III
Le 16 juin au matin, Guy Burckhardt s’éveilla dans une position inconfortable, tassé sous la coque de son bateau, dans sa cave. Il remonta en hâte l’escalier et s’aperçut bientôt que c’était le matin du 16 juin.
Son premier soin avait été d’examiner fiévreusement la coque du bateau, le sol en pseudo-ciment, les murs en pseudo-parpaings. Rien n’avait changé depuis la veille. Tout cela était incroyable.
La cuisine était tranquille comme à l’ordinaire. La pendule électrique ronronnait gentiment. Elle indiquait presque six heures. Sa femme n’allait pas tarder à s’éveiller.
Burckhardt ouvrit la porte d’entrée. Dehors la rue était calme. Le journal du matin était sur les marches ; il le prit et remarqua qu’il était daté du 15 juin.
Mais c’était impossible. C’était hier, le 15 juin. Il ne risquait pas d’oublier cette date : c’était le jour fixé pour l’envoi des feuilles d’impôt trimestrielles.
Il rentra dans le couloir et prit le téléphone ; il forma le numéro des Renseignements météorologiques. Une voix bien timbrée disait : « … plus frais avec quelques averses. La pression atmosphérique était en hausse et atteignait 1 040 millibars… Le temps sera chaud et ensoleillé avec une température maxima… C’étaient les prévisions de l’office fédéral météorologique pour la journée du 15 juin. »
Il raccrocha. Le 15 juin.
« Dieu du ciel ! » fit Burckhardt.
Il se passait des choses étranges. Il entendit sonner le réveille-matin de sa femme et se précipita dans l’escalier.
Mary Burckhardt, assise sur son lit, avait les yeux fixes, le regard terrifié d’une personne qui sort d’un cauchemar.
« Oh ! soupira-t-elle, comme son mari entrait dans la pièce. Mon chéri, je viens d’avoir un rêve atroce ! On aurait dit une explosion et…
— Encore ? fit Burckhardt, sans manifester la moindre compassion. Mary, il se passe quelque chose de bizarre. Pendant toute la journée d’hier, j’ai eu la nette impression que les choses allaient de travers. »
Il lui fit part de ses découvertes : la cave était une sorte de boîte en cuivre, on lui avait subtilisé son bateau et, à la place, il y avait un modèle factice.
Mary parut d’abord surprise, puis angoissée.
« Tu en es sûr ? lui demanda-t-elle avec une gentillesse étrange dans la voix. Parce que la semaine dernière, j’ai nettoyé cette vieille malle et je n’ai rien remarqué d’anormal.
« Oui, j’en suis sûr ! Je l’ai traînée jusqu’au mur pour pouvoir changer le fusible, après la panne d’hier soir.
— Quelle panne ? demanda Mary affolée.
— Quand les plombs ont sauté. Tu sais bien, le commutateur en haut de l’escalier s’est coincé. Je suis descendu à la cave et…
— Mais, Guy, le commutateur ne s’est pas coincé ! C’est moi qui ai éteint hier soir.
— Je suis sûr de ce que je dis. Viens voir. »
Il l’entraîna sur le palier pour lui montrer le commutateur qu’il avait dévissé et laissé pendre au bout des fils, la veille au soir.
Mais le commutateur n’avait rien d’anormal. Se refusant à y croire, Burckhardt manœuvra le bouton et la lumière jaillit aux deux étages dans les couloirs.
Mary, le visage blême et le regard inquiet, descendit dans la cuisine pour préparer le petit déjeuner. Burckhardt demeura longtemps à contempler le commutateur. Il avait dépassé le stade de l’incrédulité. À présent, il n’arrivait plus à rassembler ses idées.
Il se rasa, s’habilla et prit son déjeuner comme un automate. Mary garda le silence. Elle se faisait du souci mais ne voulait pas le troubler davantage. Elle l’embrassa pour lui dire au revoir. Sans prononcer un mot, il s’en alla prendre son autobus.
Miss Mitkin, la réceptionniste, l’accueillit en bâillant.
« Bonjour, fit-elle, d’une voix ensommeillée. Mr. Barth ne viendra pas aujourd’hui. »
Burckhardt allait dire quelque chose, mais il se ravisa. Elle ne pouvait pas savoir que Barth avait déjà été absent la veille. En effet, elle était en train d’arracher le feuillet du 14 juin sur son calendrier pour faire apparaître la date du jour : 15 juin.
