6
La guerre étant finie, on s’arme de nouveau. La Tchécoslovaquie qui a retrouvé ses frontières reconstitue ses troupes et, appelé à faire son service, Émile quitte sans regret les établissements Bata. La vie de garnison lui convient tout de suite mieux que l’usine. Entraîné comme il est, l’exercice quotidien n’est rien pour lui, il aime bien manœuvrer dans la campagne morave, gravir les collines avec son régiment, profiter de la nature en cadence et respirer le bon air loin des poussières de silicate.
Puis rien n’est perdu pour la course : comme des championnats militaires sont organisés dans la République libérée, les officiers de l’état-major qui ont l’œil en matière de sport autorisent Émile à s’y rendre. Il y établit tranquillement deux nouveaux records et, à son retour, on le cite à l’ordre du jour pour avoir bien représenté son unité. Tout ne va décidément pas mal sous l’uniforme, si bien qu’Émile pense à s’inscrire à l’Académie où l’on forme les officiers de carrière. Officier, pas si mal, pourquoi pas. Et puis tout plutôt que retourner chez Bata. Il fait semblant d’hésiter cinq minutes mais, comme on l’y encourage, il postule, il est aussitôt admis. L’armée l’avait repéré depuis un moment de toute façon, qui raffole des athlètes et lui ouvre grand les bras.
Le jour de son arrivée à la caserne, jetant un coup d’œil par une fenêtre, il aperçoit une piste de course qui entoure une cour et paraît elle aussi lui sourire. Ça démarre plutôt bien même si la vie n’est pas si rose à l’Académie, mais bon, Émile fait ce qu’on lui dit de faire, étudie ce qu’on lui dit d’étudier, ne manque pas un jour d’exercice. Sauf que lui, quand les autres aspirants se reposent, se met en tenue de sport et va s’entraîner, ce qui porte encore ses fruits : quelques semaines plus tard, à Prague, il améliore encore ses records sur trois mille et cinq mille mètres, devançant tous ses concurrents de très loin.
A ce moment de sa vie, Émile n’a bien sûr aucune expérience des rencontres internationales. Or l’occasion se présente de se mesurer sur deux mille mètres avec l’élite mondiale des coureurs et notamment le Suédois Sundin au pas chic et léger, qui paraît avancer sans effort ni fatigue, accélère et diminue sa vitesse à volonté. Il faut bien dire que le style d’Émile, ce n’est pas du tout ça. Pendant la moitié de la distance, Émile se tient à la hauteur de Sundin, le surveille de près pour ne pas se laisser dépasser mais, quand le Suédois se lance en avant, Émile a beau s’accrocher, il n’arrive pas à le rejoindre et passe le ruban d’arrivée juste derrière lui. Il n’a donc pas gagné, cependant il bat le record tchécoslovaque.
À quelque temps de là, à Brno, il rencontre sur trois mille mètres le Hollandais Slijkhuis, coureur le plus rapide et le plus élégant d’Europe, dont la foulée suave enchante le public. Toujours vraiment pas le genre d’Émile qui se bat quand même pour chaque centimètre jusqu’à l’arrivée, mais en vain. Applaudissements prolongés dans les tribunes, Émile n’a toujours pas gagné, cependant il améliore le record tchécoslovaque.
Il n’est pas très content, trouve qu’il lui reste beaucoup à apprendre. Quand on le demande à Oslo, pour les premiers championnats d’Europe d’après-guerre, il ne se pense pas à la hauteur et n’aimerait donc mieux pas en être. Mais comme la Tchécoslovaquie tient à s’y faire représenter, Émile prend l’avion malgré lui avec quatre camarades, c’est la première fois qu’il sort de son pays.
Émile, on ne l’a pas assez dit, est un garçon d’une grande curiosité d’esprit qui se promet de voir des choses nouvelles à l’étranger. Mais à Oslo, cantonné dans le petit quartier où on loge les athlètes, il n’a pas le temps de voir grand-chose de la ville. Dans ce bivouac de champions, rencontrant ses rivaux qui n’étaient pour lui que des noms scintillants de gloire, il tombe sur des types normaux : Wooderson a l’air d’un clerc de notaire, Slijkhuis est naïf comme tout, Nyberg assez marrant, Reiff un peu trop réservé, Pujazon content de lui. Mais il y a là surtout Heino, l’immense Viljo Heino, celui qu’on nomme le prestigieux coureur des forêts profondes, champion de Finlande et recordman du monde, l’homme mutique et décontracté qui a révolutionné l’art de la course en s’opposant aux fioritures de style pour rechercher systématiquement le moindre effort. Émile s’approche de lui comme s’il était un dieu, touche timidement ses jambes comme si c’étaient des reliques, l’autre se tait selon son habitude sans lui accorder un regard.
