10 La nouvelle exception française : le rastaquouère culturel
La science a donc tranché : il existe des fondements génétiques au Grand Marché ! C’est pourquoi les Turbo-Bécassines et les Cyber-Gédéons se comptent désormais par dizaines de millions, convoitant une place au Grand Banquet de la société tertiaire. Ils sont impatients de se gorger de biens et de services intellectuels en puisant à loisir dans un Grand Marché des idées qui, en France, n’a pas encore réussi à réduire complètement cette poche de viscosité typiquement latine baptisée « exception française » par certains.
L’« exception française » incarne un compromis qui agace beaucoup : elle assure une articulation subtile et efficace entre création et diffusion qui ne se borne pas à une réponse directe à une demande grand public tôt ou tard phagocytée par les règles d’un marché, ni à un simple « souci informatif » de documentation sur les productions universitaires.
Cette situation « privilégiée » est naturellement scandaleuse pour le pragmatisme de choc des Néo-Bécassines et des Néo-Gédéons, une forteresse frenchie insolente abritant encore une élite corrompue par la nostalgie de la subversion – bref un nid de Pétroleuses ! Comment éliminer cette viscosité arrogante qui prétend sécréter ses tourbillons hors marché, viscosité encore plus perfide que les crispations syndicales et génératrice de thromboses sociales dans les canaux qui relient les firmes productrices de biens et services intellectuels – les universités – et le marché des idées-opinions balisé de concert par les citoyens-panélistes et les journalistes ?
Pour réaliser cet équivalent culturel du marché politique, les gouvernements Giscard-Mitterrand devaient donc assumer un défi délicat : assurer l’entrée de la France dans la société civile de services, ce qui supposait la mise au pas discrète de l’exception française, dont il s’agissait en quelque sorte d’ajuster « modestement » les prétentions symboliques à la dimension de ses parts de marché, tout en gardant naturellement quelques reliquats de truculence – bref, de prôner une Élite consensuelle à la française. Cela impliquait la promotion d’une médiocrité parfumée d’insolence en réussissant en quelque sorte la greffe de la pétulance d’un Jean Gabin sur l’humble talent d’Alain Touraine.
On ne s’étonnera donc pas que le crépuscule de l’ère des Pétroleuses coïncide avec la production de masse des rastaquouères culturels, brillamment inaugurée par les jeunes gens de la postphilosophie[80] qui s’offraient poitrine nue à tous les risques de la pensée : « Oui, les droits de l’homme existent ! Oui, Dieu est un problème complexe ! Oui, le mal c’est le mal et le bien c’est le bien[81]. » La Régie française des jobards du consensus était née, et elle connaît depuis un développement fulgurant : le truand culturel à la française est même devenu un produit d’exportation !
On sait avec quelle fierté nos amis d’outre-Manche commentent les rares apparitions de Nessie, le célèbre serpent de mer du loch Ness. Ils nous envient pourtant les prestations de ce qu’ils appellent les French intellectuals en appréciant particulièrement celles de Jacques Attali, considéré là-bas – et même outre-Atlantique – comme une entité burlesque tout à fait hors du commun. Même en France, on salue la persévérance et l’audace de ce brillant conseiller d’État qui n’hésite pas à affronter les lourdeurs d’« une nation paysanne et étatique (étatique parce que paysanne) [82] » et surtout à renoncer pour lui-même aux délices du nomadisme et de la mobilité, en végétant dans un « grand corps » pour devenir un des intellectuels-saltimbanques les plus zélés de la future neurocratie mondiale (cf. chapitre 5), stade avancé de l’ordre cyber-mercantile. À ces « qualités éthiques », Jacques Attali sait joindre des dons de puissant visionnaire, de Cassandre festive : voici six ans, c’est lui qui avait prédit l’arrivée de centaines de millions de « jeunes nomades vêtus de jeans, chaussés de baskets, un baladeur aux oreilles, libres dans leur tête ».
La commande sociale de l’Ordre cyber-mercantile est simple : comme les grandes villes d’autrefois, qui montraient un solide appétit pour les pauvres, il se montre très friand de tout ce cyber-bétail de « jeunes à baladeur nomades et libres dans leur tête » un peu râleurs mais au fond malléables, facilement segmentables en tranches d’âge et en « générations », et donc gibier sociologique idéal pour les modes. Mais il faudra bien sûr éviter le gâchis et se limiter strictement aux besoins de la future neurocratie et donc aux nécessités de l’embouche cybernétique : aller au-delà serait malsain, car veiller à la santé de chaque corps ou assurer une éducation soignée à chacun serait une atteinte à la liberté des cervelles et risquerait de compromettre l’« autonomie et l’autogestion » des unités du cheptel.
