5
La gueule du monstre émergea du cuivre en fusion et frôla sa jambe, mais il se savait en sécurité. Il planait juste au-dessus du liquide, dans l'obscurité. S'il le voulait, il pouvait prendre de la hauteur, se placer hors d'atteinte des mâchoires qui tentaient de le happer. La gueule s'écarta un peu, plongea sous la surface qui se referma sur elle tel du mercure, sans laisser de ride. Il resta où il était en observant la surface lisse comme un miroir au-dessous de lui. Il jouait avec le danger, éprouvant un mélange d'attirance et de répulsion. Pourquoi n'avait-il pas le bon sens de s'élever ? Seule la folie pouvait l'en empêcher.
À cet instant la gueule réapparut. Elle s'élança dans les airs, cette fois sans hésitation, et fendit la surface, mâchoires béantes. Il plongea son regard dans les profondeurs de la gueule rouge bordée de sept rangées de dents acérées, semblables aux lames en silex des embaumeurs. La langue pendante évoquait la larve géante de quelque prodigieux animal, prête à l'engloutir, le dissoudre, à corroder de sa salive les tissus de son corps.
Il fallait qu'il s'enfuie, qu'il monte sans plus tarder, qu'il se mette hors de portée de ces mâchoires abominables. Il voyait les yeux car, cette fois, la tête entière se montrait. Des yeux humains le fixaient dans une face formée de pierres, des yeux aux cils épais, féminins. Il fit battre ses ailes de vautour et elles heurtèrent quelque chose – un plafond dont il ignorait l'existence. Il ne l'avait pas vu, ne l'avait pas senti au-dessus de lui dans les ténèbres, mais déjà il était plaqué, cloué là, contre l'obstacle. Les mâchoires se refermèrent sur le vide à deux doigts de son ventre nu. Il perçut le déplacement d'air qu'elles avaient produit en claquant ; l'odeur suffocante du poisson pourri et du soufre emplit ses narines, l'empêchant de respirer. Il distingua la bête qui nageait sous lui dans la pénombre, se ramassant pour une deuxième attaque, dirigeant vers lui son regard froid. Pas de pitié ni même de plaisir dans ce regard, rien que du calcul. Il s'épuisait en vain à battre des ailes, et le monstre le savait. Lorsqu'il le vit plonger, il sut que c'était pour bondir à la verticale du cuivre liquide, et que cette fois il tomberait la tête la première dans la gueule immonde. Il sentait déjà la caresse tiède et collante de cette langue.
Ses épaules lui faisaient mal, dans l'effort qu'il leur imposait pour se maintenir en l'air ; brièvement il ferma les yeux afin de rassembler ses forces. Lorsqu'il les ouvrit, la créature était partie. Elle avait plongé. Mais avant même qu'il ait eu le temps de réagir, elle jaillit en poussant un grondement et l'engloutit.
Huy s'éveilla tout tremblant, et pendant d'interminables secondes le rêve resta en lui, la sueur froide dont il était couvert semblant appartenir à la gorge étroite de la créature. Puis il remua prudemment, et sentit que les bandages serrés autour de son torse étaient trempés de sueur. Les draps aussi étaient humides. Il goûta du bout des lèvres l'air nocturne velouté et y trouva du réconfort. En ouvrant les yeux, il vit les dieux de la nuit s'éloigner dans le ciel, à des hauteurs vertigineuses au-dessus des nuages, dans leurs chars miroitants d'électrum et d'or.
Il s'assit, écarta avec précaution son appuie-tête afin de ne pas réveiller Aset, qui dormait pelotonnée contre lui, une main sous sa joue, comme dort une enfant, et qui avait abandonné son propre appuie-tête en faveur d'un drap roulé en boule. Il descendit du lit et s'approcha de la fenêtre, soulagé d'avoir échappé au rêve. Il n'avait parlé à personne de sa rencontre avec Seth, ne pouvant se résoudre à y voir davantage qu'une charade. Mais pourquoi, après tout ? Qui était-il pour nier que des dieux et des démons évoluaient parmi les hommes ? Si Akhenaton avait vu juste, si le seul dieu était celui que manifestait le rayonnement solaire, pourquoi avait-il été rejeté ? Avait-il tort, ou était-ce simplement que les hommes préféraient les ténèbres à la lumière ? Peut-être les humains eux-mêmes étaient-ils des créatures de l'ombre.
Il tourna la tête vers le lit. Sentant qu'elle était seule, Aset avait changé de position dans son sommeil. Elle était sur le dos, le drap rejeté, une jambe allongée et l'autre, repliée, étalée sur le côté. Elle avait l'air terriblement vulnérable. Huy songeait désormais avec réticence au moment où il lui faudrait revenir sur le sujet de son départ. Il avait observé une extrême prudence dans ses allées et venues, de même qu'au cours de ses rencontres avec Amotjou. En dehors des membres de la maison d'Amotjou et de celle d'Aset, personne ne savait où il se trouvait. Il avait pris contact avec le bureau de Rekhmirê, pour s'entendre dire (à son grand soulagement) qu'il n'était pas retenu pour le poste. De fait, son passé avait fait l'objet d'une enquête, et Huy avait reçu l'avertissement peu amène de ne plus solliciter un travail qui lui était interdit. Ce fut un second motif de soulagement. S'il y avait été disposé, Rekhmirê aurait pu lui faire trancher le nez pour tant d'outrecuidance.
