5 De la démocratie comme marché politique ou de la démocratie-marché à la thermocratie

 

 

« C’est uniquement le principe de concurrence qui justifie que l’économie politique puisse prétendre au statut de science. »

J. S. MILL, Principles of Political Economy.

 

 

Pour achever complètement la métamorphose de l’Homme ordinaire en « homme moyen », il ne faut pas se contenter de jongler avec quelques imités discrètes déjà domestiquées par la statistique ; il faut aussi savoir habiller leur férocité rationnelle dans les subtiles draperies du « différentiel » et de l’« optimal ». C’est ainsi que peut s’expliquer l’engouement des économistes pour les rudiments du calcul des variations, leur soif de minimax et de chasse aux équilibres. Le « calcul à la marge[30] » donne de la fluidité au brutal échange de X contre Y : c’est en considérant le rapport des différentielles dX et dY que pourra être débusqué ce point précieux où le consommateur devient indifférent, aussi bien au « sacrifice » d’une première poire qu’à celui d’une dernière pomme[31]. Pauvre calcul différentiel, qui a réussi déjà depuis plus de trois siècles à maîtriser l’infini et qui est désormais commis aux tâches médiocres des politologues-économistes : tenir la comptabilité des microconfrontations, repérer les points d’équilibre, amollir et fabriquer de l’apathie !

Les points d’équilibre sont une sinécure pour le Robinson consommateur : il peut y savourer toute la volupté du choix, sans subir les évidentes pressions du « trop » et du « pas assez ». Qui ne saurait envier à l’« homme moyen » – « que nous sommes vous et moi », dirait l’empiriste mercantile – ce statut d’âne de Buridan[32] euphorique dont la seule contrainte est de choisir le choix ? Qui n’aimerait pas, ne fut-ce que pour quelques secondes, jouer à choisir, goûter à ces frissons de la mise en balance, aux délices de ces dispositifs qui vous hissent et vous font flotter hors des rapports de force et des affrontements ? Qui ne serait friand de ces flottements hors de la gravité ? Complètement livré à la magie de l’équilibre, l’Homme ordinaire se laisse ensorceler et glisse doucement dans l’univers de l’« homme moyen », de tous ces petits poseurs blasés[33] affamés d’optimisations, effarouchés par tout ce qui pèse et tout ce qui décide, scandalisés par la violence de tout ce qui tranche et fait face, bref, de tout ce qui a l’audace de se déterminer hors du stationnaire.

Car, pour une psychologie telle que celle de l’« homme moyen », toujours « fragilisée » et totalement contaminée par les comportements d’équilibre et de rattrapage, la détermination est toujours trop farouche, sinon indécente ; il n’est pas question de renoncer au pianotage désinvolte qu’autorise le champ pacifié des courbes d’indifférence et des niveaux de préférence. Pour l’« homme moyen », le donné socio-historique apparaît comme « archaïque », comme le résidu d’une physique sociale grossièrement adossée à des blocs hostiles, incapable de maîtriser le jeu des nuances d’un continuum socio-économique.

