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Tout en se signant, Robin entra silencieusement dans l’église Saint-Gilles, au cœur de l’abbaye de Saint-Magloire, au moment même où l’abbé terminait le prône. La liturgie achevée, Boucel livrait aux paroissiens quelque information sur la vie du quartier et sur un décret épiscopal ordonnant la construction de deux nouvelles chapelles, dédiées à saint Pierre, saint Paul et saint Rémi, dans la cathédrale Notre-Dame. Suivirent l’offertoire, la consécration et la communion, et à cette dernière Robin participa, comme il était bon chrétien.
Quand l’église se fut vidée et que l’abbé, qui avait retiré sa chasuble pour signifier que l’on était sorti du temps sacré, eut terminé de répondre aux questions des paroissiens qui, comme à l’accoutumée, étaient venus s’entretenir avec lui sur le parvis, Robin se dirigea vers le Très Révérend Père. Celui-ci marchait vers le cloître d’un pas preste mais, luttant contre la retenue et l’humilité que lui imposaient son âge et son rang, l’apprenti l’interpella.
— Mon père ! J’aimerais vous demander une audition…
— Ce n’est plus l’heure, mon fils.
— C’est… C’est important, mon père ! Et c’est urgent.
L’abbé, sans cesser de marcher, lui adressa un regard plein de hauteur.
— La précipitation est l’œuvre du diable. Dieu travaille lentement.
— C’est au sujet de maître Saint-Loup, insista Robin.
Alors, Boucel s’immobilisa et, d’un air las, se tourna vers le jeune apprenti.
— Eh bien ?
— Il a été arrêté hier soir.
— Arrêté ?
— Le prévôt de Paris l’accuse de trouble à l’ordre public, mon père…
— Le prévôt de Paris ? Tu es sûr ? Tu ne confonds pas avec le prévôt des marchands ?
— Non, non, c’était bien M. Ploiebauch. L’ordre est venu de Nogaret et non pas de la hanse. Mais c’est une accusation injuste, et maître Saint-Loup m’a demandé de vous prévenir, comme on l’emmenait.
— Et qu’y puis-je, moi ? répliqua l’abbé avec irritation. Ce n’est pas moi qui l’ai fait arrêter, il me semble ?
— Il a dit que vous pourriez l’aider, expliqua Robin alors que le rouge lui montait aux joues.
— Avant d’affirmer que je le pouvais, encore eût-il fallu s’assurer que je le voulusse.
— Mon père… Vous ne pouvez pas laisser mon maître en prison ! Il n’a rien fait !
— Crois-tu vraiment cela ? La liste des péchés de ton maître est si longue que la vie entière de trois frères copistes ne suffirait pas à la coucher sur parchemin !
— Je… Je croyais que vous étiez son ami.
— Son ami ? Je suis son parrain, jeune homme ! Je suis celui qui l’a trouvé, élevé, nourri, logé, instruit. Toute ma vie, je n’ai eu de cesse que de le bien traiter, que de lui assurer un avenir honorable en ce monde et, un jour, il a abandonné ses études et déserté cette abbaye. Alors non, je ne suis pas son ami.
— Mais tout de même !
— Il suffit ! Tu es venu me livrer une information, je l’ai entendue, tu peux t’en aller maintenant. Je n’aiderai pas Andreas, il est très bien là où il est.
— Mon père, insista Robin, tourmenté.
Mais l’abbé s’était remis en marche.
Robin sentit les battements de son cœur s’accélérer. Il avait tant espéré de cet entretien ! Tout comme Lambert et Marguerite, le jeune garçon avait été anéanti par l’arrestation de son maître. Sans lui, qu’allait-il devenir ? Combien de temps pourrait-il tenir avant que de devoir retourner à la ferme de son père ? Et alors tous ses espoirs d’une vie meilleure seraient ruinés. Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi Andreas l’avait envoyé chercher de l’aide auprès d’un homme qui, de toute évidence, n’était pas son ami. La chose n’était pas logique, songea Robin. Or, l’Apothicaire, justement, était le plus fervent des logiciens. Il devait bien y avoir une explication.
Voyant l’abbé s’éloigner, l’apprenti s’empressa de réfléchir. Le temps était compté et, sans doute, Boucel ne le recevrait pas une seconde fois. Il essaya d’adopter la façon de penser propre à son maître : si Andreas l’avait envoyé voir l’abbé, c’était qu’il devait y avoir un moyen de convaincre celui-ci de le secourir. Mais puisque l’abbé nourrissait quelque solide rancœur à l’égard de l’Apothicaire, et que donc il ne l’eût point aidé de son plein gré, le moyen devait, de toute logique, être coercitif. Malheureusement, Robin ne connaissait pas l’objet de cette coercition supposée. Mais peut-être n’était-il pas nécessaire qu’il le connût. Peut-être pouvait-il laisser croire à l’abbé qu’il en avait été averti et user de la menace induite. La chose était risquée, et fort inconvenante de surcroît, mais pour l’heure rien ne comptait plus aux yeux du jeune homme que la libération d’Andreas, et donc il rassembla tout son courage – et de fait il en avait bien plus qu’on ne pourrait le croire – et rattrapa l’abbé Boucel.
— Très Révérend Père…
— Encore toi ? s’indigna le vieil homme.
— Pardonnez-moi, mon père, je tenais seulement à vous remercier de m’avoir fait l’obligeance de bien vouloir m’écouter. Ainsi, il est entendu que je dirai à maître Saint-Loup que vous n’avez su l’aider. Et je veux vous assurer que je dirai aussi ce soir une prière, dans l’espérance qu’il ne vous en tienne pas grief quand il sera libéré, car l’objet de son accusation n’étant pas fondé, il ne fait nul doute que, tôt ou tard, il sortira de prison.
À ces mots, les traits de l’abbé se durcirent et Robin comprit qu’il avait fait mouche.
— Sur ce, mon père, je vous souhaite une douce journée. Vous dirigez une bien belle abbaye.
Et il s’écarta.
En un peu plus d’un mois, le jeune homme avait déjà beaucoup appris de son maître, et dans un domaine qui, on le voit, dépassait largement la seule pharmacie.