EXBRAYAT

 

Les filles de Folignazzaro

 

 

 

PERSONNAGES PRINCIPAUX

 

Serafina. — Gouvernante du curé.

Don Adalberto. — Curé. Onesimo Cortivo. — Cafetier.

Don Cesare. — Maire.

Isidoro Agostini. — Notaire.

Agnese. — Fille du notaire.

Amedeo Rossatti. — Brigadier de carabiniers.

Eloisa Rossatti. — Mère d'Amedeo.

 Timoleone Rizzotto. — Maréchal de carabiniers.

Ilario Busanela. — Carabinier.

Eusebio Talamani. — Clerc du notaire.

Gelsomina Carafalda. — Postière.

Teresa, Sabina, Eufrasia, Clara et Adelina. — Les filles de Folignazzaro.

 

Une histoire se passe à Folignazzaro, petit village du Piémont, à quelques kilomètres de Domodossola.

 

CHAPITRE PREMIER

Tous les matins, lorsqu'elle se levait, donna Serafina adressait une prière fervente au Ciel pour lui demander qu'il n'y ait pas de mauvaises nouvelles dans le journal sans quoi elle ne répondait plus du salut de son maître, don Adalberto. Si donna Serafina avait su lire, elle aurait escamoté le Corrière Lombardo les jours où la première page s'encombrait par trop d'horreurs et de sottises mais, ne sachant pas lire, la gouvernante se fiait aux photographies qui la trompaient presque toujours, car les gredins avaient des figures d'honnêtes gens et souvent, hélas ! les honnêtes gens des visages de bandits. Au surplus, allez donc deviner que ces messieurs si bien habillés, si corrects, se saluant courtoisement, viennent de s'injurier à l'O.N.U. et de se menacer de tous les cataclysmes ! La vieille femme maudissait le journal et les journalistes qui mettaient en péril la part de paradis réservée à don Adalberto.

Depuis cinquante-cinq ans, don Adalberto se réveillait à six heures du matin. Il en avait soixante-cinq, pesait soixante kilos, et sous son duvet de cheveux blancs, ressemblait à un vieux poussin qui serait resté trop longtemps endormi dans un œuf oublié. Mais donna Serafina estimait que les soixante kilos de son maître se composaient d'un mélange à parts égales de bonté et de méchanceté, de charité et de violence, en bref d'un salmigondis de tous les sentiments pouvant agiter un homme, sauf la douceur. Il y avait quelque trente années que donna Serafina soignait don Adalberto et elle n'était pas plus renseignée sur son compte que le jour où elle entra à son service. Ce dont elle souffrait le plus c'est que, quoique septuagénaire, il lui parlait comme à une fillette privée de raison. Tout de même, elle l'aimait bien et si quelqu'un s'était avisé de vouloir le moindre mal à son maître, elle serait morte pour le protéger.

Dans son lit où hiver comme été, il disparaissait sous une couette rapiécée qu'il tenait de sa mère, don Adalberto revenait à la conscience du monde selon un rite immuable. Il commençait par ouvrir l'œil gauche (son meilleur) et par la fenêtre sans rideau, inspectait le ciel. S'il était dégagé, il relevait la paupière droite, sortait ses mains maigres, et les joignait pour une courte oraison de remerciement à Celui qui créa le soleil et les matins clairs. Si, au contraire, la voûte céleste apparaissait grise, maussade, il refermait l'œil gauche et refusait toute action de grâce. C'était sa manière à lui de protester contre Celui qui inventa le mauvais temps et toutes les misères des hommes. Dans les deux cas, cependant, il se levait au bout d'un quart d'heure, se lavait à l'eau froide, se rasait avec un antique rasoir dont le reste de lame usée ressemblait à un spaghetti aplati. Puis il endossait ses habits soigneusement brossés et rangés sur l'unique chaise de sa chambre blanchie à la chaux. Ensuite, il passait à la cuisine où Serafina l'attendait pour lui servir un bol de café noir.

Sitôt qu'il pénétrait dans la cuisine tenant lieu de salle à manger et de salle de réception, don Adalberto attaquait avec un rire grinçant.

« Alors, ma bonne Serafina, tu n'es pas morte cette nuit ? J'en suis bien aise ! Le Bon Dieu t'aura encore oubliée... »

La vieille femme avait horreur de ce genre de plaisanterie, car elle redoutait la mort, persuadée qu'elle n'était pas assez savante pour aller prendre place parmi les docteurs de la Loi, les anges, les saints et les martyrs. Elle s'imaginait le paradis comme une administration fortement hiérarchisée où les préfets portaient des auréoles. La méchanceté de son maître tarissait sur ses lèvres toutes les bonnes choses tendres qu'elle avait préparées à son intention. Elle en bougonnait de dépit et de rancœur. Elle prenait son petit déjeuner debout, d'abord par déférence, ensuite par rancune. Lorsque don Adalberto en avait terminé avec son frugal repas, venait la question qu'elle redoutait entre toutes :

« Tu as le Corrière Lombardo ? »

Selon que les photographies lui avaient inspiré plus ou moins de crainte, elle le trouvait tout de suite ou bien feignait de le chercher longuement, ce qui irritait fort son maître rompu à un manège ancien.

« Tu te décides, oui ou non, Serafina ? »

Ce jour-là, la gouvernante dénicha le journal sous un amoncellement où elle l'avait dissimulé dans l'espoir toujours vain et toujours nourri que don Adalberto n'y penserait pas. Elle le tendit à son maître comme elle lui aurait passé un immondice, car il y avait en première page des photographies d'explosions de bombes atomiques et la désintégration de l'atome avait, entre autres pouvoirs, celui de faire éclater de fureur don Adalberto. Sitôt qu'il eût jeté les yeux sur le journal, il cogna du poing sur la table et grommela des injures qui obligèrent Serafina à se signer discrètement.

« Alors, tu vois ? Le Seigneur leur a encore permis de faire péter leur bombe, hein ? On dirait qu'il tient absolument à ce que ces imbéciles fassent sauter la planète ! Mais enfin, pourrait-Il nous donner un coup de main, à nous les gens sensés ? Un petit miracle de rien du tout, et hop ! plus aucune bombe n'éclaterait, les savants perdraient la mémoire de leurs calculs, tout serait à refaire et II s'arrangerait pour que rien ne se puisse refaire ! Ce n'est quand même pas difficile ! Il ne doit pas se rendre compte le Bon Dieu qu'il est en train de faire perdre la foi à bien des braves types qui sont persuadés que le Diable est sur le point de gagner la seconde manche à ses dépens ! »

Repoussant brutalement sa chaise, don Adalberto se précipita dehors sans même songer à se couvrir la tête. Dès que la porte se fut refermée sur lui, donna Serafina tomba à genoux pour supplier le Seigneur d'avoir encore un peu de patience envers son maître qui depuis trente ans se querellait avec Lui, bien qu'il Le servît tout de même et de toute son âme, car, depuis trente ans, don Adalberto était curé de Folignazzaro, un bourg du Haut Piémont où il était né et dont les habitants, presque tous cultivateurs, vivaient chichement en se tuant à la peine.

A la sacristie, dont les murs crevassés laissaient passer des rayons de soleil illuminant les humbles objets, don Adalberto revêtit ses vêtements sacerdotaux, aidé par Teofrasto, l'enfant de chœur qui était depuis si longtemps habitué aux sautes d'humeur du prêtre qu'elles le laissaient indifférent.

« Teofrasto, je vais la célébrer la messe et pourtant je n'y ai pas le cœur, tu peux me croire ! Qu'est-ce que tu marmonnes ? Rien ? Tu fais aussi bien parce que je te tournerais une gifle qui risquerait de te fendre la tête en deux tellement je suis énervé ! Parfaitement ! je vais la lui dire Sa messe et j'y mettrai tout mon cœur, comme d'habitude, pour Le mettre en colère ! Peut-être se figure-t-II qu'à force de laisser commettre toutes les saloperies sur la terre, à force de donner toujours la victoire à ceux qui Le méprisent le plus, Il finira par nous dégoûter nous qui L'aimons ? Eh bien, écoute ce que je te dis, Teofrasto, et ne prends pas cet air idiot qui me fait penser à ton père : le Seigneur Se trompe s'il S'imagine qu'on L'abandonnera. Il n'a pas renoncé Lui quand II grimpait au Golgotha sous les coups et les insultes, alors pourquoi nous nous arrêterions en chemin, nous ? Et qu'est-ce que tu attends toi, Teofrasto, bon à rien, malheur de ta mère, honte de Foli- gnazzaro, pour ouvrir la porte de l'église et entrer afin d'imposer silence à ces païens que j'entends bavarder d'ici comme, s'ils étaient chez cet impie fornicateur d'Onesimo Cortivo où ils vont tous se soûler le dimanche ? Et n'oublie pas en sortant d'aller demander à Serafina le billet de vingt lires que j'ai mis de côté pour toi. Et maintenant, en avant ! Mais je t'avertis que si tu te prends encore les pieds dans le tapis du maître-autel, comme hier, je te colle un tel coup de pied aux fesses que tu traverses le mur de l'église et que tu t'en vas mourir sur la place, écrabouillé !

Précédant don Adalberto (qui n'avait jamais oublié son temps de service militaire chez les Alpini), Teofrasto fonça dans le chœur si vite que la porte revint cogner sur le prêtre avant qu'il en ait franchi complètement le seuil. Par respect pour le lieu, don Adalberto retint l'injure lui montant aux lèvres, mais comme la scène suscitait un certain émoi joyeux dans l'assistance d'une dizaine de personnes, dont huit vieilles, une jeune et un vieux, le curé s'arrêta au pied de l'autel et fit face à ses ouailles, rageur :

« Vous tenez à ce que je vous rappelle au respect des convenances, impies ! huguenots, communistes ! fascistes ! C'est toi Leonardo qui mènes le chahut comme autrefois sur les bancs de l'école où tu as failli rendre folle la pauvre sœur Cunegonda ? Mais moi, je ne suis pas Cunegonda ! Et si tu ne te tiens pas tranquille, je te flanque une raclée à la sortie ou je t'excommunie, à toi de choisir ! »

Sans attendre une réponse improbable, car le vieux bavotant auquel il s'adressait était sourd depuis plus de vingt ans, don Adalberto grimpa jusqu'à l'autel comme on montait jadis à l'assaut.

Tandis que don Adalberto s'empoignait avec le Confiteor, la porte de la maison de maître Agostini, la plus belle du pays, située à l'entrée du village en venant de France, s'entrebâillait doucement et Agnese, la fille unique du tabellion, se glissait furtivement dehors, un châle sur la tête et les épaules. Elle prit par derrière, à travers les jardins en terrasses pour gagner la maison brinquebalante de la veuve Rossatti. Arrivée à la porte donnant sur la cuisine, elle frappa doucement. Elle entendit le pas lourd de donna Eloisa (la chère femme pesait dans les cent quatre-vingts livres) s'en venant voir qui osait la troubler de si bonne heure. En reconnaissant la jeune fille, le visage d'Eloisa Rossatti, d'ordinaire paisible, se figea comme de la gelée de veau sous l'action du froid vif, tandis qu'à la regarder aller chercher on ne sait où une aspiration qui n'en finissait pas, il s'avérait facile à deviner que donna Eloisa s'apprêtait à se lancer dans une de ces véhémentes diatribes qui, depuis près de trente années, la rendaient célèbre à dix lieues à la ronde de Folignazzaro.

« Toi !... Toi, Agnese Agostini !... Comment oses-tu te présenter dans une maison où la mort rôde à cause de toi ? En prison, voilà où tu devrais être ! Mais je parlerai à Timoleone et on t'y jettera en prison parce que personne, pas plus toi que les autres, n'a le droit de briser le cœur d'un garçon qui est l'orgueil unique de sa pauvre mère ! »

Epouvantée, Agnese balbutia :

« La mort ?...

Eh ! misère de moi, mon Amedeo, il parle que de mourir, que sans toi la vie ne lui dit plus rien, qu'il peut pas supporter l'idée qu'un autre que lui te fasse des enfants, que tu lui appartiens et que si tu consens à revenir, il se contentera d'égorger ton père et son damné clerc...

Jésus-Maria !

Mais que si tu t'obstines dans ta mauvaise foi, alors il fout le feu au village après s'être pendu... ou avant, je me rappelle plus très bien. En tout cas, quelque chose de terrible ! Tu le connais, mon Amedeo... Tout mon portrait !... »

Agnese fondit en larmes.

« Serais-tu moins mauvaise que tu le parais, mon agnelle de Dieu, eh ? Enfin, par Jésus parlant sur Sa Croix, tu l'aimes ou tu l'aimes pas, Amedeo ?

Et comment voulez-vous que j'aime un garçon qui veut égorger mon père et brûler Folignazzaro ?

N'exagérons pas, tout de même... eh ? Tu sais comme je suis... Je parle, je parle et au fond, je dis plutôt comment j'agirais à sa place... Mais lui, oh ! Sainte Mère, Vous qui avez eu votre divin Fils tout saignant sur vos genoux, Vous me comprenez... Ma qué ! il ressemble plus à rien... Un fantôme... Il traîne de la cuisine à la chambre, de la chambre à la cuisine... Si encore il mangeait ! ma qué ! pas moyen de le persuader d'avaler quoi que ce soit ! Des forces, il en a quasiment plus et quand il se passe le fusil à l'épaule, c'est tout juste si le poids le fait pas tomber sur le dos... Une pitié, Agnese ! Si tu le voyais, t'aurais pas assez d'yeux pour pleurer toute ta honte d'avoir mis dans cet état un homme qui sous son uniforme de brigadier des carabiniers était le plus beau garçon d'ici à Milan ! Maintenant, j'ai peine à le dire mais dans sa culotte on y mettrait deux derrières comme celui qui lui reste... et à cause de toi, maudite ! damnée ! sorcière ! Ma qué ! si mon petit meurt, je t'étrangle de mes mains, t'entends ? De mes mains !

Mais je l'aime, donna Eloisa ! je l'aime votre Amedeo !

Tu l'aimes, malheureuse, et partout on raconte que tu vas épouser cet Eusebio Talamini qu'on sait même pas d'où qu'il sort !

Mon père l'exige !

Quand on aime, on se fiche pas mal de tout ce que les autres peuvent commander, ordonner, exiger ! Tiens, quand je me suis mariée avec défunt Rossatti, sa famille voulait pas de moi, mais il m'aimait bien et moi aussi je l'aimais bien. Alors, un soir, à la veillée, puisqu'il voulait pas parler, je suis allée chez les Rossatti et je leur ai craché tout ce que j'avais sur le cœur, et puis j'ai pris mon homme par la main et je l'ai emmené en déclarant : « Il est venu tout nu dans cette maison, « il en repartira de même ! Demain, je vous renvoie ses vêtements ! » Le lendemain, tous les Rossatti se sont amenés pour me supplier d'être leur belle-fille !

Je n'ai pas votre force, donna Eloisa...

Et puis t'aimes pas Amedeo comme j'aimais mon Gianni !

C'est vous qui le dites !

Je le dis parce que je le sais ! Les petites, les matrues, les maigrichonnes, ça peut pas aimer comme les autres, les costaudes ! Mais, malheureuse, si mon cœur battait dans ta poitrine, on te verrait sauter sur place tant il te secouerait ! Et à part ça, tu le maries ou tu le maries pas, mon Amedeo, eh ?

Papa ne veut pas...

Va-t'en... Va-t'en, que si je te saute dessus je t'aplatis comme une crêpe ! Et préviens ton père que s'il arrive quoi que ce soit à mon enfant, je lui arracherai les yeux et tout le pays m'approuvera ! A présent, un conseil, Agnese ! T'avise pas de revenir dans le coin, parce qu'ici, dans le haut, nous sommes pas pour faire des bonnes manières aux dévergondées, aux filles sans pudeur, aux traîne-partout !

Oh !... c'est... c'est moi que... que vous traitez de... de...

Ma qué ! comment tu appelles une fille qui s'amuse avec plusieurs hommes, eh ? »

 

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Suffoquée par les larmes, la honte, la peur et le remords, Agnese dévala vers la partie basse de Folignazzaro et la vieille Eleonora — la laveuse — en la voyant passer hocha tristement la tête et confia à son chat Annibal :

« Chez ces Agostini, il y a toujours eu des piqués... Je crains bien que cette pauvre Agnese soit l'idiote de la génération. »

Si le notaire n'avait pas pris conscience de l'absence de sa fille, il n'en était pas de même de donna Desiderata, son épouse, qui guettait le retour d'Agnese à travers le judas de la porte donnant sur le jardin. Quand elle la vit arriver trébuchante, sanglotante, elle oublia ses intentions prudentes et se mit à crier parce qu'à Folignazzaro on ne sait rien dire sans crier.

« Agnese, lumière de mes yeux, qu'est-ce que tu as ? »

La jeune fille s'effondra en hoquetant de désespoir sur la poitrine sèche de la maigre donna Desiderata. Elle parvint, cédant aux objurgations maternelles, à raconter la scène l'ayant mise aux prises avec Eloisa Rossatti, ce qui eut pour effet de calmer un instant les inquiétudes de la notairesse pour la faire céder à la colère.

« Cette Eloisa, une calamité de Dieu ! Ah ! je comprends que son défunt mari ait préféré mourir plutôt que de vieillir auprès d'elle ! Mais elle aura de mes nouvelles ! Elle a beau ressembler à un éléphant, je suis encore capable de lui rentrer ses méchancetés dans la gorge ! »

Agnese ne se sentait point, pour l'heure, encline aux représailles.

« Ma qué, mama mia, tu ne comprends donc pas qu'Amedeo est presque mort ? Mon Amedeo ! »

Le hurlement de Desiderata manqua faire s'entailler profondément maître Agostini occupé à se raser et qui jura de belle manière, mais, en homme pieux, il récita aussitôt une courte prière pour obtenir de son ange gardien qu'il oublie ce qu'il venait d'entendre. Cependant, comme don Isidoro, lui, n'appartenait pas à la catégorie angélique, il ne pouvait se permettre de perdre la mémoire du cri qui lui était parvenu et en chef de famille conscient de ses devoirs, il descendit au rez-de-chaussée se rendre compte de ce qui se passait. De l'escalier, il perçut la plainte déchirante de sa femme :

« Mort, un si beau garçon ! Mort d'amour pour mon Agnese ! C'est affreux ! Ma pauvre chérie ! Comment s'est-il suicidé ? J'espère qu'il s'est pendu ? C'est tellement plus romantique...

— Qui donc est mort et dont la disparition t'incite à imiter les sirènes des navires en détresse, Desiderata ?»

La voix de son mari arracha la notairesse à l'ambiance dramatique où elle évoluait spirituellement avec tant d'énergie. Elle se tourna vers son époux, et d'un ton où la gravité le disputait au désespoir, elle annonça :

« Tu peux courir te jeter aux pieds de don Adalberto, Isidoro, et lui confesser ton forfait. Il faudra t'estimer heureux s'il se contente de t'en- voyer pieds nus à Santa Maria Maggiore en portant un cierge de cinq livres dans chaque main ! » Abasourdi par cette éventualité cadrant mal avec sa dignité de notaire et son goût de la mortification, don Isidoro grogna :

— « Tu es folle ou quoi. Desiderata ?

— Folle de honte, oui, à l'idée que je suis la compagne d'un assassin et que Dieu peut me faire partager le poids de ton crime ! »

Le notaire examina son épouse avec une inquiétude non dissimulée.

« De quel crime parles-tu ?

— Tu as tué Amedeo Rossatti !

— Moi?

— Tu l'as conduit au suicide, ce qui est la même chose ! »

Don Isidoro marqua le coup.

« Amedeo est mort ?

— Parce que tu lui as refusé la main de ta fille qui l'aimait et qu'il aimait ! »

C'est alors qu'intervint Agnese encore gonflée de larmes.

« Je ne t'ai pas dit qu'Amedeo était mort, mama, mais qu'il désirait mourir, parce qu'il ne voulait pas que mes enfants aient un autre père que lui. »

Desiderata qui n'en était pas à une nuance près, prit son mari à témoin :

« Tu entends ? Tu aurais voulu, toi, qu'Agnese ait eu un autre père que toi ? »

La logique de sa femme s'affirmait, depuis vingt-sept ans, pour don Isidoro, un abîme dont il désespérait de connaître jamais l'ampleur.