Cette euphorie du stationnaire ne peut que tenter une philosophie politique soucieuse de débusquer – pour les rendre encore plus « opérationnelles » – les formes stables de domination compatibles avec les sphères minimales de libertés empiriques accordées aux Robinsons. Avec la Main invisible ou le « Dieu caché », les économistes prétendent délivrer la détermination en douceur, en enveloppant toutes les microvolontés des Robinsons, bref en rendant baroque l’« homme moyen »[34]. En persévérant dans les recherches mathématiques, ils se réclament d’une « objectivité » du socio-économique qui pourrait guider les premiers pas de la sœur cadette – la science politique, toujours importunée par les perturbations irrationnelles des « extrémistes ». Le « point fixe » vers lequel conspire la main invisible ne saurait être atteint par la demande particulière de tel ou tel homme moyen – contrairement à la cœrcition tangible du Souverain absolu –, mais nécessite une approche radicale de l’opérateur d’homogénéisation. La Main invisible est une totalité masquée qui ne peut être saisie sous les yeux de tel ou tel Robinson-particule mais par l’intelligence de la fluidité des réseaux et des équivalences qu’elle organise, par l’espèce de sympathie qu’elle prétend sécréter entre son opération et chacun des Robinsons-particules. Personne n’échappe à l’action du Dieu caché. Le marché s’impose comme ultimatum spatio-temporel « populaire », permanent et omniprésent : point de salut hors de l’impérium fluide du marché. C’est ici que nous retrouvons notre vieux compère, l’empiriste mercantile : « Vous rencontrez le marché à tous les coins de rue ? Rien de plus naturel, puisque le marché, c’est vous et c’est moi !… » Nous savons à quel point l’empiriste mercantile sait rendre la routine aimable, mais c’est bien sûr l’« homme moyen » qui attend l’Homme ordinaire au coin de la rue… Pour faciliter l’échange des rôles, pour que l’Homme ordinaire se prenne pour un « homme moyen », rien de tel que la participation à d’innocents jeux de société. L’empiriste mercantile sait que l’homme ordinaire aime palper des « évidences scientifiques » et adore les farces mathématiques et les vaudevilles cybernétiques (jeux du prisonnier, problème de Newcomb, jeux de Common Knowledge[35]…) mettant en scène des subjectivités mutilées, de « joueurs » farcis de roublardise et de bon sens, et censées introduire l’homme moyen aux bonnes manières : celles de l’envie et du contrat. L’empiriste mercantile n’hésite même plus à s’avouer anarchiste mercantile et ordonné, adulte et sain, ayant rompu avec l’anarchie romantique qui paralyse encore les penseurs prépubères du Vieux Continent :

« Dans un régime où les droits d’agir des individus sont clairement définis et reconnus, le marché libre permet l’expression maximale de l’excentricité personnelle et privée, de la liberté individuelle dans sa signification la plus élémentaire. L’incapacité des anarchistes romantiques de comprendre cette dimension des marchés libres ne laisse pas d’étonner[36]. »

L’objectivité même la plus excentrique passait donc enfin à portée de main du politique ! Un point fixe peut émerger du Chaos des volontés des Robinsons, à condition, bien sûr, qu’elles ne débordent pas les férocités rationnelles admises pour l’« homme moyen ». Mais ce point fixe se dérobe comme un mirage aux yeux et aux mains de chacun des « hommes moyens » : le visible et le palpable promis par l’empiriste mercantile lui échappent, aussi insaisissables que les « vrais » points d’appui d’un levier d’Archimède ou du couteau d’une balance. Ces points sont « vrais » parce qu’ils ont su se soustraire aux actions directes des forces, qu’ils articulent et déploient des moments : comprendre un levier ou une balance, ce n’est pas se laisser piéger par l’opposition des forces mais saisir le point de pivotement qui organise l’espace où elles peuvent virtuellement travailler.

Pour les politologues-mathématiciens du « bon choix », un séduisant chaos-marché d’opinions se donne alors comme paramètre et comme thermomètre « naturels » – aptes à additionner les opinions pour les neutraliser –, comme s’imposaient le point fixe et la main invisible. Grâce au miracle baroque du chaotisant, les figures austères de l’enregistrement, de la compensation comptable, de la sommation a posteriori retrouvent la fraîcheur de ce qui naît, de ce qui « s’auto-organise » avec toute la vigueur et l’innocence d’une faune ou d’une flore. Comme sur l’île aux Chèvres et aux Chiens[37], on s’entre-dévore joyeusement, avec toute la félicité de ceux qui se sacrifient pour l’avènement des « grands équilibres » qui s’épanouissent « miraculeusement » sous nos yeux… mais au prix, nous le verrons, d’une dégradation de la politique en gestion d’une compétition d’agrégats, en théorie des jeux gouvernés par des « règles » incontestables puisque mathématiquement dispensées par le chaos sympathique de nos chers petits caprices.

