VI
L’OST BOUEUX
À l’intérieur du tref royal, vaste tente toute brodée de fleurs de lis mais où l’on pataugeait comme ailleurs, Louis X, entouré de son plus jeune frère, Charles, nouvellement fait comte de la Marche, de son oncle le comte de Valois, de son chancelier Étienne de Mornay, écoutait le connétable Gaucher de Châtillon exposer la situation. Le rapport ne présentait rien d’encourageant.
Châtillon, comte de Porcien et sire de Crèvecœur, était connétable depuis 1284, c’est-à-dire le tout début du règne de Philippe le Bel. Il avait vu le désastre de Courtrai, la victoire de Mons-en-Pévèle, et bien d’autres batailles sur cette frontière du nord, toujours menacée, où il se trouvait pour la sixième fois de sa vie. Il avait alors soixante-cinq ans. C’était un homme de moyenne taille, bien charpenté, que les années ni la fatigue n’amoindrissaient. Son cou plissé sortant de la cuirasse, ses paupières mi-closes, et la manière qu’il avait de tourner la tête, lentement, de droite à gauche, le faisaient ressembler à une tortue. Il paraissait pesant parce qu’il était réfléchi. Sa force physique, son courage au combat imposaient le respect autant que ses compétences stratégiques. Il avait trop connu la guerre pour l’aimer encore, et ne la considérait plus que comme une nécessité politique ; il ne mâchait pas ses mots ni ne s’embarrassait de vaine gloriole.
— Sire, dit-il, les viandes et les vivres ne parviennent plus à l’ost, les chariots sont embourbés dans des fondrières à six lieues d’ici, et l’on casse les traits d’attelage à les vouloir sortir. Les hommes commencent à gronder de faim et de colère ; les bannières qui ont encore à manger doivent défendre leurs réserves contre les voisins ; les archers de Champagne et ceux du Perche en sont venus aux mains tout à l’heure, et ce serait beau voir que vos soldats se livrent bataille entre eux avant même que d’avoir affronté l’ennemi. Je vais être forcé de faire pendre, ce que je n’aime guère. Mais les gibets dressés ne remplissent pas les ventres. Nous comptons déjà plus de malades que n’en peuvent soigner les barbiers-chirurgiens ; ce sont les aumôniers, bientôt, qui auront gros travail. Voici quatre jours que cela dure et qu’on ne voit point d’amélioration à l’intempérie. Encore deux jours, la famine est déclarée, et personne ne pourra empêcher les hommes de déserter pour aller quérir pitance. Tout est moisi, tout est pourri, tout est rouillé…
En matière de preuve, il secoua le camail d’acier, dégouttant d’eau, qu’il avait ôté de ses épaules en entrant.
Le roi marchait en rond, nerveux, anxieux, agité. On entendait, dehors, des vociférations et des claquements de fouets.
— Qu’on cesse ce tumulte, cria le Hutin ; on ne s’entend plus !
Un écuyer souleva la portière du tref. La pluie continuait de tomber, torrentielle et formant devant l’entrée de la tente comme un autre rideau. Trente chevaux, enfonçant dans la boue jusque par-dessus les boulets, étaient attelés à un énorme tonneau qu’ils ne parvenaient pas à mouvoir.
— Où portez-vous ce vin ? demanda le roi aux charretiers qui barbotaient dans l’argile.
— À Monseigneur d’Artois, Sire, répondit l’un deux.
Le Hutin les regarda un moment de ses gros yeux globuleux, hocha la tête et se détourna sans rien ajouter.
— Que vous disais-je, Sire ? reprit Gaucher. Nous aurons peut-être à boire ce jour, mais demain, n’y comptez plus… Ah ! J’aurais dû vous prier plus nettement de vous en remettre à mon conseil. J’étais d’avis qu’on s’arrêtât plus tôt, en s’affermissant sur quelque hauteur, au lieu de plonger dans ce bourbier. Monseigneur de Valois et vous-même insistiez pour qu’on allât de l’avant. J’ai craint qu’on ne me prît pour couard et qu’on accusât mon âge, si j’empêchais l’ost de progresser. J’ai eu tort.
Charles de Valois s’apprêtait à répliquer, lorsque le roi demanda :
— Et les Flamands ?
