9
Aalis éprouva comme une constriction dans son estomac et accéléra le pas, luttant contre la neige, et peut-être aussi contre certaine appréhension.
À peine arrivée devant la capitelle, elle frappa de son poing fermé contre la porte en bois branlante, laquelle tenait encore par un miracle que la jeune fille préférait ne pas éprouver.
— Zacharias ! cria-t-elle par deux fois, exhalant du même coup deux petits nuages de vapeur blanche.
Mais comme elle n’obtint aucune réponse elle poussa le panneau de bois et pénétra dans la modeste bâtisse, le cœur battant.
L’intérieur, plongé dans la pénombre, était moins spacieux encore que la chambre qu’Aalis partageait avec ses parents. Il y régnait une désagréable odeur de moisissure et il y faisait presque aussi froid qu’au dehors. Sur un sol couvert de paille, il y avait une petite table, une cuve, une armoire rudimentaire, tout un fatras de vieux objets qu’on discernait mal, et un âtre où, donc, ne brûlait aucun feu. Au-devant, le corps allongé d’un vieil homme emmitouflé dans une fourrure n’avait pas bougé.
Aalis, les yeux écarquillés, se laissa tomber sur les genoux près de la silhouette immobile. Cela faisait des semaines qu’elle redoutait de voir un jour arriver cet inéluctable instant. Elle pria, pria pour que l’heure ne fût pas encore venue.
— Zacharias ! répéta-t-elle en secouant l’homme par les épaules, et elle poussa un grand soupir en le voyant ouvrir péniblement les paupières.
Il grogna, toussa, puis, dans la faible lueur que laissait passer la porte entrouverte, le fantôme d’un sourire se dessina sur ses lèvres traversées de petites gerçures.
— Aalis, ma petite Aalis, bredouilla-t-il enfin d’une voix rocailleuse qui forçait encore le trait de son accent étranger. Qu’est-ce tu fais ici ?
Il se frotta les yeux et tenta en vain de relever la tête.
— Est-ce le jour, ou est-ce la nuit ? demanda-t-il en grimaçant.
— C’est le jour, Zacharias ! Vous ne vous êtes pas réveillé ! Et votre feu s’est éteint ! Vous allez mourir de froid !
— Ah… Hier soir, j’avais les doigts tellement gelés que je n’ai pas réussi à battre briquet.
Malgré les années qu’il avait passées dans ce pays, Zacharias Buljan roulait encore ses « r » avec emphase. Avec le temps, Aalis n’y faisait plus attention. Elle savait en outre que ce vieil homme, derrière l’imperfection de son accent, cachait une érudition étonnante et connaissait bien plus de langues étrangères qu’elle n’eût pu en citer.
— Vous n’auriez simplement pas dû laisser le feu s’éteindre ! réprimanda la jeune fille en se rapprochant du foyer.
— Je me suis endormi.
L’homme ne lui avait jamais confié son âge, mais Aalis était certaine qu’il était le plus vieux de tous ceux qu’elle avait rencontrés et, pourtant, il subsistait dans son regard comme dans sa voix une sorte de jeunesse éternelle qu’on trouve souvent chez les sages et les grands voyageurs. Si le blanc de ses yeux avait pris quelque nuance jaunâtre, l’iris, lui, était d’un bleu encore très clair qui leur conférait une malice et une joie immuables, et ses sourcils épais lui donnaient un air de philosophe de l’Antiquité. À la teinte de ses cheveux, d’un brun aux reflets orangés, on devinait qu’il avait été roux et, à celle de sa peau, qu’il avait été longtemps exposé au soleil.
Sans se défaire d’un sourire ému, Zacharias regarda la jeune fille s’activer devant lui pour que le feu reprenne.
— Vous devez me promettre de ne jamais vous coucher sans avoir nourri votre feu, dit-elle lorsque les bûches s’enflammèrent enfin. Je vous ai amené plus de bois qu’il n’en faut…
Pour tout rire attendri, le vieillard ne parvint à émettre qu’une toux sèche.
— Petite Aalis… Tu es la bonté même, mais tu sais, je suis vieux, je peux bien mourir de froid, cela ne serait ni une tragédie ni un déshonneur. Ce serait même sans doute la plus désirable des sorties.
La jeune fille secoua la tête, extirpa de son manteau la galette qu’elle avait apportée et la tendit au vieil homme.