Avec l’opération de pulvérisation du marché, le multiple devient simple « diversité », un continuum assurant un supplément d’âme à l’échange et à une société tertiaire post-industrielle qui se veut « démocratique et grouillante de vie ».

Cette opération possède aussi l’avantage de dissoudre certaines entités globales définies par des solidarités réfractaires à l’homogénéisation. Ces solidarités, exercées dans les conflits de classes, magnifient l’Homme ordinaire en l’initiant aux disciplines et aux émulations du combat politique, lui faisant gagner une autonomie réelle, à mille lieues des « personnalisations » et des « identifications » émergeant des compétitions d’« hommes moyens » orchestrées par les courbes d’indifférence et des comportements serviles – sinon obscènes – de la psychologie de l’Équilibre, bref, de la communication et de Tinter subjectivité de client-roi à client-roi.

Les entités (syndicats, partis, etc.) issues de ces solidarités et développées dans le combat forgent donc leur individuation « à la main » ; elles font elles-mêmes – contrairement aux agrégats d’hommes moyens – l’expérience concrète de leur consistance et peuvent donc opposer une résistance farouche aux opérations réglées par la Main invisible, toujours allergique aux « viscosités ». Il importe donc que ces « viscosités syndicales » soient malaxées, sinon marginalisées ! Seuls sont tolérés les agrégats dociles, démontables et nomadables à merci… Les « catégories socio-professionnelles », sommations provisoires de volontés atrophiées et parquées dans les fonctions économiques, peuvent toujours ensuite être dénoncées à loisir comme « égoïstes » par les économistes, dès lors qu’elles heurtent la rationalité suprême du Dieu caché. La fluidité parfaite requise par l’auto-émergence du point fixe ne tolère aucun « privilège » : soyons « égaux » pour être « fluides » !

Cette « égalité », résultant d’un malaxage des singuliers en vue de leur subordination à la Main invisible, apparaît bien comme la contrefaçon mercantile de celle exigée par les Niveleurs qui souhaitaient donner une chance à chaque singulier. Cette capacité de la Main invisible à retourner l’espérance généreuse d’égalité comme un gant, à l’associer à une psychologie de l’équilibre, n’a pas échappé à un conservateur aussi rusé et aussi friand de stabilité sociale que Pareto[38], qui reconnaît dans l’identification du chaos des opinions politiques au chaos des forces économiques un prodigieux opérateur de régulation et d’anesthésie sociales. Pareto ne sous-estime pas les difficultés d’une telle identification : l’arène politique est bien plus « irrationnelle », bien plus difficile à domestiquer que les appétits économiques des Robinsons-consommateurs.

Mais l’enjeu est de taille, et le succès de la psychologie de l’équilibre est tel que, dans son sillage, ce qu’il convient d’appeler des « économistes-politologues » réussiront à dompter l’irrationalité du politique pour le jumeler à la rationalité économique. Ces économistes-politologues élaborent un dictionnaire assurant un décalque presque parfait des dualités politiques sur les dualités économiques. Dans ce modèle, les politiciens sont des entrepreneurs, des fournisseurs de biens et services politiques qui se disputent le marché des votes de citoyens-panélistes-consommateurs de ces biens et services politiques. Il suffisait d’y penser : tout comme la pression du marché contraint l’entrepreneur à maximiser les fonctions d’utilité des consommateurs, les politiciens et les partis entrent en compétition pour satisfaire la demande de biens et services politiques[39].

Le cœur de la « gouvernementalité » fait donc miroir avec le point fixe de la Main invisible ! Il trouve son siège dans une espèce de Boîte noire qui avale les inputs des demandes de prestations politiques issues des coagulations des citoyens-panélistes – les « groupes de pression » – et éructe des outputs politiques, de lois et de décrets qui assurent l’équilibre de l’offre et de la demande de biens et services politiques. On voit donc que politiciens et électeurs sont considérés comme des agents rationnels, des « maximiseurs » opérant dans les conditions d’une libre compétition politique ; il en résulte, de manière semblable au marché, « un équilibre optimal d’inputs et d’outputs, des énergies et des ressources investies et des récompenses espérées[40] ».