— Ils sont en face, de l’autre côté de la rivière, en aussi grand nombre que nous et guère plus heureux, je pense, mais plus près de leur ravitaillement, et soutenus par le peuple de leurs bourgs. Si même l’eau vient à baisser demain, ils seront mieux préparés à nous attaquer que nous à les assaillir.
Charles de Valois haussa les épaules.
— Allons, Gaucher, la pluie vous assombrit l’humeur, dit-il. À qui ferez-vous croire qu’une bonne chevauchée chargeante ne pourrait avoir raison de cette piétaille de tisserands ? Aussitôt que nous progresserons, avec notre mur de cuirasses et notre forêt de lances, ils vont s’égailler comme moineaux.
Le comte était superbe, malgré la boue qui le couvrait, dans sa cotte de soie brodée d’or passée par-dessus son vêtement de mailles ; et certes il paraissait plus roi que le roi lui-même. Cousin de tout le monde, il l’était aussi du connétable, ayant en troisièmes noces épousé une Châtillon.
— Vous montrez assez, Charles, répliqua Gaucher, que vous ne vous trouviez pas à Courtrai voici treize ans. Vous étiez alors à guerroyer en Italie, pour le pape. Moi, j’ai vu cette piétaille de tisserands, comme vous l’appelez, mettre à mal nos chevaliers qui s’étaient trop hâtés, les renverser de leurs montures et les découper au couteau, dans leurs armures, sans daigner faire de prisonniers.
— Il faut croire alors que je manquais, dit Valois avec une suffisance qui n’était qu’à lui. Cette fois, je suis là.
Le chancelier Mornay chuchota à l’oreille du jeune comte de la Marche :
— Entre votre oncle et le connétable, il ne sera pas long que l’étincelle jaillisse ; dès qu’ils sont de front, la colère les prend seulement de se voir.
— La pluie, la pluie ! disait Louis X avec rage. Aurais-je donc toujours toutes choses contre moi ?
Une santé incertaine, un père dont l’autorité glaciale l’avait pendant vingt-cinq ans écrasé, une épouse infidèle et scandaleuse, des ministres hostiles, un Trésor vide, des vassaux révoltés, une disette l’hiver même où commençait son règne, une tempête qui manquait d’emporter sa nouvelle femme… Sous quelle effroyable discorde de planètes, que les astrologues n’avaient pas osé lui révéler, fallait-il qu’il fût né, pour rencontrer l’adversité en chaque décision, en chaque entreprise, et finir par être vaincu, non pas même en bataille, noblement, mais par l’eau, par la boue où il venait d’enliser son armée !
À ce moment, on lui annonça une délégation des barons de Champagne, conduits par le chevalier Étienne de Saint-Phalle, et qui demandaient une révision de la charte qu’on leur avait octroyée au mois de mai. Les Champenois menaçaient de quitter l’ost s’ils n’obtenaient pas satisfaction immédiate.
— Ils choisissent bien leur jour ! s’écria le roi.
— Quand on commence à lâcher du fil, dit Gaucher en balançant sa tête de tortue, il faut s’attendre à ce que toute la pelote y passe…
Chaque bannière de l’ost présentait une physionomie particulière qui tenait autant aux caractères de sa province d’origine qu’à la personnalité de son chef. Dans celle du comte de Poitiers régnait une discipline sévère ; les alignements de tentes y étaient rigoureux, les allées dégagées et remblayées autant qu’il se pouvait, les sentinelles régulièrement espacées ; et l’on n’y manquait pas de vivres, ou pas encore. Lorsque les chariots avaient commencé de s’embourber, Poitiers avait ordonné de répartir les denrées de subsistance et d’en charger les hommes de pied. Ceux-ci avaient d’abord maugréé ; aujourd’hui, ils bénissaient Monseigneur Philippe. De même qu’il appréciait l’ordre, Poitiers appréciait le confort. Cent valets d’armes avaient été employés à creuser des fossés d’écoulement, avant de planter son tref sur un sol de rondins où l’on pouvait vivre à peu près au sec. Presque aussi riche et spacieuse que celle du roi, cette tente comprenait plusieurs appartements séparés par des tapisseries.
À cette heure où son frère s’emportait contre la députation champenoise, Philippe de Poitiers assis sur son fauteuil de campagne, son épée, son écu et son heaume posés à portée de la main, conversait tranquillement avec ses principaux bannerets.