« Je ne vois absolument pas le rapport ! et je ne vois pas davantage pourquoi je donnerais ma fille à un garçon sans le sou, uniquement parce qu'il n'entend pas qu'Agnese ait des enfants d'un autre que lui ! et si tu veux mon sentiment, Desiderata, j'estime que cet Amedeo manque totalement d'éducation et de discrétion ! »

En écho à cette affirmation péremptoire, Agnese émit un gémissement si lugubre que Giuditta Schiavoni, la voisine des Agostini, tomba à genoux pour se préparer à bien mourir, persuadée qu'elle venait d'entendre sa défunte mère morte depuis vingt-deux ans et qui l'invitait à la rejoindre. Le notaire détestait ce genre de manifestation auquel se livrait sa fille.

« Ça suffit, Agnese ! Tu déconsidères la famille ! Tu n'épouseras jamais Amedeo Rossatti et dès aujourd'hui, je demande la publication des bans de ton mariage avec Eusebio Talamani ! »

Sur cette promesse définitive, don Isidoro tourna les talons et remonta dans sa chambre pour achever sa toilette, tandis que donna Desiderata, mêlant ses plaintes à celles de sa fille, donnait à croire aux passants que toute une meute hurlait à la mort chez les Agostini.

 

 

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De caractère heureux — surtout depuis la mort de sa femme —, Timoleone Rizzotto remerciait chaque matin la Providence d'avoir fait de lui un maréchal de carabiniers et plus encore à Folignazzaro, son village natal où, en dépit des règlements, et grâce à des appuis politiques, il avait été nommé au lendemain de la guerre. Timoleone était un gros homme court sur pattes et qui chaque année changeait de ceinturon pour en prendre un plus grand. Il devait à cet embonpoint l'horreur des mouvements inutiles, des hâtes excessives et des émotions violentes. Il professait, avec une lippe gourmande, qu'aucun événement au monde ne saurait le distraire d'une busecca{1} bien réussie et qu'il ne voyait pas ce qu'il pouvait y avoir de plus important dans cette vallée de larmes qu'une « polenta e osei {2}» ou la dégustation paisible de panettoni{3} moelleux. Fier de son expérience, il proclamait à qui voulait l'entendre qu'il était impossible de boire quelque chose de plus joyeux que le grumello, ce petit vin rouge possédant le goût des fraises dont il a la couleur. Tant qu'elle vécut, donna Maria Rizzotto parvint à maintenir l'appétit de son mari dans des limites raisonnables. Lorsqu'elle rendit son âme pieuse au Créateur, Timoleone versa quelques larmes convenables, mais poussa un soupir de délivrance, conscient qu'il allait pouvoir manger à sa faim. Mettant les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu, il était devenu rapidement une sorte de masse boudinée par son uniforme. Sortir lui devenait un supplice et il aspirait aux paresseuses douceurs de la retraite.

En dépit de son volume, Timoleone était coquet de sa personne. Avant d'attaquer son petit déjeuner, il se livrait à une toilette minutieuse et s'inondait d'une lavande qu'il fabriquait lui-même. Puis, le sourire du dévot éclairant sa figure bonasse, il se préparait au rite immuable du petit déjeuner. Pour savourer plus longuement son plaisir, il préparait tout lui-même. Généralement, il commençait par une tranche épaisse de mortadelle de Bologne que suivaient des œufs brouillés, et des olives noires. Il terminait ce premier service par un morceau de caciocavello{4} qu'aidaient à glisser un ou deux verres de grumello. Après, en bras de chemise, il s'accordait un repos bien mérité en fumant une cigarette. Ensuite, il déjeunait avec un bol de café crème et des brioches que Marenzi le boulanger avait mission de lui apporter tous les matins à heure fixe. Le moindre retard ou la plus légère avance mettait le carabinier de méchante humeur.

Timoleone, la dernière miette de brioche avalée, lavait sa vaisselle, se nettoyait soigneusement les mains, enfilait sa tunique, ceignait son ceinturon et passait l'appel de ses troupes — le brigadier Rossatti et le carabinier Busanela. Apprenant de leur bouche qu'il n'y avait rien à signaler, il attendait l'arrivée d'un improbable courrier en somnolant ou en rêvant à ce qu'il allait se mijoter pour son repas.

Ce matin-là, ayant lesté son estomac de fort belle façon et procédé aux soins du ménage comme de sa personne (Timoleone vivait seul, refusant l'aide de toute femme de ménage car depuis la mort de son épouse il donnait libre cours à une misogynie étouffée trop longtemps), il appela ses troupes. Seul le carabinier Ilario Busanela se présenta. C'était un homme sec comme une trique et déjà sur l'âge. En sortant du régiment, il avait hésité à devenir carabinier ou perceur de coffre-fort  — métier pour lequel il savait posséder d'intéressantes aptitudes —, et s'il avait opté pour les carabiniers, c'est tout simplement parce que chez les carabiniers on touchait une retraite. La vue d'Ilario exaspérait Timoleone. La maigreur de cet homme, son teint bileux, son air triste lui paraissaient une sorte de provocation incessante et cette conviction le rendait injuste à l'égard du malheureux.

« Votre rapport, carabinier ?

— Rien à signaler, maréchal...

— Où est le brigadier ?

— Il est allé coucher chez sa mère et n'en est pas encore revenu.

— Il en prend un peu trop à son aise, celui-là ! Il est temps que je le rappelle au respect du règlement. Ma qué ! pour qui se prend-il, ce Rossatti, eh ?

— Pour un brigadier, maréchal.

— Et moi, alors ?

— Pour un maréchal, maréchal.

— Et d'abord, qui vous a demandé votre avis ?

— Vous, maréchal.

— Parfait ! Vous laissez entendre, si je vous comprends bien Busanela, que je suis un imbécile qui ne se rappelle ni ce qu'il fait ni ce qu'il dit ?

— Non, maréchal.

— Et si je vous collais quatre jours, qu'est-ce que vous en penseriez ?

— Je n'en penserai rien, maréchal.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne suis qu'un simple carabinier, maréchal.

— Tiens ! tiens !... alors Busanela, soyez franc, si vous étiez comme moi, maréchal des carabiniers, mon égal quoi : que me diriez-vous ?

— Je vous dirais : merde, maréchal. »

Depuis onze ans qu'Ilario Busanela vivait à Folignazzaro, sous ses ordres, Timoleone ne parvenait pas à décider si son carabinier était idiot ou s'il feignait de l'être. Ainsi, cette grossièreté qu'Ilario venait de lui lancer à bout portant s'affirmait aussi bien la réponse vengeresse d'un type intelligent profitant astucieusement de la permission donnée, ou celle d'un imbécile parfait, exprimant tout bonnement ce qu'il estimait être le privilège du grade. Timoleone enrageait de ne pouvoir incliner dans un sens ou dans l'autre et d'être sans cesse obligé, dans la crainte de commettre une injustice répugnant à son bon gros cœur, de réfréner une colère terrible qui mettait sa digestion en péril.

« C'est bon ! Mais la prochaine fois, vous attendrez d'y être instamment convié, pour faire connaître votre opinion. Et maintenant, allez monter la garde, moi, j'ai à travailler ! »

Le carabinier sorti du bureau, Timoleone se glissa dans la cuisine où, ôtant sa tunique et ceignant sa jolie bedaine d'un tablier bleu, il entreprit les préparatifs d'un ossobuchi alla milanese dont la seule idée lui mettait déjà l'eau à la bouche. Comme le général inspectant ses troupes avant de les lancer à l'assaut, Timoleone contempla sur la planche où il les avait posées les rondelles de jarret de veau avec l'os à moelle, la farine, le vin blanc, la sauce tomate, l'ail, l'anchois, le persil, le zeste de citron et le beurre. La narine dilatée pour humer des odeurs imaginées et dont il s'enivrait à l'avance, le maréchal de carabiniers frotta ses mains l'une contre l'autre, geste bénin mais qui témoignait chez lui d'une jubilation intense. Histoire de s'éclaircir les idées et de s'assurer que le vin blanc se révélait assez sec pour remplir son office, il en but un verre et s'en déclara satisfait. Alors, tel le prêtre officiant, Timoleone avec des mouvements onctueux, farina ses ossobuchi et leur fit prendre couleur dans la casserole parfaitement beurrée. Puis il versa le vin blanc qu'il laissa évaporer, ajouta un peu de bouillon, une belle quantité de sauce tomate et quand il jugea le feu réglé convenablement, il posa le couvercle sur le récipient, s'enfonça dans son fauteuil (aucune chaise ne pouvant le supporter) et croisant ses mains sur son ventre — vieux Silène méditant —, il attendit, l'esprit engourdi dans une quiétude gourmande.

 

---oOo---

Assis à califourchon sur une chaise, sur le dossier de laquelle il reposait ses avant-bras et qu'il avait installée juste à droite de l'entrée du poste de police, Ilario Busanela goûtait l'indicible joie éprouvée par les âmes simples, de ne penser à rien. Les paupières mi-closes, il mâchonnait un morceau de chique, crachait à intervalles réguliers en s'efforçant à la précision la plus grande et se laissait vivre. Soudain, il se redressa en voyant venir droit sur lui la signora Rossatti qui, de loin, paraissait fort agitée. Ilario se leva péniblement, déplia ses longues jambes et avait presque repris une attitude correcte lorsque donna Eloisa fut sur lui.

« Ilario, où est Timoleone ?

— Il travaille.

— Ça m'étonnerait ! Il n'a jamais travaillé de sa vie, c'est pas à son âge qu'il va s'y mettre, eh ?

— Il ne veut pas être dérangé.

— Eh bien, Ilario, compte sur moi : il le sera !

— Je peux pas le permettre, signora ! »

Tout en annonçant sa résolution, le carabinier se plaça bras et jambes écartés devant l'entrée du poste.

« Tu parles sérieusement, Ilario ?

— Avec votre permission, signora. »

Eloisa s'approcha d'Ilario à le toucher et d'un ton apitoyé :

« Tu penses vraiment que tu peux m'empêcher d'entrer ? »

Il y avait juste une heure que les ossobuchi cuisaient et Timoleone s'apprêtait à poursuivre les opérations de stratégie culinaire imposées par une préparation ne souffrant pas la médiocrité, lorsqu'un fracas le fit sursauter. Oubliant de retirer son tablier et de poser la longue fourchette à deux dents qu'il tenait à la main, il se précipita dans son bureau qu'il traversa en trois enjambées pour ouvrir la porte du poste de garde où le spectacle l'y attendant le fit béer d'étonnement. Ilario Busanela était assis sur l'armoire aux dossiers, une place qu'il n'aurait pu normalement atteindre autrement qu'en empruntant une chaise. Or, il n'y avait pas de chaise près de l'armoire et l'attitude du carabinier, son hébétude plus apparente encore que de coutume, témoignaient d'un événement hors du commun. Le maréchal connaissait depuis toujours la signora Rossatti et il ne s'y trompa pas. Sans colère, mais d'une voix pleine de reproches, il s'enquit :

« Qu'est-ce que tu as encore fait, Eloisa ?

— Il prétendait ne pas me laisser entrer, ce clown ! »

Timoleone, oubliant son tablier et sa fourchette à rôtir, se redressa, sévère.

« Eloisa, tu n'as pas le droit de parler de cette façon à un homme qui est revêtu du même uniforme que ton fils ! Tu portes atteinte à la dignité du corps des carabiniers !

— Et toi, Timoleone ?

— Moi ?

— Peut-être, tu estimes que c'est une tenue pour imposer le respect de la loi ? »

Prenant alors conscience de son accoutrement, Timoleone rougit jusqu'aux oreilles.

« Le scandale que tu as causé m'a surpris en plein travail de recherche, enfin d'études...

— Je vois !

— Et puis, tu n'as pas à te mêler de la manière dont je passe mon temps lorsque je suis chez moi. Eloisa Rossatti ! Je ne sais qu'une chose : il y a des règlements qu'Ilario a la charge de... D'abord, pourquoi est-il là-haut, Ilario, eh ?

— Timoleone, je t'en prie, ne fais pas l'idiot. Je t'ai déjà dit qu'il n'avait pas voulu me laisser entrer.

— Ça n'explique pas sa position ?

— Je l'ai un peu écarté.

— Un peu... eh ?

— Ma qué ! il pèse rien cet homme !

— Ce n'est pas une raison ! Quant à toi, Ilario Busanela, tu es la honte des carabiniers ! »

Du haut de son armoire, Ilario qui revenait à un sens exact des réalités l'entourant, interrogea :

« Et pourquoi, maréchal ? »

Timoleone prit la visiteuse à témoin :

« Tu entends, Eloisa ? Dans la position où il se trouve, il ose me demander pour quelles raisons j'estime qu'il ne fait pas honneur à son uniforme ! »

Baissant les yeux et pleine d'une hypocrisie qui aurait ôté son sang-froid à un pasteur presbytérien, la signora Rossatti approuva :

« Les hommes d'aujourd'hui ne valent pas leurs aînés, Timoleone ! »

Busanela tenta de protester faiblement :

« Mais, maréchal, c'est elle qui...

— Et alors ? Tu te crois capable de veiller à l'ordre et, parce qu'une femme énervée te bouscule légèrement, tu t'en vas te réfugier sur le haut d'une armoire ?

— J'y suis pas allé, c'est elle qui m'y a envoyé !

— A ta place, je ne m'en vanterais pas ! Descends ! et inscris sur le registre les deux jours d'arrêt de rigueur que je te colle ! Pour toi, Eloisa, il faut que tu enfonces dans ta caboche que les lois sont faites pour être respectées et les ordres pour être suivis ! Et je trouve scandaleux de me voir dans l'obligation de le rappeler à la mère du brigadier Amedeo Rossatti ! Et, à propos, où est-il encore celui-là ? »

Rappelée à ses préoccupations, Eloisa gémit :

« C'est de mon fils justement que je voulais te causer, Timoleone !

— Ah ?... c'est grave !

— Pire !

— Ah ?... Dans ce cas entre dans mon bureau. »

Ils s'installèrent, laissant le carabinier Busanela à ses exercices montagnards, dans la petite pièce où le maréchal était censé étudier les problèmes que risquait de lui poser le souci du maintien de l'ordre à Folignazzaro.

« Assieds-toi, Eloisa, cesse de pleurer parce que tu ressembles à un gorgonzola souffrant de la chaleur et dis-moi ce que fabrique ton fils au lieu d'être ici où son devoir l'appelle ?

— Timoleone, tu insultes une mère malheureuse !

— C'est toi ?

— Oui, c'est moi ! et mon Amedeo t'es pas prêt de le revoir !

— Par Saint Joseph, a-t-il déserté ?

— C'est tout comme !

— Eloisa, prends garde à tes paroles ! Ce n'est pas le moment de plaisanter !

— Parce que tu t'imagines, gros sans cœur, que j'ai envie de plaisanter alors que mon Amedeo est en train de mourir ? »

Timoleone aimait bien Amedeo. La nouvelle le frappa de stupeur.

« Mourir ? Mais, de quoi ?

— D'amour ! »

Rassuré, le maréchal Rizzotto poussa un soupir de soulagement.

« Si ce n'est que ça...

— Que ça ? Ma qué ! malheureux ! c'est pas parce que tu as jamais été capable d'un sentiment honnête, qu'il faut penser que tous les autres sont à ton image ! Mon Amedeo c'est Roméo réincarné ! et parce que sa Giuletta va en épouser un autre, il se laisse mourir !

— Il n'en a pas le droit ! Il est brigadier de carabiniers ! Sa vie, il la doit à l'Etat !

— Au point où il en est, il se fout de l'Etat !

— C'est du propre ! un carabinier qui donnait les plus grandes espérances ! je comptais sur lui pour devenir un sous-officier et qui sait ? Peut-être qu'un jour il aurait été officier ? Et au lieu de songer à sa carrière, cet imbécile pleurniche parce qu'Agnese Agostini préfère se marier avec Eusebio Talamini, le clerc de son père ! Eloisa, je vais te dire une bonne chose : il n'y a plus d'hommes.

— Et c'est tout ce que tu trouves pour me consoler ?

— D'abord, ton fils ne mourra pas, mais il va récolter huit jours d'arrêt de rigueur pour lui enseigner à ne pas prendre son métier par-dessous la jambe ! ensuite, tu as toujours été une femme à histoires et l'âge ne t'améliore pas. Et pourtant, Eloisa, tu n'ignores pas l'estime que je nourris envers ta personne ? »

La signora Rossatti se rengorgea avant de roucouler.

« Je le sais, Timoleone...

— Eh bien, c'est au nom de cette estime, Eloisa, que je puis t'assurer que tu es, que tu as toujours été et que tu seras jusqu'à ton dernier souffle une enquiquineuse. »

Déroutée par ce raisonnement dont la logique inattendue la laissait sans voix, Eloisa resta la bouche ouverte ce dont le maréchal profita pour ajouter :

« Enfin, qu'est-ce que tu voudrais que je fasse pour obliger Agnese Agostini à aimer ton garçon ?

— Ma qué ! elle l'aime !

— C'est toi qui le dis !

— Non, c'est elle ! Elle est même venue jusque chez moi pour me le confier, pas plus tard que ce matin !

— Alors, qu'elle l'épouse !

— Elle, elle voudrait bien, c'est son père, cet imbécile d'Isidoro qui s'y oppose !

— Agnese est majeure !

— Tu sais très bien que chez nous les filles sont jamais majeures !

— Alors, qu'elle obéisse à son papa !

— Et que mon Amedeo il se ronge le sang au point d'en mourir ? Ma qué ! Timoleone t'as donc rien que de la graisse sous ta tunique ? »

Le maréchal essaya de ramener l'entretien à un ton plus décent.

« Ecoute, Eloisa... Je ne tiens pas à me quereller avec toi, surtout au sujet de choses qui ne me regardent pas. Restons-en là. Contente-toi de rapporter à ton fils que s'il n'est pas à son poste à deux heures, je le dénonce comme étant en absence illégale ! et tu sais, c'est le prologue de la désertion, de la dégradation et des travaux forcés ! »

Eloisa se leva d'un jet et très calmement, à son tour :

« Je te remercie, Timoleone Rizzotto. Je te remercie non seulement de refuser de bouger le petit doigt pour sauver mon enfant, mais encore de vouloir me séparer de lui à jamais, de l'assassiner ! »

Le maréchal eut un bon gros rire.

« Ah ! tu es bien de Folignazzaro, toi, Eloisa mia ! Tout de suite tu dramatises ! Que ton fils rapplique en vitesse pour justifier les appointements qu'il touche et on oubliera cette histoire idiote.

— Parce que tu estimes que l'amour d'Amedeo pour Agnese et d'Agnese pour Amedeo, c'est une histoire idiote ?

— Tu commences à m'énerver, tête de bois ! Non, ce qui est idiot, c'est de jouer les alanguis quand on est brigadier de carabiniers !

— Parce qu'un carabinier doit pas avoir de cœur ?

— Rentre chez toi, Eloisa, ça vaut mieux... J'ai beau être patient, il y a des limites !

— Non, je quitterai pas cette pièce tant que tu m'auras pas écoutée, égoïste !

— T'écouter ? Ma qué ! je ne fais que ça !

— Timoleone Rizzotto j'exige que tu arrêtes cet Eusebio Talamani qui se dit clerc de notaire !

— Arrêter Talamani ! Tu es folle ou quoi ? Pour quel motif l'arrêterais-je ?

— Parce qu'il est pas d'ici ! parce qu'il est venu chez nous il y a deux ans sans qu'on sache d'où il arrivait et qu'il a pas le droit d'apporter le trouble et la zizanie dans Folignazzaro ! Et s'il le faut, tu arrêteras aussi maître Agostini pour avoir manqué à sa parole ! Sinon, je t'avertis, maréchal de carabiniers, moi je démolis tout dans le pays et je prends le maquis avec mon fils ! »

Et sur ce, Eloisa se rassit, essoufflée.

« Si tu t'amuses à semer la pagaïe dans Folignazzaro, Eloisa Rossatti, je te colle en prison ! Empoigner un gars parce qu'il est le rival de ton fils, non mais des fois, tu ne déménagerais pas par hasard, ma belle ? Talamani est un Milanais qui a répondu à une annonce de maître Agostini cherchant un clerc. C'est un garçon sur lequel il n'y a rien à dire. Orphelin, il vit paisiblement et à trente-deux ans, on ne lui connaît même pas une histoire de femme.

— Et tu juges que c'est normal ?

— Normal ou pas, ce ne sont ni mes affaires ni les tiennes ! Tu perds l'esprit, par moments, ma pauvre ! Tu me vois allant annoncer à maître Agostini : je vous arrête, motif : vous refusez de marier votre fille à Amedeo Rossatti. Et la liberté, Eloisa, qu'est-ce que tu en fais ?

— Raconte tout ce que tu voudras. La vérité c'est que tu sautes sur l'occasion de te venger !

— De me venger ? et de qui ?

