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Il ne resta pas longtemps sans connaissance. Quelques secondes tout au plus. Une vision d’Heather, plaquée de manière obscène sous Roy, traversa comme l’éclair les ténèbres dans lesquelles Colin dérivait, et cette affreuse image le propulsa hors de l’obscurité.
Heather hurla, mais son cri fut interrompu par le bruit d’une main la frappant au visage.
Les lunettes de Colin étaient tombées. Tout était flou. Il s’assit, s’attendant à ce que Roy bondisse sur lui, et tâta le plancher autour de lui. Il les trouva. La monture était tordue, mais les deux verres intacts. Il les chaussa, les recourbant pour parvenir à les ajuster.
Heather était par terre de l’autre côté de la pièce, allongée sur le dos, Roy assis à califourchon, ne pouvant donc pas voir Colin. Son chemisier était ouvert, sa poitrine nue. Roy essayait de lui baisser son short. Elle se débattit, et il la frappa de nouveau. Elle se mit à gémir.
Chancelant, souffrant terriblement, mais galvanisé par sa propre colère, Colin se précipita à l’autre bout de la pièce, empoigna Roy par les cheveux, et l’arracha à la jeune fille. Ils reculèrent en titubant, puis dégringolèrent sur le côté et se mirent à rouler.
Roy se redressa à demi et attrapa Heather comme elle courait vers la porte. Il la fit pivoter et la poussa vers le mur. Elle trébucha et tomba sur le magnétophone caché.
Colin était étendu sur quelque chose de dur aux arêtes vives, et il était tellement étourdi qu’il mit un bon moment à réaliser qu’il s’agissait du revolver sous lui. Il le retira, se mit à genoux, chercha à tâtons les crans de sûreté, des étincelles de douleur devant les yeux, tandis que Roy revenait vers lui.
Roy, plein d’une joie vicieuse, éclata de rire. « Tu crois que j’ai peur d’un pistolet pas chargé ? Seigneur, quelle nouille ! Je vais t’arracher la tête, petit salopard débile. Et après je baiserai ton idiote de petite amie jusqu’à ce qu’elle saigne. »
— Espèce de sale enfoiré, hurla Colin, fou de rage, dans une fureur dont il ne se serait jamais cru capable. Il se releva en chancelant. « Stop. Reste là où tu es. Les crans de sûreté étaient mis. Je les ai ôtés. Tu m’entends ? L’arme est chargée. Et je vais m’en servir. Je le jure devant Dieu, je vais te faire éclater les boyaux partout sur le mur ! »
Roy se remit à rire. « Colin Jacobs, le tueur, le gros dur ! » Il continuait d’avancer, ricanant, confiant.
Colin le maudit et appuya sur la détente. Dans la pièce aux volets clos, le bruit fut assourdissant.
Roy tomba à la renverse, mais pas parce qu’il avait été touché. Il n’était que surpris. La balle l’avait manqué.
Colin pressa de nouveau sur la détente.
Le second coup le rata également, mais Roy hurla et leva les mains en l’air pour tenter de l’apaiser. « Non ! Attends ! Attends une minute ! Ne tire pas ! »
Colin avança sur lui, Roy s’appuya contre le mur, et Colin refit feu. Il ne pouvait plus s’arrêter. Il avait chaud, terriblement chaud, brûlait de colère, bouillonnant, bouillant dans une telle rage qu’il avait l’impression qu’il allait se mettre à fondre, à couler comme de la lave, son cœur cognant si fort que chaque battement ressemblait à l’éruption d’un volcan. N’ayant plus rien d’humain, devenu un simple animal, sauvage et féroce, il livrait un combat brutal et territorial contre un autre mâle, obligé d’attaquer jusqu’à le faire saigner, mu par une soif primitive, terrifiante mais irrépressible de dominer, de conquérir, de détruire.
La troisième balle rasa le bras droit de Roy, et la quatrième le toucha carrément à la jambe droite. Il s’effondra tandis qu’une tache de sang sombre apparut soudain sur sa manche et qu’une autre s’infiltra dans l’une des jambes de son jean. Et pour la première fois depuis que Colin le connaissait, Roy eut l’air – sur le visage, tout au moins – d’un enfant, de l’enfant qu’il était réellement. Sa figure fut contractée par une expression d’impuissance, de terreur pure.
Colin le domina et visa l’arête du nez de Roy. Une dernière fois, il fallait appuyer sur la détente. Mais au moment de franchir cette ultime étape vers une barbarie totale, il réalisa qu’il y avait plus que de la peur dans les yeux de Roy. Il y vit du désespoir, également. Ainsi qu’une expression pitoyable, perdue, de solitude profonde et permanente. Pire, il comprit qu’une partie de Roy l’implorait de tirer encore une fois ; une partie de ce pauvre salaud suppliait qu’on le tue.