S’adressant à l’un des bacheliers de sa suite, il lui demanda :
— Héron, avez-vous lu, comme je vous en ai prié, le livre de ce Florentin.
— Dante dei Alighieri…
— … C’est cela même… qui traite si mal ma famille, m’a-t-on dit. Il était fort protégé de Charles-Martel de Hongrie, le père de cette princesse Clémence qui bientôt nous arrive pour reine. J’aimerais savoir ce que conte son ouvrage.
— Je l’ai lu, Monseigneur, je l’ai lu, répondit Adam Héron Ce messer Dante imagine, pour commencement de sa comédie, qu’en la trente-cinquième année de son âge il se perd dans une forêt sombre où le chemin lui est barré par des animaux effrayants, à quoi messer Dante reconnaît qu’il s’est égaré du monde des vivants…
Les barons qui entouraient le comte de Poitiers se regardèrent avec surprise. Le frère du roi n’aurait jamais fini de les étonner. Voilà qu’au milieu d’un camp de guerre, et dans le désarroi où l’on était, il n’avait soudain d’autre souci que de s’entretenir de poésie, comme s’il s’était trouvé au coin du feu, en son hôtel de Paris Seul le comte d’Évreux, qui connaissait bien son neveu et l’appréciait chaque jour davantage depuis qu’il servait sous ses ordres, avait deviné l’intention « Philippe cherche à distraire ses chevaliers de cette mauvaise inaction, et, plutôt que de les laisser s’échauffer la cervelle, il les mène à rêver en attendant de les mener se battre. »
Car déjà Anseau de Joinville, Goyon de Bourçay, Jean de Beaumont, Pierre de Garancière, Jean de Clermont, s’étant assis sur des coffres, écoutaient, l’œil brillant, le récit du bachelier Héron, d’après le Dante Ces rudes hommes, brutaux souvent dans leur façon de vivre, étaient épris de mystérieux et de surnaturel, et toujours prêts à accueillir le merveilleux. Les légendes les séduisaient. Le spectacle n’était pas sans étrangeté que celui de cette assistance vêtue de fer qui suivait avec passion les allégories savantes du poète italien, s’interrogeait sur la beauté de cette dame Béatrice aimée d’un si grand amour, frémissait au souvenir de Francesca di Rimini et de Paolo Malatesta, et soudain s’esclaffait parce que Boniface VIII, en compagnie de quelques autres papes, rôtissait au dix-huitième cercle de l’enfer, dans la fosse des trompeurs et des simoniaques.
— C’est une bonne manière qu’a inventée ce clerc pour se venger de ses ennemis et soulager ses griefs, dit Philippe de Poitiers en riant. Et où donc a-t-il placé ma parenté ?
— En purgatoire, Monseigneur, répondit le bachelier qui était allé, à la demande de tous, quérir le volume copié sur gros parchemin.
— Alors, lisez-nous ce qu’il en écrit, ou plutôt traduisez, pour ceux d’entre nous qui n’entendent pas la langue d’Italie.
— Je n’ose, Monseigneur…
— Mais si, ne craignez pas. Il importe de savoir ce que pensent de nous ceux qui ne nous aiment pas.
— Messer Dante invente qu’il rencontre une ombre qui gémit bien fort. Il interroge cette ombre sur la cause de sa douleur et voici la réponse qu’il obtient :
Je fus la racine de cette plante funeste
Qui projette tellement son ombre sur la terre chrétienne
Que les bons fruits n’y peuvent mûrir que rarement.
Si Douai, Gand, Lille et Bruges le pouvaient,
Une éclatante vengeance en serait tirée ;
Je la demande, cette vengeance, au souverain juge.
— Eh ! Voilà qui semble prophétique et s’accorde tout à fait au moment où nous sommes, dit le comte de Poitiers. Ce poète-là connaît bien nos ennuis de Flandre. Poursuivez…
— Je fus appelé Hugues Capet ;
De moi sont issus les Louis et les Philippe
Qui règnent récemment sur la France.
J’étais fils d’un boucher de Paris,
Lorsque les anciens rois vinrent tous à manquer
Hormis un seulement, un moine en robe grise.
— Ceci est faux du tout, interrompit le comte de Poitiers en décroisant ses longues jambes C’est une mauvaise légende qu’on a fait courir ces temps-ci pour nous nuire Hugues était duc de France[9].
