4.

Bien à l’abri sous son complet brouillé, le gribouillis connu dans les services sous le nom de Fred fit face à un autre gribouillis qui se présentait comme un nommé Hank.

« Autant pour Donna, autant pour Charles Freck, et – voyons voir… » Le débit métallique s’interrompit un instant. « Bon, Jim Barris a été couvert également. » Hank nota quelque chose sur le bloc posé devant lui. « Selon vous, Doug Weeks est sans doute mort ou hors de la région.

— Ou bien il se planque et reste tranquille.

— Avez-vous entendu quelqu’un mentionner ce nom : Earl ou Art De Winter ?

— Non.

— Ou encore une femme nommée Molly ? Plutôt corpulente.

— Non.

— Alors, une paire de nègres, des frères, dans les vingt ans ? Ils s’appellent quelque chose comme Hatfield, et font peut-être dans le trafic d’héroïne par sacs d’une livre.

— Des sacs d’une livre !

— Exact.

— Non. Ça m’aurait frappé.

— Un Suédois, grand type, avec un nom de là-bas. A fait de la taule ; possède un sens de l’humour assez tordu. Baraqué, mais mince. Trimbale pas mal de liquide, résultat probable du partage du dernier chargement passé à la frontière, au début du mois.

— J’ouvrirai l’œil, dit Fred. Par livres ? » Fred hocha la tête – ou plutôt, le gribouillis ondula.

Hank fouilla parmi ses holonotes. « Celui-ci, il est à l’ombre. » Il brandit un instant la photo, puis lut ce qui était écrit au verso. « Non, il est mort. On a le corps en bas. » Il continua de trier. Les minutes s’écoulaient. « D’après vous, la fille Kajas fait-elle des passes ?

— J’en doute. » Jora Kajas n’avait que quinze ans. Déjà accro à la Substance M. sous forme d’injections. Elle habitait une minable chambre de bonne à Brea, avec un chauffe-eau pour unique source de chaleur, et une bourse de l’État de Californie pour unique source de revenus. À sa connaissance, elle ne s’était pas montrée à ses cours depuis six mois.

« Prévenez-moi lorsqu’elle reparaîtra. Nous pourrons nous mettre en quête des parents.

— Bien. » Fred hocha la tête.

« Bon sang, ce que les minettes font vite la descente. On en a eu une ici l’autre jour – elle paraissait cinquante ans. Les cheveux gris et raides, des dents qui manquaient, les yeux enfoncés dans leurs orbites, des bras comme des rince-bouteilles… On lui a demandé son âge : “dix-neuf ans”. On a vérifié. Une auxiliaire lui a demandé : “Tu sais combien tu parais ? Regarde-toi dans la glace.” Elle s’est regardée et s’est mise à pleurer. Je lui ai demandé depuis combien de temps elle se shootait.

— Un an, avança Fred.

— Quatre mois.

— La came de la rue est mauvaise en ce moment. » Fred essaya de ne pas penser à la fille, dix-neuf ans, perdant ses cheveux. « Ils la coupent avec des trucs encore plus dégueulasses que d’habitude.

— Savez-vous comment elle a été accrochée ? Ses deux frères étaient dans le deal ; une nuit, ils se sont amenés dans sa chambre et l’ont maintenue pendant qu’ils la shootaient, après quoi ils l’ont baisée. Tous les deux. Histoire de la préparer à sa nouvelle existence, je suppose. Elle faisait le turf depuis plusieurs mois quand on l’a ramassée et traînée jusqu’ici.

— Où sont les frères à présent ? » Fred pensait qu’il risquait de les rencontrer.

« Ils tirent six mois pour possession. De plus, la fille avait la chtouille et ne s’en rendait pas compte. Total, elle en est aux complications. Ses frangins ont trouvé ça marrant.

— Les braves mecs.

— Je vais vous en raconter une autre, et celle-là vous fera craquer. Vous savez qu’au Fairfield Hospital, ils ont trois bébés à qui il faut donner leur fix quotidien, vu qu’ils sont encore trop jeunes pour supporter le sevrage ? Une infirmière a essayé de…

— Ça va, je craque, articula la voix mécanique de Fred. J’en ai assez entendu, merci.

— Quand on songe que des nouveau-nés peuvent se retrouver héroïnomanes parce que…

— Ça va comme ça, répéta le gribouillis nommé Fred.

— À votre avis, quelle devrait être la peine pour une mère qui donne à son bébé une petite dose d’héro afin de le calmer ? Une nuit à l’hospice pour indigents ?

— Quelque chose du genre. Un week-end, peut-être, comme pour les ivrognes. Il y a des fois où je voudrais devenir fou. Mais je ne sais plus comment on s’y prend.

— C’est un art qui s’est perdu. Il existe peut-être un manuel là-dessus.

— Il y a eu ce film, vers 70 : French Connection. Ça parlait de deux agents des stups travaillant en équipe. Au moment du coup de filet, l’un des types perdait complètement les pédales et se mettait à dégommer tout ce qui passait devant lui, supérieurs compris. C’était tout pareil, pour lui.

