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Février, à Paris comme dans toute la chrétienté, était à cette époque un temps de célébrations. La semaine grasse, que l’on appelait aussi les « jours charnels », débuta cette année-là le 20 février, pour s’achever le 27, jour de mardi gras et apothéose de cette huitaine de festivités carnavalesques à laquelle, le lecteur l’aura deviné, Andreas Saint-Loup se privait bien de participer. Toute la semaine durant, il tint son officine ouverte sans prendre part aux réjouissances, et de fait il eut beaucoup de travail, non seulement parce que nombre de ses confrères chômaient, mais aussi parce que les festivités occasionnaient dans la population plus de maux qu’à l’accoutumée.
Pour l’occasion, on allumait chaque soir de grands feux de joie sur la place de Grève, suffisamment près du fleuve pour se préserver d’un incendie. Les Parisiens y venaient en nombre, déguisés, pour danser, boire et manger, pendant que les enfants s’amusaient à des jeux de bravoure en sautant par-dessus les flammes.
Tout au long de la semaine, les voyers organisaient des parties de soule entre les différents quartiers de la ville, un violent jeu de balle où deux équipes s’affrontaient jusqu’à ce qu’un quartier fût déclaré vainqueur, et cette année-là ce fut, comme souventes fois, celui des étudiants qui remporta la compétition, non sans déplorer un grand nombre de blessés.
Sur des échafauds qu’on installait ici et là, des comédiens se donnaient en spectacle, déclamant de longs monologues parodiques où il était beaucoup question de fornication et de politique, ou jouant leurs soties, saynètes qui retraçaient avec ironie les plus grands scandales de l’année. Nul n’était besoin de préciser le nom des protagonistes, le peuple de Paris reconnaissait aisément à leurs costumes lequel était le roi, lequel un Marigny, un Nogaret ou un de Baufet.
Le 27 février, Andreas Saint-Loup fut donc sans doute l’un des rares Parisiens à ne pas participer au mardi gras, et quand il fit savoir à Robin qu’il pouvait prendre sa journée s’il le désirait, l’apprenti préféra se priver de la fête pour rester près de son maître.
La journée tout entière fut rythmée par la longue procession qui, partie du Louvre, traversa la capitale jusqu’à Notre-Dame, contre le froid de l’hiver, avec pour figure de proue un immense mannequin de paille qui symbolisait Carnaval.
Sur ce chemin, chacun venait costumé : les bourgeois s’habillaient en vilains et les vilains en bourgeois, les hommes en femmes, les enfants en adultes… C’était une immense mascarade où tout allait à l’envers, où l’on riait beaucoup, où l’on se battait un peu, où tous les excès étaient permis, qui buvant, qui blasphémant, qui forniquant en pleine rue. C’était les Saturnales de Rome et les Bacchanales d’Athènes que l’on avait réunies sous le ciel gris de Paris, et les esprits s’échauffaient tant que d’aucuns semblaient avoir oublié la neige.