Tout le temps que dura la lecture, il ne cessa de commenter avec calme, parfois avec ironie, les attaques que le poète italien, déjà illustre en son pays, portait contre la maison royale. Dante accusait Charles d’Anjou, frère de Saint Louis, non seulement d’avoir assassiné l’héritier légitime du trône de Naples, mais encore d’avoir fait empoisonner saint Thomas d’Aquin.
— Voici nos cousins d’Anjou bien assaisonnés eux aussi, dit à mi-voix le comte de Poitiers.
Mais le prince français à qui Dante s’en prenait avec le plus de violence, celui auquel il réservait ses pires malédictions, c’était un autre Charles, venu ravager Florence et la percer au ventre « de la lance avec laquelle combattit Judas ».
— Eh ! Mais c’est de mon oncle Valois qu’il s’agit ici, et de sa grande croisade toscane, quand il était vicaire-général de la Chrétienté ! Voilà donc la raison de si forte vindicte. Il semble que Monseigneur Charles nous ait acquis de bons amis en Italie[10].
Les assistants se regardaient, ne sachant quelle attitude prendre. Mais ils virent que Philippe de Poitiers souriait, en se frottant le visage de sa longue main pâle. Alors ils osèrent rire. On n’appréciait guère Monseigneur de Valois dans l’entourage du comte de Poitiers…
Or le poète Dante n’était pas seul à détester les princes de France. Ceux-ci avaient d’autres ennemis, tout aussi tenaces, et jusque dans les rangs de l’armée.
À deux cents pas du tref du comte de Poitiers, sous une tente du camp des chevaliers de Bourgogne-comté, le sire de Longwy, homme de petite taille, au visage sec et sévère, conférait avec un personnage bizarrement vêtu, moitié moine et moitié soldat.
— Les nouvelles que vous me portez d’Espagne sont bonnes, frère Evrard, disait Jean de Longwy, et j’aime entendre que nos frères de Castille et d’Aragon ont repris leurs commanderies. Ils sont plus heureux que nous, qui devons continuer d’agir dans le silence.
Jean de Longwy était le neveu du grand-maître des Templiers, Jacques de Molay, dont il se considérait l’héritier et le successeur. Il avait juré de venger le sang de son oncle et d’en réhabiliter la mémoire. La mort prématurée de Philippe le Bel, accomplissant la triple et fameuse malédiction, n’avait pas désarmé sa haine ; il la reportait sur les héritiers du Roi de fer, sur Louis X, sur Philippe de Poitiers, sur Charles de la Marche. Longwy suscitait à la couronne tous les ennuis qu’il pouvait ; il militait dans les ligues baronniales ; en même temps, il s’efforçait de reconstituer secrètement l’ordre des Templiers, gardant liaison avec des frères rescapés par lesquels il s’était fait reconnaître grand-maître.
— Je souhaite fort la défaite du roi de France, reprit-il, et je ne suis venu à cet ost qu’avec l’espoir de le voir navré d’un bon coup d’épée, ainsi que ses frères.
Maigre, les yeux noirs et rapprochés, et boiteux par l’effet des tortures, l’ancien Templier Evrard répondit :
— Que vos prières soient exaucées, maître Jean, par Dieu s’il se peut, et sinon par le diable.
— Ne m’appelez point maître, pas ici, dit Longwy.
Il souleva brusquement la portière pour s’assurer qu’on ne les épiait pas, et expédia vers quelque corvée deux valets d’écurie qui ne faisaient d’autre mal que s’abriter de la pluie sous l’auvent de la tente. Puis, revenant à Evrard :
— Nous n’avons rien à attendre de la couronne de France. Mais il dépendra du nouveau pape de rétablir l’Ordre, et de nous rendre nos commanderies d’ici et d’outre-mer. Ah ! Le beau jour que ce sera là, frère Evrard !
La chute de l’Ordre ne remontait qu’à huit ans, sa condamnation à moins encore, et il n’y avait guère plus de seize mois que Jacques de Molay était mort sur le bûcher. Tous les souvenirs étaient frais, les espérances vivaces. Longwy et Evrard pouvaient encore rêver.
