Project Gutenberg's Littérature Française (Première Année), by E. Aubert

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Title: Littérature Française (Première Année)
Moyen-Âge, Renaissance, Dix-Septième Siècle

Author: E. Aubert

Release Date: September 24, 2007 [EBook #22751]

Language: French


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NORMAL SÉRIES

Littérature Française

PREMIÈRE ANNÉE

MOYEN-ÂGE, RENAISSANCE, DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

PAR
E. AUBERT

Normal College, New York, auteur des Échos et Reflets, du Colloquial French Drill, et des Élans et Tristesses.

 

Editor's arms

NEW YORK
HENRY HOLT AND COMPANY

Copyright, 1885, by
Henry Holt & Co.

PREFACE.

This volume contains in substance the first part of the course on French Literature given in the Normal College.

Though adapted to the requirements of a special programme and to certain conditions of space and time, it can with advantage be used wherever an interest is taken or instruction given in French Literature. It recommends itself particularly to American teachers and students as a book, not imported into, but grown out of, the class-room.

The biographical and critical notices are short, comprehensive, in the clearest and simplest possible style. There is nothing elaborate in them, nothing superfluous. Each of them is followed by a criticism on the writer under consideration, by some one whose judgment is of some account in the world of letters. It is both interesting and instructive to know what good critics think of good writers.

The texts from the latter have been selected with great care. They are not extracts more or less curtailed, which give an idea of a literary work about as exactly as a stone offers the image of the monument from which it is taken. Whenever it has been practicable, a whole work is reviewed. The parts that are not indispensable are summarily delineated or analyzed; the passages best calculated to illustrate the author's manner and originality are given in full. Thus the reader will find the whole plot of Corneille's tragedy "Horace," of Molière's comedy "Les Femmes savantes," etc.

Following these texts will be found a collection of the author's sententious and popular sayings. They afford a harvest of beautiful quotations, which every one can turn to account.

Footnotes have been added only to explain what will not be found in an ordinary dictionary.

It will be noticed that some of the text is printed with the lines well apart, and some with them close together. The former portion is for recitation and colloquial exercise, the portion in close print is for reading and explaining. The selections are of sufficient variety and excellence to commend themselves to all lovers of fine literature.
E. A.

TABLE DES MATIÈRES.

MOYEN-ÂGE.

RENAISSANCE.

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

ÉCRIVAINS SECONDAIRES.

LIVRES À LIRE ET À RECOMMANDER,

LITTÉRATURE FRANÇAISE.

Dans son acception ordinaire le mot littérature désigne ce qui a été écrit d'après certaines règles d'art et de bon goût, ce qui se recommande par des qualités sérieuses de pensée et de style, et vaut la peine d'être lu. Ce sont les œuvres bien écrites et marquées du sceau de l'esprit français qui constituent, en ce sens, la littérature française. Le XVIIe siècle en a fourni un contingent remarquable; il fait époque dans l'histoire, c'est l'âge classique. On dit le dix-septième siècle, ou le siècle de Louis XIV, comme on dit le siècle de Périclès, le siècle d'Auguste. Ce qui précède appartient, à proprement parler, à l'histoire de la langue, des origines intellectuelles.

Si l'on procédait à l'étude de la littérature française par division en périodes, on pourrait en faire cinq bien caractérisées:

  • La Littérature du Moyen Âge.
  • L'Époque de la Renaissance.
  • Le XVIIe Siècle, ou Siècle de Louis XIV, Époque classique.
  • Le XVIIIe Siècle, quelquefois appelé Siècle de Voltaire, Époque philosophique.
  • Le XIXe Siècle, ou Littérature contemporaine, Époque historique et critique.

MOYEN ÂGE.

I.

À l'époque où la France prit rang par sa littérature, la plupart des autres pays avaient déjà la leur.

L'Italie possédait le Dante, l'Espagne Cervantes, l'Angleterre Shakspeare.

La France était restée en arrière. Il y avait eu dans ce pays de plus fréquentes périodes de guerres qu'ailleurs; le travail de fusion entre les éléments qui constituent la nationalité avait demandé du temps, et le latin y avait été tenu en honneur comme langue savante: tout cela retarda l'évolution de l'idiome populaire, et il ne peut y avoir de littérature que le jour où il y a une langue formée et fixée.

Pendant quelque temps il y eut même deux langues en France, l'une au midi, LA LANGUE D'OC,[1] l'autre au nord, LA LANGUE D'OÏL.[2]

La langue d'oc fleurit la première. Au 13e siècle elle possédait une littérature brillante, la littérature provençale. Les troubadours en étaient les gracieux poètes; mais elle ne dura guère, elle périt dans la croisade des Albigeois.

Le français du nord ou français wallon devint la langue nationale. Elle acquit peu à peu ces qualités de clarté, de force, d'élégance et de politesse, qui en firent la langue des cours et de la bonne société. Quelques écrivains ont eu l'honneur d'associer en particulier leurs noms à l'histoire de ses premiers progrès. Ce sont:

Au 13e siècle, Geoffroy de Villehardouin et Joinville; au 14e siècle, Jehan Froissart; et au 15e, Philippe de Comines.

II.

Geoffroy de Villehardouin.
Né vers 1156 et mort vers 1213.

Geoffroy de Villehardouin fut un des héros de ce qu'on appelle la quatrième croisade, et c'est le récit de cette étrange expédition qu'il raconte dans ses Mémoires.

Ils sont curieux pour l'histoire des faits et pour l'histoire de la langue. Ce qui y frappe surtout c'est la simplicité du style et la modestie de l'écrivain. Il ne parle jamais de lui. Il raconte ce qu'il a vu, et l'on sent dans sa parole sans prétention une parfaite loyauté.

Les phrases sont brèves, nerveuses, et vont droit au but. Il n'y a ni apprêt ni art.

Sa langue est primitive; l'orthographe en est singulière. Des débris de mots latins s'y rencontrent fréquemment, et le nombre des monosyllabes est considérable.

C'est une langue de soldat, rude et roide, mais elle suffit à la sobriété de son esprit, et a une harmonie naturelle qui ne manque pas de charme.

"Villehardouin est bien un homme de son temps, non pas supérieur à son époque, mais y embrassant tous les horizons; preux, loyal, croyant, crédule même, mais sans petitesse; des plus capables d'ailleurs de s'entremettre aux grandes affaires; homme de conciliation, de prudence et même d'expédients; visant avec suite à son but, éloquent à bonne fin, non pas de ceux qui mènent, mais de première qualité dans le second rang, et sachant au besoin faire tête dans les intervalles; attaché féalement, avec reconnaissance, mais sans partialité, à ses princes et seigneurs, et gardant sous son armure de fer, et du haut de ses châteaux de Macédoine ou de Thrace des mouvements de cœur et des attaches pour son pays de Champagne.

"Il a des larmes sous sa visière, mais il n'en abuse pas; il sait s'agenouiller à deux genoux, et se relever aussitôt sans faiblesse: il a l'équité et le bon sens qu'on peut demander aux situations où il se trouve; jusqu'à la fin sur la brèche, il porte intrépidement l'épée, il tient simplement la plume; c'est assez pour offrir à jamais, dans la série des historiens hommes d'action où il est placé, un des types les plus honorables et les plus complets de son temps."

Sainte-Beuve.

III.

Joinville (le sire de).
Né vers 1223 et mort vers 1319.

Cent années séparent Joinville de Villehardouin. Il se fit, dans cet espace de temps, un progrès manifeste dans la langue. Il est facile de s'en rendre compte en comparant l'histoire de la quatrième croisade à la vie de Louis IX. Comme Villehardouin, Joinville raconte ce qu'il a vu, mais avec un enjouement, une délicatesse d'esprit et une grâce que n'avait pas l'historien de la quatrième croisade.

Il avait été élevé à la cour élégante de Thibaut, comte de Champagne. Il y apprit les belles manières et le beau parler en honneur parmi les troubadours. Louis IX l'emmena à sa première croisade. Elle fut désastreuse.

Joinville eut sa bonne part de souffrances. Quand il revint en France, il jura bien de ne plus s'embarquer dans de pareilles expéditions. Le roi fut moins sage, et vingt ans plus tard il paya de sa vie l'imprudence de sa dernière croisade. C'est de cette vie que Joinville a fait le récit. Il est plein de candeur et de charme, et révèle dans une langue naïve, abondante et gracieuse des qualités d'écrivain inconnues avant lui.

Le livre de Joinville est à la fois une bonne action et un écrit admirable. C'est peut-être le premier monument de génie en langue française, dit M. Villemain. "J'entends par génie un degré d'originalité dans le langage, une physionomie particulière et expressive, quelque chose enfin qui a été fait par un homme et qui n'aurait pas été fait par un autre." Joinville décrit délicieusement. Son ignorance en histoire, en géographie, est grande, mais il est curieux. Il s'informe, il aime à apprendre. Il raconte comme il se souvient, il répète même ce qu'il a dit sans se mettre en peine de la méthode. Au milieu d'un désordre apparent et d'une raillerie enjouée règne toujours un charme inexprimable, une sensibilité qui ne s'altère pas dans les périls et les larmes. Joinville a la conception nette, l'image ressemblante, la comparaison naturelle et poétique; il a la naïveté, la simplicité, et un brin de rêverie qui tempère agréablement la vivacité pétulante de son esprit.... Sa bonne foi n'a pas de détours; elle parie par sa bouche de l'abondance du cœur, elle est chez lui comme une espèce de verve, d'inspiration poétique qui lui fait rencontrer l'expression la plus vraie, la plus pittoresque. Il est incapable de mentir. L'amour de soi, la haine d'autrui, l'esprit de jalousie qui pénètre si souvent les Mémoires ne se rencontre pas dans les siens. Il dit rarement du mal de quelqu'un. Il n'a pas l'humeur chagrine des vieillards; il possède les couleurs et la simplicité de la jeunesse. Rien de si animé, de si vif, de si jeune que son style. Le langage naïf d'alors donne sans doute de l'intérêt au récit, mais il reçoit un charme nouveau de son esprit et de son caractère.

