abbaye. Andreas, qui n’en voyait pourtant qu’une petite partie, eût pu décrire la pièce tout entière, en puisant dans une mémoire dont il ne comprenait pas l’origine.
Le trouble sur son visage sembla ne pas échapper à Arnaud de Roulay, qui écarquilla les yeux plus grands encore qu’ils ne l’étaient déjà et reprit ses hystériques vociférations.
— Allez-vous-en ! Vous n’êtes pas seuls !
— J’ai besoin de savoir ! répliqua Andreas, dont la prime perplexité se transformait maintenant en courroux.
— Je ne sais rien ! Je ne veux pas savoir ! Ce n’est pas moi !
— J’ai besoin que vous me donniez des réponses !
— Pas moi ! Je ne sais rien !
— Mais qui alors ? Qui peut me répondre ?
— Personne. Partez !
— Qui peut me répondre ? répéta Andreas, de plus en plus menaçant.
Et comme le moine ne répondait toujours pas, l’Apothicaire lâcha la porte qu’il avait maintenue de la main droite et le saisit par le col, de ses deux poings serrés.
— Qui peut me répondre ? dit-il d’une voix qui laissait entendre que toute absence de réponse entraînerait de violentes représailles, et même Robin, en retrait, fut impressionné par la bravade de son maître.
Arnaud de Roulay, qui tremblait de tout son pauvre corps, semblait quant à lui aussi effrayé que s’il avait vu un fantôme. Ses lèvres s’agitèrent, firent toute une série d’étonnantes mimiques, puis, dans un souffle, il se décida enfin à parler.
— De Tourville ! Denis de Tourville, à Saintes ! Il sait lui ! Il sait ! Et moi je ne sais rien !
Aussitôt après, le vieil homme donna un violent coup de pied dans le tibia d’Andreas et profita que celui-ci avait reculé pour claquer la porte, qu’il verrouilla brusquement.
— Maudit moine ! s’écria l’Apothicaire en se tenant le bas de la jambe.
— Maître ! Maître, calmez-vous ! implora Robin, embarrassé. Vous voyez bien qu’il n’a pas toute sa tête…
— Saleté de moine ! répéta Andreas avant de donner un coup de poing sur la porte, puis, sans un mot de plus, il fit volte-face et se remit en route vers le village.
Robin, comme traumatisé par la scène à laquelle il venait d’assister, mit quelque temps à rejoindre son maître.
— Qu’allons-nous faire, maintenant ? demanda-t-il d’une voix apeurée.
— Partir, répliqua Andreas d’une voix contrariée.
— À l’instant même ?
— Tu l’as entendu ? Il a dit que nous n’étions pas seuls.
— Vous pensez qu’il parlait des deux cavaliers ?
— C’est possible. Je ne sais pas.
— Et où voulez-vous aller ?
— À Saintes.
— Là ? Maintenant ? À pied ?
— À cheval.
— Mais comment allons-nous payer le cheval puisque vous n’avez même pas de quoi nous acheter à manger ? demanda Robin qui peinait à suivre le rythme de son maître.
Andreas s’immobilisa, se tourna vers son apprenti et le dévisagea longuement avant de déclarer :
— Certaines situations, parfois, justifient que l’on oublie les convenances.
— Vous allez le voler ? s’exclama le rouquin, choqué.
— L’emprunter.
— Mais… Mais c’est hors la loi !
— Necessitas non habet legem, sed ipsa sibi facit legem[14].