Rien de tel que l’automédication et l’auto-éducation du « do it yourself » pour mater toute cette masse à qui l’empiriste mercantile, désormais affecté aussi au dressage cognitif, prépare un destin de neurones sur pied : « Ces jeunes sont la matière grise de demain – qui devra être aussi performante que possible. Pour eux, le langage est un outil. Ils doivent apprendre à envoyer des messages simples et forts pour survivre dans le futur cyber-village. »
La crétinisation postmoderne par la communication remplace avantageusement la caporalisation perpétrée par les conservatismes d’autrefois, décrite par Ernest Renan : « Le parti conservateur français ne s’est pas trompé en prenant le deuil le jour de la bataille de Sadowa. Ce parti avait pour maxime de calquer l’Autriche des Metternich, je veux dire de combattre l’esprit démocratique au moyen d’une armée disciplinée à part, d’un peuple de paysans tenus soigneusement dans l’ignorance[83]. »
Place donc au cyber-bétail ! Les Grands Meaulnes, les croquants qui entraient en sabots à l’École normale, aussi fièrement que les gentilshommes à cheval dans les églises, tout cela coûte trop cher et est de toute manière ringard. Il faudra donc « organiser l’abandon par les États de leurs fonctions thérapeutiques et éducatives pour les confier progressivement au marché… » et ne pas imiter « cette Europe ringarde mêlant service public et démocratie, identité et territoire, mémoire et avenir… continent le plus rétif à la disparition des concepts qu’elle a créés : État, nation, citoyenneté, institution, hôpital, école… Elle paiera très cher, par un chômage durable, leur défense vaine ».
Pour les Turbo-Bécassines et Cyber-Gédéons de deuxième génération, l’Ordre cyber-mercantile pourrait se montrer fort appétissant : en scrutant l’horizon des grandes tendances, J. Attali croit discerner une multitude de jeunes cavaliers chargés d’objets-nomades de plus en plus « intelligents ». Mais leur vie ne sera peut-être pas si drôle : ils seront souvent boulimiques, constipés, toujours « stressés », abrutis par les tests et branchés sur d’impitoyables thermostats, toujours contraints de répondre à leurs propres ultimatums : « Ô Miroir ! suis-je en forme ? Suis-je conforme ? Réponds vite ! Tu sais que je suis payé pour cela ! »
Il n’est pas difficile de voir que ces « jeunes à baladeur », prédictibles et stockables, ne sont que la forme festive et transurbaine des créatures de l’état de nature de Hobbes[84], réclamant donc un mode de souveraineté à la hauteur de leur mobilité et de leur convoitise exaspérées par les « objets-nomades », toujours prêtes à rompre les digues de l’équilibre envieux qui règle les démocraties-marchés « classiques ». C’est ici que notre intellectuel-saltimbanque sort son atout maître : la Surclasse nomade du XXIe siècle, élite volatile de prédateurs dont il estime certainement être l’un des prototypes les plus distingués. C’est pourquoi, plein de sollicitude, il craint que la France, empêtrée dans sa tradition « paysanne et étatique », ne sache pas reconnaître ces condottieri du XXIe siècle qui savent « créer, jouir, bouger » et qui souvent – ce qui semble être un point décisif pour lui – « vivent sans payer ce qu’ils consomment ».
Les cavaliers nomades de la Surclasse se flatteront d’être les petites cerises « cosmopolites » qui « font la différence » avec les bourgeoisies ringardes, à leurs yeux encore aussi sottement sentimentales que ces Russes corrompus par soixante-dix ans d’égalitarisme encore indignés au spectacle des Mercedes rutilantes écartant les grands-mères qui fouillent dans les poubelles[85]. A leur table, le butin des biens et services du monde entier : « fruits, épices, musiques, images des contrées les plus lointaines ». Car on peut accorder une chose à cette Surclasse : elle n’est pas « raciste » et même friande d’exotisme. Elle adore visiter ces précieux réservoirs de sauvagerie que sont les peuples-marchés, pourvoyeurs de gladiateurs-boxeurs et de Nubiens à plumes.
La Surclasse ne se veut pas « en haut » de l’échelle sociale – ce serait ressusciter des pyramides sociales aussi ringardes que celles des pingouins ou des gorilles – mais sévissant partout et nulle part, toujours plus furtive, toujours plus éphémère et bien sûr insaisissable par les États. Il y a d’ailleurs fort à parier que la Surclasse sera encore plus véloce et cynique que l’élite de l’Ordre cyber-mercantile actuel, revendiquant sans complexe son rôle de chien de garde de l’auto-organisation, stimulant le dynamisme éco-social d’une modernité toujours menacée par l’inertie du cyber-bétail. Avec la Surclasse, nous touchons du doigt une des « réussites » les plus incontestables de l’« anarcho-mercantilisme » : avoir su tirer profit d’une certaine putréfaction des idées libertaires – putréfaction inévitable dès qu’elles renoncent à un idéal révolutionnaire – en se juchant sur les nouvelles technologies pour propager l’envie et le conformisme à la vitesse de la lumière.