— Donc, frère Evrard, reprit Longwy, vous allez maintenant vous rendre à Bar-sur-Aube, où l’aumônier du comte de Bar, qui est un peu des nôtres, vous donnera une place de clerc afin de n’avoir plus à vous cacher. Puis vous partirez pour Avignon, d’où l’on m’instruit que le cardinal Duèze, qui est une créature de Clément V, a repris de grandes chances d’être élu, ce que nous devons éviter à tout prix. Trouvez le cardinal Caëtani qui est résolu, lui aussi, à venger son oncle le pape Boniface.
— Je gage qu’il m’accueillera bien, lorsqu’il saura que j’ai déjà aidé à envoyer Nogaret les pieds outre. C’est la ligue des neveux que vous allez faire !
— Tout juste, Evrard, tout juste. Voyez donc Caëtani et dites-lui que nos frères d’Espagne et d’Angleterre, et tous ceux cachés en France, le souhaitent et le choisissent en leur cœur pour pape. Ils se tiennent prêts à le soutenir, non seulement de prières, mais par tous moyens. Je parle en leur nom. Vous vous mettrez à l’obéissance du cardinal pour ce qu’il vous demandera… Là-bas, voyez aussi le frère Jean du Pré qui pourra vous être de grand secours. Et ne manquez pas en chemin de connaître si certains de nos frères ne sont pas dans les parages. Tâchez à les réunir en petites compagnies, à leur faire répéter leurs serments, comme vous le savez. Allez, mon frère ; ce sauf-conduit, qui vous donne pour frère-aumônier de ma bannière, vous aidera à sortir du camp sans que questions vous soient posées.
Il tendit un papier que l’ancien Templier glissa sous le gambison de cuir qui recouvrait jusqu’aux hanches son froc de bure.
— Sans doute manquez-vous de deniers ? dit encore Longwy.
— Oui, maître.
Longwy tira deux pièces d’argent de sa bougette. Evrard lui baisa la main, et partit en boitant, sous la pluie.
Comme il traversait la bannière de France, il entendit dans une allée des cris et des rires. Une femme, largement dépoitraillée et abritant ses cheveux rouges sous sa jupe retroussée, courait entre deux tentes, poursuivie par des soldats goguenards. Sur l’arrière d’un chariot bâché, une autre ribaude aguichait la pratique. Evrard s’arrêta, la hanche de travers, et demeura immobile un moment, attentif à son propre émoi. Les occasions de sacrifier aux désirs de la chair étaient rares. Ce qui le faisait hésiter, c’était moins d’employer à pareilles fins l’obole de maître Jean que le peu de temps écoulé entre le don et l’usage. Bah ! Il mendierait pour poursuivre sa route. Le pain s’obtient de la charité plus fréquemment que le plaisir. Il se dirigea vers le chariot aux ribaudes…
Tout auprès se dressait une haute tente rouge brodée des trois châteaux d’Artois, mais sur laquelle flottait la bannière de Conches.
Le campement de Robert d’Artois ne ressemblait en rien à celui du comte de Poitiers. De ce côté-là, en dépit de la pluie, ce n’était que mouvement, agitation, rumeur, allées et venues dans un désordre si général qu’il paraissait voulu. Le lieu donnait l’image d’un marché en plein vent plus que d’une place de guerre. Des relents de cuir mouillé, de vin suri, de purin, d’excréments offensaient un peu le nez.
D’Artois avait loué aux marchands qui accompagnaient l’armée une partie des champs affectés à sa bannière. Qui souhaitait acheter un baudrier neuf, remplacer la boucle de son heaume, se procurer des protège-coudes en fer ou simplement lamper un gobelet de cervoise ou de piquette, devait venir là. Le désœuvrement, chez le soldat, favorise la dépense. On tenait foire devant la portière de messire Robert, qui s’était arrangé pour attirer également dans son coin les filles follieuses, si bien qu’il en pouvait faire libéralité à ses amis.
Quant aux archers, arbalétriers, palefreniers, valets d’armes et goujats, ils avaient été repoussés et s’abritaient sous des feuillées qu’ils avaient construites, ou bien sous les chariots.
À l’intérieur de la tente rouge, on ne parlait guère poésie. Un tonneau de vin y était constamment en perce, les cruches circulaient au milieu du vacarme, les dés roulaient sur le couvercle des coffres ; l’argent se jouait sur parole, et plus d’un chevalier avait déjà perdu ce que lui aurait coûté sa rançon en bataille.
