Mais la délivrance
Un jour viendra ;
Li fera bombance.
Et li chantera :
.............................
– Silence, carcasse à cercueil ! cria Pierre, en le poussant si rudement avec la main que le septuagénaire tomba lourdement sur le sol.
Par malheur, en faisant cette chute, sa tête porta contre le pied de la table, et il s’ouvrit le front.
Le sang coula à flots de sa blessure.
Aussitôt l’indignation de John éclata en un accès de rage inexprimable.
Ne pouvant faire usage de ses mains, il se précipita, tête baissée, sur le commandeur, et l’atteignit en pleine poitrine.
La violence du coup fut terrible : Pierre pâlit, chancela, s’affaissa sur lui-même.
Le croyant mort, les nègres qui l’avaient accompagné se mirent à pousser des cris de joie.
Mais, presque aussitôt il se releva et leur ordonna d’enchaîner aussi les deux autres Coppeland, en ajoutant :
– Ah ! vous me payerez tout cela, racaille, et toi, John, ton compte est bon. Sois tranquille. Je vais faire expérimenter, sur ton échine, un nerf de bœuf plombé ; tu m’en diras des nouvelles. En route, scélérats !
Les captifs furent entraînés dans la cour.
Sur l’injonction du commandeur, tous les nègres de l’habitation sortirent de leurs cases et se placèrent sur plusieurs rangs, les petits en avant, les grands derrière, autour de trois poteaux auxquels on avait fixé le malheureux Coppeland.
La nuit était arrivée.
Maître Pierre fit allumer des torches pour éclairer le drame dont il était l’ordonnateur.
Le major Flogger, sa fille, la douce Ernestine, et miss Rebecca Sherrington, qui venaient de prendre le thé, y assistaient, en devisant gaiement, sur un petit balcon élevé au-dessus de la porte d’entrée du pavillon.
Les autres spectateurs, esclaves, hommes, femmes, enfants, au nombre de plus de deux cents, étaient, pour la plupart, apathiques, indifférents.
Toutefois, dans la foule, on eût pu remarquer quelques visages irrités ou anxieux, des yeux qui se dirigeaient avec colère vers le balcon, des têtes qui se penchaient du côté où le soleil s’était couché et semblaient écouter attentivement.
Les impressions qui animaient les victimes se lisaient dans leur maintien : si John avait les traits contractés, la prunelle provocante, son père était calme, soumis, comme un martyr chrétien ; son aïeul donnait des signes d’idiotisme.
Le crâne chauve, sanglant de ce dernier oscillait à droite, à gauche, son pied marquait machinalement la mesure, et sur ses lèvres errait le refrain :
Si nègre était blanc,
Li serait content.
Satisfait, sans doute, de sa mise en scène, le commandeur parcourut, d’un œil triomphant, les lignes des esclaves, et, avisant trois nègres robustes, d’une taille colossale, il les appela.
Cette invitation ne parut point leur être agréable, car ils quittèrent les rangs avec répugnance.
Pierre leur remit à chacun un fouet énorme qu’il s’était fait apporter.
Ces fouets étaient formés d’un manche en bois, long de deux pieds, et d’une corde, en nerf d’animal, grosse comme le pouce, garnie, de distance en distance, de balles de plomb, en guise de nœuds.
– Commencez par le vieux, dit Pierre, qui s’arma lui-même d’un fouet, hérissé de fines pointes d’acier, et souvenez-vous, ajouta-t-il en montrant cet instrument à ceux qu’il condamnait à l’office de bourreaux, souvenez-vous que si vous ne vous acquittez pas convenablement de votre devoir, je saurai vous aiguillonner, moi.
Pour donner plus de poids à ses paroles, le commandeur fit claquer son fouet.
Les trois nègres échangèrent un regard morne où se peignait l’horreur du rôle auquel les contraignait la tyrannie de leurs maîtres.
– À l’œuvre ! qu’on cingle vivement, mais surtout qu’on se garde bien de briser les côtes ! cria Pierre.
Les cordes plombées sifflèrent dans l’air, puis s’incrustèrent, en de profonds sillons, sur les épaules du vieux Coppeland.
Il chantonnait toujours :
Mais li nègre esclave,
Loin de son pays.
Bon nombre des noirs spectateurs frémirent ; quelques femmes fondirent en larmes.
Mais sur le balcon, on ne cessait de causer avec un entrain charmant.
– Quelle délicieuse soirée, n’est-ce pas, ma cousine ? disait miss Flogger.
– Vraiment oui ; elle est toute pleine de parfums, répondit Rebecca.
– Et comme le ciel est pur ! poursuivit Ernestine.
– Sous ce dais d’un bleu sombre tout diamanté d’étoiles, la flamme pourpre des torches dans la cour fait un effet ravissant, ne trouvez-vous pas ? reprit Rebecca.
– Ah ! soupira la première, quelle nuit d’amour !
