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Le lendemain matin, Andreas fut attiré au dehors par des cris qui venaient de la rue. Il avait neigé toute la nuit, les toits et les rebords des fenêtres étaient drapés d’une soyeuse couche blanche et le pavé couvert d’une boue visqueuse et glissante. Des enfants, pourtant, jouaient obstinément à la crosse sur les bornes qui, en haut de la chaussée, délimitaient les différentes censives du quartier.
À quelques pas de sa boutique, l’Apothicaire découvrit l’attroupement qui provoquait tout ce raffut et comprit que cela venait de la petite maison où travaillaient Magdala la Ponante et les deux autres fillettes. Toutes les trois sur la chaussée, elles houspillaient quatre hommes qu’Andreas put identifier comme étant l’échevin Étienne Bourdon et trois jurés. La situation, visiblement, s’était envenimée et les trois jurés semblaient prêts à en venir aux mains.
La rue s’était couverte de curieux. L’Apothicaire passa sa capuche sur son crâne chauve et accéléra le pas, se frayant un chemin entre les badauds que la querelle semblait amuser.
— Qu’est-ce qu’il se passe, ici ? demanda-t-il en posant une main ferme sur l’épaule de l’échevin.
Andreas, à son grand regret, connaissait bien Étienne Bourdon, un homme qui avait une façon très personnelle de faire appliquer la justice municipale de ce côté de Paris. Chaque fois que l’Apothicaire avait eu un souci avec les maîtres de sa profession – et, comme on l’a dit, c’était assez fréquent – l’échevin était intervenu en sa défaveur, comme s’il nourrissait, lui aussi, quelque jalouse inimitié à son endroit.
Ici le lecteur nous pardonnera si, afin de l’éclairer sur notre récit, nous nous permettons une légère digression pour lui dire sommairement – au cas où il ne le saurait pas déjà – ce que représentait alors un échevin.
Depuis la nuit des temps il existait à Paris une hanse – entendez une association – dite des marchands sur l’eau, qui détenait le monopole de l’approvisionnement par voie fluviale. Or, le commerce fluvial ayant pris au cours des derniers siècles une importance fort grande, ladite association devint la plus puissante de la capitale et finit par se charger non seulement de la réglementation de tout le commerce parisien, mais aussi de l’administration de la municipalité. Ainsi, à la fin du XIIIe siècle, le dirigeant de la hanse fut nommé « prévôt des marchands » et obtint le privilège de l’ordonnance des cérémonies publiques, de l’entretien de la voierie, du percement des rues, de la construction des monuments, et cætera. Le rôle politique de la hanse devint de plus en plus conséquent, qui défendait les privilèges de la bourgeoisie près du roi. On notera, pour l’anecdote, qu’au temps d’Andreas, la hanse, dirigée par un certain Guillaume Pisdoe, tenait ses réunions au Parloir aux bourgeois, près du Châtelet, mais que le dit parloir fut ensuite transféré place de Grève et prit le nom d’Hôtel de Ville. Le lecteur comprendra aussi sans doute pourquoi le blason de la ville de Paris représente un navire marchand, avec sa devise Fluctuat nec mergitur.
Enfin – et c’est là que nous voulions en venir – le prévôt des marchands était assisté dans sa charge par quatre hommes, quatre échevins, dont on comprend mieux à présent le pouvoir et l’importance, mais explique aussi le peu d’amour qu’éprouvait notre Apothicaire à leur endroit.
— Nous sommes venus expulser ces trois catins, expliqua Bourdon, visiblement ennuyé par l’intervention de l’un des hommes les plus respectés du quartier.
— Et pour quel motif ?
— Non pas que cela vous regarde, maître Saint-Loup, mais elles ne se sont pas acquittées de leur fonds de terre.
— C’est faux ! s’exclama Magdala, les yeux rouges de fureur. C’est un canard ! On a toujours casqué la douille !
— Tais-toi, la putain ! rétorqua l’un des jurés en la menaçant du revers de la main.
