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À l’instar de quelques Parisiens aisés, Andreas conservait dans sa salle à manger un portrait qu’il avait fait faire de lui et qui était suspendu près de la cheminée.
La chose était nouvelle, c’était une tendance coûteuse et réservée à quelques privilégiés. Toutefois l’Apothicaire ne s’y était pas plié pour céder à la mode – cela ne lui eût guère ressemblé – mais bien parce qu’il avait un véritable goût pour la peinture et qu’il comptait parmi ses clients maître Honoré, un célèbre artiste de la rue Erembourg-de-Brie, qui avait rencontré la gloire en enluminant un bréviaire pour Philippe le Bel. En plus de lui fournir drogues et médicaments, Andreas, fort de ses connaissances en chimie, avait plusieurs fois porté secours au peintre en l’aidant dans la confection de ses couleurs et, pour le remercier, Honoré avait fait réaliser ce portrait sur bois par l’un des disciples de son atelier.
Cela faisait plus de trois ans que la peinture siégeait sur ce pan de mur et, pourtant, Andreas, le visage livide, s’était arrêté devant elle comme s’il la voyait pour la première fois.
Sur la gauche du tableau – qui respectait scrupuleusement les divines proportions du nombre d’or – on pouvait voir Andreas, représenté de la taille jusqu’au chef, le crâne chauve, le regard sombre, les lèvres pincées, revêtu de sa chemise blanche au large col et de la cape des apothicaires, d’un bleu de lapis-lazuli et dont le drapé était fort bien réalisé pour l’époque. Dans la main gauche il tenait une balance en argent dont les coupelles étaient vides, et tous les doigts de sa main droite – à l’exception de l’index qui était tourné vers le haut – étaient fermés, un geste qui symbolisait le secret. Cette main était peinte de telle sorte que l’on y trouvait, à nouveau, les rapports du nombre d’or, comme en de nombreux autres endroits du tableau. Posé sur une table au côté d’Andreas on pouvait reconnaître un exemplaire enluminé de l’antidotaire de Mésué, ouvert à la lettre D. En arrière-plan se superposaient, sur une étagère, des pots étiquetés, vases, fioles, jarres et mortiers.
La composition était fidèle aux représentations de l’époque et répondait aux codes du portrait. Mais il y avait quelque chose d’étrange sur ce tableau, quelque chose qui, dès l’instant qu’il était passé devant, avait provoqué la stupéfaction de l’Apothicaire.
La partie droite du tableau était vide, comme si on l’eût effacée.
Il n’y avait, sur le dernier tiers droit de l’image, qu’un glacis obscur d’ombres floues. Un vide qui n’eût pas dû y être.
La logique eût voulu qu’un autre personnage, à la gauche d’Andreas, se fût trouvé là, mais on avait l’impression qu’il n’avait jamais été peint, que le tableau était inachevé. Ou que le second caractère avait tout simplement disparu.
C’était en tout cas le sentiment – fort désagréable – qu’éprouva immédiatement Andreas. Cette absence, ce vide sur la droite du tableau ne lui était jamais apparue jusqu’à ce jour, et une certitude l’habita : il aurait dû y avoir quelqu’un à côté de lui sur cette peinture. Quelqu’un. Mais qui ? Et pourquoi n’y était-il pas ? Avait-il été effacé ou n’avait-il jamais été dessiné ? Il était incapable de se souvenir si ce tableau avait toujours été ainsi, et si c’était le cas, pourquoi cela ne l’avait-il pas intrigué dès le premier jour ? La chose lui parut au moins aussi inexplicable que l’existence de cette pièce oubliée, à mi-étage de sa demeure. Et ces deux mystères étaient si proches par leur nature – un défi soudain à la raison et à la mémoire – qu’il se demanda s’ils n’étaient pas liés.
L’Apothicaire crut vraiment avoir perdu la tête. La bouche grande ouverte, il fit quelques pas en arrière, titubant, et se laissa tomber sur le banc près de la grande table.
Il resta là un long moment, muet, interdit, et il eut beau analyser la chose sous tous les angles possibles, la passer au crible de la logique aristotélicienne, la réduire aux plus simples entités, rien n’y faisait : il était tout simplement incapable d’expliquer ces deux mystères surgis le même jour.
Cette fois, Andreas se refusa à parler de sa découverte à ses valets et, beaucoup plus tard, quand il partit enfin se coucher, il éprouva bien de la peine à s’endormir, se remémorant une phrase du Dialectica d’Abélard.
On ne peut croire ce qui ne se comprend pas.