.....

IV.

Jehan Froissart.
Né à Valenciennes en 1337, mort à Chimai en 1410.

Le progrès de la langue continue d'une manière visible de Joinville à Froissart.

D'importants événements eurent lieu.

Froissart en fut le chroniqueur. Il parcourut avec une curiosité infatigable les pays de l'Europe où il pouvait apprendre quelque chose, et réunit ainsi de quoi écrire une espèce d'histoire générale de l'Europe au XIVe siècle, avec l'Angleterre et la France au premier plan, Les Grandes Chroniques.

Sa méthode n'est pas très philosophique. L'histoire pour lui n'est pas matière à études, réflexions et leçons morales; il n'y voit qu'un sujet de tableaux, et tout ce qu'il cherche c'est de les peindre avec éclat. Aussi réussit-il surtout dans le récit, dans les descriptions: il n'y en a pas de plus belles que ses descriptions de batailles.

Son héros favori est le Prince Noir. L'Angleterre s'en souvient: nul écrivain français n'y est plus populaire.

Comme chroniqueur il est clair, méthodique, suffisamment impartial; comme écrivain il est net, animé et brillant. Le Moyen Âge chevaleresque n'a pas eu de meilleur peintre que lui, et jamais peut-être la langue n'a fait plus de progrès que de Joinville à Froissart.

La chronique de Froissart est le livre d'or de la noblesse féodale: c'est une illustration en grand de la chevalerie. Ce que celle-ci produisit de plus fameux, ce qu'il y avait de plus brillant dans la vie d'alors, fêtes, tournois, batailles, Froissart l'a peint dans un cadre magnifique. Il ne s'est guère occupé de ce qui ne brille pas.... Il n'est pas de ces historiens graves qui s'ensevelissent sous des paperasses, au fond d'un cabinet, qui recherchent, et compulsent, et commentent, et comparent, et discutent, et raisonnent, et expliquent.... Son grand soin est de bien relater ce qu'il a appris, d'écrire avec verve et coloris, de faire un livre intéressant, animé, populaire, et cela il l'a fait.... On lui a reproché d'avoir été peu patriotique. Cela est vrai si l'on mesure la patrie par degrés de latitude, si on la resserre dans les étroites bornes d'une géographie nationale. Mais il ne comptait pas ainsi, le grand voyageur. Sa patrie à lui c'est l'Europe chevaleresque. Il est compatriote de tout ce qui est noble et brave, il aime toute fleur de chevalerie et a de belles paroles pour tous ceux qui font vaillamment.

.....

Froissart a des qualités de l'historien; il arrive à la grandeur par l'exactitude, et aussi par l'imagination, mais presque jamais parle jugement, par cette faculté qui compare les faits et prononce sur leur légitimité, faculté que possédait à un degré assez éminent le florentin Villani contemporain de notre chroniqueur.

Duquesnel.

V.

Philippe de Comines.
Né près de Menin en Flandre en 1445, mort en 1509.

Philippe de Comines est le premier écrivain français qui ait traité l'histoire comme elle doit être traitée. Il ne se contente pas de raconter, de peindre, il explique; il dégage de l'étude des événements et des caractères des vérités utiles, un enseignement.

Il a écrit l'Histoire du Roi Louis XI.

C'était un roi d'une grande finesse politique, habile et rusé. Un de ses bons tours d'habileté fut l'acquisition même de Comines. Il l'enleva à son ennemi le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Comines se laissa enlever sans croire qu'il manquait à ses devoirs. Il avait peu de goût pour le duc de Bourgogne; le roi de France lui plaisait mieux. Il était de ces hommes qui apprécient les choses en raison de leur utilité et les hommes en proportion de leur habileté à profiter des choses. Sa nature était droite, sa morale peu élevée.

Son histoire se compose de deux parties. Les six premiers livres traitent de Louis XI, les deux derniers de l'expédition de Charles VIII en Italie. Son style a de la vigueur et de la précision. Il a la force de la réflexion, la puissance de la logique. La langue de Froissart est la langue des faits. Comines a parlé la langue des idées: c'est celle-ci surtout qu'il y a du profit à écouter.

Philippe de Comines est, en date, le premier écrivain vraiment moderne. Les lecteurs même qui ne voudraient pas remonter bien haut, ni se jeter dans la curiosité érudite, ceux qui ne voudraient se composer qu'une petite bibliothèque française toute moderne ne sauraient se dispenser d'y admettre Montaigne et Comines.

Ce sont des hommes qui ont nos idées et qui les ont dans la mesure et dans le sens où il nous serait bon de les avoir, qui entendent le monde, la société, particulièrement l'art d'y vivre et de s'y conduire, comme nous serions trop heureux de l'entendre aujourd'hui; des têtes saines, judicieuses, munies d'un sens fin et sûr, riches d'une expérience moins amère que profitable, et consolante, et comme savoureuse. Ce sont des conseillers et des causeurs bons à écouter après trois ou quatre siècles comme au premier jour: Montaigne sur tous les sujets et à toutes les heures, Comines sur les affaires d'État, sur le ressort et le secret des grandes choses, sur ce qu'on nommerait dès lors les intérêts politiques modernes, sur tant de mobiles qui menaient les hommes de son temps et qui n'ont pas cessé de mener ceux du nôtre.

Sainte-Beuve.

Pour le sentiment du bon et du mal Comines n'est pas au-dessus de son siècle. Ses idées sur les droits des peuples sont également celles de ses contemporains. Mais pour l'intelligence des événements et des caractères, pour ce mélange de bon sens et de finesse qui démêle si bien la vérité, il est incomparable, c'est là son génie. "Il a autorité et gravité, comme dit Montaigne, et sent partout son homme de bon lieu, élevé aux grandes affaires."

Villemain.

VII.

Poésie.

1. Si c'est en prose qu'ont été écrites les œuvres françaises les plus remarquables du Moyen Âge, la poésie n'a pas manqué. Il y eut des poètes dans tous les genres et quelques uns de leurs poëmes ont été très populaires.

De ce nombre sont: les poèmes épiques nationaux, Chansons de geste, dont le plus célèbre est la Chanson de Roland, les poëmes de la Table Ronde, les poëmes du Saint-Graal, le roman de la Rose (poëme allégorique), et le roman du Renard (poëme satirique). Il y eut ensuite des poëmes d'un ordre moins élevé, mais de plus d'intérêt et de charme: ce sont les fabliaux et les contes.

On appelle ainsi des histoires gaies ou mélancoliques, composées sur un rhythme familier et ayant pour sujet les accidents de la vie commune. On y trouve la peinture des mœurs réelles, et les qualités distinctives de l'esprit français, la finesse, la grâce, le don de railler et l'art de conter. Ce qui gâte la plupart de ces poëmes c'est une excessive liberté de langage. Un de ceux qui échappent à ce reproche et un des plus connus est le joli conte de Grisélidis.

2. La poésie dramatique était à l'origine d'un caractère religieux. Les pièces tirées de la légende des saints s'appelaient miracles; celles qu'on tirait de l'Évangile étaient les mystères. Le plus grand des mystères fut celui de la Passion.

À côté de ce drame grave et édifiant il y eut des pièces légères et amusantes. On les appelait moralités, sottises et farces. Une des plus populaires est la farce de l'avocat Patelin. Arrangée au 18e siècle pour la scène moderne par Bruéis et Palaprat, elle est encore aujourd'hui un modèle d'esprit et de franche gaieté.

3. La poésie lyrique fut d'abord cultivée avec succès par les troubadours, poëtes du midi. Les Français du nord moins vifs, moins expansifs, ne s'y exercèrent qu'après eux. Ils y déployèrent moins de grâce, moins de sensibilité et de coquetterie, mais plus de force et d'esprit.

Les principaux poëtes qui se distinguèrent dans ce genre sont: le comte Thibaut de Champagne, contemporain de Louis IX; Charles d'Orléans, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt et moins illustre comme poëte que comme père du bon roi Louis XII; Villon, qui avait en lui l'étoffe d'un vrai poëte, mais qui gâta son talent au contact de la misère et du vice. Une de ses ballades est fort connue et fort jolie: Les Dames du temps jadis. En voici deux stances:

Dictes-moy où, n'en quel pays
Est Flora, la belle Romaine;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine;
Écho, parlant, quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine?...
Mais où sont les neiges d'antan[3]?

La royne Blanche comme un lys,
qui chantoit à voix de sereine,
Berthe au grand pied, Bietris, Allys;
Harembourges, qui tint le Mayne,
Et Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu'Anglois bruslèrent à Rouen;
Où sont-ils, Vierge souveraine?...
Mais où sont les neiges d'antan?(Back to Content)

RENAISSANCE.

La prise de Constantinople par les Turcs en 1453 marque la fin du Moyen Âge.

C'est un événement qui eut un grand retentissement en Europe. Il en résulta des changements avantageux au développement des lumières.

L'invention de l'imprimerie par Jean Gutenberg vers 1450 en produisit encore davantage.

Ces deux événements, aidés de l'esprit de critique et de polémique qui caractérise la réformation religieuse au XVIe siècle, inaugurent une époque féconde en travaux intellectuels: on l'appelle la Renaissance.

Les principaux prosateurs français de cette époque sont: Rabelais, Montaigne, Calvin, et Amyot.

I.

Rabelais.
Né à Chinon en Touraine vers 1483; mort en 1553.