Mais si Huy voulait pousser plus loin ses investigations, il lui fallait être libre d'agir, et il ne pouvait courir le risque de mettre Aset et les siens en danger.
Il doutait de pouvoir s'abandonner au sommeil. Il n'était pas impossible aux dieux de se présenter aux humains dans des songes. Il traversa la chambre pour s'approcher de la table accolée au mur opposé, et se servit une coupe de bière rouge, que contenait une cruche posée près d'une coupe de figues jaunes. Il faisait trop noir pour lire, il ne voulait pas déranger Aset en allumant une lampe et n'avait pas non plus envie de s'isoler dans une autre pièce. Il retourna près de la fenêtre avec sa bière, qu'il sirota en contemplant le Fleuve noir et argent sous les demeures de la ville, serrées les unes contre les autres. Le silence était absolu, et pas même le feu d'un veilleur de nuit ne luisait sur les quais lointains.
Aset s'agita et frissonna. Il alla la couvrir. Alors qu'il étendait le drap sur elle, elle s'éveilla. La confiance qu'il lut dans ses yeux lui parut presque insupportable.
« Tu es réveillé ? lui demanda-t-elle, encore ensommeillée.
— Oui.
— Tu n'arrives pas à dormir ?
— J'ai fait un rêve.
— Ce devait être un cauchemar.
— Je l'ai déjà oublié.
— Alors il faut te rendormir.
— Pas encore.
— Cette nuit, tu ne peux rien entreprendre. »
Il s'assit sur le lit.
« J'essaie de réfléchir aux déclarations d'Ani. D'après lui, des Mézai ont observé l'attaque.
— En ce cas, on ne les retrouvera jamais. La police recherchera sans doute les pirates mais n'enquêtera pas parmi les siens. Quand bien même des Mézai auraient été présents là-bas, ce ne serait pas la première fois que la police aurait fermé les yeux sur un crime pour se servir au passage.
— Selon toi, qui était derrière cette attaque ? »
Elle se souleva sur un coude et lui prit la coupe des mains pour y boire.
« Personne. La piraterie sur le Fleuve est une réalité.
— Cela avait toutes les allures d'une attaque navale.
— Ils se sont enhardis, répliqua-t-elle, véhémente. Cela fait des années que l'ordre a cessé de régner sur le Fleuve. Il était temps que le général Horemheb prenne le pouvoir ! »
Huy préféra ignorer cette dernière remarque. Elle jetait une note discordante qu'il n'avait pas envie de laisser entrer dans leur relation.
« Rien à voir avec Rekhmirê ?
— Amotjou jure ses grands dieux que Rekhmirê est là-dessous, bien entendu.
— Et tu ne partages pas son avis.
— C'est une possibilité, concéda-t-elle avec impatience. Mais chez lui cela tourne à l'obsession. Certes, ils sont rivaux, mais je ne pense pas que mon frère le prendrait tellement au sérieux si seul le pouvoir était en cause. Le pouvoir, il en connaît toutes les ficelles. À présent il est sous l'emprise d'une force qu'il ne comprend pas et ne peut contrôler.
— Quoi donc ?
— Mais l'amour ! » répondit Aset avec surprise.
Huy n'était pas moins déconcerté.
« Comment ça, l'amour ?
— Il ne t'a rien dit ?
— De quoi parles-tu ?
— S'il ne t'a rien dit, ce n'est pas à moi de le faire.
— Ne me laisse pas dans le noir, dit Huy en la prenant par les épaules. Dis-moi.
— Je crois qu'il vaudrait mieux qu'il t'en parle lui-même.
— Alors je dois savoir quelle question poser.
— Demande-lui de te parler de Moutnéfert.
— Qui est-ce ? Une maîtresse ? »
Aset répondait à ses questions avec une réticence grandissante.
« Pas une maîtresse, « la » maîtresse. Si elle voulait de lui, il divorcerait d'avec sa femme et la prendrait sur-le-champ.
— Est-elle mariée ?
— Divorcée, ou bien veuve. Je l'ignore et je n'ai pas posé la question. Il n'aime pas discuter d'elle.
— As-tu fait sa connaissance ?
— Non. Mais je l'ai vue. »
Une note de ressentiment était audible dans sa voix, mais Huy ne fit aucun commentaire à ce sujet.
« De quoi vit-elle ?
— Je ne sais pas. Elle a de l'argent. Peut-être à la suite d'une transaction ou d'un héritage. Elle habite dans le quartier sud-est.
— Et qu'est-ce que Rekhmirê vient faire dans tout ça ? »
Elle fixa sur lui ses yeux sombres et brillants.
« Moutnéfert est sa maîtresse. Sa maîtresse en titre.
— Sait-il qu'elle a un autre amant ? demanda Huy en se levant.
— Sait-il qu'Amotjou est son amant, tu veux dire. L'idée pourrait lui en être venue. C'est une femme indépendante. Il n'est pas impossible qu'elle en ait bien d'autres encore. »
À nouveau cette note de rancœur dans sa voix.
« Tu as quelque chose contre elle ?
— Je n'ai rien à dire. Amotjou est libre de faire comme bon lui semble.
— Rekhmirê est-il jaloux ?
— Tu as eu l'occasion de juger le personnage. Ce qu'il possède, biens ou personnes, doit lui appartenir exclusivement.
— Alors elle ne m'a pas l'air d'être la maîtresse qui lui convient.
— Elle représente un défi. Là ! Maintenant je t'ai tout dit. Tu n'as plus besoin d'interroger Amotjou. »
Elle prononça ces mots presque amèrement, d'une voix morne, comme si elle venait de trahir son frère.