Il se traîna jusqu’à son bureau et considéra le courrier d’un air absent. On ne l’avait pas encore ouvert mais il savait déjà que la lettre de la Distribution Industrielle était une commande de deux mille mètres carrés de carrelage insonore et que celle de Finebeck & fils était une réclamation.
Au bout d’un long moment, il se força à les ouvrir. Il ne s’était pas trompé.
A l’heure du déjeuner, comme poussé par une nécessité irrésistible, Burckhardt ordonna à Miss Mitkin d’aller prendre son repas la première. Le 15 juin d’hier, n’était-ce pas lui qui était parti le premier ? Il y avait dans sa voix une insistance qui parut inquiéter quelque peu Miss Mitkin. Elle lui obéit, mais son départ ne soulagea pas Burckhardt.
Le téléphone sonna. Burckhardt décrocha machinalement.
« Ici le siège de la Contro-Chimique. Burckhardt à l’appareil.
— Ici Swanson », fit une voix.
Burckhardt attendait avec impatience qu’il voulût bien continuer.
« Allô ! » dit-il.
Après une longue pause, Swanson s’enquit d’une voix triste et résignée :
« Toujours rien ?
— Quoi, rien ? Qu’est-ce que vous voulez exactement, Swanson ? Vous m’avez abordé hier et vous avez fait la même comédie.
— Burckhardt ! Oh ! grand Dieu, vous vous rappelez Restez où vous êtes ; je vous rejoins dans une demi-heure !
— De quoi s’agit-il donc ?
— Ne vous inquiétez pas, fit le petit homme, d’un ton joyeux. Je vous expliquerai tout de vive voix. N’en parlons pas au téléphone ; il y a peut-être quelqu’un à l’écoute. Attendez-moi. Ah ! Serez-vous seul dans votre bureau ?
— Non, Miss Mitkin sera probablement là…
— Diable ! Ecoutez, Burkhardt, où déjeunez-vous ? Est-ce un endroit bien bruyant ?
— Assez bruyant, il me semble. C’est au café Cristal. Dans la rue…
— Je sais. Je vous y retrouve dans une demi-heure ! »
Swanson avait raccroché.
Le café Cristal n’était plus peint en rouge, mais la température y était toujours aussi élevée. À présent on y diffusait de la musique enregistrée, interrompue par des messages publicitaires. Ceux-ci vantaient les mérites du Frosty-Flip, des cigarettes Marlin, « les cigarettes aseptisées », et d’une confiserie nommée Chocobouchées dont Burckhardt n’avait jamais entendu parler. Les choses allaient changer.
Tandis qu’il attendait Swanson, une fille, revêtue de la jupe de cellophane portée habituellement par les vendeuses de cigarettes dans les boîtes de nuit, traversa le restaurant, en portant un plateau couvert de petits chocolats enveloppés de papier rouge.
« Goûtez mes Chocobouchées », murmura-t-elle en s’approchant de sa table. Les Chocobouchées superacidulées !
Burckhardt, qui guettait l’arrivée de Swanson, n’y fit guère attention. Mais au moment où elle déposait une poignée de friandises sur la table voisine en souriant aux consommateurs, il l’aperçut du coin de l’œil, et se retourna pour la contempler.
« Mais, c’est April Horn ! »
La fille laissa tomber son plateau.
Burckhardt se leva, inquiet pour elle :
« Quelque chose qui ne va pas ? »
Elle s’enfuit.
Le directeur du restaurant regardait Burckhardt d’un air soupçonneux. Aussi se rassit-il en prenant l’air indifférent. Il n’avait pas été incorrect, pourtant ! Il s’agissait sans doute d’une jeune fille à principes – malgré les jambes nues sous la jupe de cellophane ! Elle avait dû croire qu’il voulait la draguer…
Quelle idiotie ! Burckhardt saisit le menu, en esquissant un sourire contraint.
« Burckhardt ! »
Burckhardt leva les yeux, surpris. Swanson était assis en face de lui.
« Burckhardt ! reprit-il, sortons d’ici ! Ils sont sur votre piste. Venez, si vous tenez à la vie ! »
Il n’y avait pas à discuter. Burckhardt adressa au directeur un vague sourire d’excuse et suivit Swanson au-dehors. Le petit homme avait l’air de savoir où il allait. Dans la rue, il prit Burckhardt par le coude et l’entraîna.
« Vous l’avez vue ? demanda-t-il. La demoiselle Horn, dans la cabine téléphonique ? Ils vont être ici dans cinq minutes, croyez-moi, dépêchons-nous ! »
Bien que la rue fût très animée, personne ne prêtait attention à Burckhardt et à Swanson. L’air était vif. La Météo a beau dire, songea Burckhardt, on se croirait plutôt en octobre qu’en juin.