François Rabelais est un des écrivains dont les œuvres embarrassent la critique. Il est plein de grands contrastes, tour-à-tour bon et mauvais, sérieux et bouffon, délicat et indécent. Il a écrit un livre de haute fantaisie, un des plus extraordinaires qu'il y ait; mais il n'est pas facile à comprendre et ne pratique pas assez le respect des convenances.

Ce livre est le Roman de Gargantua et de Pantagruel. C'est une œuvre philosophique-satirique, dont le but est d'amuser et d'instruire par la peinture de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans toutes les classes de la société et dans toutes les conditions. Ce qui y frappe le plus c'est l'imagination, l'érudition et l'obscénité. Les idées les plus belles abondent au milieu des détails les plus indécents.

En matière d'éducation Rabelais a des vues admirables. Les plus grands humoristes procèdent de lui: Swift et Sterne, La Fontaine, Molière, Le Sage et Paul Louis Courier.

Sa langue est d'une richesse incomparable, un peu trop grecque, et émaillée d'expressions idiomatiques et proverbiales. Il y en a quelques unes qui datent de lui. Ainsi l'on dit "le quart d'heure de Rabelais," pour le moment où il s'agit de payer, et "c'est un mouton de Panurge" d'un homme qui ne fait qu'imiter les autres.

Rabelais est incompréhensible; son livre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme; c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien au-delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats.

La Bruyère.

L'histoire de Gargantua et de Pantagruel a occupé trente ans de la vie de l'auteur.

Rabelais l'a pris, laissé, repris. Il l'a commencé pour amuser ses malades et pour s'égayer, et il l'a continué au hasard. Il ne s'est prescrit aucun plan. Il n'y a pas mis d'unité, ni même de suite. La première partie est complète en elle-même, la seconde ouvre un nouveau sujet, la cinquième ne termine rien. L'ouvrage n'a jamais été destiné à finir. Ce n'est pas un livre, mais une galerie de tableaux, un chapelet d'aventures auxquelles on ne songe pas à donner plus de liaison, précisément parce que l'intérêt est moins dans le fond du récit que dans la manière dont il est raconté, et dans les plaisanteries dont il est semé....

Rabelais n'a point voulu enseigner. Il n'a apporté à son ouvrage aucun dessein profond. Il a pris la plume pour s'égayer et égayer les autres. Seulement, ainsi qu'il arrive d'ordinaire aux rieurs, il a ri aux dépens d'autrui; à l'exemple de tous les comiques, il a fait de la satire....

Il n'a cherché qu'une chose, s'ébaudir. Peut-être était-ce pour ne pas pleurer.

Car selon l'humeur de cet âge
Chacun, pour cacher son malheur,
S'attachait le ris au visage,
Et les larmes dedans son cœur.

Mais non, Rabelais a ri parce qu'il ne pouvait faire autrement. Rabelais est le rieur par excellence....

Il rit sans raison, par un simple besoin de joie, par un mouvement de gaieté animale.... Il met les convenances sous les pieds;... le sentiment de la décence lui est étranger....

Il est obscène plutôt qu'immoral. Il se complaît dans l'ordure, mais il n'est pas corrompu. Son livre comme il le proclame lui-même "ne contient mal ni infection."

Rabelais est un bouffon, un fou de cour auquel on finit par passer des libertés excessives en faveur de ses traits de sagesse.

On dirait à le voir quelque Pantagruel en personne, un être énorme, malpropre, joyeux et bon....

Rabelais va parcourant toute la gamme des sentiments humains, aussi à l'aise dans le sublime que dans le trivial, assez vaste ou assez souple pour réunir en lui tous les contrastes. De là cette variété qui prépare chez lui tant de surprises au lecteur. Mais ce n'est qu'un de ses attraits. Il en a de toutes sortes et des plus vifs: le libre regard sur toutes choses, l'ingénieuse satire, je ne sais quelle grâce et quelle charmante naïveté, l'invention inépuisable, la verve indomptable, le flot intarissable, les ressources du vocabulaire.

Il a été moins un artiste qu'un génie, et cependant il a eu, lui le premier, ce qui avait manqué au moyen-âge, la façon de dire, comme aussi il a eu, ce qui allait se perdre après lui, la faculté de se créer une langue.

E. Scherer.

II.

Montaigne.
Né au château de Montaigne, près de Bordeaux, en 1533; mort en 1592.

Michel Montaigne a été le plus grand écrivain du XVIe siècle. De tous les livres de l'époque de la Renaissance celui qui a conservé le plus de lecteurs, c'est le sien, Les Essais. Il le mérite tant par le sujet que par la manière dont il est traité. Ce sujet c'est l'homme étudié par l'auteur sur lui-même.

L'auteur est un esprit fin, délicat, curieux, plein de franchise et de vivacité, nourri de la moëlle des écrivains classiques. Avec ce qu'il a appris d'eux et de sa propre expérience il a fait un recueil d'études philosophiques aussi agréable qu'instructif. On le lit et on le relit sans se lasser, tant il a de fantaisie, d'imagination, d'esprit et de vérité.

Son défaut est un scepticisme outré, une absence à peu près complète de fortes convictions morales. Aux plus graves questions il répond par ce mot favori, "Que sais-je?" réponse peu digne d'un esprit sérieux, chercheur et vraiment philosophique.

L'excellence de Montaigne est d'ailleurs dans son style. Celui-ci est riche, souple, chaud, coloré et infiniment plus libre d'adultération étrangère que celui de Rabelais.

L'ouvrage de Montaigne est un vaste répertoire de souvenirs et de réflexions nées de ces souvenirs. Son inépuisable mémoire met à sa disposition tout ce que les hommes ont pensé. Son jugement, son goût, son instinct, son caprice même lui fournissent à tout moment des pensées nouvelles. Sur chaque sujet, il commence par dire tout ce qu'il sait, et ce qui vaut mieux, il finit par dire ce qu'il croit.... Il parle beaucoup de morale, de politique, de littérature, il agite à la fois mille questions, mais il ne propose jamais un système. Sa réserve tient à sa paresse autant qu'à son jugement.... Montaigne ne connaît pas l'art d'anéantir les passions; il réclamerait volontiers, avec La Fontaine, contre cette philosophie rigide qui fait cesser de vivre avant que l'on soit mort. Il aime à vivre, c'est-à-dire à goûter les plaisirs que permet la nature bien ordonnée.... Il croit que c'est le parti de la sagesse.... Il s'adresse à ceux qui, comme lui, éprouvent plutôt les faiblesses que les fureurs de la passion; et c'est le grand nombre. Il est le conseiller qui leur convient.... Il ne désespère personne, il n'est mécontent ni de lui ni des autres....

La morale de Montaigne n'est pas sans doute assez parfaite pour des chrétiens: il serait à souhaiter qu'elle servît de guide à tous ceux qui n'ont pas le bonheur de l'être. Elle formera toujours un bon citoyen et un honnête homme.... Montaigne plaît, amuse, intéresse par la naïveté, l'énergie, la richesse de son style et les vives images dont il colore sa pensée....

L'imagination est la qualité dominante du style de Montaigne. Cet homme n'a point de supérieur dans l'art de peindre par la parole. Ce qu'il pense il le voit, et par la vivacité de ses expressions il le fait briller à tous les yeux....

Le philosophe Malebranche, tout ennemi qu'il était de l'imagination, admire celle de Montaigne, et l'admire trop peut-être, il veut qu'elle fasse seule le mérite des Essais, et qu'elle y domine au préjudice de la raison. Nous n'acceptons pas un pareil éloge.

Montaigne se sert de l'imagination pour produire au dehors ses sentiments tels qu'ils sont empreints dans son âme. Sa chaleur vient de sa conviction, et ses paroles animées sont nécessaires pour conserver toute sa pensée, et pour exprimer tous les mouvements de son esprit.

Quand je vois "ces braves formes de s'expliquer si visves et si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser."

Villemain.

Dans la plupart des auteurs je vois l'homme qui écrit, dans Montaigne l'homme qui pense.

Montesquieu.

De l'Institution des Enfants.

À un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing,[4] ny tant pour les commoditez externes que pour les siennes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en réussir habile homme qu'homme sçavant, je vouldrais aussi qu'on feust[5] soingneux de lui choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faite que bien pleine; et qu'on y requist toutes les deux, mais plus les mœurs et l'entendement, que la science; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle manière. On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui verseroit dans un entonnoir; et nostre charge, ce n'est que redire ce qu'on nous a dict: je vouldrois qu'il corrigeast cette partie, et que de belle arrivée, selon la portée de l'âme qu'il a en main, il commenceast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d'elle mesme; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veulx pas qu'il invente et parle seul; je veulx qu'il escoute son disciple parler à son tour.—Il est bon qu'il le face[6] trotter devant luy, pour juger de son train, et juger jusques à quel poinct il se doibt ravaller pour s'accommoder à sa force.

 

Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance; et qu'il juge du proufit qu'il aura faict, non par le tesmoignage de sa mémoire mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui face mettre en cent visages, et accommoder à autant de divers subjects pour veoir s'il l'a encores bien prins[7] et bien faict sien.

Qu'il lui face tout passer par l'estamine, et ne loge rien en sa teste par simple autorité et à crédit. ... La vérité et la raison sont communes à un chascun, et ne sont non plus à qui les a dictes premièrement, qu'à qui les dict aprez: ce n'est non plus selon Platon que selon moy, puisque luy et moy l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deça delà les fleurs; mais elles en font aprez le miel qui est tout leur, ce n'est plus thym ni marjolaine.... Le gaing de notre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage.... C'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne: toutes aultres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. Certes, nous le rendons servile et couard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy.