L’on vit cette année-là se côtoyer le drôle et le graveleux, le profane et le païen, le burlesque et le grotesque, le satirique et le fantasque, l’indécence et l’immoralité ; l’on vit des valets qui, comme autant de Spartacus, battaient leurs maîtres défroqués à grands coups de verges, des cracheurs de feu, véritables dragons de l’Apocalypse, le visage barbouillé de charbon, des jongleurs de balles et de sabres vêtus comme des guerriers sarrasins, des saltimbanques masqués de papiers bariolés qui marchaient sur les mains, des musiciens tapant sur des tambours à en ébranler d’un seul coup la voûte des cathédrales de Metz, de Reims et d’Amiens, des marauds qui couraient, bouteilles à la main, derrière un pauvre moine qu’ils avaient dépouillé de sa coule, une vieille femme tirée sur une charrette avec un seau de purin renversé sur le chef, une dizaine de jeune filles pansues bramant en farandole d’obscènes couplets où il était beaucoup question de pine, de con, de braquemart, de flûte à un trou, de drôle de bénitier et de bête à deux dos, un boulanger obèse roulant sur une barrique de vin et qui entonnait le Te Deum sur un ton discordant, un charcutier déguisé en ours, un pelletier en coq, un fourreur en chat, une licorne, un éléphant, un lion, loup, taureau, cerf, centaure, hippogriffe, gorgone, manticore, toute une faune hyperbolique, gaie et fantastique qui faisait paraître la rue pour un immense bestiaire enluminé de Philippe de Thaon, une sorcière chevauchant un démon à deux têtes et deux queues, un bossu qui, tel un Atlas difforme portant la terre à bout de bras, poussait à lui seul un char monté par trois fillettes faisant des ballets lascifs, un nain au nez crochu qui tenait des phallus en bois dans chacune de ses mains, une femme tous seins dehors montée à l’envers sur un âne à trois pattes, un couple de faux seigneurs avec leurs beaux habits retournés et qui jetaient dans la foule de fausses pièces de monnaie en jurant qu’elles étaient du roi Philippe, les douze apôtres arborant chacun les instruments de leur martyre et qui couraient derrière une Vierge Marie en promettant de lui faire oublier l’immaculée conception, un fou tenant sa marotte entre les jambes comme sorti d’un échiquier cosmique, un alchimiste affirmant derrière son alambic pouvoir transformer la merde en or, un géant, des nains, un pèlerin de Compostelle, un macchabée, la Mort même, une rouquine qui, sur un brancard, accouchait d’une poupée ointe de sang de bœuf, un barbier qui rasait, de gré ou de force, toutes les barbes autour de lui, des vieillards hilares en enfants de chœur polissons, deux frères jumeaux qui se disputaient à celui qui pisse le plus loin, des vignerons qui, debout dans un tombereau, se jetaient des paquets de boue au visage, deux ou trois papes, sept ou huit évêques qui agitaient des encensoirs au parfum douteux, une abbesse, un duc, un diable, deux adolescents cul nu qui se tenaient à revers, un chanoine qui conduisait dans la neige un hareng au bout d’une longue laisse, un renard couvert d’un surplis fait à sa taille, portant une tiare sur la tête et à qui l’on donnait des poules qu’il dévorait goulûment, des sots chantant la sérénade en bas des maisons bourgeoises, des hommes avec des hommes, des femmes avec des femmes, des putes en reine et des dames en putes, et dans tout ce désordre dionysiaque l’on vit aussi des bandes venues de fort loin pour participer à la fête, des Picards, des Normands, des Bretons, des Tourangeaux, des Champenois et même, paraît-il, des Anglais…
Au milieu du cortège paradait enfin la célèbre confrérie des cornards, dont les membres portaient masque grimaçant d’homme barbu, orné d’une paire de cornes, et jouaient la comédie du cocuage. On y voyait l’amant, la femme, le cocu et le juge se déchirer ou s’accommoder sous les rires gouailleurs des petites gens. Le maître de la confrérie, le Grand Cornard, portait une grande bannière à son effigie que tous les jeunes mariés devaient baiser lorsqu’ils passaient devant.
Quand cette foule immense, bruyante et dépravée arriva enfin sur le parvis de la cathédrale, au tout début du soir, on mit en scène le procès de Carnaval. Le grand mannequin, qui incarnait tous les maux de l’année passée, fut cérémonieusement jugé puis condamné à mort, et alors on le brûla dans un brasier formidable pour que pût commencer le dernier festin, d’oies, de dindons et de crêpes. Il se but en cette seule soirée plus de vin qu’on n’en buvait en une entière semaine, et cela ne fut pas sans conséquences sur la fin de la nuit, pleine de cris, de rires, de stupre, d’échauffourées et de drames. Mais il en était ainsi chaque année, et les autorités politiques et religieuses laissaient faire, car cette nuit d’abandon où toutes les règles pouvaient être bafouées rappelait justement que, les autres jours de l’année, elles devaient être respectées, et l’observateur averti conclura peut-être avec nous que la mascarade n’était pas celle qu’on croyait.