« Il n'avait aucune raison de me le cacher, s'étonna Huy. Qu'est-ce qui l'y a poussé ?
— Peut-être qu'il ne voulait pas la mêler à cette histoire. Il n'est plus maître de son cœur. Elle le mène par le bout du nez.
— Et c'est la véritable raison pour laquelle il souhaite la perte de Rekhmirê. »
Aset garda le silence. Puis elle tourna ses yeux sombres vers lui, s'agenouilla sur le lit et laissa tomber le drap qui la couvrait.
« Nous avons assez parlé d'elle. Viens ici. »
Huy s'éveilla en entendant marteler contre le portail. Suivit l'écho d'une course précipitée – quelqu'un allait ouvrir. Puis des paroles hâtives, entrecoupées, qu'il ne put saisir et auxquelles succéda une conversation assourdie, aux intonations pressantes. Aset était déjà debout et drapait une robe bleu pâle autour d'elle tout en se dirigeant vers la porte. Huy entendit sa voix s'élever au-dessus des autres, puis un échange de questions péremptoires et de réponses. Quelqu'un reçut ordre d'attendre. Une minute plus tard elle était revenue.
« Amotjou est parti.
— Parti ?
— Il a disparu. »
La cour d'Amotjou était ceinte d'une colonnade en calcaire, et le sol recouvert d'un pavage d'une blancheur éclatante. Un bassin à poissons, au centre, était alimenté par un cours d'eau souterrain, et des plantes grimpantes poussant en espalier formaient un délicieux berceau de verdure. Assis sur un banc sculpté d'un motif d'oiseaux dans un figuier, Huy attendait impatiemment que l'épouse d'Amotjou daignât se montrer. Enfin un bruissement d'étoffe l'incita à se tourner, et il se leva.
Bien du temps avait passé depuis qu'il avait vu Taheb, mais les années ne l'avaient pas changée. Comme autrefois elle était grande et mince, à la limite de la maigreur. Il fallait s'approcher pour s'apercevoir que son corps avait perdu de sa raideur, et pour deviner les petites rides amères aux coins des lèvres, sous le maquillage. Dans ses mouvements et sa façon d'être, elle restait fidèle à elle-même : impeccable et mesurée. Pas un pli de sa robe n'était déplacé et, à la voir, Huy aurait pu croire que la disparition de son époux n'était qu'une contrariété mineure, comme une petite erreur dans les comptes, une difficulté à aplanir. Elle portait une perruque châtain clair mêlée de tresses blondes, rappelant ses yeux noisette qui le fixaient imperturbablement, sans expression, sans enthousiasme. Huy se souvint que quiconque, homme ou femme, pouvait se prévaloir de l'affection d'Amotjou était invariablement considéré par Taheb comme un rival potentiel et gênant. Trop glaciale pour pouvoir exprimer l'amour qu'elle ressentait envers son époux, elle en voulait à tous ceux dont la chaleur naturelle et spontanée égalait celle d'Amotjou.
« Huy. Amotjou ne m'avait pas informée que tu étais ici.
— Je suis revenu depuis peu.
— Comptes-tu rester ?
— Tout dépend de mon travail. »
Elle s'assit, sans toutefois l'inviter à en faire autant. Pas plus d'ailleurs qu'elle ne lui proposa de rafraîchissement.
« Que puis-je pour toi ?
— J'essaie de trouver Amotjou.
— Tu n'as pas besoin de te donner cette peine. Nos gens sont en train de s'enquérir de lui, et le cas échéant nous en référerons à la police.
— D'après toi, que s'est-il passé ?
— Qui peut le dire ? Nous espérons qu'il ne s'agit pas d'un enlèvement dans l'espoir d'une rançon. Amotjou est riche. »
Elle avait prononcé ces mots sur un ton de défi. Leur mariage avait été arrangé pour unir des fortunes ; Huy jugeait improbable qu'Amotjou, si forte que fût sa passion pour Moutnéfert, abandonne ce qu'il avait acquis de la sorte, tant que Taheb accepterait de se contenter d'un mariage de pure forme. Ils avaient des enfants, après tout ; la succession était assurée. Il ne restait plus qu'à préserver les apparences.
« Avait-il des ennemis ?
— Qui n'en a pas ? »
En quoi cela te regarde-t-il ? disaient ses yeux qui, refusant d'affronter ceux de Huy, fixaient un point situé quelque part au niveau de son front. Éveillait-il tant de ressentiment en elle, par sa seule présence ? Si Amotjou ne lui avait pas appris le retour de son vieil ami dans la capitale du Sud, suspectait-elle une raison pour laquelle il le lui avait caché ? Une complicité qu'elle avait un motif de jalouser ?
Huy essaya d'entretenir un semblant de conversation afin de glisser d'autres questions, mais il comprit bien vite que Taheb s'impatientait et voulait qu'il s'en aille. D'ailleurs, vu les circonstances, il pouvait difficilement lui poser le genre de questions dont il cherchait la réponse. Où Amotjou se trouvait-il la nuit précédente, s'il n'était pas chez lui ? Et s'il était chez lui, combien de temps avant l'aube était-il parti ? Pour quelle destination ?
« Tu ne crois pas qu'il y ait un lien avec l'attaque contre le Gloire de Rê ? demanda-t-il tout de même.