— Il vaut peut-être mieux que vous ne sachiez pas qui je suis, dans ce cas. Vous ne pourriez me descendre qu’accidentellement.

— De toute façon, quelqu’un nous aura tous, tôt ou tard.

— Ce sera un soulagement. Un sacré soulagement. » Hank se remit à fouiller parmi ses holonotes. « Jerry Fabin. Celui-là, on peut le rayer. D’après les types d’en bas, Fabin a déclaré aux agents qui l’emmenaient à la clinique qu’un petit exécuteur haut comme trois pommes, un cul-de-jatte juché sur une carriole, roulait dans son sillage jour et nuit. Mais il n’en parlait jamais, car il pensait que les gens flipperaient et déguerpiraient à toute allure, et qu’il n’aurait plus d’amis, personne à qui parler.

— Ouais. » Fred se fit stoïque. « Fabin est foutu. J’ai consulté l’électro-encéphalogramme fait à la clinique. Plus la peine de penser à Fabin. »

Chaque fois qu’il devait s’asseoir en face de Hank pour faire son rapport, Fred constatait en lui-même un changement profond. Il ne s’en rendait habituellement compte qu’après, mais sentait néanmoins sur le moment que quelque chose le poussait à adopter une attitude détachée, à tenir des propos mesurés. Quels que fussent les sujets abordés et les personnes évoquées au cours de ces séances, ils ne semblaient pas éveiller chez lui la moindre émotion.

Il crut tout d’abord que cela était dû aux complets brouillés : impossible de ressentir physiquement la présence de l’interlocuteur. Puis il parvint à la conclusion que les complets ne changeaient rien à l’affaire : la situation elle-même était en cause. Pour des raisons professionnelles, Hank réduisait la part de chaleur et d’excitation désordonnée habituellement présente dans de tels entretiens : ni colère ni amour ; nulle émotion un peu dense ne pouvait leur être d’une aide quelconque. Que leur aurait-il servi de laisser s’exprimer une passion bien compréhensible, alors qu’ils discutaient de crimes, et de crimes graves, commis par des personnes proches de Fred – voire, dans le cas de Luckman ou de Donna, par des êtres qu’il chérissait ? Il fallait rester neutre, et ils s’y employaient tous deux, quoique Fred s’y efforçât davantage. Ils s’étaient donc faits neutres, parlant neutre et présentant une surface neutre. Peu à peu, cela leur vint naturellement, sans qu’ils eussent à s’y préparer.

C’est après que tout remontait à la surface.

L’indignation devant nombre d’événements dont il avait été le témoin, et même l’horreur rétrospective : le choc traumatique. Des projections accablantes auxquelles il n’avait pas été préparé, avec, dans sa tête, une sono toujours trop forte.

Mais assis en face de Hank, il ne ressentait rien de tout cela. Il pouvait, en principe, décrire sans s’émouvoir tout ce qu’il avait vu. Ou écouter les descriptions de Hank.

Il pouvait, par exemple, laisser tomber froidement ceci : « Donna est en train de mourir d’une hépatite, et elle utilise sa shooteuse pour entraîner à sa suite le plus grand nombre de ses amis. La meilleure chose à faire serait de l’amener ici et de la matraquer jusqu’à ce qu’elle jette l’éponge. » Sa propre compagne… – au cas où il aurait été témoin de la chose, ou en aurait acquis la certitude. Il pouvait encore dire : « L’autre jour, Donna a été victime d’une vasoconstriction généralisée après avoir absorbé une dose de pseudo-L.S.D. La moitié des vaisseaux qui irriguent son cerveau sont bloqués. » Ou bien : « Donna est morte. » Hank se contenterait de prendre note. Peut-être demanderait-il : « Qui lui a vendu l’acide et où est-il fabriqué ? »… « Où ont lieu les obsèques ? On devrait aller relever quelques noms et quelques numéros d’immatriculation. » Fred soutiendrait la conversation sans se troubler.

Fred était comme ça. Mais plus tard, sur le trottoir, quelque part entre la pizzeria et la station-service Arco (un dollar deux cents le gallon d’ordinaire), Fred se changerait en Bob Arctor, et les terribles couleurs de l’événement filtreraient à nouveau en lui, qu’il le veuille ou non.

Cette transformation du personnage-Fred relevait d’une économie des passions. Pompiers, médecins et croque-morts agissaient de même dans le cadre de leurs activités professionnelles. Aucun d’entre eux ne pouvait se permettre de sauter au plafond et de s’exclamer toutes les cinq minutes ; leur système nerveux ne le supporterait pas ; ils s’useraient d’abord puis useraient les autres ; ils deviendraient inutiles en tant que professionnels et en tant qu’êtres humains. La réserve d’énergie de l’individu n’est pas inépuisable.

Hank ne l’obligeait pas à la froideur. Il lui permettait cette attitude. Pour son propre bien. Fred était en mesure d’apprécier cette attitude.

« Et Arctor ? » demanda Hank.

