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D’Agosta quitta l’Interstate 10 en empruntant la sortie de la Belle Chasse Highway. La route etait presque deserte et il roulait a vive allure, toutes vitres ouvertes, profitant de cette belle journee de fevrier, la radio branchee sur une station diffusant de vieux standards rock. Il ne s’etait pas senti aussi bien depuis longtemps. Berce par le ronronnement du moteur, il vida d’un trait un cafe achete chez Krispy Kreme et reposa le gobelet dans l’encoche du tableau de bord. Les deux doughnuts a la citrouille avales un peu plus tot avaient alimente sa bonne humeur, et tant pis pour sa ligne.
Il avait passe une heure au telephone la veille au soir avec Laura Hayward. Leur conversation s’etait chargee de lui remonter le moral et il avait dormi du sommeil du juste. A son reveil, Pendergast avait deja quitte Penumbra et Maurice l’attendait avec un solide petit dejeuner : oeufs, bacon et flocons d’avoine.
D’Agosta s’etait tout d’abord rendu a La Nouvelle-Orleans ou il avait reussi a amadouer ses collegues du sixieme district. Ceux-ci avaient commence par le regarder d’un oeil soupconneux en apprenant qu’il etait envoye par un membre de la famille Pendergast, mais leur comportement avait change du tout au tout lorsqu’ils avaient compris avoir affaire a un type normal, si bien qu’ils etaient alles jusqu’a le laisser acceder librement a leurs fichiers informatiques. En l’espace d’une heure, il avait retrouve la trace du marchand de tableaux qui s’interessait au Cadre noir un certain John W. Blast de Sarasota, en Floride. La conservatrice des collections Oakley avait eu le nez fin, il s’agissait bien d’un personnage douteux, arrete a cinq reprises sous de multiples chefs d’inculpation : chantage, faux, recel, trafic d’especes protegees, coups et blessures. Le denomme Blast devait avoir de l’argent, ou bien un bon avocat, car il s’en etait tire a chaque fois. Le temps d’imprimer le detail de son dossier de police et D’Agosta s’arretait chez Krispy Kreme avant de reprendre la route de la plantation.
Pendergast serait content.
Il constata que ce dernier etait deja rentre en apercevant la Rolls-Royce, garee a l’ombre d’un bosquet de cypres. L’instant d’apres, il montait les marches du porche et s’engageait dans le grand hall d’entree.
— Pendergast ? appela-t-il.
Pas de reponse.
Il traversa le hall en passant la tete dans les pieces de reception. Vides.
— Pendergast ? repeta-t-il.
Avec ce temps de reve, il est peut-etre sorti se balader, se dit-il.
Il gravit l’escalier quatre a quatre, franchit le palier et s’arreta net en croyant apercevoir une silhouette familiere dans le salon plonge dans la penombre. Pendergast, prostre, occupait le meme fauteuil que la veille.
— Pendergast ? dit-il. Je pensais que vous etiez sorti et que…
Il fronca les sourcils en decouvrant le visage atone de son ami. Il s’effondra dans le fauteuil voisin, sa bonne humeur envolee.
— Que se passe-t-il ?
Pendergast soupira lentement.
— Je me suis rendu chez Torgensson, Vincent. Il n’y a pas de tableau.
— Pas de tableau ?
— Une entreprise de pompes funebres a remplace la maison. L’interieur a ete entierement reamenage, il ne subsiste plus une seule poutre d’origine. Plus rien. Rien de rien, ajouta-t-il, les levres pincees. La piste s’arrete la.
— Qu’est-il advenu du medecin ? Il a tres bien pu demenager, il suffit de se renseigner.
Pendergast laissa s’ecouler un long moment avant de repondre.
— Le docteur Torgensson est mort en 1852, totalement ruine. Avant de sombrer dans la folie a cause de la syphilis, il a vendu tous ses biens.
— S’il s’est debarrasse du tableau, il doit bien rester une trace de la transaction.
Pendergast posa sur lui un regard mauvais.
