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Le lecteur se souvient sans doute que nous avons plusieurs fois évoqué la personne de Monsieur le frère du roi, Charles de Valois, et nous arrivons maintenant à un point du récit où il est nécessaire d’en dresser furtivement le portrait.
D’emblée, il ne nous semblerait point faire part de partialité en disant que ce Capétien-là, plus que tout autre, était un homme aigri. Comme il était fils et frère de rois, la frustration de n’avoir jamais pu obtenir lui-même ce titre qu’il désirait tant en fit un prince acrimonieux, belliqueux et conspirateur. En tant que seul frère germain de Philippe le Bel, Charles de Valois avait une place de choix au Conseil – il lui arrivait même de diriger le parlement de Paris en l’absence du Capétien – mais il n’avait pas sur le roi la même influence qu’un Nogaret ou qu’un Marigny, et il nourrissait d’ailleurs à l’égard de ce dernier une haine profonde, laquelle, il faut bien le reconnaître, ne manquait pas de réciprocité.
Si, comte de Valois, d’Alençon, de Chartres, du Perche, d’Anjou et du Maine, Charles multipliait les principautés, il n’avait jamais pu accéder à quelque trône que ce fût, bien qu’il eût, par ses nombreux mariages successifs, cherché moult moyens d’y parvenir. Aussi, depuis quelque temps, on le voyait se rapprocher de son neveu Louis, roi de Navarre, fils de Philippe le Bel et dont tout le monde affirmait qu’il serait le prochain souverain de France. Partant, Charles de Valois s’opposait de plus en plus souvent à son frère et n’aurait point de cesse qu’il ne fît tomber Enguerran de Marigny en état de disgrâce.
Nous retrouvons maintenant cet homme au large nez et aux cheveux frisés au sortir de son célèbre hôtel de Nesle, à Paris, vaste résidence flanquée de quatre tours qui lui fut offerte par son frère – lequel l’avait achetée en 1308 à Amauri de Nesle moyennant la somme de cinq mille livres – en récompense des nombreux faits d’armes accomplis par ce comte batailleur. Le voilà donc qui se dirige, accompagné de sa suite, vers le palais de la Cité, où il demande à être reçu par Enguerran de Marigny, auprès duquel on le conduit prestement.
— Que me vaut, Monsieur le Prince, le plaisir de cette visite, inattendue mais de courtoisie certainement ? l’accueillit le chambellan sans masquer l’ironie dans le ton de sa voix.
Assis derrière le large bureau de l’office où il gérait la plupart des affaires personnelles du roi, Marigny n’avait pas pris la peine de se lever pour saluer le nouvel arrivant, ce qui, entendu que celui-là était de la famille royale, était un affront d’une extraordinaire impudence. La querelle qui opposait les deux hommes depuis l’affaire de Flandre avait atteint une intensité telle que ni l’un ni l’autre ne cachait plus son inimitié.
— Si vraiment ma visite vous procure quelque plaisir, savourez-le sur l’instant, car je crains qu’il ne dure guère, railla de Valois.
— Que Monsieur le Prince se rassure, j’en savoure chaque instant.
— Je suis heureux de voir que la mort de Nogaret ne vous aura donc point trop affecté.
— Les grandes douleurs sont silencieuses, répliqua Marigny avec une lueur de sarcasme dans les yeux.
— Sans doute la charge dont vous avez hérité du fait de ce décès vous console-t-elle ?
— Détrompez-vous, votre frère a nommé Pierre de Latilly pour succéder au garde du Sceau. Je n’en retire aucun bénéfice.
— Je ne parlais pas de son poste, mais du cas de ce mystérieux apothicaire… Je me suis laissé dire que vous vous en étiez soudain emparé ?
Le visage de Marigny resta figé sur son sourire factice. Sans doute ne s’était-il pas attendu à ce que le comte fût déjà au courant.
— Vous conviendrez que la chose est étonnante pour quiconque sait que, quelques jours plus tôt, c’est vous et votre demi-frère Philippe qui faisiez libérer l’homme de la prison du Temple.
— Monsieur le Prince est renseigné, à l’évidence, mais il l’est mal.
— Niez-vous avoir fait libérer ce Saint-Loup contre l’avis de Nogaret ?
— Non. Mais je ne possédais pas à l’époque les informations nécessaires, Nogaret ne nous les ayant point encore confiées.
— Ah ! c’est donc cela ! s’amusa Charles de Valois en prenant place sur l’un des luxueux fauteuils de l’office. Mais quelles sont ces fameuses informations qui vous auront fait changer d’avis ?
— Si le roi ne vous les a point confiées, peut-être veut-il les garder confidentielles…
— Philippe n’a pas de secret pour son frère, s’indigna le comte de Valois.
— Vraiment ? se moqua Marigny.
— Suggérez-vous que j’aille voir mon frère pour lui dire que son chambellan refuse de me dire ce qui a justifié l’ordonnance royale appelant à l’arrestation d’un simple apothicaire ?
— Il vous suffirait de lire ladite ordonnance pour voir que l’homme est recherché pour hérésie.
— Ce qui explique que vous ayez poussé le roi à envoyer Guillaume Humbert ?
— Votre frère l’a souhaité.
— Sur votre suggestion, n’est-ce pas ?
— Où voulez-vous en venir, monsieur de Valois ? demanda Marigny qui commençait à perdre patience.
— Je me permets seulement de remarquer que, soudain, il vous a paru opportun d’envoyer le Grand Inquisiteur de France à la poursuite d’un homme que, quelques jours plutôt, vous faisiez libérer et que, en envoyant ledit Humbert, il semble que vous ayez davantage envie de voir cet apothicaire mort plutôt qu’arrêté. Aussi, je me demande ce qui peut avoir motivé ce soudain revirement de votre part… Et j’ai peine à croire que cela soit pour quelque soupçon d’hérésie. À moins que vous ne vous soyez soudain découvert une âme de justicier divin ? Il me semblait que vous étiez un homme de pouvoir, Enguerran, pas un homme d’Église…
— Auriez-vous oublié que mon demi-frère est archevêque de Sens ? répondit le chambellan un peu précipitamment, montrant des signes d’agacement qui ne firent qu’accroître la satisfaction de son interlocuteur. Monsieur le Prince, poursuivit-il, vous faites fausse route. Comme je vous l’ai dit, c’est votre frère le roi qui a demandé l’arrestation de l’apothicaire, sans doute parce qu’il lui a semblé que ce dernier pouvait avoir un rapport avec la mort de Nogaret et qu’il agissait comme un hérétique. À présent, si vous n’avez pas d’autre question à me poser, j’aimerais pouvoir retourner à mon travail, car voyez-vous, j’ai, moi, fort à faire.
— Bien sûr, bien sûr, monsieur le chambellan. Je ne voudrais pas vous ennuyer davantage. Je crois, en effet, que j’ai appris ici ce que je voulais savoir, conclut Charles de Valois avec un sourire entendu.