On peut bien sûr imaginer que quelques « fluctuations » provoquées par les « jeunes à baladeur et baskets » troublent la paix du grand bocal de la démocratie-marché ! Ce sont les fameuses « nuits chaudes de banlieue » ou même les « émeutes[86] ». Mais on peut parier que ces « émeutes » n’inquiéteront pas plus la Surclasse qu’elles n’inquiètent M. le juge Richard Ponzer[87], pour qui la ville de New York illustre la possibilité pour des communautés situées aux deux extrêmes de l’éventail des revenus de « cohabiter et de coopérer dans des conditions qui ne sont pas parfaitement harmonieuses et certainement pas placides (!) ». Tout au contraire, elle verra dans ces émeutes la preuve expérimentale – déjà illustrée par la comptine de l’île aux Chèvres et aux Chiens – de la stabilité systémique d’un Jurassic Park social. Toute révolte ne sera qu’un « remous » – inaudible par les marchés –, aussi inoffensif et pathétique que les règlements de comptes entre jeunes mâles d’un troupeau de bovidés.
Mais le Conseiller s’inquiète pourtant et pressent bien que la transformation de la pratique politique en ethnologie de ruminants ne va pas de soi et que la Surclasse risque de ne pas susciter que des sympathies : qui sème l’envie récolte la fureur ! Car il reste encore aujourd’hui quelques braises de lucidité populaire ; le malaxage en peuples-marchés et en cyber-bétail réversible n’a pas encore triomphé ! L’excellence comme telle – celle des savants, des artistes, des penseurs ou des grands tribuns – est respectée par beaucoup de gens qui n’ignorent pas qu’il existe un abîme entre les parasites et les créateurs.
« Vous n’êtes que des populistes ringards », rétorquent les saltimbanques de l’Ordre cyber-mercantile, furieux d’être montrés du doigt. Demain, naturellement, les « populistes ringards » risquent d’aboyer – sinon de mordre – encore plus fort. C’est ici que J. Attali, cessant enfin de lorgner la Surclasse et ses réversibilités élégantes, retrousse ses manches pour affronter les lourdeurs du décisif et du « social » : « En contrepartie, il faut imposer une justice sociale plus exigeante qui assure à chacun l’égalité des chances d’accéder à cette surclasse. » Après tous les « oui, mais peut-être », les « à tort ou à raison », les « d’une part et d’autre part » des intellectuels-saltimbanques, on ne voit pas très bien qui va « imposer » cette « justice sociale ». Émergera-t-elle du chaos créatif des neurones de la Surclasse ? On peut en douter, car celle-ci semble peu encline aux épanchements altruistes. Pour elle, tout homme bien né sait bien qu’il est incongru et très mal élevé de perturber l’équilibre des démocraties-marchés, encore plus raffiné que celui de l’île aux Chèvres et aux Chiens. Emergera-t-elle du Chaos des opinions des nomades du cyber-bétail ? Ce serait oublier que la politique authentique – celle qui réclame la part des sans-part[88] – n’est jamais affaire d’agrégat d’opinions déjà établies, à l’opposé des démocraties-marchés conservatrices. Ce serait aussi oublier les leçons de la révolution industrielle : une misère atroce était le lot du « nomadisme » de l’époque. Misère qui ne recula qu’avec la formation d’unités actives de solidarité – les syndicats – forgées dans des affrontements de classe à classe. La question devient donc : comment battre de vitesse l’atomisation et sa prolifération d’unités de détresse réduites à leurs baskets, leurs deux kilos de cervelle et leur baladeur ? Disloquer et déprimer est maintenant infiniment plus rapide – le fameux « temps réel » – que la patiente maturation d’unités de lutte, de subversion et de solidarité capables d’embraser la multitude.
Combien apparaissent dérisoires les « conseils » et les pleurnicheries devant les tendances irréversibles que « l’on prévoit mais que l’on ne souhaite pas ». Nous sommes ici bien loin du courage de Prométhée – le jeune Dieu, admiré par Marx – qui voici vingt-cinq siècles avait osé dire « J’ai de la haine pour tous les Dieux », emportant l’Occident, puis toute la planète, dans une lutte perpétuelle contre la tyrannie. Mais, on l’aura deviné, Prométhée n’est décidément pas le Dieu adoré par les saltimbanques de l’anarcho-mercantïlisme. C’est devant Hermès – Hermès le servile, Hermès l’esclave de Zeus –, et surtout devant Plutos l’Argent-roi[89] qu’ils se vautrent, sans aucune pudeur.