Naturellement, Fred, l’homme au complet brouillé, faisait aussi un rapport sur lui-même. Sinon, son supérieur – et, à travers celui-ci, tout l’appareil policier – connaîtrait son identité, complet brouillé ou pas. L’information filtrerait par l’intermédiaire des espions dissimulés au sein du service, et il ne s’écoulerait pas longtemps avant que Bob Arctor, tranquillement installé dans son salon à fumer son herbe ou à gober sa dope avec les autres enragés, ne découvre à son tour qu’un petit exécuteur haut comme trois pommes et juché sur une carriole lui collait aux talons. Et contrairement à Jerry Fabin, dans son cas il ne s’agirait pas d’une hallucination.

« Arctor n’en fait pas lourd. » Fred s’en tenait au rapport habituel. « Il se rend à son petit boulot de la Blue Chip Stamp, descend quelques tablettes de Mort, coupées de méthédrine, au cours de la journée…

— Je n’en suis pas si sûr. » Hank brandit une feuille de papier. « D’après ceci, qui vient d’un informateur dont les tuyaux sont généralement bons, Arctor dispose de revenus nettement supérieurs à ce que lui rapporte son salaire du Blue Chip Rédemption Center. On s’est renseignés auprès d’eux : sa paie n’est vraiment pas bien grosse. Ça nous a intrigués ; on a demandé des précisions et appris qu’il n’était pas employé à plein temps.

— Sans blague ? » dit Fred, lugubre. Ses revenus « nettement supérieurs » provenaient de ses activités pour le compte des stups, bien entendu. Chaque semaine, dans un bar-restaurant de Piacenta, un distributeur automatique déguisé en fontaine à Dr Pepper[1] lui lâchait une série de petites coupures.

Il s’agissait essentiellement de primes récompensant tout renseignement ayant pu amener une inculpation, et cela pouvait atteindre des sommes exceptionnellement élevées, par exemple lors de l’interception d’un gros chargement d’héroïne.

Hank poursuivit sa lecture d’un air songeur. « D’après notre indic, les allées et venues d’Arctor sont entourées de mystère, surtout après la tombée de la nuit. À son retour, il avale un morceau puis ressort, parfois précipitamment, sous des prétextes divers. Mais il ne reste jamais parti très longtemps. » Hank – le complet brouillé – releva la tête. « Avez-vous observé quelque chose de semblable ? Êtes-vous en mesure de vérifier ? Y a-t-il quelque chose dans cette histoire ?

— C’est sans doute sa nénette, Donna.

— Sans doute ? Vous êtes censé le savoir.

— C’est Donna. Il passe son temps chez elle. Il la saute jour et nuit. » Fred se sentait extrêmement mal à l’aise. « Mais je vérifierai de plus près et vous tiendrai au courant. Qui est cet indic ? Il s’agit peut-être d’un coup monté contre Arctor.

— Bon sang, on n’en sait rien. Ça s’est fait par téléphone. Aucune empreinte vocale. Il s’est servi d’un appareil trafiqué. » Hank eut un petit rire ; ça sonnait drôlement, de façon métallique, compte tenu de la déformation. « Mais ça a marché. Assez bien pour ce qu’on voulait.

— C’est ce flippé de Jim Barris qui fait son numéro de jalousie schizo sur le dos d’Arctor ! Il s’est pété la tête à l’acide. Il suivait des cours de réparateur en électronique à l’armée. Et aussi d’entretien des équipements lourds. Comme informateur, je ne lui accorderais pas deux sous de confiance.

— Nous ne savons pas s’il s’agit bien de Barris, et d’ailleurs, le cas de Barris est peut-être plus compliqué que celui d’un type “qui s’est pété la tête à l’acide”. Nous avons chargé plusieurs agents d’approfondir la question. Jusqu’ici on n’a rien qui puisse vous intéresser, à mon avis.

— En tout cas, c’est un copain d’Arctor.

— Oui, il s’agit sans aucun doute d’une histoire de vengeance. Ces camés – toujours à se dénoncer les uns les autres dès que ça va plus entre eux. Effectivement, le gars semblait connaître assez intimement Arctor.

— Sympa, le mec, jeta amèrement Fred.

— Après tout, c’est comme ça qu’on obtient nos renseignements. Vous-même, que faites-vous d’autre ?

— Je ne le fais pas par esprit de vengeance.

— Alors, pour quelle raison ? »

Fred mit quelque temps à répondre. « Du diable si je le sais.

— Ne vous occupez plus de Weeks. Pour l’instant, je vous affecte en priorité à la surveillance de Bob Arctor. Est-ce qu’il a un deuxième nom ? Il utilise l’initiale… »

D’une voix étranglée, Fred émit un son bizarre, comme un caquètement de robot. « Pourquoi Arctor ?

— Rémunérations secrètes. Emploi secret. Se fait des ennemis par ses activités. Quel est le deuxième nom d’Arctor ? » Le stylo en l’air, Hank tendait une oreille patiente.

« Postlethwaite.

— Comment épelez-vous ça ?

— Je n’en sais foutre rien.

— Postlethwaite. » Hank fit une transcription approximative. « Ça vient de quel pays, ce nom-là ?