Sçavoir par cœur n'est pas sçavoir: c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sçait droictement, on en dispose sans regarder au patron, sans tourner les yeulx vers son livre.... En cette eschole[8] du commerce des hommes, j'ay souvent remarqué ce vice, qu'au lieu de prendre cognoissance d'aultruy nous ne travaillons qu'à la donner de nous, et sommes plus en peine de debiter nostre marchandise, que d'en acquérir de nouvelle: le silence et la modestie sont qualitez très commodes à la conversation.... On luy apprendra de n'entrer en discours et contestation que là où il verra un champion digne de sa luicte,[9] et là mesme, à n'employer pas touts les tours qui luy peuvent servir, mais ceulx là seulement qui luy peuvent le plus servir. Qu'on le rende délicat au chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence et par conséquent la briefveté. Qu'on l'instruise sur tout à se rendre et à quitter les armes à la vérité aussitost qu'il l'appercevra, soit qu'elle naisse ez[10] mains de son adversaire, soit qu'elle naisse en luy-mesme par quelque radvisement.[11]

Qu'on luy mette en fantasie une honneste curiosité de s'enquerir de toutes choses.... Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la frequentation du monde: nous sommes tous contraincts et amoncelez en nous, et avons la veue[12] raccourcie à la longueur de nostre nez.

On demandoit à Socrates d'ou il estoit, il ne respondit pas d'Athenes, mais du monde; luy qui avoit l'imagination plus pleine et plus estendue embrassoit l'univers comme sa ville, jectoit ses cognoissances, sa société et ses affections à tout le genre humain; non pas comme nous, qui ne regardons que soubs nous. Ce grand monde, que les uns multiplient encores comme especes soubs un genre, c'est le mirouer[13] où il nous fault regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme, je veulx que ce soit le livre de mon escholier.... Après qu'on luy aura apprins ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que logique, physique, géometrie, rhétorique; et la science qu'il choisira, ayant desia[14] le jugement formé, il en viendra bientost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre....

C'est grand cas que les choses en soyent là, en nostre siècle, que la philosophie soit, jusques aux gents d'entendement, un nom vain et fantastique qui se treuve de nul usage et de nul prix, par opinion et par effect. Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants, et d'un usage renfrogné, sourcilleux et terrible.... L'âme qui loge la philosophie doibt, par sa santé, rendre sain encores le corps: elle doibt faire luire jusques au dehors son repos et son ayse, doibt former à son moule le port exterieur, et l'armer par conséquent d'une gratieuse fierté, d'un maintien actif et alaigre, et d'une contenance contente et debonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance constante.... Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et que l'enfance y a sa leçon comme les aultres âges, pourquoy ne la luy communique l'on? On nous apprend à vivre quand la vie est passée.... Je veulx que la bienseance exterieure, et l'entregent et la disposition de la personne se façonne quand et quand l'âme. Ce n'est pas une âme, ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un homme....

C'est un bel et grand adgencement sans doubte que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher. Je diray icy une façon d'en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moy mesme: s'en servira qui vouldra. Feu mon père, ayant faict toutes les recherches qu'un homme peult faire, parmy les gens sçavants et d'entendement, d'une forme d'institution exquise... me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France; du tout ignorant de nostre langue, et très versé en la latine.... Il en eut aussi avecques luy deux aultres moindres en sçavoir, pour me suyvre, et soulager le premier: ceulx-cy ne m'entretenoient d'aultre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c'etoit une règle inviolable que ny luy mesme, ny ma mère, ni valet, ny chambriere, ne parloient en ma compaignie qu'autant de mots de latin que chascun avoit apprins pour jargonner avec moy. C'est merveille du fruict que chascun y fit.... Quant à moy, j'avoy plus de dix ans avant que j'entendisse non plus de françois ou de perigordin que d'arabesque: et sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j'avois apprins du latin tout aussi pur que mon maistre d'eschole le sçavoit.... Il n'y a tel que d'alleicher l'appétit et l'affection: aultrement on ne faict que des asnes chargez de livres; on leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science; laquelle pour bien faire, il ne fault pas seulement loger chez soy, il la fault espouser.

Essais, chap. xxv.

III.

Calvin.
Né à Noyon en 1509; mort à Genève en 1564.

Jean Calvin joua un grand rôle au XVIe siècle comme réformateur religieux. Un Allemand nommé Wolmar, qui fut son professeur de grec, l'initia aux doctrines de Luther. Il en devint bientôt un des plus zélés partisans et propagateurs, si zélé à la vérité qu'il fut obligé de quitter Paris et la France. Il alla en Italie, en Suisse, à Strasbourg, et se fixa enfin à Genève; il y exerça pendant une vingtaine d'années une autorité presque absolue.

Comme écrivain Calvin représente l'esprit de méthode et de discipline dans la littérature française du XVIe siècle. Son premier écrit est un Commentaire latin, d'un traité de Sénèque sur la Clémence. Il y conseille une excellente doctrine qu'il ne pratique guère.

Le livre qui le place au rang des grands écrivains en prose française est l'Institution Chrétienne. C'est un exposé et une défense habiles de ses doctrines. Il s'y montre théologien, orateur, écrivain consommé. Le style est clair et correct, mais roide et sec. Il a la simplicité, la solidité, et la force; il y manque ce qui manquait à l'homme, la chaleur, l'émotion, et la sensibilité.

Des vertus du chrétien Calvin n'eut que la foi... Il ne s'attendrit jamais, il menace toujours; en lui pas un mouvement de pitié, pas une étincelle d'amour.... Il a traité en ennemis tous ceux qui pensaient autrement que lui, et dans la cause du Christ il a méconnu le précepte capital de la morale évangélique: Aimez vous les uns les autres.... Le caractère de son esprit est la rigueur impitoyable des déductions, la netteté des conceptions, la vigueur logique qui s'est animée jusqu'à la passion: tel est aussi le principe des qualités de son style qui l'ont placé au premier rang comme écrivain. Si l'on compare Calvin aux plus habiles des prosateurs de son temps, à Rabelais lui-même, on sera frappé de la nouveauté de son langage. Avant Calvin, la prose, lorsqu'elle essayait de devenir périodique, se traînait, s'enchevêtrait le plus souvent, et ne parvenait guère qu'à devenir obscure et diffuse. Calvin lui donna une allure fière et noble, de la clarté et du nombre; avec lui elle cesse de bégayer, elle touche la virilité, elle atteint presque à la hauteur de la prose latine qui lui a servi de modèle.

Géruzez.

IV.

Amyot.
Né à Melun en 1513; mort à Auxerre en 1593.

Jacques Amyot est des savants du XVIe siècle celui qui doit le plus à la Renaissance, et à qui la Renaissance doit le plus. Elle forma son esprit et son talent. L'étude de la langue grecque fut pour lui une vraie vocation.

Trop pauvre pour payer ses professeurs il se fit domestique dans un collége. Jacques Colin, lecteur du roi, le remarqua et le fit étudier dans les classes. Amyot en sortit helléniste distingué, et entra dans l'église, qui était alors la ressource des jeunes gens pauvres et ambitieux.

Professeur de grec du fils de Catherine de Médicis qui devint le roi Charles IX, il traduisit les Vies illustres de Plutarque. Cette traduction suffit pour sa gloire; elle est faite de main de maître. Les qualités de la langue française s'y harmonisent avec celles de la langue grecque. Il y a même dans Amyot quelquechose de simple et de naïf qui plaît mieux que Plutarque lui-même, et tel est le charme de son style qu'aujourd'hui encore on dit de quelquechose qui est exprimé avec une certaine grâce naïve, c'est de la langue d'Amyot.

Il fut évêque d'Auxerre.

La traduction des "Vies des hommes illustres" et des œuvres morales de Plutarque présente deux circonstances bien remarquables dans l'histoire des lettres: la première, c'est que le travail d'Amyot est tellement français, soit par la tournure des phrases, soit par la propriété des expressions qu'on le prendrait pour un écrit original; la seconde, c'est que le génie littéraire de ce grand écrivain a été assez puissant pour faire d'une simple traduction un titre de gloire impérissable. Un homme dont le témoignage fait autorité en matière de correction de langage, Vaugelas, a parlé ainsi du livre d'Amyot: Tous les magasins et tous les trésors du vrai langage français sont dans les œuvres de ce grand homme, et encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées: et bien que nous ayons retranché la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons parade.

Mennechet.

V.

Poëtes.

Pendant la Renaissance, ainsi qu'au Moyen-Âge, les prosateurs tiennent le premier rang. Les plus renommés d'entre les poëtes furent Marot, Ronsard et Regnier. Après eux on arrive à l'entrée de la littérature moderne.

Marot (1495-1544) composa des épîtres, des élégies et des épigrammes. Il a de l'originalité, de la verve, beaucoup de naturel et infiniment d'esprit. Le sévère Boileau rend hommage à son talent quand il dit de lui:

"Imitons de Marot l'élégant badinage."

Il n'a pas été aussi bien disposé en faveur de Ronsard (1524-1585), qui, parmi ses contemporains, avait eu un moment de vogue extraordinaire, mais

"Dont la Muse, en français parlant grec et latin,
Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque,
Tomber de ses grands mots le faste pédantesque."

Autant Marot était simple et naturel, autant Ronsard l'était peu. Chef d'une coterie de poëtes qu'on appelait la pléiade il voulut ennoblir la langue vulgaire. Il y introduisit quantité de longs mots, d'origine grecque, par un procédé que ne comportait pas le génie de la langue française. Après l'avoir applaudi on se moqua de lui. Il ne manquait pourtant pas d'un certain talent, et le premier il composa des odes en français.

Un poëte dont le succès fut plus durable est Regnier (1573-1613).

Il le dut à d'incontestables qualités. Il a l'inspiration franche et naturelle, de la vigueur de style, et sait faire servir la rime à la pensée. Il a écrit d'éloquentes satires, pleines de choses viriles et belles, heureux s'il n'avait pas démenti ses œuvres par le mauvais exemple de sa vie.

ODE.