— Pourquoi y en aurait-il ? répondit-elle en le dévisageant, interloquée. Une enquête est en cours, naturellement. En quoi l'enlèvement d'Amotjou l'empêcherait-il ?
— Tu as fait allusion à une rançon.
— Le risque est là. »
À bout de patience, elle se leva.
« Pardonne-moi, Huy, mais tu étais l'ami de mon époux, pas le mien. Je n'accueille pas volontiers les ex-fonctionnaires de l'ancien régime dans ma maison, et je ne vois pas en quoi nos affaires peuvent te concerner. Je ne suis pas sûre de ce qui te porte à poser toutes ces questions, en dehors, je l'espère, d'une inquiétude pour la sécurité de ton ami. Toutefois je ne te connais pas assez pour te faire des confidences, et je n'en ai pas l'intention. »
Regrettant déjà la chaleur et la vivacité d'Aset et rembarré à l'instar d'un indiscret, Huy prit congé. Il roula l'idée que si Amotjou mourait, la flotte irait à son fils aîné, qui n'était guère plus jeune que le nouveau pharaon. Jusqu'à ce qu'il atteigne sa majorité, l'affaire serait gérée par Taheb. Et si Taheb se remariait… Il était soudain très curieux d'examiner les archives de la compagnie, en particulier les contrats bilatéraux entre Taheb et Amotjou. Mais cela attendrait. Il traversa la ville en sens inverse pour s'entretenir avec l'autre femme qui avait une place dans la vie de son ami.
Le contraste entre les deux maisons n'aurait pu être plus grand. Alors que tout, chez Amotjou, était en pierre blanche et froide, chez Moutnéfert on se sentait enveloppé par une opulence chaude et désordonnée. Même le sol de la cour s'ornait de petits tapis provenant du nord-est lointain, teints de riches nuances rouges et indigo, aux motifs inhabituels, étranges et subtils. Une fois, bien loin au sud, Huy avait vu des éléphants, et il lui semblait que l'art égyptien ressemblait aux grands pachydermes gris : il était monumental et s'épanouissait à ciel ouvert. Mais cet art-là lui suggérait de petits animaux vifs et rapides : de ceux qui vivent dans des grottes et sous les anfractuosités des rochers. De multiples couleurs dansaient devant ses yeux, sombres et évocatrices.
Elle l'accueillit dans une pièce intérieure dont les meubles étaient lourdement drapés d'étoffes du Réténou et du pays de Mitanni. Les murs étaient tendus d'un tissu léger et chatoyant, tissé selon un motif totalement inconnu à Huy. Une domestique apporta des figues et des dattes sur un plateau à pieds, et Huy se vit proposer de la bière, noire ou rousse, et de l'alcool de figue d'un rouge flamboyant. Moutnéfert était assise en face de lui sur le divan, adossée contre des coussins, les pieds ramenés sous elle. Elle caressait avec indolence un singe minuscule à face rouge, dont la fourrure jaune vif formait un jabot, et qui se tenait accroupi sur un de ses genoux.
« Je suis heureuse de faire enfin ta connaissance, en dépit de ces tristes circonstances. Amotjou parle souvent de toi.
— Il me faut donc tâcher de ne pas te décevoir. »
Mi-charmé, mi-méfiant, Huy fit de son mieux pour dissimuler sa surprise qu'Amotjou eût parlé de lui à sa maîtresse. Il se demandait ce qu'il avait dit au juste.
« Il m'a dit que tu viens de la cité de l'Horizon, poursuivit Moutnéfert, comme si elle lisait dans ses pensées. L'endroit doit être bien triste, à présent. »
Huy essaya de discerner le désarroi ou l'anxiété dans le regard direct de cette femme, mais elle était trop fine pour baisser la garde avant de l'avoir jaugé, ce qu'elle était sûrement en train de faire par le biais de cette conversation. Il se prit à penser à une maxime attribuée au philosophe ancien Imhotep, selon laquelle dans toute relation de couple l'un aime plus que l'autre : il y a par conséquent celui qui aime et celui qui est aimé ; chacun de nous est par nature l'un ou l'autre, et doit trouver sa contrepartie. Il imaginait que Moutnéfert était de celles qui prennent, et comprit avec surprise que Taheb était de celles qui donnent. De quoi Amotjou avait-il besoin, en réalité ?
Il accepta de la bière rouge, ne voulant assurément pas de boisson plus forte, et il mangea un peu de pain et de figues.
« Puis-je te poser quelques questions au sujet d'Amotjou ? Je m'efforce de découvrir ce qui lui est arrivé.
— Tu peux m'interroger comme il te plaît, mais ne crois-tu pas que tout le monde s'alarme un peu excessivement, et un peu trop vite ?
— Que veux-tu dire ?
— Il peut être parti de son plein gré. Je ne sais pas, moi ! »
Huy s'étonna de cette façon de penser un peu bohème, et se demanda si elle ne lui inspirait pas une certaine admiration.
« Il me paraît improbable qu'il n'en ait parlé à personne. Ses serviteurs personnels sont très inquiets.
— Je n'en suis pas surprise, mais ils n'ont rien à se reprocher. Amotjou est venu ici, seul, la nuit dernière. »
Cela, au moins, répondait à une des questions qu'il se posait.
« Vient-il toujours seul quand il te rend visite ?
— Je ne sais pas, je ne le lui ai jamais demandé. Mais je ne le pense pas. La visite de cette nuit était… imprévue. »
Huy hésita, se demandant comment formuler la suite.