— Galles », répondit sèchement Fred. Il entendait à peine ce qu’on lui disait. L’un après l’autre, ses sens s’émoussaient.

« Est-ce que ce ne sont pas les Gallois qui chantent ce truc au sujet des hommes de Harlech ? Qu’est-ce que c’est que Harlech ? Une ville quelque part ?

— C’est de Harlech qu’est partie la résistance héroïque aux partisans de York, en 1468… » Il s’interrompit brutalement. Merde. Quelle panade.

« Attendez. Faut que je note tous ces trucs. » Hank continuait à gribouiller.

« Est-ce que ça veut dire, enchaîna Fred, que vous allez placer un dispositif d’écoute chez lui, et à bord de sa voiture ?

— Oui. On va utiliser le nouveau système holographique. Il est meilleur que l’autre, et plusieurs de nos appareils sont disponibles en ce moment. Il vous faudra des enregistrements et des sorties sur imprimante à propos de tout, j’imagine. » Hank nota également cela.

« Je prendrai ce que je pourrai. » Fred planait littéralement à des kilomètres ; il avait hâte que la séance prenne fin et pensait : si seulement je pouvais m’envoyer une paire de cachets…

Le vague brouillard qui lui faisait face continuait de noircir du papier, dressant tout l’inventaire codé des gadgets techniques qui seraient mis à sa disposition, si le projet était approuvé – tout un système de surveillance dernier cri bientôt installé dans sa propre maison afin de l’espionner.

 

Depuis plus d’une heure. Barris s’acharnait à mettre au point un silencieux artisanal dont le coût ne devait pas dépasser onze cents. Il était presque parvenu à un résultat en utilisant des matériaux domestiques : une feuille de papier d’aluminium, un morceau de caoutchouc-mousse.

L’arrière-cour de Bob Arctor, pleine de détritus et d’herbes folles, était plongée dans l’obscurité et Barris se préparait à essayer son pistolet, muni du silencieux.

« Les voisins vont entendre », fit Charles Freck, mal à l’aise. Il apercevait partout à la ronde des fenêtres éclairées ; beaucoup de gens devaient être en train de regarder la télé ou de rouler leurs joints.

Luckman aussi traînait dans le coin, invisible mais néanmoins bien placé pour suivre les événements. « Dans ce quartier, les gens n’appellent les flics qu’en cas de meurtre, dit-il.

— Pourquoi as-tu besoin d’un silencieux ? demanda Charles Freck. Tout de même, c’est illégal. »

Barris prit un air revêche. « De nos jours, dans une société dégénérée telle que celle où nous vivons, et en raison de la corruption des individus, toute personne de qualité a besoin d’une arme en permanence. Pour se protéger. » Il ferma les yeux à demi et pressa la détente. La détonation assourdit momentanément les trois hommes. Quelques chiens hurlèrent au loin.

Le sourire aux lèvres, Barris commença à défaire l’emballage d’aluminium qui entourait le bloc de caoutchouc-mousse. La chose paraissait l’amuser.

« Ça, c’est un sacré silencieux », jeta Charles Freck, qui se demandait quand les flics allaient rappliquer. Il imaginait déjà tout un cortège de voitures.

Barris montra aux deux autres les traînées noirâtres dans le caoutchouc-mousse brûlé et se lança dans ses explications. « En réalité, ça n’a fait qu’amplifier le son au lieu de l’atténuer. Mais j’y suis presque. En tout cas, j’ai pigé le principe.

— Qu’est-ce qu’il vaut, ce flingue ? » demanda Charles Freck, qui n’avait jamais possédé d’arme. Un couteau, de temps à autre, mais il se le faisait toujours faucher. Un jour, une fille lui en avait piqué un pendant qu’il se trouvait aux toilettes.

« Pas grand-chose, fit Barris. Dans les trente dollars si tu l’achètes d’occase, comme moi. » Il tendit le pistolet à Freck, qui recula d’instinct. « Je te le revends. Il faudrait vraiment que tu en aies un, pour te défendre contre ceux qui te veulent du mal.

— Ça fait du monde, intervint Luckman, sarcastique comme à son habitude. L’autre jour, j’ai lu dans le L.A. Times qu’on distribuait gratuitement des transistors à ceux qui réussiraient à nuire à Charles Freck de la façon la plus efficace.

— Je te l’échange contre un compte-tours Borg-Warner, dit Freck.

— Que t’as fauché dans le garage du mec d’en face, compléta Luckman.

— De toute façon, le pistolet a sans doute été piqué aussi », répliqua Charles Freck. Tout objet qui possédait une quelconque valeur avait été piqué à l’origine : c’est même à ça qu’on reconnaissait sa valeur. « En fait, c’est le mec d’en face qui a piqué le compte-tours le premier. Ce truc a dû changer de mains une quinzaine de fois. On ne risque plus de s’y brûler les doigts.

— Comment sais-tu qu’il l’a piqué ? demanda Luckman.