Mignonne, allons voir si la Rose,
Qui ce matin avoit desclose[15]
Sa robe de pourpre au soleil,
À point perdu ceste vesprée[16]
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

La voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las! Las! ses beautez laissé cheoir!
Ô vrayment marastre Nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir.

Donc, si vous me croyez, Mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse.
Comme à ceste fleur, la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

SONNET.

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu devisant et filant,
Direz, chantant mes vers et vous émerveillant:
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.

Lors vous n'aurez servante oyant[17] telle nouvelle,
Desjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant,
Bénissant vostre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et fantosme sans os
Par les ombres myrteux je prendray mon repos:
Vous serez au fouyer une vieille accroupie.

Regrettant mon amour et vostre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain,
Cueillez des aujourd'hui les rosés de la vie.

Ronsard.

Philosophes resveurs, discourez hautement,
Sans bouger de la terre allez au firmament,
Faites que tout le ciel branle à votre cadence
Et pesez vos discours mesme dans sa balance;
Cognoissez les humeurs qu'il verse dessus nous,
Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous,
Portez une lanterne aux cachots de nature,
Sçachez qui donne aux fleurs ceste aimable peinture;
Quelle main sur la terre en broye la couleur,
Leurs secrettes vertus, leurs degrés de chaleur;
Voyez germer à l'œil les semences du monde,
Allez mettre couver les poissons dedans l'onde,
Deschiffrez les secrets de nature et des cieux:
Vostre raison vous trompe aussi bien que vos yeux.

Pensées Détachées.

L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.

Et quand la servitude a pris l'homme au collet,
J'estime que le prince est moins que le valet.

Il n'est rien qui punisse
Un homme vicieux comme son propre vice.

Estant homme, on ne peut
Ni vivre comme on doit, ni vivre comme on veut.

Rien n'est libre en ce monde et chaque homme dépend,
Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand.
Tous les hommes vivants sont ici-bas esclaves,
Mais suivant ce qu'ils sont ils diffèrent d'entraves:
Les uns les portent d'or et les autres de fer.

Regnier.

Malherbe.
Né à Caen en 1555; mort en 1628.

Avec Malherbe une nouvelle ère s'ouvre dans l'histoire littéraire: par la langue et par la méthode il appartient à la poésie moderne.

C'est lui qui, comme dit Boileau,

..."Le premier en France
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir."

Avant lui le bon goût, la correction du style, le vrai sentiment poétique avaient pour ainsi dire été l'exception; avec lui c'est la règle.

Son talent se développa tard et eut les qualités mûres et patientes d'un réformateur. Il travaillait lentement; il aimait à être appelé le tyran des mots et des phrases. Il expulsa les mots étrangers que Ronsard avait introduits, biffa la moitié de ses vers, et, quand on lui demanda s'il approuvait les autres, il répondit: "Pas plus que le reste," et il effaça tout.

Les hommes il les traitait avec aussi peu d'aménité que les syllabes. Les femmes seules trouvaient grâce à ses yeux. "Dieu, disait-il, se repentit d'avoir fait l'homme, et il ne s'est jamais repenti d'avoir fait la femme."

Il avait aussi une très-bonne opinion de lui-même, quoique homme, comme l'atteste cette fin d'un sonnet adressé par lui à Louis XIII:

"Tous vous savent louer, mais non également.
Les ouvrages communs vivent quelques années,
Ce que Malherbe écrit dure éternellement."

Quelques unes de ses pièces lyriques sont des chefs-d'œuvre, et peuvent, sans désavantage, être comparées aux belles productions des grands poëtes qui vinrent après lui: telles sont l'ode à Louis XIII, l'élégie à du Périer et la paraphrase d'une partie du psaume CXLV.

Malherbe fit pour la langue française ce que son maître Henri IV fit pour la France. L'un établit et maintint l'indépendance du pays, l'autre celle du langage. Lorsque le Béarnais maître de Paris vit défiler devant lui les soldats de l'Espagne, il leur dit: "Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas."

Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard.

 

Malherbe ne s'est pas borné à épurer, à assainir la langue, il en a su faire un emploi poétique. Certes, ce ne serait pas une gloire médiocre que d'avoir connu et déterminé le génie de notre idiome, introduit dans les vers une harmonie régulière, une dignité soutenue, et modifié le rhythme et la prosodie, mais Malherbe a fait plus en revêtant de ce langage plein et sonore des idées élevées et quelquefois des sentiments touchants.

Géruzez.

Élégie.
À Du Périer sur la mort de sa fille.

Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle,
Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours?

Le malheur de ta fille, au tombeau descendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
Ne se retrouve pas?

Je sais de quels appas son enfance était pleine,
Et n'ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.

Mais elle était du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses
L'espace d'un matin.

 

La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles,
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre
Est sujet à ses lois,
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.

De murmurer contre elle et perdre patience
Il est mal à propos,
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.

Paraphrase du Psaume CXLV.

N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre;
C'est Dieu qui nous fait vivre,
C'est Dieu qu'il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
À souffrir des mépris et ployer les genoux.
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont comme nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière
Dont l'éclat orgueilleux étonne l'univers,
Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre.
Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs,
Et tombent avec eux d'une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.

On trouve d'ailleurs dans des morceaux moins célèbres quantité de vers qui frappent et qu'on se rappelle. En voici quelques uns des plus connus:

Ces Français qui n'ont de la France
Que la langue et l'habillement.
(Ode à la reine Marie de Médicis.)

Comme au printemps naissent les roses
En la paix naissent les plaisirs.
(Ode à la reine.)

S'il ne vous en souvient, vous manquez de mémoire,
Et, s'il vous en souvient, vous n'avez point de foi.
(Stances.)

... de toutes les douleurs la douleur la plus grande
C'est qu'il faut quitter nos amours.
(Aux ombres de Damon.)

La femme est une mer en naufrages fatale.
(Id.)

La moisson de nos champs lassera les faucilles
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
(Stances pour Henri IV.)

Tout le plaisir des jours est en leurs matinées;
La nuit est déjà proche à qui passe midi.
(Stances.)

Un homme dans la tombe est un navire au port.
(Stances à M. de Verdun.)

Passant, vois-tu couler cette onde
Et s'écouler incontinent?
Ainsi fait la gloire du monde,
Et rien que Dieu n'est permanent.
(Inscription sur une fontaine.)(Back to Content)

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Descartes.
Né à La Haye, en Touraine, en 1596; mort à Stockholm en 1650.

René Descartes est un de ces hommes qui honorent non seulement un pays, mais toute l'humanité. Il y eut peu de vies aussi occupées et aussi édifiantes que la sienne.

Après d'excellentes études faites sous les Jésuites, il compléta son éducation par les voyages: il visita la Hollande, la Bavière, la Moravie, la Silésie, le Holstein, le Tyrol, l'Italie, s'occupant surtout de mathématiques et de philosophie.

Ayant pour but de s'instruire, il s'était fait une règle d'apprendre la langue de chaque pays qu'il parcourait. Cette précaution lui fut utile de plus d'une manière.

Un jour, qu'il s'était embarqué sur les côtes de la Frise, il entendit les bateliers comploter, en langue du pays, de le jeter à la mer pour se partager ses dépouilles. Il mit résolument l'épée à la main, s'adressa à eux avec une énergie qui les domina, et acheva son trajet sans encombre.

Revenu à Paris, il trouva que le séjour de cette ville l'exposait à trop de dérangements. Il alla chercher la liberté et la tranquillité studieuses en Hollande, et y vécut vingt ans dans la retraite, d'où il donna au monde des écrits qui renouvelèrent la face des sciences.

Le plus considérable est le Discours de la Méthode. C'est le premier chef-d'œuvre de la prose française moderne. La belle langue du XVIIe siècle, dans sa simplicité majestueuse, se trouve là pour la première fois. C'est en même temps un des meilleurs guides pour la recherche de la vérité. Il marque l'heure d'une des évolutions les plus remarquables de la pensée humaine. La philosophie de Descartes (Cartésianisme) y est en principe, et pour lui la philosophie est surtout la science de bien vivre. Elle n'est pas seulement faite pour exercer et développer l'esprit, mais pour former le caractère. Sous ce rapport il prêcha d'exemple: "Quand on me fait une offense, disait-il, je tâche d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à moi."

La retraite, où Descartes avait cru trouver le recueillement et la paix, ne le mit pas à l'abri des persécutions.

Des professeurs contestèrent la valeur de ses travaux, des théologiens protestants l'attaquèrent sous prétexte d'athéisme. Dans un moment où la malice de ses ennemis l'avait plus que de coutume attristé et découragé, il écouta les propositions de la reine Christine de Suède, qui l'invitait à venir à sa cour. Il y alla; mais il ne tint pas longtemps contre la rigueur du climat et le changement d'habitudes. Il devait dès cinq heures du matin venir au palais et enseigner la philosophie à la reine, en plein hiver. C'était trop; au bout de quatre mois il fut atteint d'une fluxion de poitrine, et mourut dans la cinquante-quatrième année de son âge. La reine voulut faire placer son tombeau parmi ceux des premières familles de Suède, mais l'ambassadeur de France réclama son corps, qui fut transporté à Paris.

Quand Descartes construisit son système de philosophie, il voulut avoir un principe incontestable, une certitude pour point de départ, et l'étude de la nature humaine ne lui fournit rien de plus certain que la pensée même.

"Je pense, donc je suis" (cogito, ergo sum). Voilà l'axiome bien connu du cartésianisme.

Sa prétention à être le premier principe philosophique a provoqué bien des critiques. Qu'elles soient justes ou non, elles n'enlèvent pas à Descartes la gloire d'avoir délivré l'esprit d'une foule d'entraves, d'avoir mis la raison dans sa voie propre et sûre, et d'avoir, en posant au-dessus de tout le principe pensant, relevé la dignité humaine.