— Tenez, mangez un peu au lieu de dire des sottises. Je ne vous accorde pas encore le droit de mourir, Zacharias : il vous reste bien trop d’histoires à me conter.
— C’est pour cela que tu viens me voir, Aalis ? Pour entendre mes histoires ?
La jeune fille haussa les épaules sans répondre.
— Je me demandais si ce n’était pas plutôt un prétexte pour te tenir hors des murs de la ville ?
— Sûrement un peu des deux, concéda-t-elle.
— Il y a là quelque drôlerie, tu ne trouves pas ? Toi qui vis à Béziers, tu ne demandes qu’à en sortir ; et moi qui aimerais pouvoir y finir mes jours en paix, on m’en interdit l’entrée.
— Je ne suis pas sûre de trouver cela si drôle. Je ne comprends pas ce qu’on vous reproche.
Le vieil homme croqua à petites bouchées dans la galette que lui avait offerte sa jeune amie.
— D’être un fils d’Israël. Mais cela n’a pas toujours été ainsi.
Aalis vint se placer en face du vieil homme et, la tête posée sur les genoux, écarquilla ses grands yeux verts et brillants. Les flammes dansaient dans son dos et projetaient de longues ombres vacillantes sur les murs de pierres sèches. Dehors, on entendait des branches d’arbres qui craquaient sous le poids de la neige. De toute sa vie, Aalis n’avait jamais connu hiver si rude et elle ne pouvait s’empêcher d’y voir un signe, un signe qu’elle attendait secrètement : ce n’était pas une année comme les autres.
— Racontez-moi.
— Comme on nous chasse de partout, nous marchons, nous foulons des terres qui ne nous appartiennent pas – qui devraient, d’ailleurs, n’appartenir qu’à elles-mêmes – et nous dépendons de l’accueil que l’on veut bien nous réserver en chemin. Les enfants d’Israël ont vécu ici jadis de belles années, je me souviens. Mais les choses se sont abîmées.
— Pourquoi ?
Zacharias, d’un geste lent, les doigts tremblants, posa sa main sur le genou de la jeune fille.
— Au nom de votre Messie, vos rois ont ordonné que nous soyons dépouillés de nos biens et contraints à quitter le royaume. Les synagogues que mes ancêtres avaient bâties ont été transformées en églises, leurs richesses redistribuées à la noblesse…
— C’est injuste.
— C’est ainsi. Il fallait humilier Israël qui a refusé d’être « sauvé ». La chose s’est répétée à de nombreuses reprises dans l’histoire. Et encore… Ton pays – le pays occitan – est sans doute celui qui s’est montré le plus accueillant avec mon peuple. Le comte de Toulouse nous voyait d’un œil favorable et confiait même des charges importantes à certains des nôtres.
— Alors pourquoi n’avez-vous plus le droit de vivre à Béziers, aujourd’hui ?
— À cause du roi. Malheureusement, Béziers ne dépend plus du comte de Toulouse mais directement de Philippe le Bel. Et c’est un roi fort dépensier. Il y a presque dix ans, comme le Trésor était vide, il a décidé d’aller chercher l’or là où il savait pouvoir le trouver : chez les Templiers et chez les fils d’Israël. Tu as sans doute entendu parler du sort qu’il a réservé aux Templiers. Nous, il nous a fait arrêter, nous a contraints de nouveau à l’exil et a saisi nos biens, nos propriétés et nos créances. Beaucoup sont morts en quittant le royaume. Je n’ai, moi, pas eu ce courage. Et j’ai donc préféré me terrer ici, dans cette capitelle. Comme je suis vieux et pauvre, personne ne vient me chercher querelle…
— Qu’ils essaient ! Ils me trouveraient sur leur chemin ! promit la jeune fille d’un air animé.
— Je n’en doute pas un seul instant, ma petite.
— Au fond, avec l’accueil qu’on vous y a réservé, je ne sais pas pourquoi vous regrettez Béziers, Zacharias. Moi, je ne désire qu’une seule chose : partir d’ici.
— Sans doute parce que c’est ici que s’est terminé mon long voyage. C’est la seule ville où je me suis réellement installé. Et, malgré tout, j’y ai vécu de bons moments. Les bourgeois de Béziers sont des gens bien étranges…
— Ce sont des imbéciles. Vous devriez être heureux de ne pas vivre parmi eux.