Alors que Robert ne commandait qu’aux troupes de Conches et de Beaumont-le-Roger, un grand nombre de chevaliers d’Artois, qui dépendaient de la bannière de la comtesse Mahaut, se trouvaient en permanence chez lui, où ils n’avaient, militairement parlant, rien à faire.
Adossé au mât central, Robert d’Artois dominait de sa taille colossale toute cette turbulence. Le nez bref, les joues plus larges que le front, et ses cheveux de lion rejetés en arrière sur sa cotte écarlate, il jonglait négligemment avec une masse d’armes. Pourtant, il y avait une fêlure dans l’âme du géant, et ce n’était pas sans motif qu’il désirait s’étourdir de boisson et de bruit.
— Aux miens, les batailles de Flandre ne valent guère, confiait-il aux seigneurs qui l’entouraient. Mon père, le comte Philippe, que beaucoup de vous ont bien connu et fidèlement servi…
— Oui, nous l’avons connu !… C’était un preux homme, un vaillant ! répondaient les barons d’Artois.
— … mon père fut blessé à mort au combat de Furnes. C’est dans son tref que nous sommes, disait Robert accompagnant ces mots d’un large geste circulaire. Et mon grand-père, le comte Robert…
— Ah ! Le brave… le bon suzerain que c’était !… respectant nos bonnes coutumes !… Jamais en vain on ne lui demandait justice…
— … quatre années après, le voilà raide navré à Courtrai. Jamais les deux ne s’en vont sans le troisième. Demain, peut-être, mes seigneurs, vous me porterez en terre.
Il est deux sortes de superstitieux : ceux qui n’évoquent jamais le malheur de peur de l’attirer, et ceux qui espèrent le détourner en lui accordant un tribut de paroles. Robert d’Artois était de la seconde espèce.
— Caumont, verse-moi un autre gobelet, et buvons à mon dernier jour ! cria-t-il.
— Nous ne voulons point ! Nous vous ferons rempart de notre corps, répondirent les chevaliers artésiens. Qui donc, hormis vous, défend nos droits ?
Ils le considéraient comme leur suzerain naturel, et l’idolâtraient un peu pour sa taille, sa force, son appétit, ses largesses. Tous rêvaient de lui ressembler ; tous s’appliquaient à l’imiter.
— Or voyez, mes bons seigneurs, comme on est récompensé de tant de sang versé pour le royaume, reprit-il. Parce que mon grand-père est mort après mon père… oui, pour cela… le roi Philippe en a pris occasion de me faire tort de mon héritage et de donner l’Artois à ma tante Mahaut qui vous traite si bien, avec l’aide de tous ses Hirson, le chancelier, le trésorier et tous les autres, qui vous écrasent de redevances et vous refusent vos droits.
— Si nous allons demain en bataille, et qu’un Hirson se trouve à portée de ma lance, je lui promets quelque coup qui ne viendra pas forcément des Flamands, déclara un gaillard aux gros sourcils roux qui s’appelait le sire de Souastre.
Robert d’Artois, en dépit de ce qu’il buvait, gardait la tête claire. Tout ce vin distribué, les filles offertes, et tant d’argent dépensé avaient leur raison ; le géant travaillait à avancer ses affaires.
— Mes nobles sires, mes nobles sires, dit-il, d’abord la guerre du roi, dont nous sommes les loyaux sujets et qui, pour l’heure, je vous l’assure, est tout acquis à vos justes doléances. Mais une fois la guerre achevée, alors, mes seigneurs, je vous donne conseil de ne point vous désarmer. C’est une bonne occasion que vous avez là d’être en troupe, avec vos gens réunis. Rentrez ainsi en Artois, et parcourez le pays pour chasser les agents de Mahaut et les fesser au cul sur la place des bourgs. Et moi je vous appuierai à la Chambre du roi, et reprendrai s’il le faut mon procès en appel du jugement qui m’a lésé ; et je m’engage à restaurer vos coutumes, comme elles étaient au temps de mes pères.
— Ainsi ferons-nous, messire Robert, ainsi ferons-nous !
Souastre ouvrit les bras.
— Jurons, s’écria-t-il, de ne point nous séparer avant qu’il n’ait été fait droit à nos requêtes, et que notre bon sire Robert ne nous ait été rendu pour être notre comte.
— Nous le jurons ! répondirent les barons.