Son axiome est une sublime déclaration de la noblesse de notre nature, une protestation formelle contre tout ce qui pourrait amoindrir ou dégrader ce qu'il y a en nous de plus sûr, de plus beau et de plus divin, la pensée.

.....

Descartes, par le "Discours de la Méthode," a mis du premier coup l'esprit français de pair avec l'esprit ancien.

L'érudition a fait son temps; Descartes est un disciple devenu maître. Le premier de tous les préjugés dont il s'est délivré, c'est la superstition de l'antiquité. Il marche seul, et son pas est si ferme qu'on s'imagine qu'il crée ce que le plus souvent il ne fait que restaurer. Avant lui la raison n'ose guère se séparer de l'autorité, ni le nouveau de l'ancien; tout se prouve par des témoignages discutés et interprétés, par des livres, par des auteurs; toute argumentation est historique. Descartes ne veut pour preuve que des raisons pures, des vérités de sens intime. Jamais les témoignages humains n'interviennent dans son raisonnement; point de citation, point de commentaire....

En même temps que Descartes donnait le premier une image parfaite de l'esprit français, il portait la langue française à son point de perfection.

Une langue est arrivée à sa perfection quand elle est conforme à ce que nous avons de commun, à la raison. Telle est la langue de Descartes.... Il n'y manque que ce qui n'y était pas nécessaire, et ce n'en est pas la moindre beauté que de s'être privée des beautés qui n'appartenaient pas au sujet. Je reconnais là pour la première fois, ce sentiment de la langue de chaque sujet par lequel les écrivains du XVIIe siècle, Descartes en tête, ne sont guère moins étonnants par ce qu'ils rejettent de leur langue que par ce qu'ils y reçoivent. Nisard.

De tous les grands esprits que la France a produits, celui qui me paraît avoir été doué au plus haut degré de la puissance créatrice est incomparablement Descartes. Cet homme n'a fait que créer; il a créé les hautes mathématiques par l'application de l'algèbre à la géométrie; il a montré à Newton le système du monde en réduisant le premier toute la science du ciel à un problème de mécanique; il a créé la philosophie moderne, condamnée à s'abdiquer elle-même, ou à suivre éternellement son esprit et sa méthode; enfin, pour exprimer toutes ces créations il a créé un langage digne d'elles, naïf et mâle, sévère et hardi, cherchant avant tout la clarté, et trouvant par surcroît la grandeur.

Cousin.

Discours de la Méthode.

Sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'évènement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie.

 

Comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un État est bien mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées; ainsi au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer. Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.

Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.

Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.

Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.

 

Comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement tracé le dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre, où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.

La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions, les plus modérées et les plus éloignées de l'excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre.

 

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées; imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt.

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible....

Enfin pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure, et, sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensais que je ne pouvais faire mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite.

 

Si j'écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens, et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons pour ce que je les explique en langue vulgaire.

Au reste, je ne veux point parler ici en particulier des progrès que j'ai espérance de faire à l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré d'accomplir; mais je dirai seulement que j'ai résolu de n'employer le temps qui me reste à vivre à autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque connaissance de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des règles pour la médecine, plus assurées que celles qu'on a eues jusques à présent, et que mon inclination m'éloigne si fort de toute sorte d'autres desseins, principalement de ceux qui ne sauraient être utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que, si quelques occasions me contraignaient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que je sais bien ne pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde, mais aussi n'ai-je aucunement envie de l'être; et je me tiendrai toujours plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir, que je ne serais à ceux qui m'offriraient les plus honorables emplois de la terre.

Corneille.
Né à Rouen en 1606; mort en 1684.

Pierre Corneille fut pour la poésie dramatique en France ce que Descartes avait été pour la philosophie. Il l'éleva à la hauteur à laquelle ses devanciers et contemporains, Mairet[18] et Rotrou,[19] n'avaient pu atteindre. La tragédie du Cid, son premier chef-d'œuvre, constitua le drame de caractère dans toute sa beauté, dans sa vérité et sa moralité. À partir de 1637, l'année de son apparition, il y eut un théâtre classique. Corneille y avait préludé par plusieurs essais, plus ou moins heureux, tels que la comédie de Mélite et la tragédie de Médée. Il le consolida et l'enrichit par une quantité de pièces, dont trois avec le Cid, "Horace, Cinna et Polyeucte," placent leur auteur au rang des premiers poëtes tragiques du monde.

Il se distingua également comme poëte comique. Sa comédie le Menteur ouvrit la voie dans laquelle Molière devait s'immortaliser.

Un incident curieux se rattache à la glorieuse histoire du Cid. Le cardinal de Richelieu, qui n'avait pas pour Corneille les sentiments les plus bienveillants, ordonna à l'Académie française de critiquer la pièce. L'Académie dut obéir, mais sa critique ne servit qu'à mieux faire apprécier le génie du poëte. En vain ses détracteurs le dénigraient et l'accusaient de n'être que le plagiaire du poëte espagnol,[20] dont il avait emprunté le sujet du Cid. Il leur imposa silence par la tragédie d'Horace, œuvre sublime toute faite de génie, et pour laquelle l'histoire de Rome ne lui fournissait qu'un récit, en lui laissant tout à inventer, incidents, situations, caractères et passions: Cinna et Polyeucte qui suivirent coup sur coup (1639-1640) mirent le comble à sa gloire. Les trois années qui séparent cette dernière pièce du Cid sont, peut-être, les plus merveilleusement fécondes de la vie d'un grand poëte. Mais la pauvreté et une ambition peu judicieuse firent travailler Corneille trop longtemps pour le théâtre. Il épuisa ses forces de bonne heure, et, en s'obstinant à rester dans la carrière, il se survécut en quelque sorte à lui-même.

Avec quelque honneur que l'on puisse encore nommer la Mort de Pompée, Rodogune, Héraclius, Don Sanche d'Aragon et Nicomède, il n'y a plus d'ensemble parfait, plus de progrès. C'est le commencement du déclin, et ce qu'il composa à partir de 1659 n'est plus digne de l'auteur de Cinna.

Ses œuvres frappent surtout par leur caractère moral. L'idée du beau, dans sa théorie sur l'art, ne se séparait pas de l'idée du bien. Il fit de son théâtre une véritable école d'héroïsme: on n'y va point, on ne le lit pas sans être pénétré d'admiration. L'influence en est salutaire. Ses héros sont de braves gens auxquels on voudrait ressembler. Corneille était d'ailleurs de leur famille autant que le comportaient la simplicité de sa vie et la modestie de son caractère. Il avait l'âme fière, indépendante, profondément religieuse. Pendant quelques années qu'il avait renoncé au théâtre, il consacra son talent à traduire en vers l'Imitation de Jésus-Christ. Son style est vigoureux, noble, plein de chaleur, quelquefois négligé, mais il s'en sert ordinairement pour exprimer de belles pensées et des sentiments généreux. Il mourut pauvre, comme il avait vécu, et grand dans sa pauvreté.

Si Corneille n'a pas connu les douceurs de la fortune, il a éprouvé les émotions enivrantes que donnent le succès et la célébrité. Ses contemporains l'ont apprécié et admiré. Mme. de Sévigné fait le plus grand cas de celui

"Dont la main crayonna
L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna."

Elle écrivait à sa fille: "Croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille; il faut que tout cède à son génie." Et encore: "Vive notre vieil ami Corneille! Pardonnons lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent."

Ces beautés sont multiples, beautés de caractères, beautés de pensées, beautés de style. Elles se relèvent souvent par le contraste des parties avoisinantes, comme la lumière ressort par l'effet des ombres. Corneille est un poëte très inégal. Il tombe fréquemment et de haut. Il ne soigne pas les détails. Le travail qui a pour but de polir, d'égaliser, de se soutenir ne lui était pas naturel. Il ménageait peu ses forces; il les concentrait dans certains endroits au point de s'affaiblir dans d'autres. Quand l'inspiration lui manquait, il ne savait pas y suppléer par l'art ou par l'esprit. Un de ses amis, sensible à ce défaut, disait: "Corneille a un lutin qui vient lui souffler les belles idées et les beaux vers; il ne peut rien faire de bon quand le lutin le délaisse."

Ses caractères les mieux réussis sont les caractères d'hommes, le Cid, Auguste, Polyeucte, Don Sanche, le vieil Horace; il n'a pas connu ni su peindre les femmes.

Il en fait des héroïnes, produits de son imagination plutôt que de la nature. Chimène et Pauline seules ont les qualités de leur sexe. Les autres, Émilie, Cornélie, Cléopâtre, sont viriles, outrées, en dehors de la nature; aussi les appelait-on "d'adorables furies."

.....

Osons dire ce que nous pensons; à nos yeux, Eschyle, Sophocle, et Euripide ne balancent point le seul Corneille; car aucun d'eux n'a connu et exprimé comme lui ce qu'il y a au monde de plus véritablement touchant, une grande âme aux prises avec elle-même, entre une passion généreuse et le devoir. Corneille est le créateur d'un pathétique nouveau, inconnu à l'antiquité et à tous les modernes avant lui; il dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes; il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Aristote qui se borne à ériger en maximes la pratique des Grecs. Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes; il s'adresse à une partie tout autrement élevée de la nature humaine, à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l'admiration, et de l'admiration portée à son comble il tire les effets les plus puissants. Shakspere, nous en convenons, est supérieur à Corneille par l'étendue et la richesse du génie dramatique. La nature humaine tout entière semble à sa disposition, et il reproduit les scènes les plus diverses de la vie dans leur beauté et dans leur difformité, dans leur grandeur et dans leur bassesse. Il excelle dans la peinture des passions terribles ou gracieuses. Othello, Lady Macbeth, c'est la jalousie, c'est l'ambition, comme Juliette et Desdémone sont des noms immortels de l'amour jeune et malheureux. Mais, si Corneille a moins d'imagination, il a plus d'âme. Moins varié, il est plus profond. S'il ne met pas sur la scène autant de caractères différents, ceux qu'il y met sont les plus grands qui puissent être offerts à l'humanité. Les spectacles qu'il donne sont moins déchirants, mais à la fois plus délicats et plus sublimes. Qu'est-ce que la mélancolie d'Hamlet, la douleur du roi Lear, et même la dédaigneuse intrépidité de César, devant la magnanimité d'Auguste s'efforçant d'être maître de lui-même comme de l'univers, devant Chimène sacrifiant l'amour à l'honneur, surtout devant cette Pauline ne souffrant pas même dans le fond de son cœur un soupir involontaire pour celui qu'elle ne doit plus aimer?