— Écoute, mec, il a huit compte-tours dans son garage, qui pendent tous par leurs fils. Qu’est-ce qu’il en ferait autrement ? Tu vois quelqu’un aller s’acheter huit compte-tours ? »

Luckman se tourna vers Barris. « Je croyais que t’étais occupé à travailler sur le céphascope. T’as déjà fini ?

— Je ne peux pas m’y consacrer jour et nuit, vu que ça ne cesse de se compliquer. J’ai besoin de souffler. » Il brandit un canif sophistiqué et découpa un nouveau bloc de caoutchouc-mousse. « Celui-ci ne fera aucun bruit.

— Bob te croit au boulot sur son céphascope, reprit Luckman. Il est couché dans sa piaule en s’imaginant que tu travailles pour lui, pendant que tu es ici à jouer avec ton pistolet. Est-ce que tu ne t’es pas mis d’accord avec Bob pour compenser ce que tu dois sur le loyer en…

— Comme la dégustation d’une bière de qualité, le réassemblage minutieux d’un appareil électronique endommagé…

— Contente-toi de tirer un coup avec la merveille de notre temps, le silencieux à onze cents », coupa Luckman en appuyant ses propos d’un rot.

 

Je suis foutu, songea Bob Arctor.

Seul dans sa chambre, couché sur le dos et le regard perdu dans le vague, il broyait du noir. Son P.32 était dissimulé sous l’oreiller. En entendant la détonation du calibre 22 de Barris, il avait instinctivement plongé la main sous le lit afin de s’emparer de sa propre arme, habituellement rangée là, et de la placer plus à portée.

Mais le revolver ne lui serait pas d’un grand secours contre une manœuvre aussi indirecte que le sabotage de son bien le plus précieux. Dès son retour de la séance avec Hank, il s’était empressé de vérifier l’état de ses autres accessoires – surtout ceux de sa voiture ; toujours vérifier la voiture en premier, dans ces cas-là. Tout paraissait normal. Le complot en cours – quel qu’en fût l’auteur – se révélerait sans doute tortueux et moche ; l’œuvre d’un salaud dépourvu de cran ou de probité qui se tenait tapi dans les marges de son existence et le canardait à distance sans se montrer ni prendre de risques. Moins un être réel qu’une sorte de symptôme ambulant et secret de leur mode de vie.

Il n’avait pas toujours vécu ainsi, avec un P.32 sous l’oreiller et un détraqué qui s’exerçait au pistolet dans l’arrière-cour. Dieu sait pourquoi, tandis qu’au dernier étage, un autre dingue, ou peut-être le même, imprimait de force, sur un céphascope incroyablement coûteux et apprécié de tous les locataires ainsi que de leurs copains, le tracé de l’activité de son propre cerveau court-circuité. En d’autres temps, Bob Arctor menait différemment ses affaires : il y avait eu une épouse, très semblable à toutes les autres épouses, deux fillettes, un foyer stable qu’on entretenait et nettoyait quotidiennement, des journaux périmés et pas même ouverts qu’on portait directement de l’entrée à la poubelle ou que, parfois, on lisait. Et puis un jour, en allant prendre sous l’évier un appareil électrique à griller le maïs, il s’était cogné la tête au coin d’un meuble à éléments situé juste au-dessus de lui. La coupure de son cuir chevelu, la douleur, inattendue et si peu méritée, avaient mystérieusement chassé les toiles d’araignée de son esprit. Il avait compris en un éclair qu’il n’en voulait pas au meuble : il en voulait à sa femme et aux deux gamines, à la maison dans son ensemble, à l’arrière-cour où était rangée la tondeuse électrique, au garage, au chauffage indirect par radiation, au jardin, à la grille, à toute la foutue baraque et à ceux qui l’habitaient. Il voulait divorcer ; il voulait se tirer. Ce qu’il fit, très vite. Pour se plonger par degrés dans une nouvelle vie, plus sombre et dépourvue de toutes ces choses.

Sans doute aurait-il dû regretter sa décision. Il n’en fut rien. Son ancienne existence avait été dénuée de toute passion, de toute aventure. Trop de sécurité. Tout ce qui la composait s’était trouvé d’un coup exposé à son regard et il ne pouvait rien en attendre de plus. Il avait un jour comparé cette existence à une petite barque de plastique qui voguerait sempiternellement sans incident jusqu’au jour où elle coulerait enfin, au secret soulagement de tous.

Tandis que dans le sombre univers où il séjournait à présent, il ne cessait d’être submergé de choses laides, de choses surprenantes, avec parfois, ô combien rarement, une toute petite chose qui l’émerveillait. Il ne pouvait compter sur rien. Ce sabotage haineux de son céphalochromoscope Altec, par exemple, de cet appareil autour duquel il avait organisé la partie agréable de son emploi du temps – la seule portion de la journée qui leur permettait à tous de se détendre, une parenthèse moelleuse. D’un point de vue rationnel, ça n’avait pas de sens d’endommager délibérément cet objet. Mais chez ces longues ombres crépusculaires parmi lesquelles il évoluait, la notion de rationalité n’avait guère cours, du moins au sens ordinaire. N’importe qui pouvait avoir accompli cet acte mystérieux, et quasiment pour n’importe quel motif. Toute personne connue de lui ou simplement rencontrée. À choisir parmi huit douzaines de freaks de tout poil, de toxicos complètement cramés, de psychotiques parano interprétant dans la vie réelle, et non fantasmée, leurs délires quérulants. Peut-être même quelqu’un qu’il n’avait jamais rencontré, qui s’était contenté de choisir son nom au hasard dans l’annuaire.