— Il faut leur pardonner : l’histoire de ta ville est une histoire pleine de drames. On a massacré des milliers d’hommes en une seule nuit derrière ces remparts, au cours du siècle dernier, comme ils avaient été jugés hérétiques. « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » ; tu connais cette histoire, n’est-ce pas ? Tes ancêtres aussi ont connu la persécution religieuse.
— Justement ! Les gens d’ici devraient savoir et se comporter mieux.
— J’ai voyagé toute ma vie, je suis vieux. Je voudrais simplement… me reposer, maintenant.
Il marqua une pause, puis, sur le ton de la confidence, il reprit :
— Si tu le veux, je vais te révéler un grand secret.
Aalis se rapprocha un peu du vieil homme.
— Je vous écoute.
— Tu vas peut-être me prendre pour un vieil imbécile qui se donne des airs de philosophe… Mais, vois-tu, je crois, Aalis, que notre vie n’a d’autre fin que de nous faire accepter de retourner à notre solitude originelle, et rien d’autre. Et moi, je crois y être enfin parvenu.
La jeune fille fit une grimace perplexe.
— Pardon ?
— Notre première expérience de vie, dans le ventre de notre mère, est une expérience solitaire. Dès lors, toute son existence, on cherche l’Autre. Désespérément. On cherche une âme sœur, une entière compagnie, comme pour soigner cette solitude première, tu comprends ? Et puis les années passent, les illusions s’abîment, et la vie nous apprend à nous préparer à retrouver cette solitude. Ainsi est le sens de la vie : au contact d’autrui, il s’agit d’accepter qu’un jour nous serons seuls à nouveau. Et l’accepter n’est pas une mince affaire, je te l’accorde. Mais je crois y être parvenu. Je suis prêt.
— C’est horrible, ce que vous dites.
— Non. C’est de ne pas l’accepter, qui est horrible, Aalis. Mais rassure-toi, si le chemin est long, il est aussi fort beau. Tu verras, tu n’as même pas quinze ans. En route, nous vivons de belles choses, et je crois que ce sont ces choses, justement, qui nous aident à accepter notre sort.
La jeune fille fit une moue sceptique.
— Pour l’instant, mon chemin à moi n’a rien de réjouissant.
— C’est sans doute que tu ne vis pas ta vie, Aalis. Tu occupes ton esprit à te plaindre de l’injustice de ce monde, comme s’il t’était redevable. Mais le monde ne te doit rien. Personne ne te doit rien. Tu es seule. Nous sommes tous seuls. C’est à toi de faire de ta vie un agréable chemin. Si tu comptes sur les autres pour donner un sens à ton existence, tu cours à la catastrophe. Peut-être devrais-tu arrêter de subir une vie qui n’est pas la tienne, et commencer celle qui te donnera satisfaction. La vie est une route. Tu peux choisir de traîner les pieds, de marcher sur le bas-côté, tu peux choisir de suivre le troupeau sans lever le front, ou bien tu peux chercher ton propre chemin, sans te soucier de celui qu’on veut t’obliger à prendre. Décider que nul autre ne peut marcher à ta place. C’est à toi de voir. Tu as deux routes possibles, mon enfant. Celle qu’on ouvre pour toi, ou celle que tu te dessineras toi-même.
La jeune fille hocha lentement la tête. Elle n’était pas certaine de comprendre exactement tout ce que Zacharias voulait dire, mais elle était convaincue que ces paroles allaient résonner longtemps en elle. Le vieux Juif lui avait déjà, par le passé, raconté bien des histoires, livré bien des secrets, mais jamais il ne lui avait parlé ainsi, aussi directement, sur ce ton presque paternel, avec la solennité d’un discours définitif, comme si c’eût été le dernier. Et à vrai dire, personne ne lui avait jamais parlé ainsi. Personne.
Ses yeux, alors, glissèrent vers l’instrument de musique posé sur une petite étagère, derrière le vieil homme. Chaque fois qu’elle venait ici, elle ne pouvait s’empêcher de regarder cet antique instrument, comme on regarde un trésor.
Et, d’une certaine façon, il s’agissait bien d’un trésor. Un trésor aussi précieux, sans doute, que les paroles du vieux Juif.