Corneille se tient toujours dans les régions les plus hautes. Il est tour-à-tour Romain ou chrétien, il est l'interprète des héros, le chantre de la vertu, le poëte des guerriers et des politiques. Et il ne faut pas oublier que Shakspere est à peu près seul dans son temps, tandis qu'après Corneille vient Racine, qui pourrait suffire à la gloire poétique d'une nation.

Victor Cousin.

Horace.

Tragédie en cinq Actes.

Personnages.

  • Tulle, Roi de Rome.
  • Le vieil Horace, chevalier romain.
  • Horace, son fils.
  • Curiace, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.
  • Valère, chevalier romain, amoureux de Camille.
  • Sabine, femme d'Horace et sœur de Curiace.
  • Camille, amante de Curiace et sœur d'Horace.
  • Julie, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.
  • Flavian, soldat de l'armée d'Albe.
  • Procule, soldat de l'armée de Rome.

ACTE PREMIER.

[La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace.

Sabine, Julie et Camille s'entretiennent des malheurs qui les menacent. La guerre a éclaté entre Rome et Albe. De quelque manière qu'elle se termine, leurs familles en souffriront. Ce qui sera la joie de l'une sera le deuil de l'autre. Camille voit déjà son mariage avec Curiace brisé.

Curiace arrive. Il apporte des nouvelles rassurantes. On est convenu que trois guerriers des deux partis combattront pour tous, et la victoire appartiendra au parti dont les champions seront vainqueurs.

Dans deux heures on saura qui les dieux auront désigné.]

ACTE SECOND.

[Le choix de Rome est connu: les trois frères Horace combattront pour elle.

Curiace en félicite son beau-frère Horace.

Arrive Flavian, porteur d'une importante nouvelle.]

Scène II.Horace, Curiace, Flavian.

Curiace. Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?

Flavian. Je viens pour vous l'apprendre.

Curiace. Eh bien, qui sont les trois?

Flavian. Vos deux frères et vous.

Curiace. Qui?

Flavian. Vous et vos deux frères.
Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?
Ce choix vous déplaît-il?

Curiace. Non, mais il me surprend:
Je m'estimais trop peu pour un honneur si grand.

F. Dirai-je au dictateur dont l'ordre ici m'envoie,
Que vous le recevez avec si peu de joie?
Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.

C. Dis lui que l'amitié, l'alliance et l'amour
Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
Ne servent leur pays contre les trois Horaces.

F. Contre eux! Ah, c'est beaucoup me dire en peu de mots!

C. Porte lui ma réponse et nous laisse en repos.

Scène III.

C. Que désormais le ciel, les enfers et la terre
Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre,
Que les hommes, les dieux, les démons et le sort
Préparent contre nous un général effort:
Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort et les démons et les dieux et les hommes;
Ce qu'ils ont de cruel et d'horrible et d'affreux
L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.

H. Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière,
Offre à notre constance une illustre matière;
Il épuise sa force à former un malheur,
Pour mieux se mesurer avec notre valeur,
Et, comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire;
Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire.
Mourir pour le pays est un si digne sort,
Qu'on briguerait en foule une si belle mort.
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur
Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur,
Et, rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie,
Une telle vertu n'appartenait qu'à nous.
L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,
Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.

C. Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr,
L'occasion est belle, il nous la faut chérir;
Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare.
Mais votre fermeté tient un peu du barbare;
Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité
D'aller par ce chemin à l'immortalité.
À quelque prix qu'on mette une telle fumée,
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.
Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir.
Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;
Notre longue amitié, l'amour ni l'alliance
N'ont pu mettre un instant mon esprit en balance,
Et puisque, par ce choix, Albe montre en effet
Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme.
Je vois que votre honneur demande tout mon sang,
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc;
Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
Mon cœur s'en effarouche et j'en frémis d'horreur;
J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:
J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;
Et, si Rome demande une vertu plus haute,
Je rends grâces au ciel de n'être pas Romain
Pour conserver encore quelque chose d'humain.

H. Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être,
Et si vous m'égalez, faites le mieux paraître.
La solide vertu dont je fais vanité
N'admet point de faiblesse avec sa fermeté,
Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière,
Que dès le premier pas regarder en arrière.
Notre malheur est grand, il est au plus haut point.
Je l'envisage entier; mais je n'en frémis point.
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
J'accepte aveuglément cette gloire avec joie,
Celle de recevoir de tels commandements
Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
Qui, près de le servir, considère autre chose
À faire ce qu'il doit lâchement se dispose.
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien.
Avec une allégresse aussi pleine et sincère
Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère;
Et, pour trancher enfin ces discours superflus,
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

C. Je vous connais encor, et c'est ce qui me tue;
Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue,
Comme notre malheur elle est au plus haut point,
Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

H. Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte,
Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux:
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.
Je vais revoir la vôtre et résoudre son âme
À se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme,
À vous aimer encor si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments romains.

[Camille supplie Curiace de ne pas accepter l'honneur d'un combat fratricide. Le brave Albain croirait manquer au plus sacré des devoirs. Avant d'appartenir à Camille il appartient à son pays, et il fera ce qu'Albe attend de lui.

Tout aussi vaines que les prières de Camille sont celles de Sabine qui arrive avec Horace son époux.

Les deux guerriers ont peine à se défendre contre la vivacité de leur langage et contre leurs larmes, quand le vieil Horace arrive et dit:]

Scène VII.

Qu'est-ce ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes?
Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?
Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?
Fuyez, et laissez les déplorer leurs malheurs.
Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse,
Elles vous feraient part enfin de leur faiblesse:
Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.

[Sabine et Camille se retirent en pleurant. Horace recommande à son père de les retenir, de les surveiller. Il le promet, et, en prenant congé de son fils et du fiancé de sa fille, il leur dit:]

Pour vous encourager ma voix manque de termes,
Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes;
Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux;
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.

ACTE TROISIÈME.

[Tous les cœurs sont partagés entre l'espérance et la crainte. Il a été convenu qu'avant d'engager les champions de Rome et d'Albe dans un combat odieux, on consultera encore la volonté des Dieux par un sacrifice. Pourront-ils permettre tant d'atrocité? Le vieil Horace arrive et dit en s'adressant à Sabine et à Camille.]

Scène V.

Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,
Mes filles; mais en vain je voudrais vous celer
Ce qu'on ne vous saurait longtemps dissimuler;
Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.

 

Le vieil Horace. Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre
Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,
Et céderais peut-être à de si rudes coups
Si je prenais ici même intérêt que vous.
Non, qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères.
Tous trois me sont encor des personnes bien chères;
Mais enfin l'amitié n'est pas de même rang,
Et n'a point les effets de l'amour ni du sang.
Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
Sabine comme sœur, Camille comme amante!
Je puis les regarder comme nos ennemis,
Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.
Ils sont, grâces aux dieux, dignes de leur patrie.

 

Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,
Albe serait réduite à faire un autre choix;
Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces
Sans voir leurs bras souillés du sang des Coriaces,
Et de l'évènement d'un combat plus humain
Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain.
La prudence des Dieux autrement en dispose;
Sur leur ordre éternel mon esprit se repose;
Il s'arme en ce besoin de générosité
Et du bonheur public fait sa félicité.
Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines
Et songez toutes deux que vous êtes Romaines.

Scène VI.Le vieil Horace, Sabine, Camille, Julie.

Le vieil H. Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

Julie. Mais plutôt du combat les funestes effets.
Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;
Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.

Le vieil H. Ô d'un triste combat effet vraiment funeste!
Rome est sujette d'Albe! et pour l'en garantir
Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
Non, non, cela n'est point; on vous trompe, Julie,
Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie;
Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

Julie. Mille de nos remparts comme moi l'ont pu voir.
Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères:
Mais quand il s'est vu seul contre trois adversaires,
Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.

Le vieil H. Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé!
Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!

Julie. Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.

Camille. Ô mes frères!

Le vieil H. Tout beau, ne les pleurez pas tous;
Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.
Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;
La gloire de leur mort m'a payé de leur perte.
Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,
Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,
Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince,
Ni d'un État voisin devenir la province.
Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront
Que sa fuite honteuse imprime à notre front;
Pleurez le déshonneur de toute notre race
Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.

Julie. Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?

Le vieil H. Qu'il mourût
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;
Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,
Et c'était de sa vie un assez digne prix.
Il est de tout son sang comptable à sa patrie;
Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;
Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,
Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.
J'en romprai bien le cours: et ma juste colère,
Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
Saura bien faire voir dans sa punition
L'éclatant désaveu d'une telle action.

Sabine. Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,
Et ne nous rendez point tout-à-fait malheureuses.

Le vieil Horace. Sabine, votre cœur se console aisément;
Nos malheurs jusqu'ici vous touchent faiblement.
Vous n'avez point encor de part à nos misères;
Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;
Si nous sommes sujets, c'est de votre pays,
Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis,
Et, voyant le haut point où leur gloire se monte,
Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.
Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux
Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.
Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses.
J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances
Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains
Laveront dans son sang la honte des Romains.

ACTE QUATRIÈME.

