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C’était une petite porte en bois aux sculptures effacées par le temps, nichée dans une alcôve, et qui nécessitait que l’on se courbât un peu pour la franchir, à l’image de ces passages dérobés que l’on voit parfois dans les temples anciens ou les pyramides de l’Antiquité.
Les sourcils froncés, Andreas Saint-Loup leva lentement la main vers la porte, actionna la poignée et ouvrit. Dès lors une petite pièce apparut, éclairée faiblement, à travers sa modeste fenêtre, par les premiers rayons du soleil bas de janvier qui sillonnaient la nuée.
Et cette pièce était vide.
Pas un meuble, pas un bibelot, pas même une seule décoration ou la moindre tenture. Quatre murs de pierres traversés de poutres sinueuses, une ouverture, et rien de plus.
Or c’était bien ce qui avait arrêté Andreas alors qu’il descendait les marches de sa propre maison. C’était comme si, soudain, il s’était souvenu de l’existence de cette pièce et demandé non seulement ce qu’elle faisait là mais pourquoi, depuis toutes les années qu’il vivait ici, il n’avait jamais songé à l’occuper.
La chose était parfaitement incompréhensible, et l’effet de cette incompréhension particulièrement désagréable pour cet homme de raison. Un instant, l’Apothicaire se demanda même s’il n’avait pas tout bonnement perdu son discernement. Cette pièce n’était tout de même pas apparue pendant la nuit ! Non. Au fond de lui, il avait conscience de sa préexistence. Cette pièce était. Simplement, elle semblait avoir échappé à sa vie quotidienne, échappé à l’emprise du temps, et être restée, sans explication, aussi désespérément vide qu’au tout premier jour.
Mais pourquoi Andreas ne s’en rendait-il compte que maintenant ?
Il y avait là quelque énigme qui défiait l’entendement. Eût-il été un autre, l’Apothicaire eût sans doute affirmé qu’il y avait derrière tout cela quelque sorcellerie, quelque science occulte. Mais il n’était pas de ceux qui croient à l’imperméabilité des forces de la nature, et il fut donc certain qu’il allait trouver, à terme, une explication. Il ne pouvait en être autrement. Il ne devait en être autrement.
— Bonjour maître.
La perplexité d’Andreas fut interrompue – ou tout au moins ajournée – par la voix de Jehan, son apprenti. L’Apothicaire hésita un instant, passant la paume de sa main sur son crâne chauve et brillant, puis referma la petite porte et descendit l’escalier sans quitter son air soucieux.
— Tout va bien, maître ?
Jehan, debout devant la selle disposée à l’huis, où il restait chaque matin, même en hiver, appuyé sur son bâton d’apprenti, lui adressait un regard inquiet. C’était un jeune homme tout en finesse. Grand et mince, les traits délicats, il avait encore, malgré ses vingt-quatre ans, des airs de garçon.
Andreas ne répondit pas immédiatement à la question de son élève. Arrivé en bas des marches, il grimaça, puis son regard fit des allers et retours entre l’apprenti et la pièce au-dessus d’eux, à mi-étage.
— Peux-tu me dire, Jehan, quels sont les cinq canons de la rhétorique ?
Le jeune homme parut surpris par la demande, puis songea que c’était peut-être un dernier exercice que le maître voulait lui faire pratiquer en ce jour où finissait son apprentissage. Il récita pieusement :
— Inventio, dispositio, elocutio, memoria et pronuntiatio.
— En effet. Pour Aristote, la rhétorique était la mère de la pensée. Et Thomas d’Aquin accordait une attention toute particulière au quatrième de ses canons. Il est sans doute, de tous les philosophes, celui pour qui la mémoire avait le plus d’importance. On raconte qu’il était capable de dicter ses pensées sur des sujets différents à trois, voire quatre secrétaires en même temps.
— Thomas d’Aquin… Encore lui. Et je suppose que vous en avez autant au sujet de votre bien-aimé Roger Bacon. Pourquoi me dites-vous cela, maître ? Vous avez peur que j’aie des trous de mémoire tout à l’heure, quand je devrai dire mon serment ?
— Non, Jehan. Je me demandais pourquoi nous n’avions jamais utilisé cette pièce, là, au milieu de l’escalier. Nous manquons de place dans le laboratoire, et elle serait parfaite pour y ranger le sucre et tous les autres ingrédients qui se conservent. Cela libérerait de la place autour de l’alambic et des mortiers et, comme tu le sais, je vais justement avoir besoin d’espace pour cette expérience dont je t’ai parlé et pour laquelle j’attends d’Italie une importante… marchandise.
L’apprenti fit une moue désemparée et jeta à son tour un coup d’œil vers la pièce susdite.
— Je… Oui. Je dois avouer que je ne me suis jamais posé la question. J’avais même oublié qu’il y avait une pièce ici, concéda-t-il d’un air troublé.
— Oublié ?
Jehan, comprenant enfin les raisons de cette introduction sur la memoria, offrit pour toute réponse un haussement d’épaules.
— Tu avais oublié ? insista l’Apothicaire. Mais as-tu à présent la mémoire de la chose, Jehan ?
— Que voulez-vous dire ?
— Reconnais-tu pour passée la conscience que tu as, aujourd’hui, de cette pièce ?
Le visage de l’apprenti s’empourpra aussitôt.
— Je…
— Pour en être certain, coupa Andreas, il faudrait que tu puisses affirmer que la conscience de cette pièce a été conservée quelque part en ton esprit. Ainsi, je te le demande, peux-tu l’affirmer ?
— Je… Je ne saurais vous dire, maître, balbutia l’apprenti en se demandant soudain si l’Apothicaire ne se posait pas plutôt la question à lui-même. C’est votre maison, après tout.
Le maître fit un signe de tête qui voulait dire : C’est bien ! comme si cette affirmation eût pu apaiser son propre embarras, ce qui, de toute évidence, n’était pas le cas. Cette histoire de pièce vide se dérobait à l’intelligence, et s’il était une chose dont Andreas Saint-Loup avait horreur, c’était bien que la raison lui échappât.
L’Apothicaire semblait réfléchir profondément.
— Lambert et Marguerite ont-ils allumé le feu et terminé l’ouvroir ?
— Depuis un bon moment, oui. Nous nous sommes levés avant la première heure. Vous n’avez pas oublié que nous célébrons aujourd’hui…
— Non, je n’ai pas oublié, Jehan. Cela, je ne l’ai pas oublié. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas tenir boutique. Es-tu suffisamment vaniteux pour penser que l’univers tout entier, désireux d’honorer la fin de ton apprentissage, puisse offrir un répit passager aux malades de notre bonne vieille capitale ? L’affliction ne chôme jamais. Même un jour de… fête.