— De moi !

— De toi ?

— Sous prétexte que j'ai pas voulu t'écouter, il y a trente-cinq ans lorsque tu prétendais m'épouser !

— En voilà une autre !

— Ose dire que tu m'aimais pas en ce temps-là, lâche ! renégat !

— Je ne me souviens pas.

— Et quand tu m'as entraînée derrière l'ancienne porcherie, le dimanche de Quasimodo et que tu m'as pincé le derrière ? Même que je t'ai collé une gifle ?

— Tu dois confondre. »

Eloisa se dressa, indignée.

« Vas-y ! Dis-le que j'étais une fille qui traînait avec n'importe quoi ! Insulte-moi pendant que tu y es ! Alors, ça te suffit pas d'aider à l'assassinat de mon fils, il faut encore que tu salisses l'honneur de sa mère ? »

A son tour, Timoleone se leva :

« Mesure tes paroles, Eloisa car elles pourraient te coûter cher ! On n'insulte pas un maréchal de carabiniers dans l'exercice de ses fonctions sans que... »

Il s'arrêta brusquement, la narine dilatée, reniflant l'odeur arrivant de la cuisine et réalisant tout d'un coup l'étendue de la catastrophe qui s'était produite pendant qu'il discutait avec la signora Rossatti, il hurla :

« Mes ossobuchi ! Misère de Dieu, je les ai oubliés et ils brûlent ! »

Salué respectueusement par tous ceux qui le croisaient, maître Agostini, vêtu d'un veston d'alpaga ouvrant sur un gilet de piqué blanc et portant sur la tête un panama jauni par les soleils de bien des étés, montait vers l'église tout en s'appuyant sur une canne à pommeau d'argent. Il incarnait la réussite et chacun, à Folignazzaro s'en montrait fier comme si la fortune du notaire appartenait à tous. Maître Agostini toqua de façon fort discrète à la porte du presbytère délabré, et à donna Serafina qui lui ouvrait, il demanda :

« Don Adalberto est-il là, donna Serafina ? »

La vieille femme très sensible aux bonnes manières salua le visiteur et lui répondit que son maître se trouvait dans sa chambre et qu'elle allait le prévenir. Mais elle n'eut pas le temps de mettre son projet à exécution car, au-dessus d'eux, la tête du prêtre apparut :

« C'est toi, Isidoro ?

— Comme vous voyez, don Adalberto.

— Tu viens te confesser ?

— Pas précisément.

— Dommage, car tu dois avoir besoin d'une bonne lessive. Allons, monte jusque dans ma chambre. »

Le curé avait vu naître le notaire. Son aîné de douze ans, il avait été son parrain à l'école, aidant la sœur Cunégonda à enseigner le rudiment au petit Isidoro. Depuis, les deux hommes étaient restés fort liés, et le tabellion manifestait toujours beaucoup de déférence envers le prêtre, qui, d'ailleurs, l'avait marié avec une demoiselle de Domo- dossola et avait baptisé leur fille Agnese. Chaque fois qu'Isidoro pénétrait dans la chambre de son vieil ami, il ressentait une émotion étrange où se confondaient la pitié devant le témoignage irrécusable d'une existence ascétique, une honte légère de compter parmi les privilégiés et de vivre en égoïste, enfin un soupçon d'envie incitant Agostini à penser que don Adalberto était assuré de sa place en paradis.

« Et alors, Isidoro, que t'arrive-t-il ? Ce n'est pas seulement pour venir bavarder avec moi que tu t'es fait aussi beau ?

— J'effectue une démarche importante, grave même et c'est pourquoi j'ai cru de mon devoir, don Adalberto, de mettre mon meilleur costume.

— En somme, tu as voulu m'honorer ?

— Exactement.

— Je te remercie, quoique... je me souviens... lorsque tu étais petit, chaque fois que tu affectais cet air important, ce maintien solennel et que tu avais dans l'œil cette fausse humilité que j'y vois en ce moment, c'est que tu méditais une saloperie....

— Don Adalberto !...

— Ne t'énerve pas, Isidoro, et donne-moi plutôt des nouvelles de ta femme et de ta fille.

— Desiderata, vous la connaissez bien, gémit de plus en plus fort et de plus en plus souvent à propos de tout et de rien. Quant à Agnese, elle ne songe qu'à se marier.

— C'est normal, non ?

— Bien sûr, padre, et c'est justement d'Agnese que je suis venu vous parler.

— D'Agnese ? Je t'écoute...

— Je voudrais célébrer ses fiançailles vers le milieu de la semaine prochaine et, naturellement, nous tenons tous à ce que ce soit vous, don Adalberto qui présidiez cette cérémonie... J'ai pensé qu'une bénédiction à l'église...

— D'accord, d'accord... Je dois t'annoncer tout de suite, mais je ne t'apprends rien, que ce ne sera pas très luxueux, hé ? Je n'ai plus que des vieilleries pour marier ou enterrer mes ouailles...

— Don Adalberto, Agnese est ma fille unique... Donc pas d'autre mariage en perspective dans la famille... J'aimerais, en témoignage de notre vieille amitié, de notre affection, offrir à notre chère église de Folignazzaro ce qui lui manque pour que vous-même, padre, et après vous celui qui vous succédera, puissiez marier, baptiser, enterrer dignement nos concitoyens. Me ferez-vous le plaisir d'accepter ? »

Les larmes aux yeux, don Adalberto se leva du lit sur lequel il était assis — car il n'y avait qu'une chaise dans la chambre et Agostini l'occupait — et embrassa le notaire.

« Isidoro... merci. Tu es un brave cœur... Oublie les taquineries de tout à l'heure... Je t'en demande pardon.

— Voulez-vous vous taire, padre ! Un saint comme vous demander pardon à un pécheur comme moi ?

— Bon ! Eh bien, demandons-nous pardon mutuellement et n'en parlons plus. Je vais mijoter un joli petit sermon pour les fiancés. Je dirai tout le bien que je pense de la vertu d'Agnese et combien j'admire les qualités d'Amedeo qui, quoique privé de tout appui paternel, a réussi à occuper une place honorable dans la société, en attendant mieux car ce garçon ira loin, Isidoro, tu peux me croire et ton gendre te fera honneur ! Qu'est-ce que tu as ? Ça n'a pas l'air de t'enchanter ce que je raconte ? »

Le notaire, en effet, semblait affreusement embarrassé.

« C'est que, don Adalberto, je ne vois pas pourquoi vous me parlez d'Amedeo Rossatti ? »

Ce fut au tour du prêtre de témoigner de la plus vive surprise.

« Mais, parce que c'est à lui que tu donnes ta fille, non ? Ces enfants s'aiment depuis assez longtemps et, pour ne rien te cacher, Isidoro, le temps me durait que tu te décides à les unir afin d'éviter quelque faux pas ! »

Comme tous les gens de mauvaise foi, le notaire s'emporta.

« Il n'a jamais été dans mes intentions de prier Amedeo Rossatti d'entrer dans ma famille ! Je n'aime guère les militaires, même quand ils sont carabiniers ! Ils ont des mœurs que j'estime incompatibles avec celles d'une famille chrétienne!

— Tu te fiches de moi, Isidoro ?

— Pas du tout !

— Alors, veux-tu m'expliquer ce que signifie la comédie que tu es en train de me jouer ? Tout Folignazzaro sait, et depuis des années, qu'Amedeo et Agnese ne vivent que l'un pour l'autre ! Timoleone lui-même, pas plus tard qu'avant-hier, m'affirmait que le brigadier Rossatti était un travailleur acharné, qu'il étudiait une partie de la nuit pour pouvoir, dès qu'il sera nommé sous-officier, préparer l'entrée dans une école d'officiers. Que lui reproches-tu ?

— Je n'ai rien à lui reprocher. Le signor Rossatti ne m'intéresse pas, voilà tout et je n'en veux pas pour gendre, c'est simple, non ?

— Mais Agnese...

— Dieu merci ! Agnese est une fille honnête, élevée dans le respect de ses parents et elle se soumettra à la volonté de son père ! »

Le prêtre ne répondit pas tout de suite. Fixant intensément son visiteur, il dit doucement :

« Je reprends les excuses que je t'adressais tout à l'heure, Isidoro. Je ne m'étais pas trompé, tu prépares une belle canaillerie et je te conseille de ne pas mêler le Bon Dieu à tes sales combinaisons.

— Don Adalberto !

— Et peut-on savoir à qui tu destines ta fille ?

— A Eusebio Talamani, mon clerc... Un garçon sérieux, rangé, dont j'apprécie énormément le travail et le dévouement. Quand il sera mon gendre et lorsque le moment viendra pour moi de prendre ma retraite, je lui laisserai l'étude.

— Agnese est d'accord ?

— Agnese m'obéira !

— Ecoute-moi, Isidoro... Je n'ai pas été marié et naturellement, tout ce que je te raconte, je ne l'ai appris que par l'expérience des autres et leurs confidences... De toute mon âme, je crois qu'il n'y a rien de plus criminel que de se marier sans amour. Vivre à deux n'est déjà pas facile mais si par-dessus le marché on ne s'aime pas, ce doit être sinon l'enfer, du moins le purgatoire sur la terre. »

Le notaire haussa les épaules.

« Tout ça, c'est du roman, padre !

— Alors, en toute connaissance de cause, n'ignorant pas que ta fille aime un autre garçon, tu la donnes à un homme qu'elle n'aime pas ?

— Elle finira par l'aimer ?

— Et si elle n'y parvient pas ? Parce que ton Eusebio, il se peut que ce soit un clerc de qualité mais, pour moi, il a une tête à gifles !

— Padre !...

— Parfaitement, une tête à gifles ! De plus, quand tu parles de famille chrétienne, tu me permettras de rire... Ton Eusebio n'est jamais venu se confesser, tu entends ? Jamais ! Et toi-même, Isidoro, il y a des années que tu ne t'es pas agenouillé dans le confessionnal pour te débarbouiller. Jolie famille chrétienne, en vérité !

— Agnese épousera Eusebio !

— Dès que tu es entré dans cette pièce, j'ai deviné que tu mijotais un mauvais coup... Tu n'as pas changé après un demi-siècle ou presque... — Tu es toujours un vilain bonhomme, Isidoro ! »

Le notaire se leva, très raide.

« Je ne soupçonnais pas, en venant ici, que je m'y ferais insulter !

— Il n'y a que les coupables pour prendre les vérités pour des insultes.

— Votre robe, padre, m'interdit de vous répliquer. N'en abusez pas. Maintenant, je vous pose la question : oui ou non, acceptez-vous de bénir les fiançailles d'Agnese ma fille et d'Eusebio Talamani mon clerc ?

— Je n'ai pas le pouvoir de refuser, à condition qu'Agnese, à l'église, soit d'accord.

— Elle le sera. Fiez-vous à moi !

— Je me fierais à n'importe qui, Isidoro, sauf à toi. »

Agostini ne répliqua pas et gagna la porte.

« Je vous laisse le soin de fixer la date, padre. Dès que vous en aurez décidé, prévenez-moi.

— Je t'enverrai Serafina.

— Je vous en remercie.

— Ah ! encore un mot, Isidoro. »

Le notaire se retourna.

« Tes cadeaux pour l'église... Je ne les accepte pas.

— Pourquoi ?

— Parce que si tu peux duper les hommes, tu ne saurais tromper Dieu, notaire, et Lui, Il voit la noirceur de ton âme. En dépit de tes simagrées, tu es son ennemi et je ne veux rien d'un ennemi de Dieu ! »

A Folignazzaro, on n'aimait guère Eusebio Talamani. Ce n'est pas qu'on eût quelque chose de précis à lui reprocher. Simplement, on ne l'accueillait pas dans la communauté. Pourtant, la veuve Genoveffa, dans la maison de laquelle il logeait depuis son arrivée de Milan, s'employait de son mieux à vanter ses qualités d'ordre, son sérieux, sa propreté, sa coquetterie, rien n'y faisait : il demeurait étranger à Folignazzaro par la volonté des gens de Folignazzaro.

Quand on apprit la démarche de maître Agostini auprès de don Adalberto, les langues allèrent bon train. Certes, on se doutait bien depuis quelque temps qu'il y avait anguille sous roche. Tout le monde s'était aperçu de la tristesse d'Amedeo Rossatti, du désespoir d'Agnese et comme donna Eloisa s'affirmait incapable de tenir sa langue, ses gémissements et imprécations avaient pénétré dans tous les foyers. Mais à Folignazzaro on ne s'inquiète pas pour des mots, des cris et des malédictions. On les estime à leur juste valeur : des distractions qui rompent merveilleusement la monotonie des jours. Mais, quand il fut certain que don Isidoro avait solennellement décidé de donner sa fille à Eusebio Talamani, une vive émotion s'empara du village tout entier. On parla d'abus de pouvoir, d'atteinte à la liberté et lorsque Eusebio entra chez Onesimo Cortivo, le cafetier de la place Garibaldi pour y boire son carpano quotidien, personne ne répondit à son salut.

Talamani se présentait sous l'aspect d'un homme encore jeune, aux traits mous et plein d'une courtoisie qui frisait l'obséquiosité. Le contraire de ce que prisaient les montagnards de Folignazzaro. Jusque-là, on s'était montré correct à son égard parce que dans le village on savait pratiquer l'hospitalité, mais on ne pouvait tolérer qu'un étranger se permît de venir prendre une fille du pays promise depuis toujours à un autre.

Eusebio, seul à une table, buvait discrètement son apéritif, feignant de ne pas remarquer l'hostilité générale dont il se voyait soudain l'objet. Onesimo, un grand et gros type ayant gardé de son ancien métier de bûcheron des bras quasi monstrueux, ne put y tenir et s'approcha de son client. Chacun devint attentif.

« Signor Talamani, c'est vrai que vous épousez Agnese Agostini ? »

Aimable et quelque peu fiérot, Talamani acquiesça :

« Eh ! oui. »

Onesimo secoua la tête, pareil au bœuf, harcelé par les mouches, dans les pâturages d'été.

« C'est pas possible...

— Et pourquoi donc, je vous prie ?

— Ma qué ! parce qu'elle vous aime pas !

— Qu'en savez-vous ?

— Elle aime Amedeo Rossatti. »

Eusebio eut pour parler du brigadier un ton d'un tel mépris que plusieurs sentirent leurs muscles se nouer.

« Ce petit carabinier ? C'est une plaisanterie ! D'ailleurs, je ne l'enlève pas ! Agnese consent à notre mariage...

— Son père l'y force !

— Cher Cortivo, puis-je vous demander en quoi tout ceci vous regarde ? »

Le cafetier souffla bruyamment pour dissiper l'envie qui le travaillait d'empoigner ce Milanais par la peau du cou et de le secouer comme un prunier.

« Agnese est de Folignazzaro.

— Et alors ?

— Vous... vous êtes un étranger.

— Et alors ? »

Onesimo ne possédait pas une dialectique bien subtile et resta coi. Talamani en profita pour jeter quelques lires sur la table, se lever et lancer avec suffisance :

« Tenez, payez-vous, mon brave, et mêlez-vous de vos affaires, ça vaudra mieux pour tout le monde. »

Il atteignait la porte lorsque le cafetier le rattrapa et lui mit la main sur l'épaule, l'obligeant à se retourner.

« Signor Talamani, vous êtes sûrement plus intelligent que moi, mais je vous assure d'une chose : si vous persistez à épouser Agnese Agostini contre son gré, il arrivera malheur ! »

Eusebio se dégagea assez brutalement et ricana:

« On verra bien ! »

Il ne se doutait pas qu'il ne verrait bientôt plus rien.

 

CHAPITRE II

Jamais Folignazzaro n'oubliera ce dimanche où Agnese Agostini et Eusebio Talamani se fiancèrent au vu et au su de tout le pays.

L'émotion s'était emparée du village dès le matin et le seul qui montra alors un calme à toute épreuve fut Eusebio qui mit un soin particulier à sa toilette, au point que sa logeuse Genoveffa Marenzi, quand elle le vit descendre de sa chambre, joignit les mains dans un geste d'adoration émerveillée.

Chez le notaire, on vivait un drame. Agnese n'avait pas fermé l'œil de la nuit et aux premières lueurs du jour présentait un visage bouffi par les larmes. Sa mère, pleurant elle-même, l'aida à s'habiller. On eût dit Clytemnestre préparant sa fille Iphigénie au sacrifice suprême pour les plus grandes gloires conjuguées de son papa Agamemnon et de l'armée grecque. Quant à don Isidoro, il retarda le plus possible le moment de se montrer à ses femmes et, quand il s'y décida, ce fut avec une mauvaise humeur cachant mal sa gêne et peut-être son remords. Il entra, bougonnant, dans la chambre d'Agnese.

« Alors, vous êtes bientôt prêtes ? Nous finirons par être en retard à la messe ! »

On lui répondit par un double et lugubre gémissement, ce qui l'irrita au plus haut.

« Ma qué ! ça va être bientôt terminé, cette comédie ? »

Du coup, donna Desiderata retrouva une ardeur juvénile pour s'opposer à tant d'insensibilité, à une pareille mauvaise foi. Elle se redressa, la bouche amère, l'œil enflammé, le verbe agressif.

« N'as-tu pas honte, Isidoro, de te conduire de cette façon à l'égard de ton unique enfant ?

— Tais-toi, Desiderata, ou je me fâche pour de bon !

— Et fâche-toi tant que tu voudras ! Qu'avons-nous à perdre maintenant que tu vends ta fille comme un vulgaire marchand d'esclaves ! Méfie- toi, Isidoro, je suis capable de créer un scandale sur la place et devant tous ! »

Maître Agostini savait que la timide Desiderata n'agirait pas ainsi, mais il n'ignorait cependant pas que l'amour maternel peut donner des audaces inattendues.

« Desiderata, je te prie de veiller à ton comportement ! Tu es complètement ridicule. Eusebio est un excellent parti pour Agnese.

— Il n'a pas le sou !

— Il a mieux... un métier ! Et il me succédera !

— Et pour qu'il te succède, tu sacrifies ta fille ?

— Je suis persuadé qu'Agnese sera beaucoup plus heureuse avec lui qu'avec ce carabinier. »

Agnese s'effondra de nouveau, en tas, sur le plancher et sa mère dut la relever.

« Courage, pauvre innocente !... Courage, malheureuse victime d'un père dénaturé !... Pense au Seigneur qui Lui aussi s'est sacrifié... »

A travers un mur de sanglots, la voix d'Agnese filtra, hoquetante :

« Je... Je ne... ne veux pas... d'Eu... d'Eusebio... »

Agostini s'emporta :

« Tu n'as pas à vouloir ou à ne pas vouloir ! Tu m'obéiras, un point c'est tout ! »

Donna Desiderata se précipita sur son mari et, le frappant des deux poings sur la poitrine, vociféra: « Fasciste ! Sale fasciste ! » Ayant quelque peu flirté au temps jadis avec le régime disparu, le notaire voyait rouge quand on lui rappelait cette phase peu glorieuse d'un passé qu'il prétendait tout entier voué aux principes démocratiques. Sous l'effet de la colère, il s'oublia jusqu'à calotter son épouse. C'était la première fois et la nouveauté de ce geste tout autant que sa brutalité grossière parurent emplir de désarroi aussi bien le bourreau que la victime. Donna Desiderata balbutia : « Tu m'as frappée... »

Affreusement ennuyé, Isidoro se réfugia dans l'injustice :

« Tu n'avais qu'à ne pas m'insulter ! » Et tournant les talons, il sortit de la chambre tout en informant les malheureuses que si elles ne se présentaient pas dans cinq minutes au bas de l'escalier, elles verraient comment se révélerait un père outragé dans le respect et l'obéissance qui lui étaient dus. Demeurées seules, la mère et la fille se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, celle-ci jurant qu'elle s'immolerait volontiers pour sauvegarder la vie de sa chère maman, celle-là protestant qu'elle ne souhaitait pas autre chose que de mourir sous les coups, pourvu que son enfant adorée connaisse le bonheur. On pleura beaucoup, on s'embrassa avec passion, on se couvrit de mots tendres, on échangea des promesses éternelles et finalement on se trouva à l'heure dite au bas de l'escalier où don Isidoro dans sa veste d'alpaga, attendait, sa montre à la main.