Par cet investissement optimal en temps et en « énergie », le politicien-entrepreneur se veut le sosie du célèbre boulanger d’Adam Smith, qui ne fabrique pas ses brioches pour notre plaisir et doit freiner ses jouissances. Dans un tel système, la politique est une prestation-corvée et le souci éthique une « ressource rare », un bien économique précieux qu’il ne faut surtout pas gaspiller : « L’amour est une ressource rare… peut-être la chose la plus précieuse du monde[41]… »

La conduite des affaires politiques doit donc « minimiser » la consommation de matière amoureuse et stimuler de manière maximale les instincts d’appropriation. L’envie n’est donc pas un prurit regrettable des démocraties-marchés, à extirper éventuellement par une chirurgie politique convenable, mais une condition nécessaire de sa stabilité, comme l’avait très bien remarqué T. Jefferson : « Le gouvernement libre est fondé sur la jalousie et non sur la confiance[42]. »

Le rêve de Pareto s’accomplit : le Dieu caché, comme opérateur de symétrie visant à pulvériser et réguler, est désormais un diptyque : il possède désormais un volet politique, l’envie – qui sécrète la Boîte noire –, réplique du volet économique, le besoin – qui sécrète le Point fixe.

Les gouvernants – les figurants de la Boîte noire – se veulent « démocrates », aussi affables et friands de « pragmatisme quotidien » que l’empiriste mercantile qui avait scellé les fiançailles de l’Homme ordinaire et de la main invisible : « Je suis un homme ordinaire et, comme vous, j’envie d’autres hommes ordinaires. » C’est d’ailleurs ce pragmatisme quotidien qui conduit à étouffer la politique par la quête d’un mieux-être jamais rassasié[43].

Il s’agit toujours d’appliquer le même principe qui avait assuré le triomphe de la Main invisible : faire entrer l’Homme ordinaire dans un marché de dupes, lui faire croire qu’il concocte lui-même son point fixe comme d’autres font de la prose sans le savoir, et lui faire contempler – pour mieux le mettre hors de portée – ce point fixe censé surgir d’un flux fraternel de millions de molécules de volontés d’hommes ordinaires. Bref, de lui faire miroiter une immanence de pacotille – celle de l’« homme moyen » – pour mieux asseoir la transcendance de l’équilibre.

Fluidité maximale propageant le mimétisme comme une gangrène, confusion de la mobilité avec le « nomadisme » douteux des « jobs. » et du temps partiel, solidarités expéditives de camaraderies de survie, tels sont les caractères de la « nouvelle société civile » asservie à l’équilibre. Orchestrée par une vision thermodynamique du politico-économique. Il ne serait donc pas exagéré de parler ici de société thermo-civile, ou, mieux, de thermocratie, régentant la vie quotidienne de centaines de millions d’hommes moyens, de Robinsons consommateurs-pané-listes, lointains descendants des Robinsons de Hobbes et salués pompeusement comme les prototypes de la postmodernité, enfin affranchis de tous les « grands espoirs » et de tous les « grands récits ».

On sait que l’ancêtre de l’« homme moyen », Monsieur Prudhomme, s’inquiétait souvent du « char de l’État qui navigue sur un volcan ». Bien plus que l’État – qu’il souhaite « minimal mais veilleur de nuit compétent » –, son arrière-petit-neveu postmoderne, en Topaze plus roublard et plus « informé » que lui, s’inquiète de l’hygiène des poumons de l’économie, des « viscosités du marché que certains intellectuels aimeraient voir dégénérer en bronchites sociales ». Le petit-neveu déclare ainsi volontiers avoir « personnellement tiré les leçons amères de l’Histoire » et « personnellement toujours prédit que la calculette et le lave-vaisselle viendraient à bout d’Althusser et de Foucault ». Il apprécie beaucoup l’idée que « les connaissances relèvent de ce "cerveau" ou de cet "esprit" de la société qu’est l’État se trouvera périmée à mesure que se renforcera le principe inverse selon lequel la société n’existe et ne progresse que si les messages qui y circulent sont riches en informations et faciles à décoder. L’État commencera à apparaître comme un facteur d’opacité et de "bruit" pour une idéologie de la "transparence" communicationnelle, laquelle va de pair avec la commercialisation des savoirs[44]. »

