30
Le soir venu, Andreas – qui avait fait dire à Marguerite qu’il ne souperait pas – s’était de nouveau plongé dans un mutisme dont la grandeur n’avait d’égale que celle de son agitation. Au cœur de son laboratoire, il avait l’allure d’un jeune novice tout animé par la joie de la découverte, mais Sophocle ne disait-il pas que le savoir est, de beaucoup, la portion la plus considérable du bonheur, et Virgile qu’on se lasse de tout, excepté d’apprendre ?
Avec l’appareil qu’il avait confectionné, et que – pour satisfaire à la demande de son apprenti – il avait baptisé oculus corpuscula[1], il observa, sur la paillasse, tout ce qui lui passait sous la main : petits bouts d’étoffe, petits bouts de peau, ingrédients de sa pharmacopée, toute une série de végétaux et d’animaux disséqués qu’il avait conservés dans des jarres…
Sans pouvoir distinguer ce qu’il écrivait vraiment – comme il n’osait s’approcher assez pour lire par-dessus son épaule – Robin, qui n’avait pas quitté son maître, le vit prendre une considérable quantité de notes dans un petit in-folio sur parchemin. De fois à autre, l’Apothicaire relevait la tête, semblait fixer un point imaginaire au plafond, et murmurait tantôt un « prodigieux ! », tantôt un « sacristi ! » avant de coller à nouveau son œil sur le mystérieux cylindre.
— Vous voyez quelque chose, maître ? demanda timidement l’apprenti, dont la curiosité était de plus en plus aiguisée par l’effervescence de l’Apothicaire.
— Ah, mon bon Robin ! Il me faudrait de bien plus puissantes lentilles encore pour grossir assez la composition de toutes ces choses ! Il faudrait des mois encore, peut-être des années, pour que Salvatore Armati réalise pour moi les outils dont j’aurais besoin. Mais oui, je peux le dire, ce que je vois est déjà fascinant. Édifiant ! Il y a tant à apprendre de ce que l’œil nu ne peut voir !
— Je peux regarder ? demanda timidement Robin en se frottant les mains.
— Non.
Puis, après un long moment de grande et immobile perplexité, le maître se tourna vers l’apprenti et, d’une voix sévère qui indiquait qu’il ne souffrirait pas la contradiction, lui demanda :
— Va me chercher le tableau qui est dans la grande salle.
Robin se leva d’un seul coup, tout à sa joie d’être enfin tiré d’un long désœuvrement.
— Oui, maître !
— Et prends garde, en le portant, à ne point me l’abîmer.
— Oui, maître.
Le jeune rouquin revint bientôt avec le portrait, qu’il posa sur la longue paillasse de marbre. Andreas disposa alors précautionneusement son oculus corpuscula sur la surface peinte et jeta un premier coup d’œil. Mais la nuit, à présent, était complètement tombée, et il n’y avait plus assez de lumière dans le laboratoire.
— Plus de lampes ! Il nous faut plus de lampes, Robin !
Le jeune homme s’exécuta aussitôt et rapporta toutes celles – de fait, quatre – qu’il put trouver dans la pièce attenante, puis les plaça autour du tableau.
Andreas, l’œil collé au cylindre, déplaça lentement celui-ci sur le portrait. Il eut alors tout le loisir d’observer les infimes détails de la peinture, à la tempera, telle qu’il ne l’avait jamais vue, et telle que personne, sans doute, n’avait encore pu en examiner aucune en ce temps.
Passant de la gauche à la droite du tableau, il arriva bientôt sur le tiers qui, comme nous le savons, était singulièrement vide, et ce qu’il découvrit alors donna plus de consistance encore à ce mystère qui le hantait depuis plus d’un mois déjà.
Sur la partie gauche du tableau, où était représenté Andreas, sous le glacis, on devinait l’émulsion du jaune d’œuf qui liait les pigments et l’on pouvait distinguer les différentes couleurs de ce qui avait été peint : le lapis-lazuli pour la cape d’apothicaire, le safran pour la balance, la terre de Sienne pour les mains… Sur la partie droite, en revanche, on ne voyait que les couches teintées d’un enduit à la colle, déposé sur le bois, mais aucune peinture, et pourtant, le glacis était intact. Or, la couche de peinture ne pouvait pas avoir été enlevée sans que le glacis le fût aussi, puisqu’il était la dernière couche qu’on appliquait sur un tableau. Or, sa nature étant identique sur toute la surface du bois, il ne pouvait s’agir, de ce côté-là, d’un glacis ajouté ultérieurement.
Andreas put en tirer une première conclusion : soit la partie droite n’avait jamais été peinte, soit la peinture avait disparu toute seule, sous le glacis, par l’opération d’une magie à laquelle il ne voulait croire. Il décolla son œil de son oculus corpuscula, poussa un soupir et approcha davantage les lampes de la partie droite du tableau.
— Attention, maître, l’huile ! lança Robin, pris par l’exaltation, mais au regard courroucé que lui jeta alors Andreas, le jeune homme comprit qu’il avait outrepassé ses prérogatives et rentra une tête embarrassée dans ses épaules.
