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Au-dessus, du golfe du Mexique
Le Boeing 767 flottait a 34 000 pieds dans un ciel sans nuages, au-dessus d’une mer d’un bleu parfait qui scintillait sous le soleil de cet apres-midi de reve.
— Une autre biere, monsieur ? demanda l’hotesse en se penchant aimablement vers D’Agosta.
— Avec plaisir.
L’hotesse se tourna vers le compagnon du lieutenant.
— Et vous, monsieur ?
— Rien, merci, repliqua Pendergast.
D’un geste, il indiqua a la jeune femme de remporter la petite assiette de saumon fume posee sur sa tablette.
— Ce poisson est presque tiede. Cela vous ennuierait-il de m’en apporter un frais, je vous prie ?
— Pas du tout, s’empressa de repondre l’hotesse en repartant avec l’assiette.
D’Agosta attendit qu’elle soit revenue pour se carrer confortablement dans son fauteuil en etendant paresseusement les jambes. Il n’avait jamais voyage en premiere classe avant de connaitre Pendergast, mais il en aurait volontiers pris l’habitude.
Un signal sonore retentit et le commandant annonca aux passagers que l’atterrissage a l’aeroport de Sarasota-Bradenton etait prevu dans une vingtaine de minutes.
D’Agosta avala une gorgee de biere d’un air pensif. Dix-huit heures et plus d’un millier de kilometres le separaient de Sunflower, mais le souvenir de l’etrange demeure de la famille Doane, avec sa collection de merveilles perdue au milieu d’un ocean de ruines, ne l’avait pas quitte. De son cote, Pendergast conservait un mutisme songeur.
— J’ai une theorie, tenta une nouvelle fois D’Agosta.
L’inspecteur le gratifia d’un coup d’oeil.
— Si vous voulez mon avis, la famille Doane est une fausse piste.
— Tiens donc, repliqua Pendergast en goutant du bout des dents sa nouvelle assiette de saumon.
— Reflechissez. Ces gens-la sont devenus cingles des mois, voire des annees apres la visite d’Helene. Pourquoi voudriez-vous que cette visite ait un rapport avec ce qui s’est passe ensuite ? Tout ca pour un perroquet ?
— Vous avez peut-etre raison, repondit mollement Pendergast. Ce qui me deroute le plus, c’est cet eclair de genie soudain chez tous les membres de la famille avant… avant leur decheance.
— Vous savez comme moi que la folie est souvent heredit…
D’Agosta se mordit la langue.
— Quoi qu’il en soit, reprit-il, ce sont toujours les plus brillants qui sombrent dans la folie.
— Nous autres poetes entamons l’existence dans la joie. Seulement plus tard surviennent la depression et la folie[7], recita Pendergast en se tournant vers son voisin. Ainsi donc, vous attribuez leur folie a cette creativite ?
— C’est au moins le cas de la fille Doane.
— Je vois. De sorte que le vol de ce perroquet n’aurait aucun lien avec ce qui est arrive par la suite a cette famille. C’est bien la votre hypothese ?
— Plus ou moins. Qu’en pensez-vous ? s’enquit D’Agosta dans l’espoir d’amener son compagnon a sortir du bois.
— Je pense que je n’aime guere les coincidences, Vincent.
D’Agosta eut une hesitation.
— Je me posais une autre question. Helene etait-elle… je veux dire, lui arrivait-il de… enfin, de se comporter bizarrement, parfois ?
Le visage de Pendergast se ferma.
— Je ne suis pas certain de bien comprendre.
— C’est juste que…, bafouilla D’Agosta. Tous ces deplacements etranges, tous ces secrets, le vol des deux oiseaux empailles dans un musee, et puis celui de ce perroquet. Helene aurait-elle pu avoir une sorte de depression nerveuse ? Quand j’etais a Rockland, les gens avaient l’air de dire que les membres de sa famille n’etaient pas tout a fait normaux…
Il n’alla pas plus loin, sentant la temperature ambiante chuter de plusieurs degres.
— Helene Esterhazy n’etait sans doute pas une femme ordinaire, mais je puis vous assurer qu’il s’agissait de l’une des personnes les plus rationnelles et les plus saines qu’il m’a ete donne de croiser dans ma vie, repliqua Pendergast d’une voix pincee.
— Bon, bon, s’empressa d’approuver D’Agosta, regrettant de s’etre avance sur un terrain aussi mine.
— Notre temps serait mieux utilise a evoquer la mission qui nous attend, poursuivit Pendergast. Voici quelques elements que je souhaite partager avec vous au sujet de ce monsieur, ajouta-t-il en sortant de la poche de sa veste une enveloppe contenant une feuille de papier. John Woodhouse Blast. Age de cinquante-huit ans. Ne a Florence en Caroline du Sud. Residant actuellement au 4112 Beach Road a Siesta Key. Au nombre de ses metiers successifs : marchand de tableaux, proprietaire d’une galerie d’art, specialiste d’import-export, mais aussi graveur et imprimeur.
Il replia la feuille.
— Ses gravures etaient d’un genre assez particulier, precisa-t-il.
— C’est-a-dire ?
— Il avait une predilection certaine pour les portraits de presidents americains morts.
— Vous voulez dire qu’il fabriquait des faux billets ?
— Les services secrets l’en ont soupconne, sans pouvoir en apporter la preuve. Blast a egalement fait l’objet d’une enquete pour contrebande de defenses d’elephant et de cornes de rhinoceros, un trafic illegal depuis la Convention de 1989 sur les especes protegees. Cette fois encore, on n’a rien pu prouver.
— Ce type-la est une vraie anguille.
— Il est a tout le moins imaginatif, resolu, et dangereux.
Pendergast marqua un leger temps d’arret avant d’enchainer.
— Un dernier detail qui a son importance. Son nom : John Woodhouse Blast.
— Eh bien ?
— Il s’agit d’un descendant direct de John Woodhouse Audubon, le propre fils de John James Audubon.
— Quoi ?!!
— John Woodhouse etait lui-meme peintre. C’est a lui que l’on doit d’avoir acheve le dernier opus de son pere, Les Quadrupedes vivipares d’Amerique du Nord dont il a peint pres de la moitie des illustrations suite au brusque declin d’Audubon.
D’Agosta emit un petit sifflement.
— Si ca se trouve, ce Blast considere le Cadre noir comme son heritage.
— C’est precisement la conclusion a laquelle j’etais parvenu. Il aura passe la majeure partie de sa vie a chercher ce tableau, une quete a laquelle il semble avoir renonce depuis quelques annees.
— De quoi vit-il ?
— Je n’ai pas reussi a le savoir. Notre homme ne semble guere porte sur les confidences.
Pendergast jeta un coup d’oeil a travers le hublot.
— Il va nous falloir etre prudents, Vincent. Tres prudents.