Il y eut force embrassades et encore de grandes rasades versées ; et l’on alluma les flambeaux parce que le jour baissait. Robert se réjouissait de voir la ligue d’Artois, qu’il avait fomentée, si bien prête à l’action. C’eût été sottise, vraiment, que de mourir le lendemain…
À ce moment, un écuyer pénétra dans la tente en disant :
— Monseigneur Robert, les chefs de bannière sont requis au tref du roi !
Quand d’Artois entra, sans hâte, chez le roi, la plupart des grands seigneurs déjà s’y trouvaient, assis en cercle pour ouïr le connétable.
Beaucoup ne s’étaient lavés ni rasés depuis six jours. Ordinairement, ils n’auraient jamais passé temps si long sans aller aux étuves. Mais la crasse faisait partie de la guerre.
Lassé de devoir répéter les mêmes évidences, Gaucher de Châtillon fut bref, et presque impertinent à l’égard du souverain. Ce roitelet décidément ne lui convenait guère, qui tranchait seul sur les sujets qui eussent mérité Conseil et tenait assemblée lorsqu’il eût dû ordonner. Gaucher avait été habitué à d’autres méthodes, où le commandement des troupes ne constituait pas matière à délibérer.
Étalant sa cotte de soie bleue sur ses genoux, Valois commença de pérorer.
— Il est vrai, Sire mon neveu, comme Gaucher vient de le confirmer, qu’on ne peut davantage rester en ce lieu où tout s’abîme à la fois, l’âme des hommes et le poil des chevaux. L’inaction nous gâche autant que la pluie…
Il s’interrompit parce que le roi s’était retourné et parlait à Mathieu de Trye, son chambellan. Le Hutin réclamait seulement qu’on lui passât son drageoir ; les difficultés lui inspiraient le besoin de sucer ou de croquer quelque sucrerie…
— Poursuivez, mon oncle, je vous prie, dit-il.
— Il faut déloger demain tôt le matin, reprit Valois, trouver un passage à la rivière, en amont, et courir sus aux Flamands pour les culbuter avant le soir.
— Avec des hommes sans vivres, des montures sans fourrage ? dit le connétable.
— La victoire leur remplira le ventre. Ils peuvent tenir encore une journée ; c’est le jour d’après qu’il sera trop tard.
— Et moi, je vous réponds que vous allez vous faire tailler ou vous faire noyer. Il faut, si vous m’en croyez, retirer l’armée sur une hauteur vers Tournai ou Saint-Amand, laisser les viandes nous parvenir, les eaux s’écouler…
— On voit bien, cousin, dit Valois, que vous touchez cent livres la journée quand le roi chevauche avec l’ost, et que vous vous souciez peu de voir finir la guerre.
Le ton voulait être celui de la boutade ; mais le connétable, blessé au vif, répliqua :
— Je suis au devoir de vous rappeler, cousin, que même le roi ne peut marcher sus à l’ennemi sans que le connétable en ait donné l’ordre. Et cet ordre, en l’état présent, je ne le donnerai point. Ce faisant, le roi peut toujours changer de connétable.
Un pénible silence s’ensuivit. L’affaire prenait un mauvais tour. Pour complaire à Valois, Louis X allait-il révoquer le chef des armées, comme il avait destitué Marigny et tous les légistes de Philippe le Bel ?
Le comte de Poitiers immédiatement intervint.
— Mon frère, je partage entièrement le conseil de Gaucher. Nos troupes ne sont point en mesure de combattre sans s’être restaurées une bonne semaine.
— C’est aussi mon avis, dit le comte Louis d’Évreux.
— Alors, on ne châtiera donc jamais ces Flamands ! s’écria Charles de la Marche qui se plaisait à copier Valois.
Le connétable eut pour le plus jeune frère du roi un regard de mépris. « L’oison », comme l’appelait sa propre mère la reine Jeanne, avait parlé.
Sur quoi le comte de Champagne annonça qu’il s’en irait si on ne livrait pas bataille le lendemain ; ses chevaliers s’agitaient trop, et, de toute manière, il ne les avait levés que pour deux semaines. Valois écarta ses mains chargées de bagues, comme pour dire : « Vous voyez ! » Mais il semblait déjà moins convaincu, et seul l’amour-propre l’empêchait de revenir sur ses opinions belliqueuses.
— Retraite ou défaite, Sire, voilà le choix, dit Gaucher.