Pour éviter la curiosité bienveillante de Folignazzaro, Amedeo Rossatti quitta très tôt la demeure maternelle après une scène déchirante dont il ne perdrait jamais le souvenir. A cinq heures du matin, Eloisa était entrée dans sa chambre portant le petit déjeuner sur un plateau. Attention exceptionnelle généralement réservée aux époques de maladie. Mais Amedeo n'était-il pas malade ? Tout de suite, avant même que les dernières brumes du sommeil se fussent dissipées en lui, l'allure solennelle en même temps qu'attendrie de sa mère, avait replongé le malheureux carabinier au sein de son tourment. Ce jour devait voir sa séparation définitive avec Agnese. Ce rappel le plongea dans une sorte de stupeur horrifiée qu'Eloisa prit pour le commencement de la fin. Posant le plateau à même le sol, elle tomba à genoux et prit entre ses mains celles de son garçon.

« Amedeo ?... C'est ta marna.... Tu vas pas mourir, dis ? Tu me ferais pas une chose pareille ? Je te le défends ! Et d'abord, cette Agnese, c'est une bonne à rien ! Parfaitement ! Je t'interdis de dire le contraire, imbécile ! D'ailleurs, si elle t'aimait pour de bon est-ce qu'elle accepterait de se marier avec un autre, eh ? C'est une molle, une chiffe ! Elle aurait même pas été capable de te faire de beaux enfants ! Et tu te ronges les sangs pour une fille comme ça ? Ma qué ! malheureux, les femmes c'est pas ce qui manque et elles valent pas mieux les unes que les autres, c'est ta mère qui te le jure ! Tu la crois ou tu la crois pas, ta mère, dis, monstre de nature ? Ose répondre que tu ne la crois pas et je te tourne une gifle que la tête t'en tourne pendant huit jours ! Y a que moi qui t'aime, t'entends, demeuré ? Que moi ! Et il faut être le dernier des idiots pour aller chercher l'amour d'une autre quand on a l'amour de sa mère ! Voilà mon opinion ! »

Amedeo susurra :

« Sans Agnese, je n'ai plus le goût de vivre... »

Indignée, donna Eloisa se releva d'un bond.

« Ce qu'il faut entendre, Sainte Mère de tous les Anges ! Mais bougre de feignant, t'as pas vécu jusqu'à présent ? Et tu oses annoncer à ta propre mère qui t'a porté neuf mois, qui t'a nourri de son lait, à qui t'a déjà fait endurer toutes les misères du monde, qu'elle s'est tuée à la tâche pour rien ? C'est pas le cœur qu'elle t'a pris cette Agnese du diable, mais la cervelle ! Un ingrat, voilà ce que tu es et un fils dénaturé ! Je veux plus te voir, tu entends ? Jamais ! Et t'avise pas de te suicider comme ces acteurs au cinéma, parce qu'alors t'aurais affaire à moi ! Et ton Agnese, si tu continues à me gâcher l'existence avec elle, aussi vrai que je suis là devant toi, je cours à l'église et devant tout Folignazzaro je me l'étrangle sous les yeux du Bon Dieu ! »

Amedeo, outré, se dégagea des mains maternelles et debout dans la chambre en chemise de nuit, se montra quand même très digne.

« Marna, tu m'as lancé des injures terribles... Tu m'as fait honte... Tu as insulté mon Agnese... Tu m'as mis à la porte de la maison... »

Et l'indignation reprenant le dessus fit éclater le vernis de noblesse que le carabinier s'imposait :

« Ma qué! abandonné par Agnese, abandonné par toi, comment espères-tu que je continue à vivre ?

Donna Eloisa se rua sur son fils, maelstrom de l'amour maternel, l'étreignit, l'étouffa, le couvrit de baisers et de larmes :

« Qu'elle t'abandonne, elle, c'est normal ! Mais ta mama ? Jamais ! Si tu te tues, je me tue ! »

Au fond, ni l'un ni l'autre ne croyait vraiment au désir de mourir de son interlocuteur, mais c'est si bon de se consoler mutuellement et donna Eloisa ne consentit à quitter la pièce que lorsque Amedeo lui eût juré qu'il se rendrait au poste de police sans tenter de s'approcher de l'église où la perfide Agnese se préparait à se parjurer. Le dernier regard de la mère inquiète sur son fils si cruellement frappé, l'apaisa quelque peu : Amedeo mangeait les tartines qu'elle lui avait apportées.

---oOo---

 

Don Adalberto ne décolérait pas. Levé bien avant le jour, il s'était plongé dans des prières qui n'en finissaient pas pour supplier le Seigneur d'empêcher l'iniquité se préparant. Mais Dieu demeurant sourd à son pathétique appel, il dut se résigner et gagna la cuisine pour y boire sa tasse de café noir. Donna Serafina lui trouva fort mauvaise mine et ne put se tenir de le remarquer à haute et intelligible voix. Ce en quoi elle se montra fort mal avisée car elle reçut immédiatement son paquet.

« Et toi, tu n'aurais pas mauvaise mine si on te forçait à commettre une mauvaise action ? Cet Agostini, c'est le diable incarné ! D'ailleurs, il a toujours été faux et hypocrite ! Je devrais peut- être l'exorciser...

— Si vous demandiez au Bon Dieu ?...

— Ma pauvre Serafina, il semble que le Bon Dieu, il ait autre chose à penser qu'à S'occuper des amours d'un carabinier. Et pour moi, c'est ça le plus dur : être contraint de prendre part aux saloperies des hommes même quand je sais que ce sont des saloperies ! »

La gouvernante, émue, tenta d'apaiser un chagrin qu'elle devinait réel.

« De mon temps, on faisait pas tant d'histoires. Lorsque j'ai épousé mon défunt Guglielmo, je l'avais rencontré seulement trois fois... mais nos parents avaient décidé, alors...

— Alors, tu es une cruche, Serafina ! Tu es aussi invertébrée que cette gourde d'Agnese ! Et d'abord tu as commis un terrible péché mortel !

— Moi ? O doux Jésus !... Mais quel péché mortel, don Adalberto ?

— En épousant un homme que tu n'aimais pas, tu as bafoué les préceptes du Seigneur quant au mariage ! Une femme qui se marie sans amour est une femme qui se vend, une sans pudeur ! Et il n'y aura point de pitié pour elle !

— Mais le père et la mère...

— Penses-tu qu'on les appellera pour te défendre quand tu passeras devant le Juge Suprême ?

— Je sais pas...

— Moi, je sais et je te dis que tu seras seule pour répondre de tes fautes ! D'ailleurs, ose me dire que tu n'as pas été contente d'apprendre que tu étais veuve lorsque Guglielmo s'est fait tuer sur la Piave ?

— Un petit peu... Il se soûlait et il me battait !

— Serafina, si tu tiens à mon opinion, tu auras une drôle de dette à régler et tu serais bien inspirée de t'habituer dès maintenant et progressivement à la chaleur du Purgatoire. As-tu repassé ma soutane du dimanche ?

— Au Purgatoire... vous croyez ? »

Alors, le prêtre se rendit compte qu'il avait poussé la farce un peu loin. Comme il aimait bien sa vieille Serafina, il s'approcha d'elle et l'embrassa :

« Tu ne comprends donc pas que je te fais enrager ? Je t'en demande pardon... Bien sûr que non, tu n'iras pas au Purgatoire, mais au Paradis où tu as déjà ta place réservée ! »

Transfigurée par la joie, elle s'enquit dans un beau sourire qui l'illuminait :

« Vous en êtes sûr ?

— Et comment ! J'ai demandé au Bon Dieu s'il ne lui restait qu'une place, de te donner la mienne. Moi, j'attendrai... »

Elle voulut se jeter à genoux pour embrasser sa main et il eut toutes les peines du monde à l'en empêcher. Gagnant l'église don Adalberto se répétait que le Seigneur avait bien eu raison de réserver en priorité Son royaume aux innocents.

A l'approche d'Amedeo Rossatti, les gens de Folignazzaro rentraient dans leurs demeures. Ils éprouvaient de la peine pour le garçon et ne tenaient pas à la lui montrer. C'est donc à travers un village désert que le brigadier atteignit la petite maison où gîtait la force publique. A la vue de son supérieur, Ilario rectifia la position et attendit qu'il fût tout près de lui pour claquer des talons et lui adresser le plus impeccable des saluts auquel, à la profonde amertume de Busanela, Amedeo répondit de façon distraite et négligente.

Le maréchal Timoleone Rizzotto s'était mis dans sa tenue de gala et le plumet vertical ornant son bicorne lui donnait un air polisson. Il supputait qu'il serait sans doute invité au déjeuner des fiançailles et en prévision de cette éventualité n'avait rien commandé pour son repas, ce qui ne laissait pas de l'inquiéter un peu car il éprouvait une profonde horreur pour les nourritures élaborées à toute vitesse. Il y stigmatisait une hérésie ou une absence totale de civilisation. Lorsque le brigadier se présenta à lui, Timoleone ne put se tenir de lui demander :

« As-tu seulement réussi à fermer l'œil, mon pauvre Amedeo ?

— A peine, signor maréchal…

Je te comprends, car j'ai un cœur, moi aussi et si je me suis consacré aux seuls plaisirs de la gastronomie, c'est qu'on m'a fait souffrir... Veux- tu que je te raconte ?

— Avec votre permission, j'aimerais mieux pas.

— Je te comprends, Amedeo, mais c'est dommage... Une petite de Domodossola, brune, mince et agile comme une chèvre... Enfin, ce sera pour une autre fois. Et la mama ?

— Elle est dans tous ses états. J'ai dû lui jurer de ne pas attenter à mes jours. »

Timoleone blêmit.

« Parce que tu avais l'intention de ?... »

Le brigadier haussa les épaules.

« Sans Agnese, je n'ai plus de but dans l'existence, plus d'ambition, plus rien. »

Paternel, Rizzotto se leva avec effort pour serrer Amedeo contre lui.

« Tu n'oserais pas faire une chose pareille, mon garçon... Pense à ta pauvre vieille mère, que deviendrait-elle sans toi ? Et moi qui suis ton père spirituel ? Tu me gâcherais les années qui me restent à vivre ! Enfin, il y a ton uniforme que tu ne saurais déshonorer par le suicide qui est la pire des lâchetés ! Amedeo, mon fils, crois un homme qui a l'expérience de ces choses. Les déceptions amoureuses, c'est comme les indigestions. Quand on en souffre, on se jure qu'on n'aimera plus ou qu'on ne mangera plus jamais autre chose que des spaghetti cuits à l'eau sans assaisonnement... Mais dès qu'on est guéri, on oublie tout et on se remet à regarder les filles et à dresser des menus. C'est la vie, Amedeo, personne ne peut aller contre !

— Si je ne me détruis pas, je tuerai Eusebio Talamani qui me vole mon Agnese !

— Et tu finiras au bagne ? Alors, ça, c'est le bouquet ! Je t'ai parlé raisonnablement jusqu'ici, Rossatti, mais je vais changer de ton si tu continues à tenir des propos imbéciles ! Un brigadier de carabiniers se transformant en assassin ! mais tu écoutes ce que tu dis ?

— Pardonnez-moi, signor maréchal... Vous avez mis le bel uniforme à ce que je vois ? »

Timoleone eut un air embarrassé.

« Ma foi...

— Peut-être que vous vous rendez à la bénédiction ?

— Naturellement. Si ma place était vide, on jaserait dans Folignazzaro. On chuchoterait que je suis devenu communiste et... et la retraite n'est pas loin.

— Et peut-être aussi que vous assisterez aux fiançailles ?

— Comprends-moi, Amedeo... Maître Agostini est un notable, très influent...

— Son attitude à mon égard est une injure à tous les carabiniers !

— N'exagère pas, Amedeo ! En suivant ton raisonnement si un général de carabinier était trompé par un simple bersaglier, tout le régiment devrait reprendre la vie civile ?

— Bon ! Eh bien, si vous assistez aux fiançailles, j'y assisterai aussi et on verra ce qu'on verra !

— Non, tu n'iras pas !

— Si !

— Non !

— Si!

— Non ! Et tu n'iras pas parce que je te colle de garde pour toute la journée et si tu quittes ton poste, ce sera une désertion ! Tu passeras devant le tribunal militaire !

— C'est un abus de pouvoir !

— Pas du tout, c'est une précaution ! Je suis à Folignazzaro pour y faire respecter l'ordre et non pour le laisser troubler fût-ce par un brigadier de carabiniers ! »

Amedeo Rossatti rectifia la position et d'une voix impersonnelle :

« A vos ordres ! »

Les deux hommes se séparèrent mécontents l'un de l'autre et Timoleone songea que si par aversion pour l'uniforme qu'il portait, maître Agostini ne l'invitait pas, il se ferait une escalope à la milanèse avec des spaghetti al sugo.

La messe de dix heures se déroula dans une atmosphère tendue d'où la piété fervente des autres dimanches s'affirmait très nettement absente. Les fidèles oubliant le recueillement obligatoire autant que spontané des gens de Folignazzaro aux offices, se montraient les Agostini et Eusebio Talamani n'ayant pas craint de prendre place juste à la droite du notaire qui le séparait d'Agnese dont on commentait la tristesse trop apparente. Il apparut à chacun que donna Desiderata, le regard allumé, la lèvre tremblante, le geste nerveux, pensait à tout autre chose qu'à suivre les rites sacrés. A plusieurs reprises, don Adalberto descendant les degrés de l'autel dut s'arrêter quelques secondes afin de fixer l'assistance d'un œil courroucé pour la rappeler au respect des convenances à l'égard du Créateur. Mais sa colère intérieure se tournait surtout vers maître Agostini qu'il rendait responsable de ce scandale larvé et le premier dont l'église était le témoin depuis le temps que le prêtre la desservait.

Don Adalberto avait choisi de prêcher en paraphrasant un passage de l'Evangile selon saint Luc : « Comme les publicains et les pécheurs s'approchaient de Jésus pour l'écouter, les Pharisiens et les docteurs de la loi en murmuraient... » Déjà, il s'approchait de la table de communion le séparant de ses ouailles où s'installait un silence relatif, lorsque, apercevant l'air plein de morgue de don Isidoro, le visage ravagé d'Agnese, le sourire suffisant d'Eusebio et les traits crispés de donna Desiderata, il oublia tout ce qu'il avait préparé et fulmina une terrible harangue contre ceux « par qui le scandale arrive ». Personne ne fut dupe et maître Agostini moins que tout autre. Un instant, il balança s'il devait ou non quitter la place, mais il n'osa pas. Dans les rangs des fidèles, on se poussait du coude et, du menton, on se montrait le dos du notaire. Seul, Timoleone Rissotto, son bicorne sur les genoux, ne s'aperçut de rien, car il sommeillait paisiblement, ne se réveillant et promenant un œil glauque autour de lui qu'au moment où son nez atteignait l'inclinaison voulue pour qu'il se fit chatouiller par l'arrogant plumet du couvre-chef.

Il n'y avait qu'Eusebio pour se moquer ouvertement de ce que racontait le prêtre et son sourire narquois donnait à plus d'un envie de le gifler. Don Adalberto qui s'en aperçut fut à deux doigts d'oublier qui il était, le lieu où il se trouvait et, récupérant l'ardeur de ses vingt ans, de sauter pardessus la table de communion afin d'aller flanquer une torgniole à ce clerc qu'il ne parvenait pas à ne pas détester.

Après le sermon, don Adalberto pressa le mouvement pour arriver au plus tôt à l’Ite missa est, tant il avait hâte d'en terminer avec cette cérémonie des fiançailles dont la perspective le mettait, hors de lui.

A Folignazzaro, il y a une coutume scrupuleusement observée depuis toujours. C'est à la sortie de la messe dominicale que le prêtre entouré des gens du village proclame les fiançailles des jeunes gens souhaitant se marier et les bénit s'il n'y a pas d'opposition valable de la part de qui que ce soit. On se doute que ce jour-là, il y en eut pas mal pour se précipiter au-dehors avant l'ultime prière afin d'être bien placé pour que cette courte cérémonie où l'on espérait qu'il adviendrait quelque chose susceptible de dater dans la petite histoire de Folignazzaro.

Les Agostini — le père et la mère encadrant Agnese — sortirent dans les derniers pour laisser à leurs concitoyens le temps de se ranger. Ils étaient immédiatement précédés de Timoleone solennel et suivis d'Eusebio. Arrivés sur la petite place, les Agostini et Eusebio (auprès de qui, sur la demande expresse du notaire, qui, en même temps, le retint pour déjeuner, le maréchal de carabiniers se plaça afin de remplacer une famille inexistante) se rangèrent face au porche sous lequel don Adalberto ne tarda pas à paraître, accompagné du jeune Teofrasto, enfant de chœur de son état.

Tout de suite, on comprit que le prêtre entendait mener les choses rondement. Il se racla la gorge et d'une voix forte : « Ecoutez-moi, tous ! »

Dans le silence subit et total que son commandement imposa, on perçut le gloussement d'une poule rameutant sa famille. « Il paraît... »

Malignement il laissa couler quelques secondes pour bien marquer qu'il en doutait quant à lui.

« ...qu'il y a promesse de mariage entre Eusebio Talamani, de Milan, et présentement clerc dans l'étude de maître Agostini et Agnese Agostini, fille dudit notaire. Quelqu'un, dans l'assistance, connaît-il un empêchement quelconque à ce que cette promesse soit tenue ? Si oui, qu'il parle sans crainte et selon sa conscience ! »

Et puis, il attendit paisiblement. Soudain, quelqu'un lança :

« C'est honteux ! »

Cette remarque suscita une profonde sensation. Maître Agostini sursauta avant de se retourner et de fixer d'un œil chargé d'éclairs l'endroit d'où venait de jaillir cette remarque injurieuse. Don Adalberto, enchanté, déclara :

« Que celle estimant qu'il y a de la honte dans cette promesse de mariage, se montre. »

Il y eut un court flottement, puis les rangs s'écartèrent devant la grosse donna Eloisa qui se campa devant le prêtre. Timoleone Rizzotto trembla. Sûrement que si quelque chose de fâcheux se passait, on l'en rendrait responsable. Il commença à suer à grosses gouttes.

« Nous vous connaissons bien tous, donna Eloisa... Nous vous savons femme d'expérience et de bon conseil... »

On jubilait rien qu'à voir la tête du notaire dont la couleur de la peau tournait au vert. En dehors de toute charité chrétienne, don Adalberto savourait cet instant.

« Quel empêchement y a-t-il aux promesses d'Agnese et d'Eusebio, donna Eloisa ? »

La signora Rossatti alla chercher son souffle aux plus grandes profondeurs de son être et sa réponse fut entendue jusqu'aux limites de la commune.

« Il y a qu'Agnese aime mon fils et que mon fils l'aime et qu'elle peut pas en épouser un autre que mon Amedeo ou alors c'est qu'elle est aussi hypocrite que son père ! »

Le teint du notaire changea brusquement et vira au rouge foncé. Il s'en prit à Timoleone :

« Et alors, maréchal ? Qu'est-ce que vous attendez ? Allez-vous laisser insulter les plus honnêtes citoyens de Folignazzaro sans intervenir ? »

Rizzotto songeait, trop tard, qu'il aurait été mieux inspiré de rester chez lui à se préparer des lazagne à la bolognese plutôt que de se fourrer dans une histoire où il n'y avait que des embêtements à récolter. Néanmoins, il s'approcha d'Eloisa qu'il prit par le bras.

« Signora... Soyez raisonnable ? Ne m'obligez pas à... »

Eloisa se dégagea de telle façon qu'au grand dam de son amour-propre, Timoleone faillit choir sur le derrière et, trouvant dans le maréchal un adversaire à sa taille, elle ne lui cacha rien de sa façon de penser :

« Toi, au lieu de défendre tes carabiniers, tu pactises avec l'ennemi ! Tu me dégoûtes, Timoleone ! Gros plein de soupe ! »

Devant tout le village réuni, Rizzotto ne pouvait pas encaisser ces injures sans réagir :

« Encore une seule grossièreté, signora, et je vous embarque !

— Tout seul ? »

Un rire paisible courut parmi l'assistance.

« J'appellerai mes hommes !

— Et tu ordonnerais à mon fils d'arrêter sa propre mère ? Tu m'écœures, Timoleone ! Mais ça ne m'étonne pas de toi ! Je comprends que tu sois l'ami d'un homme qui vend sa propre fille !

— Donna Eloisa !...

— Tais-toi, Timoleone, ou je te fais avaler ton plumet ! »

Le notaire gronda : « C'est scandaleux ! » La notairesse riposta : « Elle a raison ! »

Revigorée par ce renfort inattendu, Eloisa s'adressa à tous :

« Vous entendez ? Même la signora Agostini m'approuve ! »

Hors de lui, le notaire s'approcha du prêtre. « Cette scène n'a que trop duré ! Finissons-en ! »

Comme piqué par une guêpe, don Adalberto réagit brutalement :

« Ma qué ! Isidoro ! Qu'est-ce qui te permet de me donner des ordres, à présent ? Tu ne te prendrais pas pour l'évêque, par hasard, eh ? Agnese, approche-toi, mon enfant... »

La jeune fille s'avança et du coup, chacun retint sa respiration.