Ou son meilleur ami.

Jerry Fabin, avant qu’on l’embarque ? Comme agité du bocal, il se posait là. Lui et ses milliards d’aphides. En train d’accuser Donna – d’accuser toutes les nanas – de l’avoir contaminé. Quel pédé. Mais si Jerry avait voulu faire des emmerdes à quelqu’un, il s’en serait pris à Donna, pas à moi. Et ça m’étonnerait que Jerry ait su comment enlever la plaque de base de l’appareil ; il aurait bien essayé, mais il serait encore là à serrer et desserrer la même vis. Ou bien il attaquerait la plaque à coups de marteau. De toute façon, si Jerry Fabin avait fait le coup, mon engin serait plein d’œufs de puceron ; il en sème partout. Bob Arctor sourit mentalement de sa plaisanterie.

Le pauvre connard, songea-t-il, et son rictus s’effaça. Le pauvre foutu connard. Une fois que les traces de métaux lourds auront atteint son cerveau, pour lui, ce sera la fin. Un de plus sur la longue liste, un morne fantôme parmi tant d’autres, dans le cortège presque infini des débiles mentaux. La vie biologique continue, mais tout le reste – esprit, sensibilité – est mort. Ne reste qu’une machine à réagir. Comme une sorte d’insecte. Toujours à répéter sans succès quelques schémas de comportement, un seul schéma peut-être, encore et encore, inlassablement. Que les gestes soient appropriés ou non à la situation.

Je me demande à quoi ressemblait Jerry, avant. Arctor le connaissait depuis trop peu. Charles Freck prétendait qu’à une certaine époque, Jerry carburait correctement. Il faudrait l’avoir vu pour le croire.

Peut-être devrais-je parler à Hank du sabotage de mon céphascope. Ils saisiraient aussitôt les implications. Oui, mais que pourraient-ils faire pour moi ? Ce sont les risques du métier.

Et ce métier ne vaut pas ça. Il n’y a pas assez de fric sur la foutue planète pour que ça vaille le coup. D’ailleurs, ce n’était pas une question d’argent. Pour quelle raison ? lui avait demandé Hank. Quel que soit le boulot, qu’est-ce qu’un type connaît de ses motivations profondes ? L’ennui, peut-être ; l’envie que ça bouge un peu. Une hostilité secrète dirigée contre son entourage, contre tous ses amis et même contre les filles. Ou alors un mobile positif, mais atroce : avoir vu un être profondément aimé, chéri intimement, un être qu’on a tenu dans ses bras après l’amour, embrassé, protégé, entouré de ses soins et surtout admiré – avoir vu cet être se consumer de l’intérieur, avoir vu l’incendie ravager son cœur puis se propager. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un insecte cliquetant qui répétait la même phrase à n’en plus finir. Un enregistrement. Une boucle sur une bande magnétique.

« … je sais qu’avec un autre fix… »

Avec un autre fix, ça irait mieux. Se répéter encore cela, comme Jerry Fabin, alors qu’on avait les trois quarts de la cervelle en compote.

« … Je sais qu’avec seulement un autre fix, mon cerveau serait réparé. »

Arctor eut un flash : le cerveau de Jerry Fabin prenant la forme de son céphascope bousillé – des fils coupés, des courts-circuits, des fils tordus, des éléments en surcharge, inutilisables, des surintensités de voltage, de la fumée et une mauvaise odeur. Et à côté, quelqu’un qui mesurait les différences de potentiel à l’aide d’un voltmètre, tout en murmurant : « Eh bien, il va falloir remplacer pas mal de résistances et de condensateurs. » Et ainsi de suite. Finalement, Jerry Fabin n’émettrait plus qu’un bourdonnement de soixante cycles et tout le monde laisserait tomber.

Dans le living de Bob Arctor, le céphascope hors série à mille dollars fabriqué par Altec – et prétendument réparé – projetterait sur le mur une petite tache gris terne :

JE SAIS QU’AVEC SEULEMENT UN AUTRE FIX…

Après quoi on jetterait le céphascope, hors d’usage, et Jerry Fabin, hors d’usage, dans la même poubelle.