Tous ces types normaux-là, venant de l’Europe de l’Ouest, sont en tout cas très bien habillés, leurs survêtements sont formidables et les cinq Tchécoslovaques ne se sentent pas très à l’aise au milieu d’eux. Si peu de temps après la guerre, les privations demeurent, les moyens manquent et leur pays ne peut ou ne veut pas les équiper convenablement. Privés des effets d’entraînement qui sont de rigueur au défilé des championnats internationaux, ils doivent se présenter en petite tenue de sport, on se sent un peu tout nu, c’est assez humiliant.
Pour la première fois de sa vie, Émile se trouve donc au départ d’Oslo avec les meilleurs athlètes du monde, sous les yeux d’un public tendu, venu de partout, assoiffé de nouveaux records. Les grands champions, tous bien connus, sont acclamés à leur entrée, Wooderson par les uns, Heino par les autres, Émile par personne et qui sent trembler ses genoux.
Le silence se fait dans les tribunes, le coup de pistolet du départ rompt ce calme et la lutte des cinq mille mètres commence. Certains concurrents adoptent dès le début une cadence inouïe, vitesse qu’Émile juge infernale tout en cherchant du regard Wooderson, grand favori de l’affaire. Mais cet Anglais reste en arrière, à bonne distance des autres, on ne sait pas pourquoi. Émile, pas très sûr de lui ni de rien, se demande quelle tactique adopter. S’il reste près de Wooderson en adoptant son rythme, une défaillance de celui-ci peut entraîner la sienne. Sans beaucoup réfléchir, il se joint donc au peloton qui a pris la tête.
Les coureurs changent sans cesse de place, tantôt se portant en avant, tantôt restant en retrait, rendant tout pronostic de victoire impossible. Parfois Émile se trouve en sixième place, parfois en quatrième, c’est selon, à vrai dire il ne contrôle rien. Au troisième kilomètre, Slijkhuis est devant tout le monde, suivi de Wooderson qui gagne du terrain à chaque foulée. Dans l’avant-dernier tour, Slijkhuis tente de faire la différence en improvisant un sprint et prend alors une forte avance sur ses adversaires. Cependant Wooderson, resté sur ses gardes, ne le laisse pas gagner trop de terrain. Se fiant à son art de finir, le Britannique change de vitesse deux cents mètres avant l’arrivée. Son calcul était juste : il dépasse Slijkhuis et lui a pris cinq secondes en franchissant le ruban.
Durant sa première grande course, Émile s’est sans cesse maintenu dans le groupe de tête, a toujours gardé une allure honorable. S’il ne s’est pas fait d’illusions sur la victoire, il aurait quand même bien aimé arriver troisième. Mais Nyberg et Heino, nordiques plus aguerris et plus économes de leurs forces, sont remontés lui prendre quelques dixièmes sur la fin. Émile arrive cinquième, une fois de plus il n’a pas gagné, cependant il perfectionne le record tchécoslovaque.
Cette cinquième place est quand même un succès, Émile pourrait être content de lui mais comme toujours il ne l’est pas. Tout ça lui a rappelé qu’il doit encore aller plus vite, mieux organiser son effort, réserver de l’énergie pour la fin et, surtout, étudier avec soin la tactique de ses adversaires pour améliorer la sienne. Et puis il y a ce style qu’on lui reproche tout le temps, peut-être est-ce sa manière de courir qui le fait perdre, il faut repenser à tout ça. On verra.
Il rentre à l’Académie militaire le lendemain à midi. Une heure après, les aspirants doivent participer à une revue dont le programme comporte des figures de gymnastique. Émile aurait bien besoin de se reposer mais il n’y pense même pas, change précipitamment de tenue et rejoint les rangs pour prendre part aux exercices.