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Quand Aalis arriva en bas d’un petit chemin qui menait au hameau, comme elle passait devant un puits, elle fut soudain surprise par un immense vacarme dans son dos et se précipita aussitôt derrière le puits pour se cacher.
Tout en haut du sentier, dans la pénombre, elle vit arriver, avec force bruits, un frénétique troupeau de chèvres et de moutons mélangés, accompagné par les aboiements furieux de trois ou quatre chiens. Et tout ce bétail affolé galopait dans sa direction, suivant précisément le chemin qu’elle avait emprunté. Au-delà des bêtes se dessina alors, sur fond obscur, une inquiétante silhouette, vêtue d’un long manteau à capuche et qui tenait un fouet.
Aalis, assaillie par la peur d’être découverte – et probablement par les chiens – s’enfonça plus profondément encore dans la garrigue et se coucha derrière un petit rocher en hauteur pour laisser passer ce tonitruant convoi.
Les moutons, les agneaux, les brebis et les chèvres se bousculaient sur le chemin, encadrés par les chiens échauffés, et attrapaient au passage quelques herbes à grignoter. Aalis se redressa pour mieux observer la scène et, à la suite du troupeau, elle vit que la silhouette qui marchait était celle d’une femme. La bergère ramenait ses bêtes de la gardée ; d’une main, elle tenait un fouet, et de l’autre elle soutenait un bébé enveloppé dans un drap et dont la petite tête dépassait à peine de la lourde cape de sa mère. C’était une femme d’une trentaine d’années, dont le visage amène apparut soudain sous sa capuche. Elle marchait vite et lançait par moments des petits cris pour guider son troupeau ou rappeler un chien à l’ordre.
Aalis, émerveillée, regarda le troupeau s’éloigner vers le hameau, puis entrer dans une bergerie à sa périphérie.
De là où elle était, la jeune fille put mieux observer ce village perché sur la pente rocailleuse d’un petit mont. Il n’y avait guère plus d’une dizaine de bâtiments, maisons et corps de ferme, entre lesquels serpentaient de petites ruelles faites de roche et de terre. Les chances pour que la nouvelle de son forfait fût arrivée jusqu’à ce petit village reculé étaient faibles, mais elle préféra ne pas prendre le moindre risque en s’y présentant. Peut-être pourrait-elle, le lendemain, trouver ici ou là de quoi se nourrir. Du lait, des œufs… Au point où elle en était, ce n’était pas ce genre de petit larcin qui ferait la différence au jour de son jugement. Mais pour l’heure, elle était épuisée, et elle devait se reposer. Malgré sa grande faim, elle n’avait même plus la force de chercher la moindre nourriture.
En contrebas, Aalis aperçut une grange, à demi-ouverte, suffisamment à l’écart du hameau, et elle décida que ce serait un bon endroit pour passer la nuit. Elle se releva, ramassa son bâton de marche et, en prenant garde à ne pas faire de bruit, elle alla en boitant se réfugier dans la paille, à l’abri du vent et du froid.
Au loin, elle entendit encore pendant quelque moment les aboiements des chiens, mais bientôt, à bout de forces, elle trouva un sommeil bien plus profond que celui de la veille, si profond même qu’elle dormit d’une traite jusqu’au petit jour.