Et puis quoi, se dit-il, qui a besoin de Jerry Fabin ? Sinon, peut-être, Jerry Fabin lui-même : l’homme qui avait un jour manifesté le désir de fabriquer une console mixte quadriphonie-télé de trois mètres de haut pour l’offrir à un ami – et qui avait répliqué, alors qu’on lui demandait comment il transporterait un objet aussi lourd et volumineux de son garage à la maison du copain : « Pas de problème, mec. Je la plierai – j’ai déjà acheté les charnières. Je plierai tout le bazar, tu vois, je le glisserai dans une enveloppe et je le lui enverrai par la poste. »

Enfin, maintenant, on n’aura plus besoin de chasser les aphides à coups de balai après les visites de Jerry Fabin. Cette pensée lui donna envie de rire ; naguère, ils avaient mis au point un numéro – dû principalement à Luckman, qui ne manquait pas d’esprit dans ce domaine – afin d’apporter une explication d’ordre psychiatrique au trip à l’aphide de Fabin. Comme de juste, il fallait remonter à la petite enfance de celui-ci. Le jeune Jerry est en sixième, et voilà qu’un jour, alors qu’il vient de rentrer de l’école en sifflant comme un pinson, avec tous ses petits cahiers sous le bras, il aperçoit sa mère installée dans la salle à manger en compagnie d’un aphide vraiment énorme, plus d’un mètre de haut. Sa mère couve la bestiole du regard.

« Qu’est-ce qui se passe ? demande le jeune Jerry.

— Voici ton frère aîné, répond maman. Tu ne l’as jamais rencontré auparavant, mais il va venir vivre avec nous. Je l’aime mieux que toi. Il peut faire des tas de choses dont tu es incapable. »

Après ça, le père et la mère de Jerry ne cessent de le comparer défavorablement à son frère, l’aphide. Comme de juste, le complexe d’infériorité de Jerry s’aggrave au fil des années. Ils achèvent leurs études secondaires, et le frère-aphide obtient une bourse pour entrer à l’université, tandis que Jerry doit prendre un emploi dans une station-service. L’aphide devient célèbre comme savant ou médecin, il gagne le prix Nobel ; Jerry, lui, est toujours en train de pousser des pneus dans un garage pour un dollar cinquante de l’heure. Ses parents ne manquent pas une occasion de le lui rappeler. Ils l’accablent de : « Si seulement tu avais pu tourner comme ton frère. »

Jerry finit par s’enfuir de chez lui. Pourtant, à un niveau subconscient, il est toujours persuadé de la supériorité de l’aphide. Il se croit d’abord sauvé, mais il ne tarde pas à voir partout des aphides – dans ses cheveux, dans la maison : son complexe d’infériorité s’est mué en une sorte de culpabilité sexuelle ; les aphides sont une punition qu’il s’inflige à lui-même, etc.

L’histoire ne lui paraissait plus drôle, à présent. Il avait fallu embarquer Jerry au beau milieu de la nuit, à la demande de ses amis. Tous ceux qui étaient présents ce soir-là avaient pris ensemble la décision : on ne pouvait plus l’éviter, ni en retarder le moment. Jerry s’était mis en tête d’empiler contre la porte d’entrée tout ce qui traînait dans la maison : dans les cinq cents kilos d’objets divers, y compris les chaises et les canapés, le frigo et la télé. Il prétendait devant tout le monde qu’un aphide géant et doté d’une intelligence supérieure venait de débarquer d’une autre planète : le monstre s’apprêtait à enfoncer la porte afin de s’emparer de lui. Et ses petits copains suivraient, si jamais Jerry parvenait à éliminer celui-ci. Ces aphides extra-terrestres étaient beaucoup plus malins que les humains ; ils n’hésiteraient pas à passer à travers les murs si nécessaire, révélant ainsi leurs pouvoirs secrets. Son seul recours, pour gagner du temps, consistait à inonder la maison de cyanure, et il le ferait si nécessaire. Par quel moyen ? Il avait déjà scellé hermétiquement portes et fenêtres. Il se proposait ensuite d’ouvrir tous les robinets de la cuisine et de la salle de bains : d’après lui, la citerne du garage contenait du cyanure et non de l’eau. Il le savait depuis longtemps, mais gardait ce dernier atout dans sa manche. Évidemment, tout le monde mourrait, mais l’assaut des aphides supérieurs échouerait.

Ses amis avaient appelé la police. Celle-ci dut enfoncer la porte avant d’embarquer Jerry pour la clinique neurologique pour aphasiques. Les dernières paroles de Jerry furent : « Apportez-moi mes affaires plus tard – ma nouvelle veste avec des perles dans le dos. » Il venait d’acheter cette veste et l’adorait – c’était d’ailleurs la seule chose qu’il aimait encore ; les autres objets en sa possession, estimait-il, étaient contaminés.

Non, songea Bob Arctor, tout ça n’est plus drôle. Il se demanda comment ça avait pu l’être un jour. Peut-être à cause de la peur, cette peur terrible que tout l’entourage de Jerry avait ressentie au cours des dernières semaines. Jerry leur disait qu’il se levait parfois la nuit et rôdait dans la maison, armé d’un fusil de chasse, car il sentait la présence d’un ennemi. Il était prêt à tirer le premier, et son adversaire de même.

Maintenant, se dit Arctor, c’est moi qui ai un ennemi. En tout cas, je viens de croiser sa piste : il a laissé des traces. Un autre défoncé au dernier degré, comme Jerry. Et la phase terminale, avec cette merde, ça rigole pas. Quand ça cogne, ça cogne. Mieux que n’importe laquelle des Ford ou des GM modèle spécial qu’on voit dans les pubs de la télé aux heures de grande écoute.