« Cela n'était-il pas… risqué ? »
Elle le considéra pensivement, s'interrogeant sans doute sur l'étendue de ce qu'il savait.
« Amotjou se montrait très prudent, en temps normal. Il avait besoin de parler.
— De l'attaque contre le Gloire de Rê ?
— Oui.
— Était-il très affecté ?
— Il avait l'impression que les dieux étaient contre lui. Il n'a pas voulu préciser pourquoi.
— Que lui as-tu dit ?
— De ne pas être stupide. »
Elle sourit, mais son visage reflétait l'inquiétude.
« Quand il est parti, j'ai cru qu'il rentrait à la maison. À la maison… répéta-t-elle, un peu tristement. Sais-tu que nous n'avons jamais passé une nuit entière ensemble ?
— À quelle heure est-il parti ? » interrogea Huy, embarrassé de se sentir ému.
Elle soupira, se redressa et posa le singe à côté d'elle, sur le divan. L'animal répondit à ce traitement par un petit couinement irrité et lui lança un regard de reproche avant d'escalader les coussins amoncelés derrière elle, pour s'affaler sur le ventre au sommet de cet échafaudage.
« Il est arrivé tard. Nous avons pris une légère collation – il a bu trop de vin. Ensuite, nous sommes allés au lit, il s'est installé dans mes bras et nous avons causé. De très peu de chose, à dire vrai. Puis il s'est endormi. Je pense qu'il est parti deux heures avant l'aube, mais c'était peut-être encore plus tôt. Je ne sais pas compter les heures, la nuit. »
Alors que Huy s'apprêtait à partir, elle l'arrêta.
« Amotjou m'a parlé de toi. Il m'a dit que tu ne peux plus exercer ton métier de scribe.
— C'est hélas la vérité. »
Elle sourit à nouveau, d'un air espiègle.
« T'entraînerais-tu à élucider les mystères, par hasard ?
— Pourquoi me demandes-tu ça ?
— À cause de ta façon de formuler les questions, comme le ferait un officier mézai. Mais plus intelligemment, peut-être. Il faudra que je me tienne sur mes gardes, avec toi !
— Non, je n'ai pas cette ambition, répondit Huy en lui rendant son sourire. Je veux redevenir scribe et vivre en paix. »
Les jours suivants n'apportèrent aucune nouvelle, mais des rumeurs circulaient dans la ville. On avait vu Amotjou dans la capitale du Nord. Dans le Delta. Loin en amont à Napata. Un saint homme affirmait avoir rencontré son khou[13] qui avait décrit le lieu où l'on retrouverait le corps, toutefois les fouilles ne révélèrent rien. Ani, qui se remettait de sa blessure, avait organisé les marins d'Amotjou disponibles au port afin qu'ils mènent l'enquête dans la mesure de leurs moyens. Mais personne n'avait souvenir d'avoir vu Amotjou embarquer sur un navire, et aucun passeur ne l'avait pris sur son bac pour traverser le Fleuve vers la Vallée. « À moins qu'il se soit déguisé », suggéra Ani. Cependant, aucun motif ne semblait justifier qu'Amotjou eût souhaité disparaître.
Le huitième jour, un messager apporta une lettre à Aset. Elle l'ouvrit dans le jardin et la lut, l'air grave.
« C'est de Taheb, annonça-t-elle à Huy. Elle veut que nous nous réunissions elle et moi avec les scribes pour discuter de l'avenir de la flotte.
— Elle ne peut pas déjà le croire mort !
— C'est peut-être qu'elle prend ses désirs pour des réalités. »
Huy ne pouvait se ranger à cette opinion. Quoi qu'il en soit, la réunion ne devait jamais avoir lieu car, plus tard ce même jour, un groupe d'ouvriers qui travaillaient sur les tombeaux trouvèrent Amotjou, errant sur la rive occidentale du Fleuve. Il était épuisé et mourait de faim. Ses vêtements élégants étaient en loques et il semblait à peine comprendre où il se trouvait. Longtemps il se refusa à parler, mais il se laissa baigner, panser et habiller. Taheb vint en personne, se faisant pour lui tout à la fois mère, médecin et infirmière, et ne s'autorisant un peu de sommeil que pour mieux veiller sur lui.
Cela semblait à Huy un comportement étrange de la part d'une femme qui, la veille, paraissait anticiper la mort de son époux quand les autres n'avaient pas encore perdu tout espoir. Mais il se fit à cette idée avec gratitude, car Taheb s'adoucit suffisamment pour lui permettre de leur rendre visite à toute heure, quoiqu'il lui fût interdit d'interroger Amotjou et de rester longtemps.
On craignit quelque temps qu'Amotjou eût souffert d'une perte de mémoire si totale qu'elle l'avait non seulement privé de son passé, mais de la faculté de parler. Moutnéfert, dans l'impossibilité de le voir, ne se dominait plus – réaction que Huy trouvait presque aussi surprenante que celle de Taheb, car Moutnéfert lui avait paru être une femme parfaitement maîtresse de ses émotions. Il lui faisait parvenir des nouvelles aussi souvent qu'il le pouvait, au grand dépit d'Aset. Mais après chaque visite, il n'avait rien de vraiment nouveau à annoncer, et rien de bon.