« Es-tu d'accord pour épouser Eusebio Talamani ?... Réfléchis bien... prends ton temps... Ne te hâte pas de répondre... Une promesse, c'est grave, tu sais, et pense où cela peut t'entraîner. »

Elle hésita, se tournant vers son père au regard sévère, puis vers Eloisa suspendue à sa réponse et, parce qu'elle était sans grande volonté, murmura : « Oui. »

Un soupir de déception s'échappa de toutes les poitrines.

« Bon... Comme tu voudras ! mais après, il ne faudra pas venir te plaindre ! Quant à vous, Eusebio Talamani, vous êtes naturellement d'accord ? »

Toujours narquois, le clerc répliqua à haute voix :

« Naturellement, padre.

— Parfait... Donnez-vous la main. Je vous bénis et vous considère et tous ici de même que moi doivent vous considérer en tant que promis l'un à l'autre, et maintenant recueillez-vous si vous en êtes capables ! »

Don Adalberto débita des prières à une vitesse incroyable, empoigna le goupillon que lui tendait Teofrasto, à la manière d'une massue, en aspergea le couple, rentra dans son église sans serrer la main à personne et refusa l'invitation du notaire qui le rattrapait à la sacristie :

« Non, Isidoro, ne compte pas sur moi. Je ne veux pas être mêlé en dehors de ce qui est mon sacerdoce à tes sales combinaisons et rentre chez toi, ici ce n'est pas ta place ! »

Humilié, rageur, maître Agostini qui se sentait mauvaise conscience rejoignit ses invités l'oreille basse.

L'aventure se serait terminée là si au soir de ce même jour, Amedeo Rossatti, relevé de sa garde par un Timoleone revenu un peu pompette, ne s'était rendu chez Onesimo Cortivo pour boire un coup afin d'essayer de dissiper le chagrin qui l'étouffait. On tint à lui exprimer la part qu'on prenait à sa peine et le cafetier ajouta le récit de l'intervention de donna Eloisa qui emballa tous ceux ayant eu le privilège d'assister aux ultimes efforts de la bonne dame pour tenter de sauver le bonheur de son fils.

« Crois-moi, Amedeo, c'est une sainte et respectable mère que tu as là, et tu serais le dernier des derniers si tu t'en rendais pas compte ! »

Tout le monde étant un peu ivre, chacun débordait de tendresse et le carabinier jura solennellement qu'il avait conscience de tout ce qu'il devait à la marna et que c'était bien à cause d'elle qu'il ne mettrait pas fin à ses jours. On le félicita. On versa quelques larmes tant on se sentait attendri d'être si bon et l'on s'embrassa avec ferveur.

Vers onze heures du soir, Amedeo qui tenait bien le coup, se leva pour adresser un au revoir grandiloquent à ses excellents amis de Folignazzaro et déclara qu'Agnese pouvait, désormais, aller se faire voir puisqu'elle avait osé préférer un Milanais à un gars du pays. On l'acclama avec des voix pâteuses, en butant sur les mots et les plus acharnés affirmèrent que les Milanais ne valaient pas pipette et qu'il fallait avoir l'esprit complètement amorti pour donner sa fille unique à un Milanais. Conscients d'avoir ainsi soutenu la justice, les buveurs rentrèrent chez eux ou s'endormirent sur les tables d'Onesimo.

En somme, cette fâcheuse histoire se serait bien finie si un méchant hasard n'avait voulu qu'à quelques centaines de mètres du cabaret, Amedeo ne se soit trouvé face à face avec Eusebio, lui-même un peu éméché par toutes les libations répandues sur l'autel de son bonheur futur. Ce qui aggrava encore les choses, c'est qu'Eusebio était accompagné de son patron, maître Agostini. Le fiancé ricana-t-il en reconnaissant le carabinier ? Ou bien fût-ce Amedeo qui provoqua Talamani ? Toujours est-il que les deux hommes échangèrent quelques paroles peu amènes et bientôt ils en vinrent aux mains. Don Isidoro voulant défendre son clerc, beaucoup moins robuste que son adversaire, reçut une nasarde qui lui mit une véritable voie lactée dans le regard et l'envoya rouler au sol. Furieux, apeuré, il se précipita chez lui pour chercher une arme pendant qu'Amedeo Rossatti oubliant, sous l'empire de la jalousie, qu'il vivait à Folignazzaro pour imposer l'ordre et non pour le troubler, rossait d'importance le malheureux Eusebio qui, sous les coups reçus, ne tarda pas à s'évanouir.

La vue de Timoleone Rizzotto, dans son lit, allongé sur le dos, déconcertait le regard. Examiné de profil, il ressemblait à une chaîne de montagnes avec des pics et des creux, mais les deux lignes d'horizon partant des pieds et du nez se rejoignaient pour culminer avec l'abdomen dont l'ampleur sous la blancheur du drap appelait l'image de ces montagnes japonaises couvertes de neige et dont l'imposante solitude sert de toile de fond aux dessins les plus délicats. Comme tous ceux jouissant d'une conscience tranquille, le maréchal des carabiniers dormait d'un sommeil d'enfant. Un ronflement puissant — qui s'entendait de loin et guidait, par les nuits sans lune, les voisins rentrant chez eux — emplissait la chambre d'un trait rythmé dont la tessiture variait parfois de façon inattendue. Un sourire confiant rajeunissait le gros homme endormi. Il rêvait qu'invité par les Bolonais, il présidait un concours où rivalisaient les plus fins cuisiniers de la péninsule, mais qui, tous, venaient respectueusement lui faire hommage des plats par eux réalisés.

Timoleone goûtait — en songe — une sauce onctueuse à souhait, lorsque tous les fourneaux de la prodigieuse cuisine éclatèrent ensemble dans un fracas assourdissant. Arraché à son sommeil par cette catastrophe, Rizzotto se dressa sur son séant, recouvra ses esprits, se rendit compte avec dépit qu'il se trouvait dans sa chambre et qu'un olibrius tapait furieusement contre la porte donnant sur la rue. Un coup d'œil à sa montre indiqua au brigadier qu'il n'était pas encore minuit. Il en fut indigné et hurla :

« Un moment, sauvage ! » Le vacarme ne cessa pas pour tant. Timoleone proféra quelques injures bien senties et posant ses pieds nus sur le sol, maudit le sans-gêne qui le privait du plus beau rêve qu'il eût jamais fait. Dormant en chemise de nuit, le carabinier commença par glisser ses pieds dans des pantoufles, entra en soufflant dans son pantalon, se battit avec ses bretelles tout en se promettant que s'il s'agissait d'un ivrogne, il l'enfermerait dans l'unique cellule de la gendarmerie.

La bouche crispée, l'œil mauvais, raflant au passage un énorme revolver destiné à flanquer une frousse intense à celui se permettant de le déranger en pleine nuit, Timoleone sortit de sa chambre, traversa son bureau, revint sur ses pas pour gagner la cuisine, afin d'y lamper à même la bouteille une goutte de marsala, histoire de récupérer complètement son sang-froid et s'en fut ouvrir. Mais la colère grondant en lui s'envola devant le spectacle de maître Agostini, au visage défait et dont toute l'attitude trahissait la plus vive agitation.

« Enfin ! Ce n'est pas malheureux ! »

Tant d'injustice souleva le maréchal. « Mais, don Isidoro, il est presque minuit !

— Et alors ? Je croyais que les carabiniers ne dormaient que d'un œil ?»

Rizzotto convint que ce n'était pas là son habitude. Le bousculant quelque peu, le notaire pénétra dans le poste de garde.

« Alors, Timoleone, on peut égorger tous les habitants de Folignazzaro, vous vous en fichez, eh ?

— Ma qué ! signor Agostini, personne ne pense à tuer son prochain ici ?

— C'est ce qui vous trompe ! On vient d'assassiner Eusebio Talamani !

— Qu'est-ce que vous dites ?

— Ma qué ! vous êtes sourd ou quoi ? On vient d'assassiner le fiancé de ma fille, mon clerc Talamani ! »

Rizzotto dut s'asseoir car tout tournait autour de lui.

« Ce... ce n'est pas... possible... mais où ? Qui ?

— Où ? Presque à la hauteur de l'épicerie. Qui ? Amedeo Rossatti ! »

Timoleone se dressa d'un bond.

« Ce n'est pas vrai !

— Si !

— Non. Vous l'avez vu ?

— Evidemment, je ne peux pas jurer que je l'ai vu, mais... »

Et maître Agostini raconta au carabinier la bagarre dont il avait été le témoin, puis la victime, avant de partir chez lui chercher une arme et pour démontrer la véracité de son récit, il exhiba un pistolet à chien du XXVIII siècle.

« Je comptais m'en servir comme d'une matraque pour assommer Rossatti, mais quand je suis revenu, je n'ai d'abord vu personne... J'ai cru que les deux hommes s'étaient séparés pour rentrer chez eux et déjà je soupirais d'aise, tout en me promettant de venir dès le matin déposer une plainte entre vos mains contre le brigadier lorsque... »

La voix de don Isidoro cassa. Timoleone insista :

« Lorsque j'ai presque buté contre le corps d'Eusebio.

— Mort ?

— Mort... du sang plein la poitrine.

— Du sang ?

— Du sang ?

— Je n'ai pas osé le toucher... J'ai l'impression qu'il s'agit d'un coup de couteau, mais je manque d'expérience dans ce genre d'affaires... »

Amedeo Rossatti... Son Amedeo, son protégé... Rizzotto croyait vivre un cauchemar. Il se raccrocha à une ultime espérance.

« Vous êtes sûr qu'il est mort ?

— Je le pense. »

Rizzotto soupira.

« Bon... Je finis de m'habiller... Je vous demande une minute. »

Lorsqu'ils furent prêts, ils s'en allèrent réveiller Ilario Busanela, le carabinier, qui se leva de mauvaise grâce et Timoleone crut bon de lui adresser un discours sévère (oubliant sa propre humeur lorsque le notaire l'avait tiré du lit) sur les devoirs de sa charge. Ilario ne recevant aucune explication sur cette intrusion nocturne et sur les raisons profondes incitant son supérieur à le tirer du lit alors qu'il avait droit au repos, s'habilla sans parvenir à se réveiller tout à fait. Dehors, la présence du notaire le plongea dans un étonnement profond dont seule la vue du cadavre d'Eusebio Talamani — devant lequel ils arrivèrent bientôt — parvint à l'arracher. Il le regarda avant de demander :

« Il est mort, maréchal ?

— Et qu'est-ce que tu t'imagines, imbécile ? »

Maître Agostini crut bon de préciser :

« Il n'a pas bougé de l'endroit où je l'ai trouvé. »

Rizzotto haussa les épaules.

« Le contraire m'aurait surpris, signor Agostini. »

Ilario, projetant le faisceau de sa lampe électrique sur le visage de feu Talamani, lui mit son pouce dans l'œil et conclut :

« Pour être mort, il est mort, maréchal. »

Ramenant sa main, il laissa glisser ses doigts sur la poitrine du défunt Eusebio, sentit quelque chose de mouillé, regarda et balbutia :

« Du... du sang... C'est du... du... sang...

— Et alors ? Tu ne vas pas t'évanouir, non ?

— J'ai... j'ai horreur du... du sang, maréchal ! »

Rizzotto leva les bras au ciel comme pour prendre Dieu à témoin de ce qu'il l'obligeait à endurer et qu'il devait prendre ses précautions s'il ne voulait pas qu'un jour le brave Timoleone ne se révolte.

« Ilario, évite-moi l'apoplexie en filant chez le docteur Borgato pour le prier de nous rejoindre en vitesse !

— Et s'il refuse ?

— Il ne refusera pas !

— Et s'il refuse quand même ?

— Alors, tu lui ordonnes de rappliquer !

— Et s'il refuse ?

— Alors, tu l'empoignes et tu nous l'amènes !

— Et...

— Et si tu ajoutes encore un mot, je te fais avaler mon bicorne ! »

Ilario Busanela, carabinier, partit au pas gymnastique.

Le docteur Fortunato Borgato était un très vieil homme qui ne continuait à exercer que parce qu'aucun de ses jeunes confrères ne désirait s'enterrer à Folignazzaro. Alors, il persévérait bien qu'il fût très fatigué et que son humeur s'en ressentît. Quand on l'appelait pour un accouchement au milieu de la nuit, au petit matin ou plus simplement au moment où il se glissait dans ses draps, il se rendait chez la future mère, mais commençait par la quereller furieusement, lui reprochant de faire exprès d'accoucher à des heures impossibles, qu'il la considérait comme une menteuse, une douillette et pour tout dire une enquiquineuse, qu'elle n'avait aucune pitié ni aucun respect pour un homme qui pourrait être — selon le cas, son père ou son grand-père — et que de toute façon elle n'aurait à s'en prendre qu'à elle si l'épuisement l'empêchait de mener son affaire comme il le souhaiterait. De quoi vous retourner les sangs surtout quand on est en gésine, mais on était habitué aux manières de Borgato et on savait qu'il ne pensait pas un mot de ce qu'il criait et qu'il agirait au mieux. Lorsque le bébé avait fait son entrée à Folignazzaro, avant de le confier à la grand-mère ou à donna Petronilla, qui depuis quarante ans remplissait les fonctions de sage-femme bénévole, le docteur ne manquait jamais d'élever le marmot à bout de bras, de bien l'examiner et de s'exclamer :

« Mon Dieu, qu'il est beau ! Le plus bel enfant que j'aie jamais mis au monde ! ma qué ! je me demande qui peut bien être le père, eh ? »

Plaisanterie rituelle, dont le papa riait tout le premier avant d'emmener Fortunato boire un petit verre de grappa pour se remonter.

Le docteur n'avait pu assister aux fiançailles d'Agnese et d'Eusebio parce que retenu dans un hameau par un vieux qui se décidait à mourir d'une pneumonie. Il s'en était aisément consolé, son âge ne le prédisposant plus guère à ces cérémonies et sachant — si Dieu le conservait en vie — qu'il mettrait au monde le premier-né des petits-enfants de maître Agostini. Veuf depuis fort longtemps, il vivait pratiquement seul, la femme qui s'occupait de son ménage s'en allait à sept heures du soir en lui laissant un papier sur lequel elle notait les noms et les endroits où habitaient les gens venus demander le secours du médecin. Depuis le temps qu'il exerçait, don Fortunato connaissait tout le monde, et, à moins d'accident, il se tenait si bien au courant de l'état de santé du pays que lorsqu'on venait le chercher pour une Rosalia ou pour un Simeone, d'avance il savait quel genre de maladie il lui faudrait combattre.

Le docteur s'endormait après avoir lu — comme chaque soir depuis près d'un demi-siècle — quelques pages de Virgile qui symbolisait à ses yeux une époque où il lui semblait qu'il eût été agréable de vivre (ainsi que tous les bourrus, don Fortunato avait le cœur tendre), lorsque le carabinier Busanela le tira de son lit. Le médecin prit fort mal la chose.

« Qu'est-ce que tu veux, toi ? Tu es malade ?

— Non, signor docteur. C'est Eusebio Talamani...

— Le fiancé ? Qu'est-ce qu'il a ? Une indigestion ?

— Pas exactement, signor docteur. Il est étendu tout de son long, devant l'épicerie.

— Il est soûl ! Va lui dire de se relever !

— Ça, signor docteur, il peut pas.

— Et pourquoi ?

— Parce qu'il est mort.

— Tu te fiches de moi ?

— Oh ! signor docteur, je me permettrais pas !

— Alors, de quoi a-t-il bien pu mourir ?

— Je pense... enfin, le maréchal pense et aussi maître Agostini que c'est d'un coup de couteau. »

Don Fortunato siffla de surprise.

« Un meurtre ?

— Ça y ressemble. »

Le docteur se frotta les mains.

« Enfin, ça me change un peu... Aide-moi à m'habiller, Ilario... Dis donc, Agostini doit faire une drôle de tête ? »

Pour faire une drôle de tête, le notaire en faisait une, en effet. Tout ce remue-ménage avait fini par réveiller les voisins qui arrivaient sur les lieux et commentaient l'événement. Tous mettaient une sorte de malin plaisir à présenter leurs condoléances à don Isidoro :

« Eh bien, don Isidoro, la signorina Agnese n'aura pas été fiancée longtemps.

— Quel malheur, maître Agostini... Un si brave garçon !

— On est de tout cœur avec vous, signor Agostini.

— Qui aurait pensé une chose pareille ce matin, don Isidoro ? Ces jeunes gens semblaient si heureux... »

Le notaire comprenait parfaitement qu'en dépit du respect imposé par la mort, on se payait sa physionomie et il enrageait. Toutefois, comme en tant que père de la fiancée du défunt, il représentait toute la famille de celui-ci, force lui était de demeurer et au fur et à mesure que le temps passait, son humeur devenait exécrable.

Don Fortunato, le médecin toujours bougonnant, écarta les curieux qu'il apostropha :

« Et alors ? Ça vous amuse de voir un cadavre ? Vous vous régalez à regarder couler le sang ? »

On se tut et on s'écarta tandis qu'il s'agenouillait près du mort non sans invectiver le carabinier Busanela.

« Ilario, bougre d'âne, ce n'est pas le ciel, mais le cadavre que tu dois éclairer ! »

Il se releva très vite et s'adressa au maréchal. « Bon, eh bien, il a été tué d'un coup de couteau en plein cœur. Du beau travail, si tu tiens à mon opinion, Timoleone. » Rizzotto chuchota :

« Vous... Vous ne pensez pas qu'il puisse s'agir d'un suicide, don Fortunato ? »

Le vieux eut un ricanement rappelant le grincement d'une poulie rouillée.

« Se fiancer à midi et se suicider à onze heures du soir, ce serait un peu fort, non ? Et pas très flatteur pour la signorina Agostini... Tu ne crois pas ? Et puis, as-tu retrouvé le couteau ?

— Non.

— Alors, tu estimes peut-être qu'après s'être frappé il a avalé l'arme, histoire de te jouer un sale tour ? Souhaites-tu que je pratique une autopsie pour me rendre compte s'il l'a dans l'estomac? Que ça t'embête ou pas, Timoleone, c'est comme ça : Eusebio Talamani a été assassiné. Fais-le transporter où tu voudras et occupe-toi d'arrêter le meurtrier si tu en es capable. Moi, je retourne me coucher ! »

Et jetant un coup d'œil chargé de menaces sur ceux l'entourant, il gronda :

« Et j'espère bien que personne ne se permettra de venir encore me déranger cette nuit ! »

Folignazzaro ne se rendormit guère cette nuit-là car très vite on sut que le coupable était Amedeo Rossatti. Interrogé, Onesimo Cortivo, le cafetier, rappela les propos tenus en public par le brigadier et ses dires furent confirmés par les témoins consommateurs. Prévenu, don Adalberto, le curé, surgit au moment où on ne l'attendait pas, força tout le monde à se mettre à genoux pour réciter une prière destinée à recommander l'âme de don Eusebio au Tout-Puissant. Quand ce fut terminé, il retrouva son ton courroucé :

« Et maintenant, rentrez chez vous, bande de bons à rien ! sans pudeur ! et persuadez-vous que ce qui est arrivé à cet homme peut vous arriver demain ! car il est parti sans confession, le malheureux ! Tout le monde communiera dimanche prochain ! vendredi soir j'entendrai les femmes et samedi les hommes et que personne ne manque à l'appel, sinon vous aurez affaire à moi ! Je suis responsable de vos âmes, ne l'oubliez pas ! »

Chez lui, maître Agostini réveilla sa femme et sa fille pour leur annoncer le malheur. Si elles témoignèrent, par leurs mines, de leur stupéfaction, elles ne purent cacher leur soulagement. Agnese, oubliant cette journée de larmes, se remit à sourire à des perspectives plus heureuses. Quant à donna Desiderata elle crut bon de prendre un ton prophétique pour annoncer :

« Tu vois, Isidoro ? Dieu ne voulait pas de cette union... »

Le notaire qui se contenait depuis pas mal de temps déjà, explosa.

« C'est facile de mettre le Ciel dans nos petites saletés ! Ce n'est pas Dieu qui ne voulait pas de ce mariage, mais ce misérable Amedeo Rossatti car c'est lui qui a tué Eusebio d'un coup de couteau ! Heureusement qu'il finira ses jours en prison, au moins j'en serai débarrassé ! »

Son discours vengeur fut interrompu par le bruit sourd d'un corps tombant sur le plancher. Agnese venait de s'évanouir.