Trois nouveaux coups de fouet résonnèrent.
La douleur arracha une plainte au vieillard ; à cette plainte, le sang de John bouillonna dans ses artères ; l’impétueux jeune homme fit un effort pour briser ses liens et voler au secours de son grand-père ; mais, n’y pouvant parvenir, il exhala, dans sa fureur, des cris perçants qui allèrent glacer d’effroi la pauvre Elisabeth, au fond de son cachot.
– Bravo ! disait le commandeur ; tapez, tapez dur, mes gaillards ! il y aura un verre de tafia pour votre peine !
– J’espère, pensait le major Flogger en fumant tranquillement son cigare, que cette punition sera d’un exemple salutaire. Si seulement cette petite Bess était ici, ça adoucirait peut-être ses sentiments. C’est une idée, il faut que je la fasse venir.
Se penchant sur la balustrade du balcon :
– Pierre, cria-t-il au commandeur.
– Monsieur !
– Où avez-vous mis cette fille ?...
– Dans la chambre noire.
– Bien, allez la chercher.
– Mais, monsieur...
– Je veux qu’elle voie comment nous châtions les rebelles.
– J’y cours, répondit l’inspecteur.
Ni miss Flogger ni Rebecca Sherrington ne s’interposèrent pour prévenir cet excès de cruauté : elles babillaient chiffons.
Pierre remontait déjà avec Élisabeth le couloir du cachot, quand, soudain, plusieurs coups de sifflet retentirent aux environs de l’habitation.
Comme si c’était un signal convenu, une partie des nègres rompit immédiatement les rangs aux cris de :
– Vive la liberté ! mort aux propriétaires d’esclaves !
Une voix éclatante domina toutes les autres.
– Vivent les Brownistes ! disait-elle.
Cette voix, c’était celle de John Coppeland, dont les liens avaient été, sur-le-champ, tranchés par une main amie.
Un chœur immense répondit en écho :
– Vivent les Brownistes !
En ce moment, autour de la grille de l’habitation, apparaissait une troupe d’hommes blancs, à cheval.
Surpris, stupéfait, le major se demandait quel était le mot de cette énigme, en invitant, de la main, les jeunes filles à rentrer dans l’appartement.
Mais, tel était leur saisissement, qu’elles ne le comprirent pas.
La porte de la grille fut ouverte, et les cavaliers fondirent dans la cour.
À leur tête marchait un fier jeune homme, qui brandissait dans sa main droite un sabre nu.
– Edwin ! murmura Rebecca Sherrington, en distinguant ce jeune homme.
– Que tous ceux qui veulent être libres nous suivent ! dit-il, en s’adressant aux esclaves.
Alors, le major sembla recouvrer la parole.
– Fermez la porte ! fermez la porte ! et qu’on s’empare de ces misérables abolitionnistes, cria-t-il de toutes ses forces.
Quelques nègres voulurent lui obéir : d’autres se rangèrent du côté des nouveaux venus ; d’autres parurent disposés à garder la neutralité.
Cela donna lieu à une bruyante confusion, plus facile à imaginer qu’à décrire.
Cependant, jusque-là, nul coup n’avait été frappé.
Le major s’était jeté dans son cabinet pour y prendre des armes.
– Suivez-nous, amis, et ne répandons pas inutilement le sang de nos frères ! répéta Edwin Coppie.
Comme il prononçait ces mots, Pierre déboucha du couloir, accompagné par Elisabeth Coppeland.
Devinant au premier coup d’œil ce qui se passait, il arma un revolver qui ne le quittait jamais, visa un des cavaliers et lâcha la détente.
– Le sacripant ! proféra Jules Moreau en essuyant, contre le pommeau de sa selle, sa main que la balle du commandeur venait d’érafler ; le sacripant ! il a failli m’estropier pour le reste de mes jours.
– À mort le commandeur ! à mort ! à mort ! hurlèrent les nègres.
D’une nouvelle balle, Pierre tua un de ceux-ci ; mais, avant qu’il eût pu faire une autre victime, il était renversé, poignardé, écrasé par la foule de ses ennemis.
À la lueur d’une torche, Edwin reconnut Elisabeth.
– Montez en croupe derrière moi, lui dit-il rapidement.
Elle aussi l’avait reconnu.
Elle s’élança sur le cheval du jeune homme.
– Mais pourquoi restez-vous donc là, imprudentes ! dit aux jeunes filles le major Flogger, en reparaissant sur le balcon muni de carabines et de pistolets. Vous voulez vous faire égorger ? ajouta-t-il.
Et il les repoussa vivement vers la pièce voisine.
Rebecca Sherrington jeta un regard vindicatif sur Elisabeth, qui tenait Coppie embrassé à la taille, puis elle murmura :
– Ah ! je m’en doutais, je ne m’en doutais que trop ; il aime cette négresse !