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— Votre Majesté conviendra certainement que la concomitance du décès de Nogaret avec la disparition de Saint-Loup nous oblige à penser que, peut-être, cet apothicaire n’est pas étranger à la mort de notre bon et regretté Guillaume.

Philippe le Bel, assis sur le haut siège de la Grand’Chambre du palais de la Cité, avait la mine grave, et en disant cela de cet homme de fer nous touchons à l’euphémisme. Dans quelques instants allait commencer l’audience du Parlement, la salle se remplirait de tous ses conseillers, et le roi n’avait pas eu assez de temps pour préparer avec Enguerran de Marigny ce qu’il devrait leur dire au sujet de la mort subite du chancelier. Les rumeurs d’assassinat, déjà, allaient bon train, et d’aucuns affirmaient que c’était le Temple, voire Molay en personne, qui s’était vengé de sa destitution ; d’autres y voyaient la main de Dieu punissant l’homme qui avait giflé le pape…

— Que Nogaret soit regretté de moi est une évidence, Enguerran. Qu’il le soit de vous me semble plus incertain. Mais peu importe, à présent… Avec lui s’éteint ce conflit insensé qui vous opposait tous les deux. Et pour ce qui est de ce Saint-Loup, malheureusement, j’ai bien peur qu’il ne soit un personnage plus sinistre encore que ne me l’avait laissé entendre Nogaret. Imaginez un peu : l’homme, pour échapper aux sergents, a mis le feu à sa propre maison, tuant sans remords ses deux valets !

— Sans doute aussi a-t-il voulu faire disparaître quelque indice qui eût pu l’incriminer davantage.

— Dans la mort de Nogaret ?

— Nous ne pouvons écarter l’hypothèse, Votre Altesse.

Le roi hocha la tête, pensif.

— Quand mon chirurgien a trouvé le chancelier, il avait la langue gonflée et qui sortait atrocement de la bouche, comme celle d’un pendu. M. de Mondeville dit que cela pourrait être le signe d’un empoisonnement.

Le lecteur aura compris, bien sûr, qu’il n’en était rien, et que si, en effet, la mort de Nogaret reste dans les livres d’histoire jusqu’à ce jour un grand mystère et que nul n’a jamais su expliquer ce qui fit ainsi gonfler sa langue, nous conviendrons que l’hypothèse d’un anévrysme, avancée par Andreas lors de son entretien avec le chancelier, semble la plus juste. En se rompant, l’anévrysme déclenche une hémorragie dans le cerveau, laquelle peut entraîner une asphyxie. Mais cela, le chirurgien du roi, Henri de Mondeville, se garda bien de le préciser, qui craignait peut-être qu’on l’accusât de ne l’avoir point diagnostiqué auparavant.

— S’il est mort empoisonné, affirma Marigny, la chose ne serait pas étonnante de la part d’un pharmacien. Pharmakôn, en grec, ne désigne-t-il pas à la fois le remède et le poison ?

— Ou bien alors il s’agit de sorcellerie, répliqua le roi. Nogaret soupçonnait Saint-Loup d’être un hérétique…

Marigny hocha lentement la tête.

— Quoi qu’il en soit, dit-il, l’homme doit être arrêté au plus vite.

Philippe le Bel acquiesça et, au même moment, les premiers conseillers entrèrent dans la Chambre du Parlement, prenant place les uns après les autres après avoir salué pompeusement le roi.

— J’ai demandé que l’ordonnance d’arrestation soit diffusée dans tout le pays, murmura le souverain en se penchant vers son interlocuteur. Mais ce maudit Saint-Loup est une véritable anguille, et je crois que nous devons faire bien plus pour le trouver. Nogaret avait confié son arrestation à Ploiebauch, peut-être devrions-nous laisser celui-ci s’en charger de nouveau.

— Le prévôt a déjà beaucoup à faire, Majesté, et il est circonscrit à Paris. Or il y a de fortes chances que l’apothicaire ait quitté la capitale. Il nous faut quelqu’un de plus grande envergure, et de plus opiniâtre.

— Je pourrais nommer un chevalier enquêteur royal.

— Certes, Votre Altesse, mais il serait préférable de trouver quelqu’un en qui Votre Majesté ait toute confiance et qui ait l’habitude de ce genre de choses.

La salle se remplissait lentement, et entre ses hauts murs de pierre grandissait le murmure de tous ces gens de loi, conseillers, légistes, notaires, huissiers… Sur les visages se lisait une inquiétude, et sur certains seulement une réelle tristesse. La mort du chancelier, à l’évidence, allait bousculer beaucoup de choses à la Cour, et chacun des réseaux, qui des Normands, qui des Méridionaux comme Nogaret lui-même, qui des Champenois comme Marigny, se demandait si cela serait en sa faveur ou en sa défaveur. À mesure que Philippe le Bel prenait de l’âge, les mouvements de mécontentement se multipliaient ici et là, motivés par le despotisme du chambellan, par la fiscalité et par l’accroissement des pouvoirs que le Roi de fer, en unissant le royaume, avait accaparés.

C’était surtout, au reste, au sein de sa propre famille capétienne que Philippe voyait se lever les plus grandes rancœurs et protestations : tous étaient aux aguets, prêts à tirer profit de la moindre situation susceptible de le déstabiliser, et le plus dangereux d’entre ceux-là était sans doute son propre frère, Charles de Valois, ennemi juré de Marigny et prompt à mener la révolte des barons.

— Peut-être devrions-nous laisser le successeur de Nogaret reprendre l’enquête, suggéra Marigny. Qui Votre Majesté a-t-elle prévu de nommer à la chancellerie pour le remplacer ?

L’habileté de la question n’échappa point au roi, qui ouvrit un léger sourire.

— Je me demandais combien de temps vous pourriez tenir avant de me poser la question… J’ai choisi Pierre de Latilly, mon cher Enguerran, il succédera bien à Nogaret, mais c’est un fiscaliste, et il ne sera pas capable pour notre affaire.

— En effet, répliqua Marigny qui, en réalité, avait déjà une idée en tête. Il faudrait à Votre Majesté quelqu’un qui ait l’habitude de traquer les gens. Un obstiné, un vautour, un prédateur.

Le roi, qui commençait à comprendre où son conseiller voulait en venir, fronça les sourcils.

— Suggérez-vous, chambellan, que nous demandions à Guillaume Humbert ?

— L’Inquisiteur n’a-t-il pas été redoutable avec les Templiers, avec les Juifs ou avec cette diablesse de Marguerite Porete ?

— Certes, certes, mais justement, l’affaire ne lui paraîtra sans doute pas digne d’intérêt…

— Guillaume a longtemps été confesseur de Votre Majesté, il est de notre côté. De plus, il était très proche de Nogaret, avec lequel il a conduit le procès des Templiers. Enfin, il est à présent coadjuteur à Sens de Mgr de Marigny, mon demi-frère… lequel saura sans doute le convaincre.

Le roi inclina la tête en signe de consentement.

— Soit.

— Je m’en vais de ce pas transmettre la volonté de Votre Majesté à Guillaume Humbert, conclut Marigny, mais en réalité, c’était bien de sa volonté propre dont il était question.

L'Apothicaire
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