Habitant tout en haut de Folignazzaro, donna Eloisa n'avait pas eu vent du remue-ménage nocturne. Aussi, lorsqu'elle entendit frapper à sa porte, elle crut d'abord à des fantômes, mais prêtant l'oreille elle reconnut la grosse voix de Timoleone. Intriguée, elle posa un fichu sur ses épaules et s'en fut ouvrir dans sa longue chemise de nuit ornée de dentelles aux poignets et au col.

« C'est pas vrai que c'est toi, Timoleone ? et toi, Ilario ? Mais, qu'est-ce qui vous prend ? Vous seriez pas soûls, des fois ? »

Mais le visage renfrogné du maréchal et l'air emprunté du carabinier lui firent vite comprendre qu'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie. Alors, elle commença d'avoir peur.

« Qu'est-ce qui se passe, Timoleone ? des ennuis ?

— Pire que des ennuis, Eloisa, ton fils est là ?

— Dans sa chambre. Il dort. Pourquoi ?

— J'ai à lui parler.

— A cette heure-ci ?

— L'heure n'a plus grande importance, ma pauvre... »

Elle les regarda tous deux et sut qu'un grand malheur s'abattait sur elle et sur Amedeo sans qu'elle en pût encore deviner la nature.

« Je... je vais le chercher. »

Rizzotto l'écarta doucement.

« Non... On monte. »

Elle les vit grimper l'escalier sans pouvoir dire un mot, esquisser un geste. Elle avait froid et sans savoir exactement pourquoi, elle se mit à pleurer.

Timoleone réveilla Amedeo en entrant dans sa chambre. Le garçon avait déjà cuvé son ivresse légère. Il battit longuement des paupières avant d'admettre la réalité de ce qu'il contemplait : le maréchal et Busanela au pied de son lit. Il balbutia :

« Qu'est... qu'est-ce... qu'il y a ?

— Lève-toi, Amedeo. »

Il obéit, complètement perdu, incapable de répondre aux questions qui se pressaient dans sa tête.

« Non, ne prends pas ton uniforme. Habille-toi en civil.

— En civil ?

— Ça vaut mieux. »

Le brigadier obéit, tel un automate et quand il fut prêt, il se tourna vers ses visiteurs :

« Et maintenant ?

— Et maintenant, donne-moi ton couteau ?

— Quel couteau ?

— Celui que tu portes habituellement sur toi ?

— Je n'ai jamais de couteau !

— Faudrait pas me croire plus bête que je ne suis, Amedeo. Tu l'as caché quelque part mais nous finirons bien par le trouver !

— Mais enfin, maréchal, si vous me disiez de quoi il s'agit ?

— Tu ne t'en doutes pas un peu ?

— Franchement, non !

— Franchement, eh ? »

Pathétique, Timoleone apostropha son brigadier :

« Que toi, Amedeo, mon fils spirituel, mon disciple, tu aies pu commettre une chose aussi horrible, ça me dépasse ! Depuis une heure, j'ai vieilli de dix ans et je sens que je n'aurai plus jamais mon appétit d'autrefois ! Si je meurs avant mon âge, tu en porteras aussi la responsabilité ! J'en prends Ilario à témoin !

— Sur la tête de ma mère, maréchal, je ne saisis rien de rien à ce que vous me racontez !

— Comédien ! Tu oses me mentir à moi ? à moi Timoleone Rizzotto, maréchal de carabiniers, ton supérieur hiérarchique à qui tu dois le respect en plus de la reconnaissance ? Tu es donc pourri jusqu'aux moelles ? »

Dégoûté, Amedeo se laissa retomber sur son lit.

« Je dois être malade... Vous me parlez de choses que je comprends pas... »

Puis se redressant brusquement :

« Vous semblez insinuer que j'ai commis un acte regrettable ?

— Regrettable ?... Tu l'entends, Ilario ? Regrettable ! Il daigne trouver son geste regrettable ! Et dis-moi, monstre féroce, Eusebio ? Eusebio Talamani ? celui qui t'avait chipé ta fiancée, cette gourde d'Agnese... tu t'en souviens ?

— Si je me souviens d'Eusebio ? Et pourquoi ne m'en souviendrais-je pas ? Et d'abord, je ne vous permets pas d'insulter Agnese !

— Un conseil, petit : ne monte pas sur tes grands chevaux parce que je t'obligerai à en redescendre à coups de pied dans les fesses ! et d'une ! et de deux : qu'as-tu fait d'Eusebio ?

— Ce que j'ai fait d'Eusebio ?

— Oui ! d'Eusebio ! Tu ne serais pas devenu sourd, eh ?

— Eusebio, je l'ai laissé par terre, le salaud !

— Rossatti, je vous somme de manifester un peu plus de décence dans vos propos touchant un homme que...

—...que j'ai poliment rossé ! Ah ! j'y suis ! il a porté plainte, ce lâche ? et c'est pour ça que vous êtes ici ? Ma qué ! pourquoi au milieu de la nuit, eh ?

— Parce que les carabiniers se dérangent même la nuit quand ils ont connaissance d'un crime.

— Un crime ? Où ça ?

— Presque devant l'épicerie.

— Presque devant... Là où j'ai...

— Là où tu as assassiné Eusebio Talamani ! » Une fraction de seconde, le jeune homme crut à une mauvaise plaisanterie, mais le regard dur de Timoleone, celui, apitoyé, de Busanela l'invitèrent à admettre que nul dans cette chambre ne songeait à plaisanter.

« Alors... vous êtes venus pour... pour...

— Pour t'arrêter, Amedeo... Au nom de la Loi... Tu finiras la nuit en prison et demain on te remettra aux carabiniers qui arriveront de Milan. »

Rossatti se prit la tête à pleines mains. « Ce n'est pas possible !... ce n'est pas possible ! Je n'ai pas cogné si fort que cela tout de même !

— Pas besoin de cogner tellement fort quand on tient un couteau !

— Moi ?... Moi, je tenais un couteau ?

— Que tu lui as planté dans le cœur ! »

Avant que Rizzotto ait pu se protéger, Amedeo lui sautait dessus et lui empoignant la gorge commençait à la lui serrer de telle façon que le maréchal devint très vite violet.

« Vous n'avez pas le droit ! menteur ! vous n'avez pas le droit ! jamais de ma vie je ne me suis servi d'un couteau ! »

Le carabinier Busanela tapotait sur l'épaule de Rossatti, disant :

«  Brigadier... Attention, brigadièr... brigadier, vous l'étouffez ! brigadier, c'est pas des manières ! Il est maréchal... brigadier, ça va être un second crime ! »

Le mot « crime » rendit sa lucidité à Amedeo qui lâcha Timoleone, lequel, pendant cinq minutes, émit une étrange symphonie de râles, de hoquets, de déglutitions bruyantes, de rots douloureux, et quand enfin il réussit à reprendre son souffle, ce fut pour dire d'une voix flûtée :

« Tu as porté la main sur moi... Mes galons, tu t'en fous... Anarchiste ! Caïn ! Conseil de guerre ! Tu n'y coupes pas !... Quant à toi, Ilario, tu auras de mes nouvelles ! Tu me laissais assassiner sans intervenir, eh ? Complice, eh ? Qu'attendais-tu pour lui flanquer un coup de crosse sur le crâne ?

— Il est brigadier, maréchal !

— Il n'est plus rien, imbécile, sinon un assassin que nous emmenons et en vitesse !

— Si je vous laisse l'emmener ! »

Ils se retournèrent. Sur le seuil de la chambre dont elle avait ouvert la porte sans bruit, donna Eloisa dirigeait sur eux le canon d'un fusil de chasse.

« Le premier qui bouge, je lui colle toute la charge dans les tripes ! »

Ilario ferma les yeux pour bien montrer qu'il se désintéressait complètement des événements. Quant à Rizzotto, de violet il passa brusquement à un blanc livide.

« Alors, tu comptais emprisonner mon fils unique, misérable ?

— Ecoute... Elo... lo... Eloisa... il a tutu... tué Eusebio... Je... je suis obli... bligé...

Tu mens, Timoleone ! D'ailleurs, tu as toujours été un menteur ! Tu te venges ! parce que je t'ai refusé autrefois !

— Encore !

— Dis que c'est pas vrai et par Dieu qui nous observe, je t'étends raide mort !

— Je... je t'en prie, Elolo... Eloisa, ne tire pas ! Tu as raison : je t'aimais ! je t'aime toujours, je t'aimerai jusqu'à ma mort.

— Ça risque de pas faire bien longtemps ! »

Désespéré, Rizzotto s'adressa à Amedeo :

« Tu n'aurais pas pu le tuer ailleurs, non ?

— Maréchal, je vous jure que je suis innocent ! »

Eloisa consola son fils.

« Moi, je te crois, mon petit ! Tu es incapable d'une pareille horreur ! Mais lui, ce gros plein de soupe, il te connaît pas comme moi je te connais ! Alors, sauve-toi parce qu'il est capable de tout, ce maudit ! »

Amedeo hésita quelques instants, puis se glissa par la fenêtre et disparut.

Pendant une minute ou deux, le garçon enfui, les trois protagonistes du drame se regardèrent comme s'ils n'ajoutaient pas complètement foi à la réalité de la scène qu'ils vivaient. Le maréchal s'enquit doucement :

« Eloisa... tu sais ce qu'il vient de faire, ton fils ?

— Il a fichu le camp, tiens !

— Non, c'est plus grave ! il a déserté. Maintenant, ce n'est pas seulement la police qui le recherchera, mais aussi l'armée... Il n'a aucune chance, Eloisa... »

Mais farouche, ne voulant rien entendre, la signora Rossatti proclamait :

« On a toujours une chance dans nos montagnes !

— Eloisa, je t'en prie, sois raisonnable !

— Et pour être raisonnable, il faudrait que je te livre mon fils ? que tu me l'emprisonnes ? que tu me le tues, peut-être ? Jamais ! et si tu bouges, Timoleone, je te fais péter le fusil en plein dans le corps, que déjà l'envie m'en démange !

— Je ne te crois pas ! »

Rizzotto se redressa fièrement :

« Non, je ne te crois pas, Eloisa Rossatti ! Tu es une honnête femme, une bonne chrétienne et tu ne voudrais pas charger ta conscience d'un crime aussi abominable qu'injuste ! Donne-moi ce fusil !

— Jamais ! et n'avance pas ou sans ça, malheur à toi !

— Donne-moi ce fusil, c'est un ordre ! »

Et il fit un pas en direction de la femme et elle tira. Le vacarme fut étourdissant tandis qu'une fumée âcre emplissait la pièce. Quand elle se dissipa, ils se contemplèrent, éberlués. Eloisa aplatie contre la porte où le recul de l'arme mal tenue l'avait projetée, Timoleone immobile devant elle, en un ahurissant garde-à-vous, et un peu en retrait, Ilario, figé sur place lui aussi, mais ouvrant une bouche où l'on eût facilement fait entrer le poing fermé d'un homme ordinaire. Contrairement à toute attente, Rizzotto reprit le premier ses esprits et la voix quelque peu étranglée par l'émotion, se contenta de remarquer :

« C'est malin, eh ? »

Eloisa, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, prenant conscience de ce qu'elle avait failli commettre était dans l'incapacité absolue d'articuler un mot. Soudain, le carabinier Ilario Busanela se mit à gémir bruyamment en montrant, de l'index tendu, quelque chose sur le lit, et le maréchal se retournant, découvrit son beau plumet coupé au ras du bicorne par la charge de chevrotines. Il eut un râle d'épouvante retardée :

« Eloisa... tu as failli me tuer ! »

Elle se mit à pleurer à gros sanglots et quand elle reprit son souffle, ce fut pour dire :

« Tu me laisses le temps d'empaqueter mes affaires ?

— Parce que tu t'en vas ?

— Ma qué ! tu m'emmènes, eh ?

— Mais où diable veux-tu que je t'emmène ?

— En prison, pour tentative d'assassinat sur la personne du maréchal des carabiniers...

— Grosse bête !... Alors tu te figures que Timoleone Rizzotto voudrait déshonorer une femme qu'il a jadis aimée comme tu me forçais à me le rappeler tout à l'heure ? »

La signora Rossatti baissa la tête, honteuse.

« C'était pas vrai...

— Mais ça aurait pu être vrai, Eloisa mia... »

En un réflexe commun, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Eloisa fléchit légèrement sous le choc et Ilario Busanela, bien qu'ému ne put s'empêcher de sourire devant les efforts du maréchal et de la signora pour s'embrasser mutuellement les joues en comprimant une poitrine et un ventre qui les écartaient inexorablement.

 

CHAPITRE III

Timoleone Rizzotto dormit très peu cette nuit-là. Rentré vers quatre heures du matin, fatigué, attendri par le comportement d'Eloisa et son repentir, bouleversé par la fuite d'Amedeo, il avait remis au matin le soin de prévenir la police milanaise. Il se donnait pour raison qu'il se sentait trop éreinté pour expliquer clairement les événements au téléphone et quant à écrire un rapport, il n'en avait pas le courage. Au vrai, en retardant le plus possible le moment d'alerter les autorités compétentes, il accordait une chance supplémentaire à Rossatti de gagner la Suisse, distante de quelques kilomètres. Bien sûr, il jugeait abominable l'acte commis par Amedeo mais parce que le meurtre de Talamani comportait l'amour pour motif, il se parait de couleurs ennoblissantes. Au surplus, la victime lui déplaisait toujours souverainement, sa mort n'ayant en rien atténué son aversion. Pour toutes ces raisons, le maréchal s'endormit la conscience tranquille. Seul, le regret de son beau plumet perdu par la faute d'Eloisa retarda de quelques minutes son sommeil.

Mais, sans doute, était-il écrit que Timoleone Rizzotto ne pourrait reposer longtemps en paix car à l'aube prenante, la porte de sa chambre s'ouvrit avec violence devant don Adalberto qui tonna :

« Timoleone ! encore au lit ? Et tu n'as pas honte de paresser alors que l'injustice enfièvre Folignazzaro ? »

Réveillé en sursaut, la tête lourde, la bouche pâteuse, le maréchal, assis sur son séant, regardait sans le voir l'intrus vociférant. Il fallut que le prêtre le prit aux épaules et le secouât durement pour qu'il atteigne à une claire conscience du monde extérieur et tout de suite, il s'emporta :

« Paresser, alors que je viens à peine de me coucher ? Je meurs de sommeil, moi !

— Tu dormiras une autre fois ! allez ! hop ! debout !

— Non !

— Non ? Tu refuses d'obéir à ton curé ? Prends garde, Rizzotto, tu me connais : je suis patient, mais...

— Padre ! comment un homme d'Eglise peut-il mentir avec autant de cynisme ?

— La question n'est pas là et laisse à mon évêque le soin de me juger ! Tu dois te lever immédiatement ! Une fois de plus, on veut immoler l'agneau, et tu voudrais jouer les Ponce Pilate ? Fourre-toi bien dans le crâne, Timoleone, que je ne le permettrais pas ! »

Rizzotto passa une main moite sur son front où lui paraissait reposer un poids énorme. Il grogna:

« Padre... ça ne vous ferait rien de vous exprimer de manière intelligible ?

— Lève-toi d'abord, je ne peux pas discuter avec un homme couché... Tu n'es pas malade, n'est-ce pas ? »

Le maréchal geignit :

« Oh ! si...

— Qu'est-ce que tu as ?

— Sommeil !

— Tu recommences ?

— Et puis je n'ai pas d'appétit... C'est la première fois que ça m'arrive depuis que je suis au monde !

— Tant mieux ! tu grossiras moins ! Lève-toi et ne m'oblige pas à te le répéter ! »

Maugréant, soufflant, Timoleone s'arracha à ses draps et lorsqu'il fut debout, en chemise, sur sa descente de lit, don Adalberto ricana :

« Tu n'es vraiment pas beau ! et dire que tu as été un enfant comme les autres ! Est-il permis qu'on puisse détériorer de cette façon l'œuvre du Seigneur ! Quand je pense que ta Marietta a eu ce spectacle sous les yeux pendant des années ! Ah ! je comprends qu'elle se soit laissée mourir, la pauvre femme... »

Indigné, Timoleone — toujours en chemise — croisa les bras sur sa poitrine (et du coup son indignation perdait toute majesté).

« Et c'est pour m'insulter que vous arrivez chez moi à une heure pareille ? Vous m'avez toujours détesté !

— Moi ? en voilà une idée ! je t'aime bien, au contraire, mon gros, et tu le sais. Je te considère comme un des plus intelligents de mes paroissiens.»

Amer, Rizzotto souligna :

« Et c'est pourquoi sans doute vous me traitez d'imbécile à tout bout de champ ?

— C'est l'affection, idiot ! Si tu étais vraiment un imbécile, je ne viendrais pas te réveiller pour solliciter ton aide afin de sauver Amedeo Rossatti!

— Un assassin ? et c'est à moi le maréchal des carabiniers que vous osez proposer de faire échapper un meurtrier à la justice ? à cette Justice que je représente ?

— Tu vas me laisser parler, oui ? Amedeo n'est pas coupable !

— Ah ! elle est raide celle-là ! Pas coupable ? Mais il a reconnu lui-même qu'il avait rossé Eusebio Talamani !

— Et alors ? Il l'a rossé, d'accord, pour lui avoir pris son Agnese avec la complicité de ce vaniteux d'Agostini — encore un qui ne perd rien pour attendre ! — mais ça ne prouve pas qu'il l'ait tué d'un coup de couteau !

— Qu'en savez-vous ?

— Amedeo me l'a juré !

— Et vous l'avez cru ? Mais tous les assassins jurent qu'ils sont innocents !

— Tu m'énerves drôlement, Timoleone, et si tu possédais un brin de sagesse, tu t'en rendrais compte et tu t'arrêterais sur ce chapitre, sinon je me fâche pour de bon !

— Bon ! Ecoutez-moi d'abord, don Adalberto. Etes-vous au courant de ce qu'ils m'ont fait, Amedeo et sa mère ? »

Et le maréchal raconta la fuite de Rossatti protégée par sa mère et la mort à laquelle il avait échappé par miracle. Le curé riait franchement.

« Cette Eloisa... quelle femme ! Je n'ignorais pas qu'elle était énergique mais quand même à ce point-là ! Je la citerai en exemple !

— Pour avoir voulu me tuer !

— Prends garde à tes paroles, Rizzotto ! Eloisa n'a jamais voulu te tuer ! Toi-même conviens que c'est un accident. D'ailleurs, Dieu ne l'aurait pas permis.

— Ouais... On dit ça après coup !

— Timoleone ! Deviendrais-tu impie par-dessus le marché ? Ma qué ! c'est toi qui a parlé de miracle, eh ? et qui penses-tu donc capable de faire des miracles, sinon Dieu ?

— Peut-être, padre... Mais si Amedeo n'est pas coupable, pourquoi s'est-il sauvé ?

— Timoleone, mon fils, tu sais combien j'aime le Bon Dieu que je sers depuis bien longtemps et combien j'ai confiance en Lui ? Mais je t'affirme que si, écartant les nuages de Son ciel, il se penchait vers Folignazzaro pour me dire : « Rapplique en vitesse, Adalberto, que Je t'envoie mijoter en enfer ! », je crois bien que je me sauverais... Amedeo a eu peur. Un point c'est tout. Au surplus, il me l'a confié.

— Parce que vous l'avez vu ?

— Et comment ! Amedeo est un bon fils de l'Eglise et il n'ignore pas qu'un enfant de Dieu en danger ne trouvera d'accueil paternel qu'auprès de Lui.

— Si je vous suis bien, don Adalberto, vous connaissez parfaitement sa retraite ?

— Parfaitement.

— Et... si je vous demandais de me la révéler... vous refuseriez ?

— Pourquoi ? J'ai confiance en toi. Tu n'es pas un Judas.

— Alors, padre, où est Amedeo ?

— Chez moi. »

Interloqué, Rizzotto resta un moment sans parler, puis explosa :

« Et vous osez me le dire en face ! Vous vous permettez de soustraire un assassin à la main de la justice ? Je vais me le chercher !

— Habille-toi d'abord !

— D'accord ! Si vous vous imaginez m'impressionner, vous vous trompez ! Je suis votre paroissien, c'est entendu, mais d'abord je suis maréchal des carabiniers !

— C'est moins important.

— C'est ce qu'on verra ! »

Tout en se disputant avec le curé, Timoleone enfila son pantalon, sa tunique, ses chaussures, se coiffa de son bicorne déplumé.

« On part ?

— Où ça ?

— Chez vous ?

— Je ne pense pas t'y avoir invité ?