Avec le philistin postmoderne – le Cyber-Gédéon[45] –, la « société civile » peut jubiler ; elle peut enfin parader sans complexe, afficher ses égoïsmes et ses lâchetés, jeter aux orties les critiques de Hegel, faire éclater la politique en « microdécisions » et faire bombance pour célébrer ses noces avec le marché, cette formidable machine d’exclusion festive, où des centaines de milliers de destins peuvent être broyés avec le minimum de « bruit ». Allié aux pénates, le Dieu caché a réussi à dépecer Athéna pour l’encapsuler dans des milliards de « libres arbitres[46] ».

Rétrécir et disloquer l’esprit des peuples pour se faire obéir, Hobbes et Pareto avaient vu juste : la miniaturisation est bien la clef de l’efficience du marché et de la stabilité du point fixe. Pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas rendre encore plus acérée l’offensive de la thermocratie en inventant une microphysique de l’obéissance, une neurocratie qui permettrait de frôler le zéro absolu du politique et ferait passer d’une paix thermo-civile à une paix cyber-civile ?

Après tout, la société tertiaire avait montré la voie en se faisant fort de substituer la compétition des « groupes de pression » aux « luttes de classes ». Mais l’accès au zéro absolu impose de découvrir des imités statistico-juridiques plus fines que les marigots de liberté réservés aux Robinsons. Une science, la théorie générale des réseaux et systèmes – la cybernétique –, allait offrir ses services, permettre à d’audacieux « ingénieurs sociaux » de reculer les frontières de l’individualisme méthodologique, de concevoir des scénarios dont, voici peu, aucun homme moyen n’aurait osé rêver : transformer la thermocratie en neurocratie et parvenir à la fabrication de comportements garantissant une étanchéité totale à l’intelligence politique. C’est ainsi que : « Les fonctions de régulation et donc de reproduction sont et seront de plus en plus retirées à des administrateurs et confiées à des automates. La grande affaire devient et deviendra de disposer des informations que ceux-ci devront avoir en mémoire afin que les bonnes décisions soient prises. La disposition des informations est et sera du ressort d’experts en tout genre. La classe dirigeante est et sera celle des décideurs[47]. »

En proposant, dès les années 40, une Méthode comportementale d’étude, valable pour l’« ensemble des phénomènes naturels, psychologiques et sociaux », qui permettrait de concevoir une société sans conflit et pouvant donc faire l’économie du politique, le mathématicien Norbert Wiener avait ouvert une voie prometteuse[48].

La Méthode comportementale du Pr Wiener laissait enfin espérer une paix cyber-civile[49] à la hauteur des exploits techniques de notre modernité : la férocité rationnelle des Robinsons panélistes pouvait enfin céder la place à une captivante * anarchie rationnelle », une convivialité de voisins de campus, toujours disponibles pour l’échange de tondeuses, de pastèques et surtout, bien sûr, « d’informations ».

Car, on l’avait deviné, c’est la communication qui est la reine du « Grand Campus planétaire » du Pr Wiener, veillant jalousement à l’hygiène neuronale des Robinsons-émetteurs-récepteurs de la « nouvelle société thermo-civile » : ceux-ci peuvent échanger des messages, transvaser et perfuser de « l’informatif », mais doivent se soumettre à une discipline très stricte de fluidité, de transparence et de clarté.