Lentement, Colin baissa son arme. « Je vais aller te chercher du secours, Roy. Ils vont te soigner ta jambe. Et le reste, aussi. Ils t’aideront pour le reste. Des psychiatres. De bons docteurs, Roy. Grâce à eux, tu iras bien. Ce n’était pas ta faute pour Belinda. C’était un accident. Ils t’aideront à le comprendre. »
Roy se mit à pleurer. De ses deux mains, il enserra sa jambe brisée, sanglotant, gémissant, se lamentant, se balançant d’avant en arrière – soit parce que, le choc passé, sa blessure lui faisait mal… ou bien parce que Colin n’avait pas mis fin à ses souffrances.
Colin fut incapable de retenir ses propres larmes. « Oh mon Dieu, Roy, que t’ont-ils fait ? Que m’ont-ils fait ! Tout ce que nous nous sommes faits l’un à l’autre, chaque jour, depuis le début. C’est terrible. Pourquoi ? Pour l’amour du ciel, pourquoi ? (Il lança le pistolet de l’autre côté de la pièce ; il se fracassa contre le mur, et retomba par terre avec vacarme.) Écoute, Roy, je viendrai te rendre visite, dit-il à travers ses larmes qui ne cessaient de couler. À l’hôpital. Et puis après, là où ils t’emmèneront. Je viendrai toujours. Je n’oublierai pas, Roy. Jamais. Je le promets. Je n’oublierai pas que nous sommes frères de sang. »
Roy ne semblait pas entendre. Il était perdu dans son propre chagrin.
Heather alla vers Colin et posa une main hésitante sur son visage meurtri.
Il remarqua qu’elle boitait. « Tu es blessée ? »
— Rien de grave. Je me suis tordu la cheville en tombant. Et toi ?
— Je survivrai.
— Ta figure est horrible. Tu es enflé là où il t’a frappé avec le pistolet, et c’est en train de devenir tout noir.
— Ça me fait mal, admit-il. Mais pour l’instant, il faut aller chercher une ambulance pour Roy, si on ne veut pas qu’il perde tout son sang. Il fouilla dans la poche de son jean et sortit quelques pièces. « Tiens. Prends ça. Il y a une cabine à la station-service en bas de la colline. Appelle l’hôpital et la police. »
— Il vaut mieux que tu y ailles. Je vais mettre une éternité avec cette mauvaise cheville.
— Ça ne t’ennuie pas de rester ici avec lui ?
— Il est inoffensif maintenant.
— Bon… d’accord.
— Mais reviens vite.
— Ne t’inquiète pas. Heather… je suis désolé.
— De quoi ?
— J’avais dit qu’il ne poserait pas les mains sur toi. Je n’ai pas tenu parole.
— Il ne m’a rien fait. Tu m’as protégée. Tu t’en es très bien sorti.
Ses yeux devinrent brillants de larmes. Ils se tinrent longtemps serrés.
— Tu es si jolie, dit-il.
— C’est vrai ?
— Ne te dis jamais que tu ne l’es pas. Ne pense plus jamais que tu es laide en quoi que ce soit. Plus jamais. Dis-leur tous d’aller au diable. Tu es jolie. Souviens-t’en. Promets-moi que tu t’en souviendras.
— D’accord.
— Promets-le-moi.
— Je te le promets.
Il partit appeler l’ambulance.
Dehors, la nuit était très sombre.
Tout en descendant la colline, en route vers la cabine téléphonique de la station-service, il se rendit compte qu’il ne pouvait plus entendre la voix des ténèbres. Il y avait des crapauds, des grillons et le grondement lointain d’un train. Mais ce murmure bas et sinistre qu’il avait toujours cru présent, le bruit de ce mécanisme surnaturel œuvrant à des besognes malfaisantes avait disparu. Il avança de quelques pas encore, et réalisa que la voix des ténèbres était maintenant en lui, et que, en fait, elle y avait toujours été. Elle se trouvait à l’intérieur de chacun, chuchotant avec malveillance, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et la tâche la plus importante dans la vie était de l’ignorer, de la faire taire, de refuser de l’écouter.
Il appela l’ambulance, puis la police.
[1] Coors : marque de bière.
[2] Banshee : type d’avion dans l’aviation américaine.
[3] Ruisseau, cours d’eau, lit sec d’une rivière.
[4] Limerick : poème en cinq vers, comique et absurde, aux rimes aabba.
[5] Deli : delicatessen : magasin de charcuterie fine, épicerie. Équivalent du traiteur français.