On frappa à la porte.

Arctor glissa sa main sous l’oreiller et la referma autour de son arme. « Ouais ? »

Mubble-mubble. La voix de Barris.

« Entre. » Il tendit le bras et alluma sa lampe de chevet.

Barris s’avança en clignant des yeux. « Tu dors pas ?

— J’ai fait un rêve qui m’a réveillé. Un rêve religieux. Y avait un énorme coup de tonnerre et les cieux s’entrouvraient. Dieu apparaissait pour m’engueuler. Sa voix était furibarde. Qu’est-ce qu’y racontait, déjà ? – ah, oui : “Tu m’as causé grand déplaisir, mon fils.” Il fronçait les sourcils. Dans le rêve, je tremblais ; je levais les yeux vers Lui et je disais : “Qu’est-ce que j’ai encore fait, Seigneur ?” Et Il me répondait : “Tu as oublié de reboucher le tube de dentifrice.” Alors, là, j’ai compris qu’il s’agissait de mon ex-femme. »

Barris s’assit et posa les mains sur ses genoux, astiquant au passage le cuir de son pantalon. Il hocha la tête, puis se décida à affronter Arctor. Il paraissait de fort bonne humeur et prit la parole avec vivacité : « Eh bien, j’ai déjà une théorie concernant l’auteur – qui pourrait frapper encore – du sabotage systématique de ton céphascope.

— Si tu t’apprêtes à dire que c’est Luckman…

— Écoute-moi. » Barris se balançait d’avant en arrière, l’air agité. « Et – et si je te disais que j’ai prévu voici plusieurs semaines qu’un de nos appareils allait subir des dégâts sérieux – et je pensais particulièrement à un appareil coûteux, difficile à réparer ? Ma théorie exigeait que ça se produise, et ce qui est arrivé ne fait qu’en confirmer les grandes lignes ! »

Arctor le dévisagea.

Barris s’affaissa lentement et sembla retrouver son calme en même temps que son sourire éclatant. Il pointa un doigt en direction d’Arctor. « Tu…

— Tu crois que c’est moi. Tu crois que j’ai bousillé mon propre céphascope, qui n’est même pas assuré. » Arctor sentit la rage et le dégoût l’envahir. Et il se faisait tard ; il avait besoin de son sommeil.

« Non, non, s’empressa de répondre Barris, l’air peiné. Tu as le responsable devant toi. Celui qui a bousillé ton céphascope. Voilà ce que je m’apprêtais à dire, si tu m’en avais laissé la possibilité.

— Toi ? » Arctor écarquilla des yeux stupéfaits. Une lueur trouble de triomphe dansait vaguement dans le regard de Barris. « Pourquoi ?

— Enfin, c’est la conclusion de ma théorie. J’ai agi sous suggestion post-hypnotique, naturellement – et avec un barrage amnésique afin que je ne puisse pas me rappeler. » Il se mit à rire.

« Plus tard. » Arctor éteignit sa lampe de chevet. « Tu m’en parleras beaucoup plus tard. »

Barris se leva, mal assuré. « Mais tu ne vois donc pas ? Je possède la formation avancée en électronique, et j’ai accès à l’appareil – je vis ici. Ce que je n’arrive pas à saisir, c’est le mobile.

— Tu as fait ça parce que tu es cinglé.

— Peut-être ai-je été engagé par des puissances secrètes, murmura Barris d’un ton perplexe. Mais quels seraient leurs motifs ? Semer le soupçon et la confusion parmi nous, provoquer une dissension ? Possible. Nous dresser les uns contre les autres, de manière qu’on ne sache plus à qui faire confiance, qu’on ne distingue plus nos ennemis, et ainsi de suite.

— Dans ce cas, ils ont réussi.

— Mais dans quel but feraient-ils ça ? » Barris se dirigea vers la porte en battant l’air fiévreusement. « Ça présente tellement de difficultés. Il faut se procurer un passe pour entrer, ôter la plaque de base… »

Je serai bien content quand on aura installé les holocaméras partout dans la maison, songea Arctor. Il toucha son revolver afin de se rassurer, puis se demanda s’il ne devrait pas vérifier que l’arme était chargée. Après ça, je vais me demander si on n’a pas enlevé le percuteur ou la poudre des balles, et ainsi de suite jusqu’à l’obsession, comme un petit garçon qui compte les raies du trottoir pour se rassurer. Le petit Bobby Arctor qui rentre de ses cours de sixième avec ses livres sous le bras et tremble devant le territoire inconnu qu’il doit franchir.

Il baissa une main et palpa le cadre du lit jusqu’à ce qu’il sente le contact d’un morceau de ruban adhésif, qu’il arracha sans même attendre le départ de Barris. Il porta à sa bouche les deux cachets de Substance M coupée de quaak et les avala d’un coup, sans eau, puis il se rallongea avec un soupir.

« Tire-toi », dit-il à Barris.

Et il s’endormit.

Substance Mort
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