— Attention, padre ! ne jouons pas sur les mots. Vous m'avez bien dit qu'Amedeo Rossatti, recherché par la police — moi en l'occurrence — est chez vous ?

— Oui.

— Alors, je me donne l'ordre d'aller l'y chercher!

— Je ne peux pas t'empêcher de violer mon domicile, Timoleone, mais je t'excommunie !

— Quoi ?

— Je te rejette du sein de Notre Mère l'Eglise !

— Parce que j'aurais accompli mon devoir en défendant la société ?

— Parce que tu te seras conduit comme un crétin ! Voyons, Timoleone, tu n'es pas un mauvais homme, pourtant ? Peux-tu me jurer sur l'Evangile que tu es certain de la culpabilité d'Amedeo ? »

Le maréchal hésita un instant, puis :

« Non.

— Tu vois ? Moi j'ai confiance dans Rossatti... Souviens-toi, il s'est toujours montré un garçon propre, honnête...

— C'est vrai... Ma qué, l'amour, eh ?

— Même l'amour n'est pas capable de transformer Amedeo en un lâche qui reviendrait frapper un ennemi à terre !

— Alors ?

— Alors, Rizzotto, mon bon gros, le meurtrier est quelqu'un d'autre. A toi de le découvrir !

— Et pour Amedeo, qu'est-ce que je fais ?

— Il prendra son service normalement et il t'aidera à mener ton enquête.

— Non, padre, ça, ce n'est pas possible. Tout Folignazzaro est au courant et puis maître Agostini considère la mort de son clerc comme un affront personnel. Il n'admettra pas qu'Amedeo reste en liberté !

— Je m'occuperai de don Isidoro le moment venu, mais tu as peut-être raison. Laisse à un autre le soin de chercher le meurtrier.

— Cet autre viendra obligatoirement de Milan, padre.

— Sans doute.

— Et il n'aura pas cherché depuis une heure qu'il arrêtera Amedeo.

— Il y a des chances.

— Et il bouclera son enquête.

— C'est moins sûr.

— Et il m'ordonnera de transférer le prévenu à Milan.

— Je ne le crois pas.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai une idée... un plan que je mijoterai pendant que toi tu te mettras en communication avec Milan. Le temps que le Milanais rapplique, nous serons prêts à le recevoir. Timoleone, je te rends mon estime et je renvoie ton brigadier. »

La matinée qui suivit fut fort agitée. Le premier, Ilario Busanela faillit tomber de saisissement lorsque, venant prendre son service, il se heurta au brigadier Rossatti qui le salua amicalement comme si la scène de la nuit n'avait jamais eu lieu. Incapable de comprendre quoi que ce soit à une situation le déconcertant, le carabinier se précipita chez le maréchal qui, ayant retrouvé son appétit, savourait une omelette aux oignons et qui manqua s'étrangler devant l'intrusion bruyante autant qu'irrespectueuse de son subordonné. Il avala de travers, toussa, se congestionna et ne récupéra son souffle que pour rugir :

« Ilario ! qu'est-ce qui te prend ? En voilà des façons !

— Maréchal !... il... il est là ;

— Qui ?

— Le... Le brigadier... Rossatti.

— Et où voudrais-tu qu'il soit ? »

 Busanela ouvrit deux ou trois fois la bouche, la referma et, l'esprit en déroute, retourna dans la salle de garde remplir les papiers officiels qui l'attendaient. Tout devenait trop compliqué pour lui et il préféra se désintéresser de la question.

On vit don Adalberto rendre visite à Casimiro Piovesana, le tailleur, dont la fille Martina passait pour une des beautés du canton.

---oOo---

Lorsque maître Agostini apprit d'Agnese triomphante qu'Amedeo occupait son poste comme si rien ne s'était passé, il n'en crut d'abord pas un mot. Il envoya sa femme aux nouvelles et donna Desiderata, non moins rayonnante, revint confirmer les dires de leur enfant. Outré, don Isidoro coiffa son chapeau, prit sa canne et s'en fut voir le maréchal pour lui demander des explications.

Au même moment, don Adalberto sortait de chez les Zancanaro — les fromagers — qui, la semaine précédente, avaient fiancé leur fille Sabina au maçon Zefferino Gasparini.

Bien endoctriné par le curé, Timoleone prit très mal les observations du notaire en lui demandant si oui ou non il se sentait qualifié pour donner des conseils, voire des ordres à un maréchal de carabiniers. Maître Agostini, déjà exaspéré par les attitudes de sa femme et de sa fille, répliqua sur le même ton et assura Rizzotto qu'il était du devoir d'un honnête homme d'aider un incapable dans sa tâche. Se levant de son siège, Timoleone plein d'une sereine majesté s'enquit :

« Assumez-vous la pleine signification des paroles que vous venez de prononcer, signore ?

Et pourquoi me demandez-vous ça ?

Parce qu'en ma personne, vous avez insulté tout le corps des carabiniers et je suis dans l'obligation de dresser procès-verbal ! »

En bon homme de loi, don Isidoro redoutait les papiers. Se rendant compte qu'il s'était laissé emporter au-delà des limites permises, il tenta d'aplanir les difficultés.

« Timoleone... Les mots ont dépassé ma pensée... Je vous prie de ne point m'en tenir rigueur... J'estime beaucoup les carabiniers, ce corps d'élite... et pour vous-même, maréchal, j'ai de la considération !

— On ne le dirait pas !

— Comprenez-moi, Timoleone, je suis complètement retourné... C'est un peu mon honneur qui est en jeu. Tout le monde à Folignazzaro, était contre le mariage de ma fille et de mon clerc... Sa disparition semble bien être considérée par certains, comme une intervention du Ciel, eh bien, cela je ne l'admets pas ! Il faut qu'Amedeo Rossatti expie son forfait !

— S'il est coupable, évidemment.

— Mais il l'est !

— Qu'en savez-vous ?

— Voyons, il…

— Il s'est battu avec Eusebio Talamani, c'est tout ce que nous avons le droit d'assurer, maître Agostini. Quant au crime, il en est peut-être l'auteur comme il peut n'y être pour rien.

— En tout cas, vous m'accorderez que Rossatti est suspect ?

— D'accord.

— Dans ce cas, pourquoi est-il toujours en fonctions ?

— Parce que tant qu'il n'est pas formellement accusé, je n'ai aucune raison de le déshonorer aux yeux d'un village qui doit le respecter, puisqu'il représente l'ordre public !

— Et s'il se sauve ?

— Signore, permettez-moi de vous rappeler qu'un carabinier ne fuit pas. »

La bonne foi de Rizzotto était si entière que don Isidoro s'y laissa prendre et présenta à nouveau des excuses.

Maître Agostini quittait le maréchal de carabiniers lorsque don Adalberto entra chez la couturière, la veuve Gabrielli, qui vivait seule en compagnie de sa fille, la charmante Teresa.

   Ayant expédié son rapport à Milan, après s'être entretenu avec ses supérieurs, Timoleone s'aperçut qu'il était un peu plus de onze heures et qu'il n'avait encore rien prévu pour son déjeuner. Il se plongea dans une méditation profonde pour établir de façon scientifique quelle sorte de plat conviendrait plus particulièrement à son état d'âme du moment. En se présentant devant lui en un impeccable garde-à-vous, Amedeo arracha son chef à son univers gourmand.

« Qu'est-ce que tu veux ?

— C'est ma mère, chef.

— Ta mère ?

— Elle a quelque chose à vous confier.

— Amedeo, ta mère et moi nous nous sommes tout dit cette nuit et le mieux qui puisse arriver c'est que nous ne nous retrouvions pas en face l'un de l'autre.

— Menteur ! »

Ecartant son fils, donna Eloisa pénétra lentement dans le bureau du maréchal, portant avec précaution un objet couvert d'une serviette qu'elle posa sur la table. Instinctivement, Rizzotto se recula d'un pas. Il estimait avoir tout à craindre d'une femme qui avait manqué le tuer.

« Qu'est-ce que c'est ça, Eloisa ?

— Devine ! »

D'un geste brusque, elle ôta la serviette et aussitôt une merveilleuse senteur où se mêlaient sans se confondre l'odeur du veau rôti, de l'huile d'olive, du jambon, de la tomate, du vin blanc et pointant sur le tout un léger arôme de romarin, emplit la pièce où Timoleone, les yeux exorbités, contemplait avec adoration l'admirable plat que donna Eloisa lui offrait. Une couche de riz blanc comme neige servait de coussin à ce mets magnifiquement cuisiné. Rizzotto murmura :

« Saltimbocca{5} !…

Tout juste. J'espère qu'il te plaira ?

— Saints Apôtres ! rien que de le sentir je me régale ! Mais, Eloisa... pourquoi ?

— Parce que tu t'es conduit comme un brave homme aussi bien pour Amedeo que pour moi.

— Attention ! Eloisa ! Tu n'essaies pas de m'acheter, eh ? »

En trinquant avec don Adalberto, Bertolini, le cordonnier, lui assurait :

« Vous pouvez compter sur mes filles, padre. Eufrasia et Clara sont des bonnes petites. Vous n'aurez qu'à leur dire ce qu'elles doivent faire. »

---oOo---

Timoleone avait convié Eloisa à partager avec lui le saltimbocca préparé à son intention et ils mangeaient de bel appétit, ne s'interrompant de mastiquer que pour boire de belles rasades de chianti. L'œil mi-clos, un sourire coquin aux lèvres, Rizzotto disait tendrement :

« Maintenant, je me souviens, Eloisa...

— De quoi ?

— Quand je t'emmenais derrière la porcherie...

— Tais-toi ! tu n'as pas honte ?

— Absolument pas... Tu étais bougrement mignonne en ce temps-là et si j'avais deviné que tu cuisinerais un jour comme tu le fais présentement, je ne t'aurais jamais laissée à ce bon à rien de Rossatti.

— Méfie-toi, Timoleone ! Je l'aimais mon Rossatti !

— Tu veux me rendre jaloux? »

Ils rirent d'un bon rire heureux, en gens qui ne croient pas, bien sûr, à ce qu'ils racontent, mais en se gardant tout de même un tout petit doute, pour le plaisir.

« Et quand je pense que tu voulais me tuer, cette nuit !

— J'en serais morte de chagrin !

— Ça ne m'aurait pas ressuscité !

— Tu ne penses qu'à toi !

— Dans ces moments-là, tu sais, ma toute belle, on n'a guère le temps de penser aux autres... Tu n'as jamais songé à te remarier, Eloisa ?

— Des fois...

— Et pourquoi n'es-tu pas allée jusqu'au bout ?

— Parce que ceux à qui je pensais ne me prêtaient pas attention ou bien ils n'étaient pas libres... »

Une digestion impeccable les entraînait dans une euphorie confiante. Timoleone déboucla son ceinturon et soupira plus qu'il ne dit :

« A présent, nous sommes libres tous les deux... et tu as tant de goût pour la cuisine... »

Gamba, le forgeron, accompagné de son fils Cristoforo, l'homme le plus fort de Folignazzaro, reconduisit don Adalberto jusqu'à sa porte.

« Si c'était un autre que vous, padre, qui nous demande une chose pareille, on lui aurait déjà cassé la gueule, hein, Cristoforo ?

— Sûr !

— Mais vous, on est sûr que c'est pour un bon motif même si on le comprend pas très bien, hein, Cristoforo ?

— Sûr!

— Alors, vous n'aurez qu'à expliquer à Cristoforo... et il expliquera à Adelina. Sa sœur l'écoute bien... »

---oOo---

 

Don Cesare, le maire de Folignazzaro, un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, ne sortait pratiquement plus de sa maison. Il lui fallait des circonstances climatologiques exceptionnelles pour mettre le nez dehors car depuis soixante-dix ans il avait les poumons fragiles et avait été condamné par les médecins en 1893. Pour ne pas le déranger trop, le Conseil municipal tenait séance chez lui. A la vérité, c'était le premier adjoint, maître Agostini qui représentait les intérêts municipaux. Toutefois, dans les grandes occasions, don Cesare, après une toilette complète et minutieuse — il estimait qu'il pouvait très bien mourir d'un coup, dans la rue — se risquait à affronter le grand vent venu des sommets proches et qui balaie Folignazzaro d'un bout de l'année à l'autre bout.

Eloisa et Timoleone en restèrent cloués sur leurs chaises en reconnaissant don Cesare dans ce petit bonhomme gesticulant, hargneux, qui poussait brutalement la porte à l'abri de laquelle ils se livraient, avec une égale ferveur, aux joies paisibles de la gastronomie. Le maréchal finit par trouver la force de se lever :

« Don Cesare !... »

Immobile, le maire contemplait le spectacle de ses petits yeux perçants. Il ricana :

« Tu ne changeras jamais, Timoleone... Qui c'est celle-là ? »

Il s'approcha de l'imposante signora Rossatti.

« Comment t'appelles-tu, petite ? »

Il y avait si longtemps qu'il n'était venu à l'idée de personne de désigner Eloisa par ce qualificatif, que la bonne grosse dame en eut les larmes aux yeux. Avant qu'elle ne se fût décidée à répondre, don Cesare s'exclamait :

« Oh ! mais, je te reconnais ! tu es Eloisa... Eloisa Bergaschi...

— Plus maintenant, don Cesare... Je suis Eloisa Rossatti.

— Ah ! c'est vrai... Ce bon Rossatti... pas bien intelligent, hein ? mais brave homme... Qu'est-ce qu'il devient ?

— Il est mort, don Cesare.

— Vraiment ? Il y a longtemps ?

— Une quinzaine d'années...

— C'est curieux, je ne m'en souvenais plus... et alors, tu fricotes avec ce gros maintenant ?

— Oh ! don Cesare !

— Et alors ? Tu es veuve, il est veuf ? c'est votre droit, non ? »

Très digne, Timoleone tint à mettre les choses au point.

« Don Cesare, Eloisa a voulu m'apporter un cadeau d'amitié. Elle m'a préparé un saltimbocca... et j'ai pensé que la courtoisie m'imposait de l'inviter à partager un repas préparé par ses soins…

Au surplus, Eloisa est la mère de mon brigadier Amedeo Rossatti qui est derrière, là...

— Celui qui a tué ce clerc du notaire ? »

Donna Eloisa oublia l'âge vénérable du maire et partit en guerre pour défendre son rejeton. Don Cesare l'écouta sans mot dire puis quand elle eut terminé :

« Tu prends le parti de ton fils, c'est bien, c'est normal... Ton avis, Timoleone ?

— Je ne le crois pas coupable... C'est aussi l'opinion de don Adalberto. »

Le vieil homme eut un rire légèrement asthmatique et qui rappelait un sac de noix sèches qui se viderait sur une table.

« Sacré Adalberto... Un gamin qui a toujours eu des idées originales... Deviendra quelqu'un... »

Les autres, un peu gênés d'entendre prophétiser sur l'avenir d'un homme qui approchait de la soixantaine, ne savaient trop quelle contenance adopter. Ils n'ignoraient pas que pour leur visiteur, unique survivant de générations disparues, tous ses cadets de Folignazzaro étaient des enfants.

« Bon... Je suis venu te voir au sujet de ce meurtre, Timoleone... Arrange-toi comme tu voudras, mais je ne veux pas qu'on m'embête, compris ? Et puis, entre nous, je me demande pourquoi on crée tout ce remue-ménage pour un mort ! J'en ai tant vu disparaître des hommes et des femmes... dont ceux d'aujourd'hui ne savent même plus le nom... J'ai eu deux épouses... Trois filles... Deux garçons... Tous au cimetière... Je me demande ce que je fiche encore là ? »

Il sortit brusquement sans prendre congé, retournant s'enfermer chez lui en compagnie d'ombres familières.

Lorsque le commissaire principal Rampazzo, de la police criminelle de Milan, eut été mis au courant du meurtre commis à Folignazzaro, il prit contact avec les supérieurs de Timoleone et sut très rapidement qu'il ne fallait pas trop compter sur la perspicacité du gros maréchal. Le téléphone reposé, il décida de confier l'enquête à un de ses inspecteurs. D'abord, il songea à celui pour lequel il avait un faible, Anselmo Giaretta, à qui cela plairait sûrement d'aller passer quelques jours dans la montagne. Au surplus, pour si facile qu'elle fût, une affaire élucidée est toujours une bonne note pour l'avancement. Cependant, Rampazzo connaissait la faiblesse rédhibitoire de son protégé, les femmes. Anselmo ne pouvait apercevoir un jupon sans en tomber follement amoureux et le commissaire n'ignorait pas que dans les villages de montagne on est très chatouilleux sur ces questions-là. Envoyer là-bas Giaretta, c'était courir au-devant d'embêtements graves. Avec un soupir, Rampazzo passa mentalement ses effectifs en revue et finalement se décida pour le terne et studieux Matteo Cecotti qu'il donna l'ordre d'appeler le plus vite possible auprès de lui.

Les agents partis à sa recherche, découvrirent l'inspecteur Cecotti au marché où il notait les prix affichés par les commerçants pour se rendre compte si l'on respectait les prescriptions légales. Non pas que Matteo fût méchant, mais il aimait son métier, éprouvait une horreur maladive de l'injustice et tenait qu'aucun effort ne s'affirmait superflu quand il s'agissait du triomphe de la loi. Toujours vêtu de sombre, le policier n'était pas particulièrement un rabat-joie, mais une expérience amoureuse aussi courte que malheureuse l'avait plongé dans une misogynie sans faiblesse. A trente-deux ans, il se vouait au célibat et évitait avec soin toute présence féminine. Pour ses camarades, cette obsession devenait matière à plaisanterie et tous s'ingéniaient à trouver des occasions leur permettant d'envoyer des employées de bureau lui souhaiter sa fête, son anniversaire, n'importe quoi pourvu qu'ils trouvassent l'occasion d'obliger leur collègue à embrasser la porteuse de compliments. Une fois même, avec la complicité d'une de ces demoiselles, ils avaient monté toute une histoire au terme de laquelle Matteo crut qu'on allait le contraindre à épouser une fille de la police pour réparer une faute qu'il n'avait pas commise. Heureusement, le commissaire, intervenant à point, avait rétabli l'ordre, déplacé la demoiselle et passé un beau savon aux auteurs de cette farce de mauvais goût.

L'inspecteur Cecotti n'avait rien d'un timide et si son attitude envers les femmes trahissait un désarroi étrange, cela tenait à une aversion solidement ancrée et qui sans cesse le poussait à soupçonner le mensonge et la duperie. Et s'il s'abstenait d'embrasser — fût-ce furtivement — les demoiselles, c'est qu'il redoutait d'être repris dans le même piège où il était jadis tombé. Un policier capable, qui possédait la confiance de ses chefs, l'estime de ses collègues et dont seul le manque d'amabilité nuisait à une carrière dont l'avancement aurait pu être plus rapide.

Le commissaire le reçut avec cordialité.

« Cecotti, l'administration, par mon intermédiaire, vous offre quelques jours de congé... Aimez- vous la montagne ?

— Beaucoup.

— Parfait ! Connaissez-vous le village de Folignazzaro, à quelques kilomètres de Domodossola ?

— Ma foi non.

— Eh bien, ce sera une découverte pour vous. Vous partez demain matin.

— Je vous demande pardon, chef, mais à quoi dois-je cette soudaine attention ?

— Au fait qu'à Folignazzaro on a tué un homme et qu'on aimerait que vous nous rameniez le meurtrier.

— Ah ! bon...

— Entre nous, j'ai l'impression que ledit meurtrier a dû traverser rapidement la frontière s'il s'agit de vengeance... Si c'est le crime d'un vagabond, les carabiniers le ramasseront... De toute façon, goûtez trois ou quatre jours de repos là- haut et si au bout de ce délai la situation vous paraît sans issue, revenez. D'accord ?

— D'accord, chef. »

Au volant de sa petite Fiat, l'inspecteur Cecotti grimpa paisiblement vers Domodossola. En passant à Stresa, il s'offrit deux heures de rêverie tranquille en regardant le lac. Puisque, d'après le commissaire, on lui offrait des vacances, pourquoi n'en profiterait-il pas ? Après Domodossola, obliquant sur le nord-est, la petite voiture peina quelque peu sur les mauvais chemins menant à Folignazzaro où Matteo arriva vers le milieu de l'après-midi. Tout de suite, il se rendit au poste des carabiniers et si l'aspect du maréchal Rizzotto lui causa une surprise amusée, il n'en laissa rien paraître. Dès qu'il se fut présenté, son interlocuteur lui demanda :

« Aimez-vous le grumello ?

— Le grumello ? bien sûr, mais...