[Camille intercède pour son frère. Le vieil Horace lui ordonne de ne plus lui parler d'un infâme. Valère cependant vient lui raconter comment les choses se sont réellement passées, comment ce fils par une fuite feinte s'est rendu maître de la situation, et a assuré le triomphe de Rome. Ce récit change sa fureur en allégresse, et jette Camille dans une profonde douleur.]

Scène III.

Le vieil H. Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;
Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs.
On pleure injustement des pertes domestiques
Quand on en voit sortir des victoires publiques;
Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous.

[Il va porter la nouvelle à Sabine, qui est le plus à plaindre, et il espère que, pour supporter ce rude coup, elle se rappellera]

Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur.
Cependant étouffez cette lâche tristesse,
Recevez le, s'il vient, avec moins de faiblesse,
Faites-vous voir sa sœur....

[Oui, elle le recevra comme il mérite d'être reçu, elle se mettra à la hauteur de sa brutalité.]...

Il vient: préparons-nous à montrer constamment
Ce que doit une amante à la mort d'un amant.

Scène V.Horace, Camille, Procule portant en sa main les trois épées des Curiaces.

Horace. Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères,
Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
Qui nous rend maîtres d'Albe, enfin voici le bras
Qui seul fait aujourd'hui le sort des deux États.
Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

Camille. Recevez donc mes pleurs; c'est ce que je lui dois.

Horace. Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
Sont trop payés de sang pour exiger des larmes;
Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.

Camille. Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,
Je cesserai pour eux de paraître affligée,
Et j'oublîrai leur mort que vous avez vengée.
Mais qui me vengera de celle d'un amant
Pour me faire oublier sa perte en un moment?

Horace. Que dis-tu, malheureuse?

Camille. Ô mon cher Curiace!

Horace. Ô d'une indigne sœur insupportable audace!
D'un ennemi public, dont je reviens vainqueur,
Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur!
Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire,
Ta bouche la demande, et ton cœur la respire!
Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,
Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs.
Tes flammes désormais doivent être étouffées;
Bannis les de ton âme et songe à mes trophées,
Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

Camille. Donne moi donc, barbare, un cœur comme le tien,
Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,
Rends moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme.
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort.
Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur, où tu l'avais laissée;
Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,
Qui, comme une furie attachée à tes pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que, jusques au ciel élevant tes exploits,
Moi-même je le tue une seconde fois!
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie
Que tu tombes au point de me porter envie,
Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté
Cette gloire si chère à ta brutalité!

Horace. Ô ciel! qui vit jamais une pareille rage?
Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
Et préfère du moins au souvenir d'un homme
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

Camille. Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant,
Rome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore,
Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés,
Saper ses fondements encor mal assurés,
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers;
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre,
Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause et mourir de plaisir!

Horace (mettant l'épée à la main et poursuivant sa sœur qui s'enfuit) C'est trop! ma passion à la raison fait place.
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace!

Camille (blessée derrière le théâtre). Ah! traître!

Horace (revenant sur le théâtre). Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain!

ACTE CINQUIÈME.

[Le vieil Horace déplore l'action trop prompte de son fils et s'humilie sous le jugement des dieux.]

Quand la gloire nous enfle il sait bien comme il faut
Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut!
Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.

[Son fils demande d'ailleurs à subir le châtiment mérité. Le crime qu'il a commis ne peut s'expier que par sa mort: il la désire; il est prêt à se la donner. Sur les entrefaites le roi arrive pour exprimer au vieil Horace sa reconnaissance pour le service national que ses fils ont rendu, sa sympathie pour le malheur de sa fille si prématurément et si cruellement mise au tombeau.

Valère demande que le roi punisse le meurtrier de Camille.

Horace ne cherche pas à se défendre. Il accepte la peine qu'il a méritée. Que le roi prononce!

Le vieil Horace prend alors la parole pour défendre son fils. Il prie le roi de tenir compte des circonstances:]

Un premier mouvement ne fut jamais un crime,
Et la louange est due au lieu du châtiment
Quand la vertu produit ce premier mouvement.
Le seul amour de Rome a sa main animée;
Il serait innocent s'il l'avait moins aimée.
Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
L'aurait déjà puni s'il était criminel.
(S'adressant à Valère.)
Dis, Valère, dis nous, si tu veux qu'il périsse,
Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?
Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
Font résonner encor du bruit de ses exploits?
Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces;br> Entre leurs trois tombeaux et dans ce champ d'honneur,
Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?

[Non, Rome ne peut pas consentir à la mort du vainqueur d'Albe. Le roi lui pardonne; un sacrifice sera offert aux dieux, et quant à Camille, dit le roi:]

Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux
Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle
Achève le destin de son amant et d'elle,
Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,
Dans un même tombeau voie enfermer leurs corps.

Vers Détachés,
Sentencieux et populaires de Pierre Corneille.

Dans un si grand revers que vous reste-t-il?
Moi.
Moi, dis-je, et c'est assez.
(Médée.)

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
(Épître à Ariste.)

Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.
(Épître à Louis XIV.)

L'amour est un tyran qui n'épargne personne.

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n'attend pas le nombre des années.

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

Mourant sans déshonneur je mourrai sans regret.

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

On est toujours tout prêt quand on a du courage.
(Le Cid.)

Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement.

On perd tout, quand on perd un ami si fidèle.

Je vivrai sans reproche ou périrai sans honte.

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.

La nature en tout temps garde ses premiers droits.

Quand la perte est vengée on n'a plus rien perdu.

Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.
(Horace.)

Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre.

L'ambition déplaît quand elle est assouvie.

... Monté sur le faîte il aspire à descendre.

On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crime.

Qui peut tout doit tout craindre.

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!
(Cinna.)

L'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.

Mais que sert le mérite où manque la fortune?

Dieu même a craint la mort.

Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître.

... Plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.
(Polyeucte.)

La justice n'est pas une vertu d'état.

Ces âmes que le ciel ne forma que de boue.

Un cœur né pour servir sait mal comme on commande.

Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.

Oh! qu'il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre.
(Pompée.)

Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire,
Pour gagner un triomphe il faut une victoire.
(Rodogune.)

Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage.

La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née.
(Héraclius.)

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme.
(Don Sanche.)

On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant.

La plus mauvaise excuse est assez pour un père.

Le temps et la raison pourront le rendre sage.
(Nicomède.)

Le temps est un grand maître, il règle bien des choses.

C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime.
(Sertorius.)

Pascal.
Né à Clermont, en Auvergne, en 1623; mort en 1662.

Blaise Pascal fit faire à la prose française sa dernière évolution. Il la fixa définitivement. Il y eut après lui des écrivains de génie, il n'y en eut point qui écrivit mieux que lui, avec plus de goût, de force et de correction.

La nature l'avait doué d'un esprit supérieur: son père eut le mérite d'en préparer le développement d'une façon merveilleuse. Ce développement fut même trop précoce; la santé de Pascal en pâtit. Il passa peu de jours de sa jeunesse et de son âge mûr sans souffrir.

Comme Descartes, Pascal appartient à l'histoire des sciences. Il en avait le génie, et il le manifesta dès son enfance; il entend par hasard le son d'un couteau sur un plat de faïence, et cela devient le point de départ d'un traité sur l'acoustique; il entend une définition de la géométrie, et, sans livres, sans assistance, pousse, par la seule réflexion, jusqu'à la 32e proposition du livre d'Euclide, et il n'avait que douze ans! Ces exploits intellectuels, rapportés par sa sœur Madame Périer, peuvent être exagérés, mais toujours est-il certain que Pascal était mathématicien, géomètre, et géomètre profond à un âge où ordinairement les bons esprits savent à peine ce que c'est que la géométrie.

À l'âge de seize ans, il composa le meilleur traité des coniques qu'il y eût, et, trois ans plus tard, il inventa une fameuse machine d'arithmétique par laquelle on peut faire toutes sortes de calculs sans savoir aucune règle. Puis il fit de belles expériences sur la pesanteur de l'air, et confirma la doctrine de Torricelli.

Il avait à peu près 23 ans. Un accident, qui faillit lui coûter la vie, le décida à renoncer au monde. Il se promenait en carrosse, lorsqu'au pont de Neuilly ses chevaux s'emportèrent et se précipitèrent vers un endroit du pont, où il n'y avait pas de garde-fou.

Il était perdu si, par la rupture des rênes, les chevaux n'avaient pas été détachés de la voiture; ils tombèrent dans la rivière, et Pascal, sans autre mal que la peur, demeura sur le bord. Son âme, vivement impressionnée, crut entendre la voix de Dieu qui l'appelait, et il se retira à Port Royal des Champs près de Paris, où quelques hommes pieux et studieux, et appelés les solitaires de Port Royal, vivaient sous une règle religieuse commune. Il devint le plus illustre d'entre eux.

Quelques propositions déclarées hérétiques de l'évêque d'Ypres, Jansénius, sur la grâce divine faisaient alors grand bruit parmi les théologiens. Antoine Arnaud, celui qu'on appelle le grand Arnaud, fut condamné par la Sorbonne, comme coupable de Jansénisme. Pascal prend la plume pour défendre son ami. Du fond de sa retraite il lance ces lettres d'ardente polémique, connues sous le nom de Lettres Provinciales. Elles sont des chefs-d'œuvre d'éloquence, de dialectique et de style, et le plus terrible réquisitoire contre les Jésuites, mais, œuvres d'actualité et de passion, elles ont beaucoup perdu de leur intérêt.

L'autre livre de Pascal—Les Pensées—ne perdra jamais le sien, tant qu'il y aura une humanité souffrante, affamée de vérité et exposée au doute et à l'erreur. Ce livre ne contient que des fragments d'une apologie du christianisme que Pascal méditait, et que la mort l'empêcha de mener à bonne fin. On les a recueillis avec une sollicitude légitime, et l'on peut dire qu'il s'y rencontre quelques uns des plus beaux passages qui aient été exprimés dans aucune langue humaine.