— Parsanguié ! Que l’aze te foute ! répliqua-t-elle.
— Allons, allons ! Il y a de toute évidence un malentendu, intervint Andreas d’une voix qui se voulait apaisante.
— Il n’y a pas le moindre malentendu, Saint-Loup, et je vous prie de vous mêler de vos affaires, si vous ne voulez pas que je me mêle des vôtres.
— Bien sûr, bien sûr. Mais j’aimerais seulement comprendre, voyez-vous. L’éventualité que ces femmes n’aient pas payé leur fonds de terre se dérobe au syllogisme : il faut payer son fonds de terre pour occuper sa maison, ces femmes occupent cette maison, partant, ces femmes ont payé leur fonds de terre. L’affaire est faite, et merci pour le spectacle.
Un rire parcourut l’assemblée des badauds, dont le nombre ne cessait de grandir. Andreas n’ignorait pas que la prime de son syllogisme ne s’accordait que très faiblement à la suite du raisonnement, mais il savait aussi qu’il n’avait pas pour adversaire un homme rompu à l’art de la rhétorique et que, dans cette confrontation, la manière de dire les choses l’emportait sur les choses qui étaient dites.
— Justement non, ces femmes n’ont pas payé leur fonds de terre, donc ces femmes vont déguerpir !
— Si elles affirment avoir payé leur fonds de terre, il doit bien y avoir une trace quelque part…
— Et pourtant, voilà qu’elles sont incapables d’en apporter la preuve !
— Je vois, répondit Andreas en fronçant les sourcils, comme s’il se trouvait face à un simple problème d’arithmétique. Mais êtes-vous en mesure, vous, d’apporter la preuve qu’elles ne l’ont pas fait ?
Les rires des spectateurs redoublèrent. La foule était avec l’Apothicaire – et un peu avec les fillettes – et il comptait bien en profiter.
— Ce n’est pas à nous de le faire ! se défendit Bourdon, de plus en plus irrité. C’est à elles d’apporter la preuve de leur innocence !
— Euclide disait que ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve.
— Cela ne sert à rien de nous servir votre philosophie, maître Saint-Loup. S’il nous faut des aveux pour vous convaincre, nous pouvons très bien envisager de soumettre ces fillettes à la question. Le pilori des Halles est à deux pas d’ici, après tout.
— J’oubliais que nous n’avions pas la même notion de la justice. Avant cela, je propose que nous allions vérifier les livres de compte de l’abbé de Saint-Magloire pour voir si ce paiement a bien été fait. C’est à un pas d’ici, après tout.
Le visage de l’échevin se ferma. La colère et la moquerie qui planaient sur la foule s’illustraient à présent par des insultes vociférées avec de plus en plus de véhémence. Bourdon comprit qu’il ne pourrait déloger les prostituées sans déclencher une émeute. Il fit un signe de tête aux jurés, et les quatre hommes quittèrent les lieux sous les quolibets des habitants du quartier.
— Merci, Andreas, souffla Magdala en attrapant l’Apothicaire par l’épaule. Merci infiniment.
— Ne me remercie pas, je n’ai fait que vous acheter un court répit. Ils reviendront demain, plus nombreux, tu peux en être sûre, et il faudra alors bien plus qu’une dialectique foutraque pour vous défendre. Il faut que j’aille trouver l’abbé Boucel pour voir ce qu’il en dit.
— Cela ne te dérange pas ? Je sais que ce ratichon-là… tu l’as plus vraiment à la bonne.
— Je ne l’ai pas vu depuis longtemps, certes, mais l’occasion l’exige. J’irai le voir cet après-midi et j’essaierai de comprendre ce qu’il se passe. Tu es sûre d’avoir payé ?
Magdala prit un air offusqué.
— Tu connais une seule putain qui ne tient pas ses comptes, toi ?
— À vrai dire, toi et tes deux amies êtes les seules que je connaisse vraiment.
— Et mon cul, c’est du poulet ?