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Plutôt que de retourner aussitôt à son apothicairerie, comme il eût pourtant dû le faire, Andreas avait éprouvé le besoin de flâner en ville, un luxe qu’il ne s’accordait que rarement, surtout en hiver, mais que sa perplexité du jour lui avait inspiré. Pendant le serment de Jehan, l’Apothicaire n’était pas parvenu à penser à autre chose qu’à cette mystérieuse pièce vide et oubliée, qui avait comme envahi sa maison, sa vie même, et toute la journée encore, foulant le pavé parisien, il était resté la victime impuissante de cette inexplicable obsession.
En suivant au hasard les grandes voies de Paris, il avait espéré trouver une interprétation satisfaisante de ce prodige, ou, à défaut, l’oublier un instant. Il n’était parvenu ni à l’un ni à l’autre.
Les rapports qu’Andreas entretenait avec la capitale – la Merveille comme on l’appelait alors – étaient pour le moins complexes, mêlés de mépris et d’admiration, de réjouissances et de déceptions.
S’il détestait la saleté de ses rues, noyées sous une boue puante de détritus et d’excréments dans laquelle trempaient cochons et chiens errants et à laquelle s’ajoutait la pestilence des panses du bétail égorgé en plein air par les bouchers, il admirait, en revanche, ses splendeurs architecturales : hors les murs, il y avait le Temple et Saint-Martin-des-Champs, le Louvre bien sûr, avec ses belles colonnades et sa vaste cour carrée, qui était bornée à l’orient par l’enceinte de la ville ; rive droite, il y avait Saint-Germain-l’Auxerrois, la plus ancienne église de la capitale, le Grand Châtelet, Saint-Gervais et Saint-Jacques-de-la-Boucherie ; rive gauche, il y avait Saint-André-des-Arts, le collège de Cluny, le moulin des Copeaux qui surplombait la Bièvre ou Saint-Nicolas-du-Chardonnet ; et puis, dans le berceau de Paris, qu’on nommait la Cité et qui était enfermé par les deux bras de la Seine, il y avait Notre-Dame, que l’architecte Pierre de Chelles venait tout juste de doter d’un jubé magnifique évoquant la descente aux limbes, et le Palais, enfin, dont la beauté était à la hauteur de sa royale fonction.
S’il exécrait le dédain de la royauté, l’autorité stupide du prévôt de Paris qui siégeait au Châtelet ou le dogmatisme rétrograde d’un évêque frustré par la domination de Sens, il éprouvait toutefois un amour sans limites pour l’audace du clergé universitaire et l’impudence des étudiants qui, de plus en plus nombreux, faisaient souffler sur la ville un air de progrès et de nouveauté. Le prestige de Paris faisait venir à elle artistes, penseurs et philosophes de tous pays et la transformait en un berceau lumineux de pensée et de création.
Parfois, d’ailleurs, se mariait dans la capitale ce qu’il y avait de plus beau à ce qu’il y avait de plus laid. Ainsi, la semaine précédente venaient d’être achevés les travaux entrepris par Philippe le Bel sur le palais de la Cité. La nouvelle enceinte qui bordait la Seine était une véritable œuvre d’art qui anoblissait le fleuve, mais elle avait été érigée à grands coups d’expropriations injustes, ce dont Andreas, comme beaucoup de Parisiens, s’était fortement indigné.
Sur le chemin du retour, en la rive droite – que l’on appelait alors le quartier d’outre Grand-Pont, par opposition à la gauche que l’on nommait d’outre Petit-Pont ou Pays latin – arrivé dans la rue Saint-Denis, il s’arrêta près d’une étroite maison, à quelques pas de sa boutique, où travaillaient trois fillettes qu’il connaissait bien. Elles étaient, tout autant que lui, de véritables figures du quartier, qu’on n’allait pas seulement voir pour quérir le fruit de leur commerce mais aussi parce que les putains faisaient survivre la tradition des diseuses de dit, ces femmes qui, au temps jadis, contre un petit bout de pain, colportaient les nouvelles du coin. Les rumeurs que l’on venait chercher auprès d’elles étaient, de toute évidence, bien différentes de celles qu’on échangeait sur le parvis des églises au sortir de l’office dominical.
— Si ce n’est pas notre apothicaire qui s’en revient tout seul, la queue entre les jambes ! s’exclama celle qu’on appelait Magdala la Ponante, et qui était la plus âgée des trois. Alors, il est parti, ton Jehan ? C’est qu’il va nous manquer, le joli Jésus !