Le roi ne donnait toujours pas signe de savoir à quel parti se résoudre. Toute cette équipée ne faisait de sens pour lui que rapidement menée. Prendre la décision de la sagesse, se regrouper ailleurs, attendre, c’était repousser d’autant l’heure de son mariage, et obérer un peu plus ses finances. Quant à prétendre franchir une rivière en crue et charger au galop dans la boue…
Au vrai, il avait pensé qu’il ne serait pas obligé de charger, et que les Flamands céderaient devant le seul déploiement d’un ost si formidable.
Robert d’Artois, qui se tenait assis derrière Valois, se pencha vers celui-ci et lui murmura quelques mots. Valois approuva de la tête, d’un air indifférent. Qu’on fît ce qu’on voudrait ; il se retirait du débat.
Robert alors se leva et, s’avançant de trois pas pour mieux dominer l’assemblée :
— Sire mon cousin, dit-il, je devine votre souci. Vous n’avez point assez de moyens d’argent pour maintenir ce grand ost à ne rien faire. En outre, votre nouvelle épouse vous attend, que nous avons tous hâte à voir reine, comme nous avons hâte à vous voir sacré. Mon conseil est qu’il ne faut point s’obstiner. Ce n’est pas l’ennemi qui nous oblige à rebrousser ; c’est cette pluie où je vois la volonté de Dieu devant laquelle tout un chacun, si puissant qu’il soit, doit s’incliner. Notre Seigneur sans doute vous signifie ainsi de ne pas combattre avant d’avoir été oint des Saintes Huiles. Vous tirerez autant de gloire, mon cousin, d’un beau sacre que d’une bataille aventureuse. Renoncez donc pour le moment à châtier ces mauvais Flamands, et, si la peur que vous leur avez inspirée ne suffit point, revenons en même nombre au prochain printemps.
Dans l’embarras où l’on piétinait, cette solution radicale, celle du renoncement, proposée par un homme dont on ne pouvait suspecter le courage aux armes, reçut l’assentiment d’une grande partie des barons, et tout d’abord celui du roi. Montrant une fois de plus son manque de pondération, Louis X se rua avec empressement et reconnaissance dans l’échappée que d’Artois lui découvrait.
— Mon cousin, vous avez parlé sagement, déclara-t-il. Le ciel nous manifeste son avertissement. Que l’armée reparte donc, puisqu’elle ne peut poursuivre.
Puis, enflant la voix pour se donner de la majesté, il ajouta :
— Mais je jure Dieu que si je suis encore en vie l’an prochain, j’irai envahir les Flamands et n’aurai avec eux nulle accordance qu’ils ne s’abandonnent en tout à ma volonté.
Il n’eut plus alors d’autre souci que de déloger. Il fallut au connétable et à Philippe de Poitiers beaucoup d’insistance pour le convaincre de mesures indispensables, comme de maintenir au moins quelques garnisons le long de la frontière de Flandre ; il ne les entendait plus ; il était déjà parti.
Dans cette dispersion, Valois trouvait son compte. Il avait maintenu à peu de frais sa réputation héroïque. D’Artois y trouvait le sien mieux encore ; la guerre manquée profitait à sa ligue.
Telle était la hâte du roi qu’elle se fit contagieuse et que le lendemain matin, faute de charrois et de pouvoir extraire de la boue tout le matériel, on mit le feu aux tentes, aux meubles, à l’équipement. L’appétit de destruction se soulageait ainsi.
Laissant derrière elle, sur de vastes espaces, des embrasements fumeux qui luttaient contre l’éternelle pluie, l’armée, fourbue et affamée, se présenta au soir devant Tournai ; les habitants effrayés fermèrent les portes de la ville ; on n’exigea pas qu’ils les ouvrissent. Le roi alla demander asile dans un monastère.
Le surlendemain 7 août, il était à Soissons, d’où il signa les ordonnances qui mettaient fin à la campagne. Il chargea Valois des préparatifs du sacre, et envoya Philippe de Poitiers à Saint-Denis afin d’y rendre l’oriflamme et d’y prendre l’épée et la couronne. Les princes se retrouveraient entre Reims et Troyes pour se porter au-devant de Clémence de Hongrie.
Quatorze jours avaient suffi à Louis Hutin, pour déposer dans la corbeille de ses secondes noces l’inoubliable ridicule de l’expédition par lui conduite et qu’on ne désignait déjà plus que sous le nom d’ost boueux.