— Alors, suivez-moi ! »

Timoleone entraîna l'inspecteur dans son repaire, le pria de s'asseoir et lui versa un plein verre de grumello frais à souhait tandis que tout en prenant place en face de son hôte, il commentait :

« Il faut se méfier des impressions hâtives... Les contresens... Les erreurs d'aiguillage... Je vais tranquillement vous exposer le drame tout en dégustant ce grumello qui nous éclaircira l'entendement ! »

Cecotti sourit. Ce gros homme lui plaisait, bien qu'il ne fût pas autrement satisfait de le voir traiter, avec un peu trop de désinvolture à son gré, un crime qui était quand même une chose sérieuse.

« Allez-y, maréchal, je vous écoute ? »

Rizzotto fit donc le récit, sans passion, de ce qui était arrivé au fiancé d'Agnese. Il prit soin de ne pas prononcer le nom d'Amedeo. Il conclut :

« A mon avis, ça pourrait bien être un crime crapuleux…

— Comment cela ?

— Eh bien, un vagabond quelconque qui rencontre un homme dans une rue déserte, le tue et gagne la frontière.

— Parce que le cadavre avait été dépouillé ?

— Non.

— Alors ?

— L'assassin a pu être dérangé, prendre peur...

— Et ainsi tuer pour rien ? Vous ne parlez pas sérieusement, maréchal ? Et puis les vagabonds passent rarement les frontières. Pour aller où ? Ils seraient ramassés tout de suite où qu'ils aillent. Ce Talamani avait des ennemis ?

— Disons qu'on ne l'aimait guère.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il était Milanais.

— On déteste les Milanais, ici, au point de les assassiner ? Voilà qui n'est guère rassurant pour le Milanais que je suis ! »

En dépit de ses efforts, Timoleone voyait mal comment il pourrait se sortir de l'impasse où il s'enfermait par la force des choses.

« Non, bien sûr... Mais ce garçon était plutôt antipathique, ne frayant avec personne, jouant un peu le rôle du citadin méprisant... Vous voyez ce que je veux dire ?

— Parfaitement. Mais d'après ce que vous m'avez raconté, il y a au moins une personne qui ne détestait pas Talamani ?

— Et qui donc ?

— Sa fiancée, Agnese Agostini ? »

Sans réfléchir, le maréchal s'écria :

« Elle le haïssait !

— En vérité ?

— Son père la forçait à ce mariage.

— Tandis qu'elle aimait ailleurs ?

— C'est possible.

— C'est possible ou... certain ?

— Je ne suis pas son confesseur. Elle vous le dira elle-même si vous l'interrogez.

— Comptez-y, mon cher. Voyons, quels sont les gens importants de Folignazzaro, à part vous, évidemment ? Le maire ?

— Oh ! don Cesare est un vieillard qui n'admet pas qu'on le dérange pour quoi que ce soit.

— Je le dérangerai.

— J'en doute.

— Vous auriez tort, maréchal. Il s'agit de trouver un meurtrier !

— Je pense que don Cesare ne s'intéresse pas aux meurtriers.

— Permettez-moi, à mon tour, de penser que je le forcerai à s'y intéresser.

— Cela m'étonnerait. Il y a encore maître Agostini, le premier adjoint et, entre nous, le maire véritable. Et puis, don Adalberto, le curé.

— Il pourrait nous être d'un grand secours s'il est écouté à Folignazzaro.

— Il l'est... Quant à vous être d'un grand secours... »

L'inspecteur commençait à perdre son calme.

« Vous m'étonnez, maréchal. A vous entendre, on croirait que tout le monde ici est complice du meurtrier ?

— Pas du tout. Pas du tout, inspecteur... simplement, je tiens à vous mettre en garde... contre les apparences. »

Le policier se leva.

« Je me donne jusqu'à demain pour étudier la manière dont je mènerai mon enquête. Où puis-je m'installer ?

— Vous savez, ici... il n'y a pas grand-chose... Vous feriez mieux de coucher à Domodossola.

— Jamais de la vie ! En voilà une idée ! Je désire rester à Folignazzaro car si l'assassin est encore au village, je l'y traquerai. Et si vous tenez à connaître mon opinion, le meurtrier d'Eusebio Talamani n'est pas un vagabond, il n'a pas quitté Folignazzaro et compte bien échapper à la justice avec la complicité de certains !

— C'est une opinion qui se défend.

— Je ferai plus que la défendre. J'en démontrerai l'exactitude, vous pouvez en être sûr, maréchal. Et maintenant, si vous m'indiquiez où il m'est possible de loger ? »

Sans répondre — car ce policier commençait à lui échauffer drôlement les oreilles — Timoleone appela le carabinier :

« Ilario ! »

Le soldat se présenta.

« Conduis donc le signor inspecteur chez Onesimo. Il doit bien avoir une chambre pour les étrangers... »

Busanela parti avec celui qu'il était chargé de piloter, Rizzotto se précipita chez don Adalberto pour le mettre au courant de son entrevue. Le prêtre le rassura :

« J'ai prévu que nous aurions affaire à un individu de cette sorte s'imaginant que la vérité peut apparaître à n'importe qui et qui toujours se trompe en se fiant aux seules apparences. Je ne pense pas qu'il arrête Amedeo avant demain midi. Dès que ce sera fait, préviens-moi immédiatement, hein ? »

Lorsqu'il sut le métier de l'hôte qu'on lui proposait, Onesimo Cortivo montra la plus extrême mauvaise grâce, soulevant toutes les objections : bien sûr qu'il possédait une chambre mais sans eau, sans lumière, certainement pas digne d'un inspecteur de police qui trouverait tout ce qu'il lui fallait à Domodossola. Impassible, Matteo opposait à l'entêtement du cafetier un entêtement égal.

« Je me contenterai de votre chambre sans eau ni lumière.

— Et puis, pour la nourriture, nous n'avons pas grand-chose...

— Un morceau de pain et de fromage me suffira. Je ne pense pas rester plus de deux ou trois jours.

— C'est long, deux ou trois jours...

— Ça dépend pour qui. L'assassin de Talamani trouvera ce laps de temps très court quand il apprendra que je suis à ses trousses.

— Chez nous, signor inspecteur, on dit qu'il faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir abattu.

— Rassurez-vous, mon ami, c'est en toute connaissance de cause que je mets en vente la peau de cet ours-là et cette chambre, vous vous décidez à m'y conduire ou s'il faut que je la réquisitionne ? »

Onesimo regarda son vis-à-vis avec une hostilité non déguisée.

« Vous avez de drôles de manières à Milan !

Croyez bien que celles de Folignazzaro, si j'en juge par votre attitude, ne sont pas moins curieuses. »

Vaincu, le cafetier se tourna vers le fond de la salle et rugit :

« Eponina ! »

Une sorte de glapissement lointain répondit à son appel et Cortivo expliqua :

« Elle est vieille, il lui faut le temps. » Au bout de quelques minutes, une femme très âgée se montra.

« Qu'est-ce que tu veux, petit ?

— Montre la chambre à ce signor milanais. Il désire y loger. »

La vieille examina Matteo Cecotti des pieds à la tête, haussa les épaules et conclut :

« Drôle d'idée ! Enfin... La valise, vous vous la montez parce que moi, j'ai pas la force... Je grimpe devant... »

Elle eut un sourire de sorcière avant d'ajouter : « Et n'essayez pas de me pincer, je suis une honnête fille ! »

Plaisanterie traditionnelle qui n'amusait plus les habitants de Folignazzaro mais qui, nouvelle pour le policier, le démonta quelque peu.

La chambre s'avérait beaucoup moins démunie que ne l'avait laissé entendre Onesimo. Matteo le constata avec satisfaction. Il dit merci à la bonne femme qui, les poings sur les hanches, le regardait ouvrir sa valise.

« Et alors, qu'est-ce que vous venez fabriquer chez nous ?

— Arrêter un assassin.

— Celui qu'a tué Eusebio, vous voulez dire ?

— Exactement.

— Ma qué ! vous avez donc rien à faire à Milan que vous vous mêlez de ce qui vous regarde pas ? »

Sans attendre de réponse, elle lui tourna le dos et quitta la pièce, laissant l'inspecteur méditer sur l'étrange logique pratiquée dans ce village. Ayant rangé ses vêtements dans une armoire de bois blanc, il procéda à une toilette sommaire tout en se disant que bien évidemment, son arrivée ne suscitait pas l'enthousiasme. Pourquoi, diable, semblait-on se liguer pour protéger le meurtrier ? Même le maréchal des carabiniers, ce qui s'affirmait tout de même un peu fort ! Mais celui-là ne perdait rien pour attendre et s'il témoignait encore de la moindre mauvaise volonté, s'il n'apportait pas tout le secours qu'il lui incombait d'apporter à l'inspecteur chargé d'une enquête criminelle, il aurait un drôle de rapport à l'état-major de Milan.

Il était trop tard pour entreprendre des investigations. La nuit tombait sur Folignazzaro et Matteo ne pouvait s'empêcher d'être troublé par cette quiétude semblant couler du paysage montagneux l'environnant. Appuyé à la fenêtre, il regardait ces maisons où commençaient de briller des lumières et se dit que le meurtrier, sans doute prévenu, devait s'interroger avec angoisse sur ce qu'allait entreprendre le policier venu pour l'arrêter.

Lorsque Matteo redescendit dans le café, cinq ou six hommes de tous âges étaient attablés. Pour bien montrer qu'il ne se présentait pas en ennemi, le policier lança à la ronde un cordial bonsoir, auquel personne ne répondit. Vexé, il s'en fut s'asseoir à une table où il resta seul. Eponina s'approcha :

« Peut-être que vous dîneriez, eh ?

— Ce sera avec plaisir... La route est longue de Milan à Folignazzaro.

— Personne vous a demandé d'y venir ! Et qu'est-ce que vous aimeriez manger ?

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— De la soupe et du fromage.

— Bon, eh bien, de la soupe et du fromage. »

Elle s'éloigna comme une cane fatiguée essayant de regagner la mare. Ayant oublié sa déconvenue en raison de l'accueil reçu, Matteo, prenant les choses du bon côté, se dit que jamais, vraisemblablement, enquête n'avait débuté dans de pareilles conditions. Maintenant, cela l'amusait. Une bonne histoire à raconter plus tard. Tous ces paysans, malgré leurs petites ruses ne se révéleraient sûrement pas capables de l'empêcher de mener sa tâche à bien. D'ailleurs, il se promettait de rendre visite au maire dès le lendemain matin pour mettre ce magistrat municipal en face de ses responsabilités. Eponina lui servit son frugal repas qu'il mangea de bon appétit et le vin qu'il but lui arracha une grimace. Relevant les yeux de son verre, il surprit des sourires ironiques et manqua se livrer à un éclat, mais comme c'était évidemment ce que les autres espéraient, il se contint, se promettant d'avoir sa revanche.

La dernière bouchée avalée, Matteo se leva de sa place et avisant un homme dans la force de l'âge qui fumait sa pipe, solitaire, devant un verre de vin blanc, il prit place en face de lui sans lui en demander l'autorisation.

« Je m'appelle Matteo Cecotti et je suis inspecteur de police. »

L'autre le regarda longuement, puis ôtant la pipe de sa bouche :

« C'est pas de ma faute... » Et il se remit à fumer paisiblement. Le policier, un peu décontenancé par cette remarque inattendue, insista :

« Inspecteur à la Police criminelle de Milan. » Le paysan haussa doucement les épaules et donna son avis :

« Y a pas de sot métier. » Il y eut des rires étouffés. En dépit de ses résolutions, Matteo sentit la moutarde lui monter au nez.

« Vous habitez Folignazzaro ?

— Oui.

— Vous connaissiez Eusebio Talamani ?

— Oui.

— Vous savez qu'on l'a assassiné ?

— Ça m'intéresse pas.

— Vous avez une idée sur l'identité de son assassin ?

— Non, et je m'en fous.

— Prenez garde !

— A quoi ? »

Onesimo, devinant que les choses se gâtaient, s'approcha.

« Il sait rien, signor inspecteur... Guido vit toute la journée dans la montagne avec ses chèvres... »

Cecotti profitant de l'intervention du cafetier, s'adressa, aux autres consommateurs :

« Je suis ici pour arrêter le meurtrier d'Eusebio Talamani. Vous devez m'aider. C'est votre devoir ! »

Un quinquagénaire à l'œil rigoleur, demanda :

« En échange, vous viendrez m'aider à retourner mon jardin ?

— Votre jardin ? En voilà une idée !

— Vous voyez ? Chacun son boulot...

— Mais enfin, pourquoi ne tenez-vous pas à ce qu'on découvre un assassin ? »

Une fois encore Onesimo essaya d'arranger les choses.

« Je vais vous dire, signore... C'est pas qu'on soit contre la police, mais ce Talamani, on pouvait pas le sentir... Un type qui nous regardait de haut... Il se croyait supérieur à tout le monde. Alors, celui qu'a fait le coup, il nous a un peu débarrassés, eh ? Une sorte de service qu'il nous a rendu... Ça serait pas bien de le dénoncer au cas où on saurait qui c'est... Et puis, ce Talamani, il était Milanais et les Milanais par chez nous on les aime pas beaucoup.

— Je suis Milanais !

— Ça change rien. »

Outré, mais ne trouvant rien à répondre, Matteo regagna sa chambre, plus décidé que jamais à arrêter l'assassin. Pour lui, cela devenait maintenant une question d'amour-propre. Il lui fallait donner une leçon à ces péquenots !

Le lendemain matin, l'inspecteur saluant froidement Onesimo, le pria de bien vouloir lui indiquer la demeure du maire. Le cafetier le regarda avec des yeux ronds.

« C'est don Cesare que vous désirez voir ?

— Le maire de Folignazzaro est bien Cesare Lampoli ?

— Oui.

— Alors c'est bien avec lui que j'entends m'entretenir lorsque vous aurez eu la bonté de me confier son adresse, à moins que ce ne soit aussi un secret dont on ne doive pas parler ? »

Onesimo eut un bon rire.

« Oh ! non et même dans un sens, ça plaira à tout le monde que vous rendiez visite à don Cesare.

— Que cela plaise ou non est le cadet de mes soucis !

— Bon... Vous grimpez tout droit devant vous et la première maison à votre droite où il y aura des pots en grès vernissé de plusieurs couleurs, ce sera là. Ma qué ! signor, je suis pas tellement sûr que don Cesare sera content de vous voir.

— Content ou pas, il me recevra !

— Qu'il vous reçoive, d'accord ! ma qué ! qu'il vous parle... eh ? »

La porte de la demeure de don Cesare, en plein chêne, se hérissait de gros clous de fer. Matteo Cecotti jugea que le maire devait avoir la nostalgie des maisons-fortes du vieux temps. Il frappa longuement sans que personne ne vînt lui ouvrir, sans qu'il perçût le moindre bruit lui donnant à penser que quelqu'un, à l'intérieur, se souciait du tapage qu'il menait. Se retournant, le policier vit une forte femme qui, les bras croisés sur la poitrine, le regardait se démener. Il l'interpella :

« Il n'y a personne là-dedans ?

— Don Cesare ne sort jamais.

— Alors, pourquoi ne m'ouvre-t-il pas ?

— Cette question... Parce que ça lui dit pas ! »

Visiblement elle tenait l'inspecteur pour un arriéré mental.

« Dans ces conditions, il n'est jamais possible de voir le maire ?

— Et pourquoi donc, eh ?

— Puisque la porte est fermée !

— Pas à clé ! »

Et la commère rentra chez elle donnant à entendre par toute son attitude qu'elle avait rarement rencontré un individu aussi bouché que ce citadin. Vexé, Matteo tourna le loquet et la porte s'ouvrit sans le moindre effort. Il entra et, après avoir soigneusement refermé derrière lui, avança en direction d'une grande pièce claire. Assis dans un fauteuil à oreillettes, un homme fort âgé le surveillait et ce fut lui qui parla le premier :

« C'est vous qui menez tout ce bruit à ma porte?

— Oui. Je...

— Et si je vous envoyais en prison ?

— Moi?

— Pour rentrer chez les gens sans leur demander leur avis ? Vous m'avez réveillé, jeune homme! Et ça, je ne le supporte pas, vous me comprenez ?

— Je vous prie de m'excuser !

— C'est facile !

— Ma qué ! vous ne tenez quand même pas à ce que je vous berce pour vous rendormir, eh ?

— Ce à quoi je tiens, je vous le confierai quand vous aurez daigné me faire savoir à quoi rime votre venue ?

— Vous êtes le maire de Folignazzaro ?

— Pas besoin de vous pour l'apprendre ! Je le sais bien que je suis le maire. Je l'étais déjà que vous n'étiez pas encore né ! Mais vous, qui êtes-vous ?

— Matteo Cecotti, de la Police criminelle de Milan.

— Les Milanais me dégoûtent !

— Les gens de Folignazzaro ne me sont pas sympathiques non plus !

— Dans ce cas, retournez vite chez vos Milanais !

— J'y retournerai avec plaisir mais en compagnie du meurtrier d'Eusebio Talamani !

— Si ça vous chante !...

— Ce qui me chanterait, signore, ce serait que vous me facilitiez ma tâche !

— C'est vous ou moi qu'on paie, pour exercer votre métier ?

— Moi, évidemment, mais...

— Alors, faites-le et foutez-moi la paix ! »

C'était la première fois de sa carrière que le consciencieux Cecotti se heurtait à une pareille mauvaise volonté.

« Je vous prierai de remarquer, signore, qu'on a tué un de vos administrés !

— J'aurais souhaité qu'on les exterminât tous parce que tous, tant qu'ils sont, ils m'embêtent, comme vous en ce moment !

— Dans ces conditions, il ne me reste qu'à me retirer.

— Enfin, une bonne idée !

— Mais je vous avertis loyalement que je serai dans l'obligation d'adresser un rapport à mes chefs sur votre manque de coopération.

— Si ça vous amuse... Des rapports sur moi, il doit y en avoir plein les archives. Alors, un de plus, un de moins, eh ? Bonsoir ! »

Et fermant les yeux, don Cesare s'endormit.

Dehors, la même femme surveillait le départ de Cecotti. Il la salua en disant :

« Les affaires doivent curieusement marcher à Folignazzaro avec un pareil maire !

— Ma qué, lui, le pauvre, il s'occupe de rien, c'est maître Agostini, le premier adjoint, qui abat tout le travail.

— Et où habite-t-il ce maître Agostini ?

— La dernière maison, en allant vers Domodossola... La plus belle maison du pays... C'est que don Isidoro Agostini est notaire ! »

Matteo s'en voulut de ne pas s'être rendu tout de suite chez le premier adjoint qui, de plus, se révélait directement mêlé au drame puisque ex-futur beau-père de Talamani. Mais il avait cru de bonne politique de respecter les usages en allant d'abord saluer le maire.

Il devina que cette jeune fille au joli minois qui répondait à son appel devait être Agnese, la fiancée de la victime. Sur sa demande et après lui avoir — les yeux baissés — rendu son salut, elle l'invita à la suivre et le conduisit dans le bureau de son père en compagnie duquel elle le laissa. Sitôt qu'il sut la qualité de son visiteur, maître Agostini perdit de sa roideur :

« Je connaissais votre arrivée et j'attendais votre visite. »

Le policier raconta son infructueuse démarche auprès de don Cesare. Le notaire haussa les épaules :

« Nous le gardons comme un vieil emblème... une sorte de totem... Mais il ne se mêle de rien. Nous ne le lui permettrions pas d'ailleurs ! Vous emmenez le meurtrier dès ce soir ?

— Dès ce soir ? Il faudrait d'abord que je le démasque !

— Que vous le démasquiez ? Excusez-moi, signore... je ne saisis pas ?

— Permettez-moi de vous dire à mon tour que je ne comprends pas ? — Connaîtriez-vous l'auteur du meurtre, par hasard ?

— Ma qué ! bien sûr que je le connais, comme tout le monde ici.

— Tout le monde ?

— Naturellement. Ecoutez... »

Et don Isidoro raconta toute l'histoire : les amours secrètes d'Amedeo et d'Agnese, sa décision de marier sa fille à son clerc à qui il comptait laisser son étude, l'opposition d'Agnese, la colère d'Amedeo, ses menaces. Il précisa que le jour des fiançailles, Amedeo s'était battu en sa présence avec Eusebio, qu'il avait atrocement traité, si atrocement que pour tenter de l'empêcher de l'achever, lui, le notaire était retourné à son domicile pour chercher une arme, mais que lorsqu'il était revenu, il n'avait trouvé qu'un cadavre.

Matteo n'en revenait pas. Ainsi, sous les regards goguenards de tout le pays, il se serait livré à une enquête minutieuse pour découvrir ce que nul n'ignorait.

Les filles de Folignazzaro
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