— Ne te lamente pas trop, ma fille, il n’est pas près d’arriver, le jour où ta profession manquera de chalands !
— Détrompe-toi, Andreas, répliqua-t-elle d’une voix soudain plus grave. M’est impression que la voierie est en train de nous préparer un mauvais tour et je ne donne pas cher de notre petit commerce. Si ça continue, je sens que je vais devoir aller vendre ce joli cul de l’autre côté des remparts.
Magdala n’était plus de toute jeunesse, mais elle avait encore de belles formes et une solide réputation. Approchant sans doute la quarantaine, tout comme Andreas, elle avait de longs cheveux ondulés d’un noir de jais, des yeux bleus comme deux lacs de montagne, une opulente poitrine pour une taille encore assez fine, et les rides sur son visage étaient celles du sourire.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Que cela fait une semaine qu’un échevin vient nous becquer et nous chercher des noises et que je soupçonne qu’il a un projet. Je devine un dessein venu de plus haut, si tu vois ce que je veux dire, et qu’on va se faire macaronner.
— Et que crois-tu qu’ils vous veulent ?
— J’en sais trop rien, mais ce qui est certain, c’est que ce berdouillard y pense qu’à nous déloger.
— Allons bon ? Quelle idée ! Dans le gouvernement humain, ceux qui commandent tolèrent à bon droit quelques maux, de peur que quelques biens ne soient empêchés, ou même de peur que des maux pires ne soient encourus.
— Voilà qui est bien dit ! Tu sais causer, toi, mon lapin.
— Ce n’est pas de moi. C’est de Thomas d’Aquin, qui recommandait que l’on tolère ta profession.
Magdala éclata de rire.
— Forcément ! Un dominicain ! Si nous n’étions plus là, je me demande bien quelle bonne femme accepterait d’aller gamahucher la pine d’un dominicain, même pour le salut de son âme ! Le cul d’une putain, c’est une abbaye qui ne chômera jamais faute de moines.
Andreas esquissa un sourire.
— Votre maison est-elle sur la censive de l’abbé de Saint-Magloire, Magdala ?
— Oui, comme presque toutes les maisons du quartier.
— Bien. S’il le faut, j’irai en toucher quelques mots à l’abbé Boucel.
— La bonne nouvelle ! Cela pourrait nous être bien utile. Tu veux un petit encouragement, mon mignon ?
— Pas ce soir, la Ponante. Pas ce soir.
Andreas salua la dame et se remit en route dans la rue glaciale. La nuit était tombée et les commerçants commençaient déjà à fermer boutique.
Quand il fut enfin revenu chez lui, l’Apothicaire avait un air grave que ses valets, Lambert et Marguerite, mirent à tort sur le compte du départ de Jehan. Sans même leur adresser la parole, le maître monta directement les marches de son escalier et s’arrêta à mi-étage, devant la petite porte qui, d’une façon ou d’une autre, avait échappé à la mémoire de tous les occupants de cette demeure. Il avait presque espéré qu’elle eût disparu, que ce ne fût qu’un faux souvenir. Mais elle était bien là, devant lui, comme une insulte à la raison.
Saisi par un accès de colère ou de frustration, il se précipita vers l’étage et s’enferma dans le silence de sa chambre.
Debout devant la petite fenêtre, il attrapa dans sa bourse la bouteille de diacode, ce looch qu’il prenait en secret et dont nous avons parlé plus haut. Dehors, des flocons de neige se mirent à virevolter, certains venant s’écraser contre la paroi.
Il avala une gorgée du sirop, dépassant de fait la dose qu’il s’autorisait d’ordinaire. L’image de cette pièce vide hantait son esprit. La danse des flocons, la morsure du froid, le souvenir de cette étrange journée et, sans doute, l’effet du looch lui donnèrent l’impression d’avoir quitté le monde physique.
Comment avoir de l’existence de cette pièce une connaissance évidente, alors qu’elle échappe totalement à l’entendement ? Alors qu’elle a toujours, jusqu’à ce matin même, échappé à mes sens, et que je me refuse à raisonner en dehors de ceux-ci ? songea-t-il.
Il resta un long moment immobile, le front baissé vers la rue obscure en contrebas, attendant que le pavot de son looch fît pleinement son office, puis, après un profond soupir, il redescendit dans la grande salle à manger. En chemin, il s’efforça de ne pas s’arrêter devant la petite porte, objet de tous ses tourments.
Mais alors qu’il était décidé à ne plus penser à cela – pour un moment en tout cas – il tomba de nouveau sur une chose troublante, un second mystère qui le plongea dans une perplexité plus grande encore.