L’Apothicaire prit une profonde inspiration et se pencha de nouveau sur le portrait. Lentement, il fit des allers et retours sur le tiers droit du tableau, et il parut de plus en plus agité, comme s’il avait remarqué quelque chose.
— Ventre-saint-gris ! s’exclama-t-il soudain sans se détacher du cylindre. Robin, ma plume d’oie !
De la main droite, alors que son œil était toujours collé à l’appareil, l’Apothicaire se mit à dessiner un trait sur un parchemin.
— Que faites-vous, maître ?
— L’enduit a deux teintes différentes sur ce tiers du tableau, si semblables que je ne les ai pas distinguées tout de suite, mais en y prêtant une plus grande attention, on peut voir une ligne de séparation entre ces deux teintes, laquelle ligne, je le crois, si on la suit, pourrait bien nous donner une forme.
— Et c’est cette forme que vous reproduisez ?
— À l’évidence !
À mesure qu’il faisait glisser, de la main gauche, l’oculus corpuscula sur le portrait, Andreas continuait de tracer, de la dextre, une ligne sur son parchemin. Ici une courbe, là une autre, le trait monta, monta, puis s’arrondit vers le côté avant de redescendre avec force détours, à l’instar d’un fleuve sinueux, et petit à petit se dessinait une espèce d’énigmatique cartographie, comme le chemin secret vers un trésor.
Quand il eut fini, Andreas se redressa et inspecta le résultat. Il fit un pas en arrière. D’emblée, il vit que la forme qu’il avait tracée confirmait ses suppositions et il ouvrit un large sourire : c’était, à n’en pas douter, la silhouette d’un personnage.
— Par Pythagore ! s’extasia l’Apothicaire. C’est de la thaumaturgie !
Robin, qui n’était pas tout à fait sûr de comprendre ce que sous-entendait son maître, fit sa propre supposition :
— Il y a un personnage caché dans le tableau ?
Andreas lui offrit alors un visage si lumineux qu’il en était presque inquiétant.
— Pas du tout, mon garçon ! Le personnage n’a pas été caché. Il a disparu.
La réponse n’apaisa nullement la consternation du jeune rouquin, mais avant qu’il ait pu demander à son maître quelque éclaircissement, ils furent tous deux surpris par trois coups violents qui venaient de l’ouvroir.
Le visage d’Andreas se rembrunit. Lambert et Marguerite étaient couchés depuis longtemps. La France entière, parbleu, était couchée depuis longtemps !
— Sans doute quelqu’un venu chercher un médicament, supposa Robin.
— Non.
L’Apothicaire, présumant une affaire plus sombre, enferma précipitamment tableau et cylindre dans ce placard dont nous avons parlé et où il conservait, loin des regards, ses loochs de diacode, puis il sortit du laboratoire. Robin, le front soucieux, lui emboîta le pas.
Alors qu’ils se dirigeaient l’un derrière l’autre vers l’ouvroir, trois nouveaux coups, plus forts encore, retentirent.
— Maître Saint-Loup ! Au nom du roi, ouvrez !
Andreas s’approcha de la porte, ouvrit le judas et jeta un coup d’œil au dehors. Il reconnut sans peine le visage de Jean Ploiebauch, prévôt de Paris, et comme l’homme était accompagné de deux sergents, il comprit qu’on allait l’emmener. Aussitôt, il se retourna et attrapa son apprenti par les épaules.
— Robin, lui intima-t-il à voix basse, cache-toi dans la salle à manger, et demain tu iras voir l’abbé Boucel, à Saint-Magloire, et tu lui diras que j’ai besoin de son aide.
— Que se passe-t-il, maître ? demanda le jeune homme, affolé.
— Je crois qu’on vient m’arrêter. Mais n’aie pas de crainte et fais ce que je t’ai dit. Va !
— Vous arrêter ? Mais pourquoi ?
— Va !
— C’est à cause de votre absence au mercredi…
— Va ! le coupa Andreas, irrité.
L’apprenti hésita un court instant, puis il obéit et partit se cacher. L’Apothicaire attrapa son manteau d’hiver, l’enfila et ouvrit lentement la porte.
— Messieurs, commanda le prévôt, veuillez passer les entraves à cet apothicaire ! Maître Saint-Loup, nous sommes venus vous arrêter !
Le visage d’Andreas ne trahit nulle émotion.
— Puis-je savoir ce qui motive mon arrestation ?
— Trouble à l’ordre public dans une affaire concernant l’expulsion de quatre prostituées, et manquement à une obligation municipale.
— Voyez-vous cela ! Ces choses dont vous m’accusez relèvent du prévôt des marchands, comment se fait-il que ce ne soit pas un échevin qui vienne m’arrêter ? demanda l’Apothicaire, non sans une pointe d’ironie.
— L’ordre est venu de la chancellerie, maître.
— Nogaret ? Et qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ?
— Je vous en conjure, ne résistez pas !
— Et comment le pourrais-je ? répondit Andreas d’un air serein. Vous êtes irrésistible, cher prévôt.
Et sans un mot de plus, les sergents emmenèrent l’Apothicaire, les mains liées, dans le froid glacial de cette nuit d’hiver.