5.
Pendant vingt ans, Gus et Lil Kramer, âgés aujourd’hui de plus de soixante-dix ans, avaient été les gardiens d’un petit immeuble de trois étages dans West End Avenue, dont le propriétaire, Derek Olsen, avait rénové les appartements pour les louer à des étudiants. Comme il l’avait expliqué en les engageant : « Sachez-le, tous les étudiants, intelligents ou stupides, sont de vrais cochons. Ils entassent les cartons à pizza dans la cuisine, amassent suffisamment de canettes de bière vides pour faire flotter un cuirassé, laissent traîner leur linge sale et leurs serviettes mouillées. Peu importe. Ils décampent tous dès qu’ils ont leur diplôme.
« Une seule chose m’intéresse, avait-il poursuivi, c’est de pouvoir augmenter les loyers, mais ce n’est possible que si les parties communes sont impeccables. Je vous demande donc de maintenir le hall d’entrée et les couloirs dans un état digne des immeubles de la Cinquième Avenue. Je veux que le chauffage et la climatisation fonctionnent à la perfection, que tous les problèmes de plomberie soient instantanément réglés, que le trottoir soit balayé tous les jours. Je veux qu’on donne un coup de peinture chaque fois qu’un appartement est libéré. Quand les nouveaux locataires viennent avec leurs parents pour visiter les locaux, je veux qu’ils soient tous impressionnés. »
Pendant vingt ans, les Kramer avaient fidèlement suivi les instructions d’Olsen, et l’immeuble avait la réputation d’une résidence de luxe pour étudiants. Tous ceux qui y logeaient avaient la chance d’appartenir à des familles bien nanties. Certains parents s’arrangeaient même avec les gardiens pour qu’ils fassent régulièrement le ménage chez leurs enfants.
Les Kramer avaient célébré la fête des Mères par un brunch à la Tavem on the Green avec leur fille Winifred et son mari, Perry. Malheureusement, la conversation avait été presque entièrement monopolisée par Winifred qui les incitait à laisser tomber leur emploi et à prendre leur retraite dans leur petite maison de Pennsylvanie. Un refrain qu’ils avaient déjà entendu et qui se terminait toujours par : « Maman, papa, je ne supporte pas l’idée de vous voir tous les deux balayer, laver les sols et passer l’aspirateur derrière cette bande de jeunes. »
Lil Kramer lui donnait toujours la même réponse : « Tu as peut-être raison, ma chérie, je vais y songer. » En dégustant son sorbet arc-en-ciel, Gus Kramer ne s’embarrassa pas de circonlocutions : « Quand nous serons prêts à nous arrêter, nous nous arrêterons, pas avant. Qu’est-ce que je ferais de mes journées ? » Tard dans l’après-midi du lundi, tout en tricotant un chandail pour le premier enfant d’une ancienne étudiante, Lil se rappelait le conseil certes bien intentionné mais exaspérant de Winifred. Pourquoi ne comprend-elle pas que je me plais au milieu de toute cette jeunesse ? songea-t-elle. C’est un peu comme si nous avions des petits-enfants autour de nous. Et elle-même ne nous en a donné aucun.
La sonnerie du téléphone la fit sursauter. Maintenant que Gus était devenu un peu dur d’oreille, il avait réglé le volume au maximum. On réveillerait un mort avec un raffut pareil, se dit Lil en se dépêchant d’aller répondre.
Elle souleva l’appareil. Pourvu que ce ne soit pas Winifred avec sa rengaine sur les bienfaits de la retraite. Un moment plus tard, elle aurait préféré que ce fut Winifred.
« Allô, ici Carolyn MacKenzie. Êtes-vous Mme Kramer ?
– Oui. »
Lil sentit sa bouche se dessécher.
« Mon frère, Mack, habitait votre immeuble quand il a disparu il y a dix ans.
– En effet.
– Madame Kramer, nous avons eu des nouvelles de Mack récemment. Il refuse de nous dire où il se trouve. Vous pouvez vous imaginer dans quel état nous sommes, ma mère et moi. J’ai l’intention de me mettre à sa recherche. Nous avons de bonnes raisons de penser qu’il vit dans la région. Puis-je venir m’entretenir avec vous ? »
Non, pensa Lil. Non ! Mais elle fit malgré elle la seule réponse possible. « Bien sûr. Je… nous… nous aimions beaucoup Mack. Quand désirez-vous nous rencontrer ?
– Demain matin ? »
C’est trop tôt, pensa Lil. Il me faut plus de temps. « Nous sommes très occupés demain matin, dit-elle.
– Alors mercredi matin vers onze heures ?
– Oui, je pense que c’est possible. »
Gus entra au moment où elle raccrochait. « Qui était-ce ? demanda-t-il.
– Carolyn MacKenzie. Elle a l’intention de faire sa propre enquête au sujet de la disparition de son frère. Elle veut nous voir mercredi matin. »
Lil vit le large visage de son mari s’empourprer, ses yeux se plisser derrière ses lunettes. En deux courtes enjambées, il planta sa silhouette trapue devant elle. « La dernière fois, tu as laissé voir aux flics que tu étais inquiète, Lil. Que cela ne se reproduise pas en présence de la sœur. Tu m’entends ? Que cela ne se reproduise pas cette fois-ci ! »