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Maurin et Catherine Nouet partirent pour la foire de Montpellier avec leurs trois ouvriers au matin du 2 mars, laissant à leur fille le soin de garder la boutique, non pas que celle-ci fût ouverte, mais parce qu’il y avait chaque jour plusieurs tâches à accomplir afin de la maintenir en état.
Aalis, toutefois, abattue, passa la semaine à pleurer, esseulée, se refusant à sortir, s’efforçant seulement d’effectuer les quelques besognes dont ses parents l’avaient priée de s’acquitter. Elle ne mangeait presque rien, dormait beaucoup et ne quittait que très rarement sa couche.
Par la fenêtre, elle observait les derniers balbutiements de l’hiver, qui semblait décidé, enfin, à s’en aller, après s’être abattu si durement sur le pays. La neige fondait sur les plaines et dans les vallées, la vague de froid se retirait et bientôt l’on allait voir la nature se draper des couleurs du printemps, les plantes bourgeonner puis fleurir, le ciel, parcouru par les flèches d’oies sauvages et d’hirondelles revenues de leur migration, cracher de temps à autre ses brèves giboulées et ajouter à la boue du sol gorgé d’eau par la fonte. La sève allait remonter vers la cime des arbres et l’on verrait alors renaître toute la flore du Biterrois comme croîtrait le jour.
Aalis ne pouvait s’empêcher de voir dans cette primevère le signe de la vie nouvelle à laquelle elle aspirait tant, et dont elle avait tant parlé avec Zacharias. Peut-être devait-elle y entendre, elle dont les yeux d’émeraude symbolisaient justement ladite saison, l’appel de la Providence ? L’heure n’était-elle pas venue d’une nouvelle existence, d’une seconde naissance ? Elle se rappela les paroles du vieux Juif : « Peut-être devrais-tu arrêter de subir une vie qui n’est pas la tienne, et commencer celle qui te donnera satisfaction. Tu as deux routes possibles, mon enfant. Celle qu’on ouvre pour toi, ou celle que tu te dessineras toi-même. »
Au soir du deuxième jour, alors qu’elle était toujours allongée, plongée dans cette inextinguible mélancolie, elle entendit trois coups frappés à la porte de la maison. La boutique étant fermée, et comme elle n’attendait personne, elle ne se leva même pas pour voir, par la fenêtre, qui était à l’huis. Mais l’on insista plusieurs fois.
— Aalis ! Je sais que tu es là ! Ouvre-moi !
La jeune fille reconnut sans peine la voix de François Ardignac, le fils du prévôt, et sa détermination à ne pas se lever n’en fut qu’agrandie.
Après un long silence, Aalis comprit que le fâcheux était parti. Mais le lendemain, il essaya de nouveau. Et le surlendemain. Toutefois, la jeune fille persista dans son mutisme, comme elle ne voulait parler à personne, et surtout pas à celui-là.