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Au petit matin, Aalis, qui n’avait pourtant pas beaucoup dormi, à l’abri d’un rocher où, avec des herbes elle s’était fait une couche, fut réveillée par la mauvaise conjugaison de la douleur, de la faim et du froid.

En contrebas, elle pouvait voir les colonnes de fumée qui s’échappaient des cheminées de Puisserguier, et elle pensa jalousement à tous ces gens qui mangeaient au chaud dans leurs petites maisons de pierres.

Les doigts tremblants, elle ouvrit son baluchon, dans lequel elle ne trouva, pour tout repas, que quelques miettes de galettes. Son corps tout entier était si perclus qu’elle ne distinguait plus si c’était ses blessures ou la faim qui, ainsi, lui labouraient le ventre. Toutefois, elle décida de se remettre en route sur-le-champ, en escomptant qu’elle trouverait dans la garrigue de quoi se nourrir un peu, et ainsi, à l’instar du soleil dans son dos, elle se dirigea tout droit vers l’ouest.

Sur son chemin, elle ne trouva pour nourriture qu’un peu de dent-de-lion, de laiteron et de saint-joseph, quelques carottes sauvages et du fenouil, bien peu de chose, en somme, mais assez pour trouver encore la force de marcher.

Au milieu de l’après-midi, le terrain se mit à monter beaucoup et la marche devint de plus en plus pénible. Ses chausses trop grandes glissaient sur la terre, la garrigue était de plus en plus dense et Aalis devait se servir de son bâton pour se frayer un chemin parmi les broussailles, ce qui la ralentissait et l’épuisait grandement, d’autant qu’elle devait prendre garde à ne pas marcher sur une couleuvre, ou pis, une vipère aspic.

Sa seule consolation, sans doute, était dans la splendeur des paysages de plantes et de pierres qu’elle traversait. Lavande bleue, verts oliviers se disputant les sols au milieu des roches grises, parterres de buissons contre terrains d’un rouge cuivré, comme si Mère Nature avait irrigué ce sol aride en lui livrant tout son sang maternel, laissant derrière elle de grands lacs vermillon.

Un peu avant le soir, la jeune fille, dont le visage était aussi blanc que celui d’un défunt, arriva au sommet d’une colline où s’étendaient de grands carrés de vignes. Elle était si fourbue et ses blessures lui faisaient si mal qu’elle crut qu’elle allait tomber et s’éteindre ici, seule, loin de tout. Et aussi bien, peut-être devait-il en être ainsi. Certainement la Providence l’avait, à jamais, abandonnée. Le visage tordu par la douleur, la gorge en feu, elle abandonna son bâton de marche, se laissa tomber sur les genoux et planta son regard dans la terre rouge à ses pieds.

Ce n’est qu’à cet instant précis qu’Aalis prit conscience de la gravité de son acte, comme si la chose lui apparaissait seulement maintenant dans toute sa vérité.

Elle avait tué ses parents.

Tué ses parents, sa chair, son sang. À ceux qui lui avaient donné la vie, elle avait donné la mort. Soudain, les remords et la honte l’envahirent avec une violence inouïe. Elle fut hantée par le visage de sa mère, par son sourire, et les seuls moments qui lui revinrent en mémoire furent non pas les pires, mais les meilleurs, et ainsi elle sut qu’elle ne pourrait jamais se pardonner, que rien ne pourrait expier cette faute, que son âme serait maudite et qu’elle brûlerait en enfer jusqu’à la fin des temps.

Ses yeux toujours rivés au sol, elle poussa un râle de désolation.

Mais soudain, au milieu de son tourment, elle entendit, comme venue des entrailles de cette terre écarlate, la voix du vieux Juif. Et cette voix disait : Je sais que tu trouveras ton chemin. Elle reconnut les mots qui l’avaient tant touchée, les mots auxquels elle avait tant cru et qui faisaient partie, sans doute, des raisons pour lesquelles elle avait eu envie de partir. Je sais que tu trouveras ton chemin.

Elle ferma les yeux et, comme prise de folie, elle se mit à répondre à cette voix venue du passé.

— Mais je ne le trouve pas, Zacharias. Je ne le trouve pas. Je me suis perdue.

Pour toute réponse, elle n’entendit que le bruit du vent qui glissait dans les feuilles des oliviers.

Elle resta un long moment ainsi, éprouvant la plus grande des solitudes.

Et puis quand, enfin, elle rouvrit les yeux, il lui sembla, l’espace d’un instant, apercevoir une lueur au loin. Une petite lueur vacillante. Aalis, qui avait tellement envie d’y voir un signe, ramassa son bâton et se releva péniblement.

Le soir épaississait l’ombre des arbres, au loin les montagnes, comme une famille de géants, se doraient sous les rayons du soleil couchant alors que, sur le long voile bleuâtre de la voûte céleste, les étoiles s’allumaient une à une.

La petite fit quelques pas de plus et, bientôt, la lueur lui apparut plus clairement. Fébrile, elle avança encore dans cette direction et, enfin, dans la pénombre, elle put distinguer les toits rouges d’un petit hameau où, à travers une fenêtre, brillait la lumière d’un feu.

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