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L’enfant (si tant est qu’on puisse encore parler d’une enfant quand il s’agit d’une fille approchant quinze printemps), qui se penchait à la fenêtre de la petite maison de pierres rouges pour voir au dehors si la rue était bien déserte, s’appelait Aalis. Aux yeux de la nature, c’était déjà une femme : cela faisait plus d’un an maintenant qu’elle avait eu ses premières menstrues, et sa poitrine était faite de deux petits seins fermes et blancs qui, sans doute, ne grossiraient pas davantage.
Figurez-vous une villageoise occitane, comme elles étaient alors, chausses et chemise grises portées tous les jours de l’année, d’un lin épais, abîmé par le temps, et manteau de laine à capuchon pour l’hiver.
Celle-là avait le visage fin, bien lisse pour sa condition, le nez droit, étroit et gracieux, deux petites fossettes au bord des lèvres, et des sourcils délicats, comme tracés du bout des doigts par quelque sculpteur habile. Sa longue chevelure châtaine s’évadait en cascades sur ses épaules frêles et épousait sa fragile silhouette. Elle était de haute taille pour son âge, gracile et élancée, et ses yeux d’un vert d’acacia, grands et ronds, avaient la profondeur triste d’un enfant qui en sait déjà trop. Ils étaient si verts, même, que c’était souvent la première impression que l’on gardait de la jeune fille : ces deux billes pareilles à de pures émeraudes où semblaient se refléter le ciel et la terre tout entiers.
Prenant garde à ne faire aucun bruit, elle fit basculer ses jambes de l’autre côté de la fenêtre et se laissa glisser le long du mur. Ses pieds s’enfoncèrent dans la neige avec un craquement sourd.
Ayant attendu un temps assez long pour s’assurer qu’on ne l’avait pas repérée, Aalis se redressa, inspecta l’alentour et ne put s’empêcher de penser que, parée de son manteau d’hiver, la ville eût été si belle, sans ses habitants ! Car notre jeune fille posait sur ses concitoyens un regard dédaigneux, nourri de rancœur et d’ennui. Béziers était la cité qui l’avait vue naître et grandir ; elle s’y sentait néanmoins chaque jour un peu plus étrangère, un peu plus malvenue, et brûlait d’échapper enfin à ces remparts qui semblaient ne jamais vouloir finir de s’élever, comme si la ville elle-même avait choisi de se couper définitivement du reste du monde, quand Aalis, elle, voulait seulement embrasser celui-ci.
Elle jeta un coup d’œil vers l’arrière-boutique de ses parents puis, comme elle n’y vit personne, enfila sa capuche et partit d’un pas preste.
Au milieu d’une valse de flocons, elle emprunta les petites rues désertes de Béziers, presque certaine, en cette saison, de ne croiser personne si elle évitait le quartier des artisans et des commerçants. Quand, ayant passé la haute porte Saint-Jacques, elle fut arrivée à l’extérieur de la ville, sa figure se transforma lentement ; elle s’adoucit, sembla même s’illuminer quelque peu. La neige faisait de petites gouttes d’eau sur ses joues, et ceux de ses cheveux qui dépassaient de sa capuche étaient émaillés de fins cristaux blancs.
Aalis, la tête rentrée dans les épaules, s’engagea sur la route qui menait vers Carcassonne. Elle traversa rapidement le pont qui enjambait l’Orb et bifurqua vers l’ouest. Le chemin qu’elle suivit alors, elle le connaissait par cœur pour l’avoir parcouru, en cachette, presque tous les jours depuis plusieurs mois. Elle devinait les pierres rouges cachées sous la neige, reconnaissait autour d’elle les formes de la garrigue, et ses pieds se posaient sur le sol accidenté avec une aisance que seule pouvait procurer l’habitude.
Après plusieurs pentes et méandres, elle arriva enfin en vue de ce qu’elle venait visiter : la capitelle. C’était une petite bâtisse en pierres sèches comme on en voyait alors à travers tout le pays occitan et qui servait tantôt de cellier, tantôt de bergerie ou de rudimentaire habitation.
Alors qu’elle n’était plus qu’à quelques pas, la jeune fille s’immobilisa soudain. Quelque chose avait éveillé son inquiétude.
D’abord, elle n’aimait pas ce morne silence, que l’hiver soulignait cruellement. Ensuite, aucune fumée ne s’échappait de la petite cheminée qui traversait la couche de neige sur le toit de l’édifice.
Et à cette heure-là, et par ce froid, ce n’était pas normal.