Puis des signes presque imperceptibles commencèrent à annoncer qu'Amotjou sortirait du profond état de choc dans lequel on l'avait trouvé. D'abord, son regard indiqua qu'il reconnaissait le lieu où il se trouvait, la personne avec laquelle il était. Peu après, ses lèvres se mirent à remuer et il s'efforça de former des mots. Cela prit beaucoup plus de temps, mais le désir de parler était si fort en lui qu'il lutta jusqu'à ce qu'il y parvînt. Par la suite ses progrès furent rapides, mais il conservait une attitude réservée et baissait les yeux lorsqu'il parlait aux gens, pour ne pas rencontrer leur regard.
À l'ennui évident de Taheb, il souhaita voir Huy de toute urgence. Convoqué dans leur demeure, celui-ci dut d'abord soutenir un feu roulant de recommandations de la part de l'épouse de son ami, qui énuméra une liste de précautions et de conditions digne d'un gouverneur de province avant de l'admettre dans la petite cour intérieure. Même alors, elle le quitta avec autant de réticence que de suspicion.
Il se trouva dans un espace à peine plus grand qu'une charmille. Les murs étaient ornés de peintures vigoureuses et colorées représentant un vol de canards au-dessus de buissons de lotus, des chasseurs armés de jets poursuivant des oiseaux aquatiques dans les marais, et des bœufs labourant près du Fleuve. La cour était dominée par un vieux figuier qui étendait son ombre sur toute chose, créant une demi-pénombre. Soutenu par un gros coussin, Amotjou était assis sur une longue couche basse où était jetée une peau de gazelle. Avec un pâle sourire, il fit signe à Huy d'approcher.
« Mon ami… »
Huy lui étreignit le poignet en manière de salut, consterné de le trouver si amaigri. La peau de ses paumes était couverte de croûtes et de cicatrices.
« Comment te portes-tu ?
— Je ne peux pas croire que je suis ici.
— Tu es passé par une terrible expérience.
— Oui, terrible. Elle m'a conduit au seuil de la mort.
— Qu'est-il arrivé ?
— Je ne peux pas en parler ! répondit Amotjou, les traits contractés par la souffrance. Pas maintenant ! Pas encore ! »
Huy fut surpris et inquiet devant la violence de cette émotion.
« Pardon. Je n'avais pas l'intention de te bouleverser.
— Il est naturel que tu veuilles savoir. »
Voyant Amotjou se détendre un peu, Huy lui demanda, avec plus de ménagements :
« Peux-tu au moins me raconter les événements qui se sont déroulés… là où tu étais ? »
Amotjou l'implora du regard.
« Si je te le disais, je ne suis pas sûr que tu me croirais. Et je ne sais pas si moi-même je suis prêt à affronter ce souvenir si tôt.
— Je t'en prie, fie-toi à moi. Peut-être qu'en le partageant… »
Son ami avait un regard hanté, comme s'il s'attendait à voir quelque chose bondir sur lui des coins ombreux de la cour. Il attira Huy si près que leurs fronts se touchèrent, et dit d'une voix à peine audible :
« Je ne suis pas allé au seuil de la mort, mais au-delà. Maintenant, ne m'en demande pas davantage, ajouta-t-il, les yeux dans les yeux de Huy, le suppliant de le croire. Mais comprends la gravité de ce qui s'est passé. »
Amotjou s'affaissa contre le coussin, à bout de forces, et ferma les yeux. Huy l'observa quelques minutes, assis au bord du lit de repos, puis, quand il le crut endormi, il se leva doucement. Aussitôt Amotjou ouvrit les yeux et l'agrippa par le bras.
« Tu ne dois plus rien entreprendre contre Rekhmirê !
— Quoi ?
— Rien ! Tu m'entends ?
— Nous en reparlerons. Mais je dois découvrir qui t'a fait cela.
— J'ai reçu un avertissement des dieux.
— Quels dieux ? »
Amotjou semblait sur le point de répondre, son cœur luttant pour délier sa langue, quand d'une voix sèche Taheb appela Huy de l'entrée de la cour. Amotjou se laissa retomber en arrière, ses mains meurtries lâchèrent le bras de Huy où ses doigts avaient laissé des marques rouges. Huy se leva lentement, ravalant l'exaspération qu'avait suscitée en lui l'interruption importune de Taheb, et alla à sa rencontre.
« Il ne pourrait en supporter davantage, expliqua-t-elle, radoucie, en le conduisant dans la grande cour carrée où ils s'étaient vus la première fois. Il s'émeut très vite, pour un rien. Que t'a-t-il dit ? »
Ils croisèrent un domestique portant une cruche d'eau, qui allait servir son maître.
« Rien », répondit Huy.
Taheb le regarda d'un air qui aurait pu passer pour du scepticisme, et lui indiqua un siège en lui demandant s'il désirait du pain et du vin. C'était un traitement très différent de celui qu'elle lui avait réservé la première fois, mais le visage de Huy ne trahit aucune de ses réflexions. Ils s'assirent en silence pendant qu'on apportait la nourriture et la boisson.
« Quelle impression t'a-t-il faite ? voulut savoir Taheb lorsqu'ils se furent désaltérés.
— Il paraît terrorisé.
— Oui. Il a reçu un choc très grave.
— Infligé de propos délibéré ?
— Toi, qu'en penses-tu ?
— Dis-moi ce qu'il t'a raconté. »
Elle soupira.
« Il dit qu'il ne se rappelle rien de ce qui est arrivé. Seule la terreur s'est gravée dans sa mémoire. Mais il m'a demandé de ne rien entreprendre, de le laisser se remettre et tout oublier.
— Le feras-tu ?