Pour le Pr Wiener, toute viscosité, toute ambiguïté émane du diabolique, d’une « entropie sociale », analogue au « bruit de fond », à la « mort thermique de l’Univers ». Wiener est persuadé que l’Univers est un monde courant à sa perte. « Nous sommes, écrit-il, des naufragés sur une planète vouée à la mort… Nous serons engloutis mais il convient que ce soit d’une manière que nous puissions dès maintenant considérer comme digne de notre grandeur[50]. »

Selon lui, d’ailleurs, deux diables mènent la danse : le Diable de l’imperfection, lié à « l’entropie naturelle » de l’Univers, sécrétant un « bruit de fond » selon des lois physiques connues, et un autre diable, le Diable numéro deux, bien plus terrible, du désordre et de la confusion des sociétés humaines, celui du « bruit de fond » fomenté par des hommes acharnés vicieusement à brouiller le langage et « à changer de force sa signification ». Ces entreprises pervertissent le langage, ruinant la jouissance paisible d’une communication « véritable ». Sur le Grand Campus, les scientifiques – les mathématiciens en particulier – sont les instruments privilégiés de la paix civile cybernétique chargés d’épurer le langage de ses ambiguïtés, comme le Dieu caché s’efforçait de pourchasser les viscosités du marché. Ainsi pourra-t-on résister, « au moins localement », au Diable numéro deux, et assurer le confort – précaire puisque sur « une planète vouée à la mort » – de milliards de petits télégraphistes échangeant des messages parfaitement clairs et persuadés de vivre enfin la grande aventure de l’anarchie rationnelle, celle de la convivialité globale autorégulée. Ainsi comblés, nos petits télégraphistes oublient simplement qu’ils ne sont plus que des citoyens-thermostats, des unités organiques plus ou moins « complexes », affublées de droits de l’homme et capables de « rétroagir à un environnement ».

Avec le Citoyen-thermostat, le projet de Pareto – utiliser les matières premières fournies par les foules impulsives et mobiles pour manufacturer de la chair à équilibres politico-économiques – a enfin trouvé ses bottes de sept lieues. On peut parler d’une Triple Alliance politique, économique et cybernétique susceptible d’« auto-organiser » les potentialités explosives des masses humaines de très grande dimension et de conjuguer les performances de trois prototypes de la postmodernité :

— l’homo economicus – le citoyen-méduse –, le Robinson égoïste et rationnel, atome de prestations et de consommations ;

— l’« homme moyen » – le citoyen-panéliste –, le héros des concours de beauté de Keynes, acharné à prendre le « risque » de deviner ce que sera l’opinion moyenne et jubilant à l’idée de chevaucher toutes les futures cloches de Gauss[51] ;

— l’homo communicans – le citoyen-thermostat –, transparente créature des services tertiaires, habitant-bulle d’une société sans conflit ni confrontation sociale « archaïque », se flattant de n’exister que comme ténia cybernétique perfusé d’inputs et vomissant des outputs.

Il n’est pas exagéré de parler de vestale cybernétique à propos du citoyen-thermostat qui sait que « la communication est le ciment de la société » et que « ceux dont le travail consiste à maintenir libres les voies de communication sont ceux-là mêmes dont dépend surtout la perpétuité ou la chute de notre civilisation ». Soyons confiants ! La vestale prend très au sérieux son rôle de thermostat : celui d’analyser la température extérieure de l’environnement – les inputs de l’« opinion » – et de « rétroagir » éventuellement en envoyant des outputs destinés à rétablir l’équilibre pour faire fructifier de manière optimale le Grand Campus (ce que la tradition s’accorde aujourd’hui à appeler l’« espèce humaine »). Endimanchés dans les droits de l’homme et le libre arbitre, nos citoyens-ténias se flattent d’avoir extirpé la « barbarie », d’avoir enfin atteint l’idéal du faible, de la morale des esclaves dont Nietzsche disait qu’elle « a toujours et avant tout besoin, pour prendre naissance, d’un monde opposé et extérieur : il lui faut, pour parler physiologiquement, des stimulants extérieurs pour agir ; son action est foncièrement une réaction[52] ».