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Aalis resta un long moment à observer le village sous le manteau de la nuit tombante. De là où elle était, elle pouvait en admirer la construction en circulade. L’enceinte, ouverte par trois portes, ne comptait, contrairement à celle de la plupart des villages environnants, aucune tour, et seul le donjon du château, à l’intérieur des murs, dominait l’ensemble. Sur le flanc est de celui-ci, dans la pénombre, on devinait seulement les premiers murs d’une église en pleine construction.
La jeune fille avait faim, elle avait froid, elle était à bout de forces, mais elle n’était pas certaine qu’il fût prudent de s’aventurer parmi ses pairs, si près de Béziers. Et si la nouvelle de ce qu’elle avait fait là-bas était parvenue jusqu’ici ? Toutefois, l’état de ses blessures s’était aggravé pendant cette journée de marche, partant, elle craignait de ne pas pouvoir survivre en passant la nuit dehors. Elle décida donc de s’approcher prudemment de la ville. Son baluchon sur le dos, sa main droite crispée sur son bâton de marche, elle descendit le flanc ouest de la colline, longea la route qui menait à la porte de la Font mais ne s’y montra pas, comme ses vêtements et les taches de sang qu’elle avait sur le corps eussent sans nul doute attiré l’attention.
Quand elle ne fut plus qu’à quelques pas de l’enceinte, elle jura : il était tard, plus tard qu’elle ne l’avait estimé, et la haute porte était déjà fermée, gardée par deux soldats du guet qui n’étaient pas seulement là pour défendre le bourg mais aussi pour faire payer le tonlieu aux commerçants tardifs qui souhaitaient encore y entrer. Impossible de pénétrer dans Puisserguier sans se faire connaître.
La jeune fille, abattue, se laissa tomber sur un rocher et sentit des larmes familières couler de nouveau sur ses joues. Elle avait tant pleuré depuis la mort de Zacharias qu’elle se demandait comment son corps pouvait encore produire tant de larmes.
Entre ses paupières humides elle observa, allongée sur la pierre, les nombreuses étoiles qui émaillaient le ciel. Elle songea alors que, si elle voyageait assez loin, peut-être finirait-elle une nuit par voir un autre ciel, et l’idée lui plaisait… L’idée lui plaisait beaucoup. Elle en était encore à songer à ces choses quand, soudain, elle fut alarmée par le chahut d’une charrette qui arrivait de l’est et qui roulait bruyamment sur la route de cailloux. Aussitôt, la jeune fille attrapa son baluchon et passa derrière le rocher pour s’y cacher.
Elle vit alors avancer un couple de marchands qui, une torche à la main, conduisait deux chevaux tirant une voiture pleine de malles et de caisses. Le convoi s’arrêta devant la porte de la Font et les marchands s’approchèrent des deux soldats. Aalis, sans un bruit, fit quelques pas dans l’obscurité et s’allongea derrière un talus pour espionner leur conversation.
— On dirait que vous apportez chaque semaine un peu plus de marchandise ! s’exclama l’un des soldats sur le ton de la plaisanterie. Si ça continue, je vais devoir vous faire payer le double de taxes !
— Eh bien capitaine, vous êtes un véritable champion de l’impôt ! répliqua le marchand tout en lui tendant les quelques pièces habituelles. Voilà qui ferait de vous un remarquable seigneur !
— Que Dieu vous entende !
— Mais dites-moi, que se passe-t-il donc aujourd’hui ? Nous avons été doublés tout à l’heure par deux troupes de soldats qui semblaient fort pressés et qui ne nous ont même pas salués !
— Vous n’étiez pas à Béziers ce matin ?
— Non, nous étions au marché de Cazouls.
— Il y a eu deux incendies cette nuit, à Béziers, expliqua le soldat d’un air grave. Le prévôt a lancé un avis de recherche et promet une belle récompense.
— Et qui recherche-t-il donc ? Une bande de malandrins ?
— Pas du tout ! Une jeune fille. Vous n’en avez pas vu sur la route ?
À ces mots, Aalis, tapie dans l’ombre, sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Une jeune fille qui a mis le feu à Béziers ? s’étonna le marchand.
— C’est ce que dit le prévôt Ardignac.
— Et comment est-elle, cette jeune fille ?
— Elle n’a pas quinze ans, elle a de grands yeux verts, les cheveux châtains, et elle est blessée.
— Une jeune fille qui n’a pas quinze ans et qui brûle une ville ! Quelle époque ! Nous n’avons vu aucune fille qui réponde à ces critères, affirma, presque à regret, le marchand, et alors les soldats les laissèrent, lui, sa femme et leurs chevaux, entrer dans la ville.
Sans un bruit, Aalis se leva, fit demi-tour et retourna dans la garrigue. Cette fois, il n’y avait plus le moindre espoir : elle allait passer la nuit dehors, dans le froid, au milieu des crapauds accoucheurs dont les cris faisaient croire à la présence d’une armée de hiboux.