— Je ne peux pas, répondit-elle en le regardant droit dans les yeux. Je ne te cacherai pas qu'Amotjou et moi avons eu notre lot de… difficultés. Sans doute le sais-tu déjà. C'est le genre de sujet dont les hommes se plaisent à discuter entre eux, ajouta-t-elle, avec un peu de son amertume et de sa jalousie coutumières. Mais cela m'a fait comprendre que je ne peux pas l'abandonner. Je cherche une réponse, et je cherche vengeance. Cet acte-là, c'était de la lâcheté.
— Comment est-ce arrivé ?
— Les médecins ont conclu après examen des fèces qu'il a été drogué, ou empoisonné.
— Ainsi, c'était prémédité.
— Pas un instant tu n'as songé qu'il en allait autrement. »
Son regard rencontra celui de Taheb, froid et impassible.
« Me soupçonnes-tu ? demanda-t-elle. Crois-tu que je me laisserais aller à commettre un geste aussi vulgaire, aussi désespéré, pour l'effrayer et le décourager de voir cette Mitannienne ? »
Elle savait donc, pour Moutnéfert. Bon, ce n'était pas surprenant. La nature d'Amotjou ne le portait pas à la duplicité, et en amour il n'avait jamais été capable de pratiquer le double jeu. Huy but un peu de vin. De Dakhla, cette fois. D'évidence, Amotjou n'acquérait que ce qui se faisait de mieux.
« Qu'attends-tu de moi ? » lui demanda-t-il pour en finir.
Il eut peine à en croire ses yeux : Taheb souriait.
« J'aurais dû croire Amotjou quand il me vantait ton intelligence. »
Il pensa : Tu me regardes, et tu vois un petit scribe court sur pattes et désargenté, qui a perdu sa femme, et qui a été assez sot pour ne pas fuir avec les rats quand le navire d'Akhenaton a sombré. Mais tu apprends peut-être à moins te fier aux apparences.
« Je veux que tu m'aides à découvrir l'instigateur de cette machination.
— Amotjou m'a demandé de tout laisser tomber.
— Le feras-tu ? »
Avait-elle eu vent de la toute première menace, la mangouste symboliquement arrachée à la vie et privée de la force de son bras droit après la mort ? Il semblait improbable qu'Amotjou lui en eût parlé. Huy se demandait aussi dans quelle mesure elle ne se servait pas de son mari pour réaliser ses propres ambitions politiques. Elle n'avait pas fait allusion à Rekhmirê. Cela ne facilitait pas la tâche d'ignorer dans quelle mesure Amotjou lui faisait des confidences, et si elle était tellement sûre de le garder. Aset avait dit que son frère quitterait Taheb sans hésitation pour Moutnéfert.
« Je voudrais découvrir la vérité. Je n'aime pas les mystères.
— Certaines choses nous sont cachées à jamais par les dieux.
— Il y a très peu de chose que la détermination ne peut dévoiler. »
Après cet échange bref et formel qui scellait leur entente, ils se sourirent avec circonspection. Taheb leva sa coupe et but.
Le Gloire de Rê, dégagé du banc de sable, terminait son voyage vers le port de la capitale du Sud avec le reste de sa cargaison. Là, il fut déchargé et mis en cale sèche ; le plancher endommagé au cours de la bataille fut remplacé, et les taches sanglantes qui souillaient les ponts furent récurées.
Ani avait pu superviser l'essentiel de ces réparations. Il s'habituait progressivement à sa jambe en cèdre, pourvue d'un coussinet de lin et d'attaches en cuir, mais à cet instant il s'appuyait sur sa béquille pour ménager son moignon encore douloureux. Complaisamment, il parcourait des yeux les courbes de son bateau. Redevenu valide, et assuré de retrouver son ancien poste de commandement, il avait passé les journées précédentes à recruter un nouvel équipage. Bientôt peut-être, il voguerait vers la capitale du Nord. Le Gloire de Rê naviguerait de conserve avec le Splendeur d'Amon, formant l'escorte de Nebkhépérourê Toutankhamon lorsque celui-ci se rendrait dans le sud pour prendre possession de sa nouvelle résidence. Ani jubilait. Après les incertitudes et les vicissitudes de ces quinze dernières années, le monde rentrait dans l'ordre. Il ne lui restait plus qu'un dernier détail à régler, et il pourrait reprendre son travail, l'esprit serein. C'était une question de justice – ou de vengeance. Ani ne se souciait pas particulièrement d'analyser ce qui le motivait le plus : les hommes qui lui avaient volé son bateau, qui avaient assassiné son équipage et qui l'avaient laissé se faire mutiler par les crocodiles devaient être retrouvés.
La loi et l'ordre avaient rapidement décliné dans la partie supérieure du Fleuve, au cours des deux derniers règnes. Phénomène inconnu dans la jeunesse d'Ani, sous le règne d'Aménophis III des pirates étaient sortis par centaines des rangs de la marine, mutins, déserteurs et mercenaires cherchant dans le crime un profit élevé et facile. Ani le savait bien, il n'était pas question de traîner tous les coupables devant la justice, mais ayant fait passer le mot dans son réseau de connaissances le long du Fleuve, il avait eu la satisfaction d'apprendre que cinq d'entre eux s'étaient fait égorger. La solidarité, parmi les marins honnêtes, tenait moins des bons sentiments que du désir de se prémunir, et leur justice était plus expéditive et autrement plus efficace que celle des tribunaux.