— Il ne reste aucune trace. Il peut fort bien avoir echange ce tableau contre du charbon pour se chauffer, s’il ne l’a pas reduit en lambeaux dans un acces de folie. Ou alors le tableau a survecu pour mieux disparaitre lorsque le batiment a ete rehabilite. Je suis dans une impasse.
Et voila qu’il laisse tout tomber pour s’enfermer dans le noir songea D’Agosta.
Depuis tant d’annees qu’il connaissait Pendergast, il ne l’avait jamais vu dans un tel etat de decouragement. C’etait d’autant plus ridicule que rien n’etait perdu.
— Helene aussi s’est lancee a la recherche de ce tableau, remarqua-t-il d’un ton plus sec qu’il ne l’aurait voulu. Elle y a meme consacre des annees de sa vie, alors que vous etes sur la piste du Cadre noir depuis quelques jours a peine.
Comme Pendergast ne reagissait pas, il insista.
— Prenons le probleme sous un autre angle. Au lieu de chercher a retrouver ce tableau, efforcons-nous de suivre votre femme dans ses deplacements. Maurice nous a dit qu’elle etait partie trois jours, ou a-t-elle bien pu se rendre ? Si ca se trouve, elle etait sur les traces du Cadre noir
— Quand bien meme vous auriez raison, le contra Pendergast d’une voix apathique, les faits remontent a plus de douze ans.
— Nous pouvons tout de meme essayer, insista D’Agosta. Et puis il nous reste John W. Blast, le marchand de tableaux, qui a pris sa retraite a Sarasota.
Une lueur d’interet s’alluma dans le regard de Pendergast.
D’Agosta tapota la poche de sa veste.
— Il s’agit du type qui s’etait mis en chasse du Cadre noir Vous avez tort de dire que nous sommes dans une impasse.
— En trois jours, elle a tres bien pu aller n’importe ou.
— Et alors, bon sang ? Vous allez renoncer pour si peu ? s’enerva D’Agosta en scrutant le visage de son interlocuteur.
Brusquement, il se retourna et passa la tete par la porte du salon.
— Maurice ? cria-t-il a tue-tete. Hola ! Maurice !
Pour une fois qu’on avait besoin de lui, l’autre ostrogoth n’etait pas la.
Un leger bruit monta des profondeurs de la maison silencieuse, suivi de pas dans l’escalier de service. Une minute plus tard, Maurice apparaissait au detour du couloir.
— Je vous demande pardon ? s’enquit-il, tout essouffle, en posant sur D’Agosta un regard interrogateur.
— Vous nous avez parle hier soir du voyage effectue inopinement par Helene.
— Oui, approuva Maurice.
— Vous n’auriez pas d’autres details ? Je ne sais pas, moi. Une note d’hotel, ou alors un recu de station d’essence.
— Non, monsieur, je ne vois pas.
— Elle ne vous a rien dit, a son retour ? Pas un mot ?
Maurice repondit non de la tete.
— Je suis desole, monsieur.
Pendergast, enfonce dans son fauteuil, paraissait plus abattu que jamais. Une chape de plomb s’abattit sur le salon.
— A bien y reflechir, un detail me revient en memoire, reprit Maurice. Meme si je doute que cela puisse vous aider.
— Dites toujours, s’enflamma aussitot D’Agosta.
— Eh bien…, hesita le vieux domestique.
D’Agosta aurait voulu le prendre par le revers de sa veste et le secouer comme un prunier.
— C’est-a-dire que… Elle m’a appele le matin de son depart. Elle etait sur la route.
Pendergast se leva lentement,
— Poursuivez, Maurice, dit-il a mi-voix.
— Ce devait etre un peu avant 9 heures et je prenais mon cafe dans le petit sejour quand le telephone a sonne. C’etait Mme Pendergast, elle avait oublie sa carte de l’Automobile Club dans son bureau. Elle avait une roue crevee et souhaitait que je lui indique le numero figurant sur la carte afin d’appeler le depanneur.
Maurice lanca un coup d’oeil en direction de Pendergast.
— Monsieur se souviendra que madame avait des dons mecaniques limites.
— C’est tout ?
