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Andreas, qui était réveillé depuis quelques moments déjà, admirait, appuyé contre la fenêtre de la chambre exiguë que leur avaient attribuée les bénédictins, les couleurs que prenait le ciel à mesure que le soleil se levait derrière le sombre rideau des arbres. Au nadir, il allait du rouge au blanc en passant par l’orangé, puis il devenait bleu vers le zénith, d’un bleu indigo, et à l’horizon on voyait encore un tout petit croissant de lune, qui brillait comme une lointaine bougie céleste. Il ferma les yeux et but une gorgée de son looch, qui bientôt serait fini. Il attendit de reconnaître, malgré sa grande accoutumance, les effets du diacode, puis il se retourna vers Robin et Magdala qui dormaient encore sur leurs couches respectives.
L’un après l’autre, il les secoua gentiment par l’épaule.
— Réveillez-vous. Plus vite nous nous éloignerons de Paris, plus grandes seront nos chances d’échapper à l’ordonnance royale.
Et ainsi ils furent bientôt tous les trois sur la route, dans leurs habits de jacquets, s’aidant de leur bourdon pour garder tout le matin un bon rythme de marche. Leur déguisement avait ceci d’avantageux que nul ne venait les déranger, car les pèlerins de Compostelle, tout accaparés qu’ils sont par cet admirable esprit de pénitence et de pauvreté, sont connus pour leur mutisme taciturne. En outre, le chapeau aux bords rabattus qu’ils portaient sur le chef permettait à l’Apothicaire de cacher ce crâne chauve qui, si caractéristique, l’eût facilement fait reconnaître.
Ensemble, toutefois, et à voix basse, ils ne se privèrent pas de converser. Ainsi, comme Robin avait fait une remarque sur les odeurs de la campagne qu’ils traversaient, disant qu’elles lui rappelaient son enfance à la ferme et qu’elles lui avaient fort manqué dans les puanteurs parisiennes, Andreas, qui ne laissait jamais passer une occasion d’instruire son apprenti, en profita pour discourir sur les parfums.
— Sache, Robin, que les parfums de la médecine n’exhalent pas toujours de bonnes odeurs. Il en est de fort agréables et de fort désagréables, mais tous ne tendent qu’à apporter quelque soulagement aux malades. Les espèces de parfums sont d’une étendue considérable, mais pour les mieux connaître, il convient de les diviser en deux catégories : les parfums liquides, telles les eaux de senteur ou les cassolettes, et les parfums secs, comme les pastilles, les baies ou les bois de genièvre que l’on fait brûler dans les chambres des malades pour corriger le mauvais air.
— Ah ouais ? s’étonna Magdala qui écoutait Andreas avec autant d’attention que son apprenti. Tu parfumes les chambres des malades, toi ?
— Bien sûr ! Mais seulement des malades fortunés.
— Parce que cela coûte cher ? demanda Robin.
— Non. Parce que cela ne sert à rien.
Andreas éclata soudain de rire, tout seul, sous le regard perplexe de son apprenti et de la prostituée.
— On fait cela avec de l’eau de fleur d’orange, reprit-il, que l’on fait chauffer sur un petit feu dans une fiole d’étroite embouchure afin que la vapeur sorte et se répande doucement. Et sais-tu comment l’on prépare une cassolette ?
— Non, maître, avoua Robin d’un air penaud.
— On mélange le benjoin, la résine d’aliboufier…
— D’aliboufier ?
— C’est un arbrisseau d’Orient, qui possède de jolies fleurs blanches, et dont on obtient la résine en incisant le tronc. Benjoin, résine d’aliboufier, disais-je donc, iris, et autres drogues aromatiques en poudres grossières. On les humecte avec de l’eau de fleur d’orange, ce qui produit une pâte liquide que l’on met alors dans de petits vaisseaux de cuivre étamés en dedans. Voilà, jeune homme, ce qu’on appelle cassolette.
— Et cela sert à quelque chose ?
— Bien sûr ! À en vendre.
Et de nouveau, l’Apothicaire se mit à rire, et cette fois la Ponante rit de bon cœur avec lui. Robin n’était pas certain, quant à lui, de savoir comment interpréter les farces de son maître, mais au vrai il était heureux de l’écouter, non pas seulement parce qu’ainsi il enrichissait ses connaissances, mais aussi parce que ces instructions facétieuses lui donnaient matière à oublier l’affliction que provoquait encore en lui le souvenir de Lambert et Marguerite.
— En somme, tous ces parfums ne servent à rien ? résuma l’apprenti d’un air circonspect.
— Mais si, mais si, bien sûr… L’usage des parfums est grand dans notre métier, Robin, mais il faut reconnaître que ce ne sont pas de grands remèdes. Simplement, tu découvriras avec le temps que le pouvoir curatif de l’esprit est parfois plus grand que celui des médicaments, à condition de l’y aider un peu par la conviction. Par exemple, on utilise un mélange d’esprit-de-vin et de soufre dans un poêlon de fer pour en faire recevoir la vapeur aux pulmoniques. On fait brûler des poudres céphaliques pour fortifier le cerveau, des poudres astringentes pour le rhume, des poudres cordiales pour réconforter le cœur, du papier à l’odeur puante pour apaiser les vapeurs, des poudres mercurielles pour exciter le flux de bouche, et pour les mélancoliques on fait des sachets de senteurs dont on parfume leurs habits.
— Et pour les bordels, hein, tu n’as pas de quoi parfumer les bordels ? demanda Magdala.
— Un bordel qui ne sentirait pas le bordel ne serait pas un bordel, répliqua l’Apothicaire.
— On voit que c’est pas ta gueule qui dort dans l’odeur de…
— Merci, Magdala, merci… Nous nous passerons des détails. Ainsi, comme tu le vois, Robin, il est important pour un apothicaire de posséder un bon nez, et je suis heureux de voir que le tien n’est pas mauvais.
— Merci, maître.
— Tiens, par exemple, dit Andreas en attrapant une bourse en cuir à sa ceinture et en la tendant au jeune rouquin. Saurais-tu, sans l’ouvrir, me dire ce qu’il y a dans cette bourse ?
L’apprenti, sans cesser de marcher, porta le petit sac de peau sous ses narines.
— C’est du coquelicot, affirma-t-il rapidement.
Andreas hocha la tête avec un sourire.
— Le coquelicot est essentiel pour le looch pectoral, qui sert à soigner toutes les maladies de poitrine et de poumons, tu sais pourquoi ?
— Il atténue les flegmes et excite le crachat.
— Parfait. Tu fais de jolis progrès, Robin.
— Vous voyez que je fais bien de vous accompagner, et que même ici, sur la route, vous faites le meilleur des maîtres.
— Un bon maître n’aime pas qu’on le flatte, Robin. La flagornerie ne contente que les incapables.
— Mais, vous-même, vous venez de me flatter !
— C’est que tu n’es pas encore tout à fait capable, mon garçon, répondit Andreas avec malice.
Le jeune homme secoua la tête, et ils marchèrent ainsi tous trois jusqu’au milieu de la journée, et Andreas et Robin, côte à côte, étaient la figure même du maître et de l’apprenti sur le chemin initiatique, et, comme fort souvent dans pareille disposition, l’un apportait autant à l’autre que l’autre à l’un. Quant à la Ponante, d’aucuns diront qu’elle était, avec sa belle poitrine, figure maternelle ou matricielle, telle Gaïa ou Déméter, le plus harmonieux symbole de l’amour même.