Toutefois, Ani était obsédé par l'officier mézai qui avait observé sans broncher ses hommes se faisant étriper. Il devait être sacrément sûr de lui pour se montrer ainsi, quoique, à dire vrai, l'issue de la bataille fût déjà jouée lorsqu'il était apparu. Le problème était qu'on ne retrouvait pas la trace d'un Mézai, et encore moins d'un officier, par des filières officieuses. Et à supposer qu'on y parvînt, on n'avait pour ainsi dire aucune chance de rendre la justice sommaire qu'Ani avait vu dispenser à ses autres ennemis. Ce matin-là, néanmoins, il avait reçu une nouvelle qui lui donnait des raisons de se réjouir. Trois des fermiers qui lui avaient porté secours avaient eux aussi remarqué les Mézai, et comme Ani avait judicieusement ajouté des espèces sonnantes et trébuchantes à la récompense versée par Amotjou, ces hommes avaient accepté de témoigner avec lui dans le cas d'un procès. Il ne restait qu'à remonter jusqu'au Mézai, or cela s'était avéré plus facile qu'Ani ne s'y attendait. Ce matin-là, donc, il avait eu confirmation que l'homme se nommait Intef, et qu'il avait été récemment nommé à Esna.
« L'arrogance de cet homme est incroyable, dit-il à Huy en lui communiquant ses informations. Mais, bien sûr, il est de ceux qui jugent les paysans à peine supérieurs aux animaux des champs, et puis il nous croyait tous morts.
— Je ne sais pas si nous l'aurons.
— Et comment, qu'on l'aura ! Horemheb est décidé à mettre fin au crime qui connaît des beaux jours dans le pays. Surtout ici, dans la capitale, où tout va si mal qu'on ne peut même pas traverser le quartier du port la nuit.
— Il n'aimera pas qu'un de ses hommes soit impliqué dans l'affaire. Celui qui portera l'accusation gagnera peut-être, mais il ne sera pas bien vu.
— J'en courrai le risque, dit calmement Ani. Si je n'ai pas, moi, un motif de plainte légitime, qui en a ?
— Mais sur quels faits t'appuies-tu ?
— Ils étaient tout près de nous. Ils auraient pu nous sauver !
— Cela ne prouve rien.
— Ça prouve qu'ils n'ont pas fait leur devoir !
— Ils ont pu juger imprudent d'intervenir. Tu connais leur façon de penser. »
Agacé, Ani fit la grimace.
« Je sais que ça ne te plaît pas, dit Huy, mais nous devons raisonner stratégiquement, dans le cadre de la loi.
— Si j'avais pensé que tu te montrerais si timoré, je ne serais pas venu t'apprendre tout ça. Je croyais qu'Amotjou était ton ami.
— Cela n'arrangera rien de dresser les Mézai contre lui.
— Alors, qu'est-ce que tu proposes ?
— Nous avons besoin d'une preuve matérielle.
— Tu as quatre témoins !
— Une preuve irréfutable qu'il a joué un rôle dans cette attaque. »
Ani faillit répliquer, puis il se détendit comme s'il avait eu une idée. Il dit en souriant :
« Tu l'auras, ta preuve. »
Trois jours plus tard, Intef fut arrêté. Une cassette de lingots d'or, portant le sceau d'Amotjou, avait été découverte enterrée dans son écurie.
« Comment peut-on être aussi stupide ? dit Aset quand Huy le lui annonça.
— Il était sans doute trop sûr de lui, répondit Huy. C'est de l'arrogance, pas de la stupidité.
— Je ne vois pas la différence.
— Il va y avoir un procès.
— Quand ?
— Immédiatement. Horemheb est très mécontent. Il veut que tout soit tiré au clair et oublié le plus vite possible. Par la même occasion, il a l'intention de faire un exemple.
— À supposer que l'homme soit coupable.
— Trois témoins l'ont vu, en plus d'Ani. Et maintenant, il y a l'or.
— As-tu parlé de cela avec Ani ?
— Bien sûr.
— Qu'en dit-il ?
— Que les dieux ont répondu à ses prières.
— Et tu le crois ? »
Huy avait déjà vérifié sur les registres l'inventaire de l'or du Gloire de Rê déchargé au port, en le comparant aux caisses de lingots bruts et de pépites enfermées dans les chambres fortes d'Amotjou. Tout concordait.
« Non, admit-il. Pas plus que je ne crois Intef à l'origine de l'attaque, même s'il y a presque certainement pris part. »
Le procès, qui eut lieu à Esna, fut de courte durée. Le jeune officier eut beau protester de son innocence, il était impossible de nier l'évidence, et l'affaire devait être réglée promptement. La saison sèche touchait à son terme, la population était préoccupée par l'imminence des crues, où Hapy, le dieu aux seins opulents, répandrait les riches eaux du Fleuve sur la terre assoiffée. Alors le roi arriverait à Thèbes.
C'est ainsi que par une aube où soufflait le frais vent du nord, Intef fut conduit au bord de l'eau où un pieu, long de deux pieds et épais d'un empan, avait été enfoncé solidement entre les rochers, l'extrémité grossièrement taillée pointant vers le ciel. On le déshabilla, on le souleva, on lui inséra la pointe du pieu dans l'anus et on l'empala. Il n'y avait pas foule. Les gens étaient trop absorbés par les préparatifs en vue des crues. Comme c'était un Mézai, les geôliers avaient fait en sorte qu'il bût trop d'alcool de figue durant sa dernière nuit sur terre. Aussi, il demeura à peine lucide jusqu'au moment où la douleur le transperça. Puis il perdit conscience, à jamais.