Maurice opina de la tete.
— Je suis alle chercher la carte, je lui ai donne son numero d’adherente, et elle m’a remercie.
— Rien d’autre ? insista D’Agosta. Des bruits derriere elle au telephone ? Des voix, peut-etre ?
— C’etait il y a si longtemps, monsieur, remarqua Maurice en rassemblant peniblement ses souvenirs. Il me semble avoir entendu des bruits de circulation, peut-etre meme un klaxon. Elle appelait sans doute d’une cabine en bord de route.
Personne ne disait plus rien, le decouragement se lisait sur le visage de D’Agosta.
— Vous souvenez-vous de sa voix ce jour-la ? demanda Pendergast. Vous a-t-elle paru nerveuse, ou agitee ?
— Non, monsieur, au contraire. Elle a meme affirme avoir eu de la chance d’avoir creve a cet endroit.
— De la chance ? repeta Pendergast. Et pourquoi donc ?
— Parce qu’elle allait pouvoir deguster un egg cream[5] en attendant qu’on vienne la depanner.
A ces mots, Pendergast retrouva toute son energie. Il passa comme une fleche devant D’Agosta et Maurice, interdits, traversa le palier en courant et descendit le grand escalier quatre a quatre.
Lorsque D’Agosta parvint a son tour dans le hall d’entree, il entendit du bruit dans la bibliotheque et decouvrit Pendergast en train de fouiller les etageres en jetant a bas des piles de livres dans sa precipitation. Arme de l’ouvrage qu’il cherchait, un atlas routier de Louisiane, l’inspecteur se rua vers la table la plus proche dont il balaya le contenu d’un geste afin de degager de la place. Penche sur l’atlas ouvert a la bonne page, un crayon et une regle a la main, il prit toute une serie de mesures en les notant au fur et a mesure sur une feuille.
— Voila ! murmura-t-il soudain en posant le doigt sur un point precis de la carte.
L’instant d’apres, il avait disparu de la bibliotheque.
D’Agosta traversa derriere lui la salle a manger, la cuisine, l’office, le garde-manger et l’arriere-cuisine jusqu’au jardin. Sans ralentir, Pendergast coupa en direction d’une grange transformee en garage, a en juger par la demi-douzaine de portes qui s’ouvraient en facade. Il ouvrit la premiere a la volee, immediatement englouti par l’obscurite qui regnait a l’interieur du batiment.
Quelques instants plus tard, D’Agosta decouvrait un immense espace traverse par des odeurs de foin et d’huile de moteur. Le temps de s’habituer a la penombre et il devina trois voitures sous des baches. Pendergast arracha l’une d’elles d’un geste sec et la carrosserie rouge vif d’une decapotable apparut a la vue.
— Wow ! ne put s’empecher de murmurer D’Agosta avec un sifflement admiratif. Une vieille Porsche. Quelle merveille !
— Un modele Spyder 550 de 1954, precisa Pendergast. La voiture d’Helene.
L’inspecteur sauta sur le siege conducteur, recupera la cle sous le tapis de sol, la glissa dans l’antivol et mit le contact tandis que D’Agosta prenait place sur le siege passager. Le moteur rugit a la premiere sollicitation.
— Beni soit ce cher Maurice d’avoir veille a son entretien, s’eleva la voix de Pendergast au-dessus du bruit du moteur.
Le temps de laisser chauffer le moteur quelques instants et il sortit du garage. Il mit les gaz et la decapotable executa un bond en avant en envoyant dans son sillage une poignee de gravier qui crepita sur la facade de la grange. Colle a son siege par l’acceleration, D’Agosta eut tout juste le temps de voir la silhouette de Maurice, tout de noir vetu, les regarder passer depuis les marches de l’arriere-cuisine.
— Ou allons-nous ? demanda-t-il.
Pendergast le regarda. Dans ses yeux dansait une flamme que D’Agosta lui connaissait bien : celle du chasseur.
— Grace a vous, Vincent, nous avons pu localiser la meule de foin. Il ne nous reste plus qu’a trouver l’aiguille.