Il se sentait un peu ridicule de suivre ce Swanson qui fuyait des ennemis indéterminés. Où donc le conduisait-il ? Le petit homme était peut-être fou ; mais ce qui était certain, c’est qu’il avait peur. Et sa frayeur était communicative.
« Entrons ici ! haleta Swanson.
C’était un restaurant de second ordre, une brasserie plutôt, où Burckhard n’avait jamais mis les pieds.
« Traversez toute la salle », murmura Swanson, d’un ton sec.
Burckhardt obéit comme un petit garçon. La caissière les regarda d’un air interdit mais la morgue de Swanson suffit pour l’intimider.
Le restaurant avait la forme d’une équerre et donnait sur une rue latérale, perpendiculaire à la première. Ils traversèrent la chaussée et s’arrêtèrent sous la marquise d’un cinéma. Le visage de Swanson commença à se détendre.
« Nous les avons semés ! Nous y sommes presque. »
Il s’approcha de la caisse et prit deux places. Burckhardt le suivit à l’intérieur du cinéma.
La salle était presque vide : un après-midi de semaine. De l’écran provenaient des bruits de fusillade et de galopade. Une ouvreuse, appuyée à une barre de cuivre, leur lança un coup d’œil, puis se perdit à nouveau dans la morne contemplation du film. Swanson fit descendre à Burckhardt quelques marches de marbre recouvertes d’un tapis.
Ils aboutirent dans le foyer désert. Il y avait une porte pour les toilettes des hommes, une autre pour les toilettes des femmes, et une troisième où s’inscrivait en lettres d’or : Direction. Swanson appliqua l’oreille contre le battant, puis ouvrit doucement cette porte et regarda.
« Ça va », dit-il, en lui faisant signe d’entrer.
Burckhardt le suivit à travers un bureau désert, jusqu’à une autre porte, celle d’un placard, sans doute, car elle ne portait pas d’inscription.
Ce n’était pas un placard. Swanson l’ouvrit avec précaution, inspecta l’intérieur, puis de nouveau fit signe à Burckhardt.
Ils étaient dans un tunnel aux parois métalliques, brillamment éclairé, qui s’étirait, désert, dans deux directions.
Burckhardt, étonné, regarda. Il savait qu’il n’existait pas de tunnel semblable sous la ville de Tylerton.
Une pièce s’ouvrait sur le tunnel, meublée de quelques chaises, d’un bureau et d’appareils ressemblant à des écrans de télévision. Swanson s’abattit sur une chaise, haletant.
« Nous serons tranquilles un moment, ici, souffla-t-il. Ils n’y viennent plus très souvent. S’ils arrivent, nous les entendrons et nous pourrons nous cacher.
— Qui, ils ?
— Les Martiens ! » dit le petit homme.
Sa voix se brisa et toute vie sembla le quitter.
Il reprit d’un ton morne :
« En tout cas, je crois que ce sont des Martiens. Mais vous avez peut-être raison. J’ai eu le temps d’y réfléchir ces dernières semaines, après qu’ils vous eurent capturé. Possible que ce soient des Russes. Pourtant…
— Si vous commenciez par le commencement ? Qui m’a capturé, et quand ? »
Swanson soupira.
« Alors, il me faut tout reprendre à zéro. Bon. Il y a environ deux mois, vous êtes venu frapper à ma porte, tard dans la nuit. Vous étiez tout amoché. La peur vous avait détraqué la cervelle. Vous m’avez supplié de vous aider.
— Moi ?
— Naturellement, vous ne vous souvenez de rien. Ecoutez et vous comprendrez. Vous m’avez raconté toute une histoire selon laquelle on vous avait capturé et menacé, votre femme était morte, puis ressuscitée et bien d’autres fariboles. Je me disais que vous aviez perdu la tête. Mais j’ai toujours éprouvé un profond respect pour vous. Vous m’avez supplié de vous cacher et, comme vous savez, j’ai chez moi cette chambre noire qu’on peut fermer seulement de l’intérieur. J’ai posé moi-même la serrure. Je n’ai pas voulu vous contrarier. Nous sommes entrés dans la chambre noire et vers minuit, c’est-à-dire quinze ou vingt minutes plus tard, nous avons perdu connaissance.
— Perdu connaissance ? »
Swanson acquiesça.
« Oui, tous les deux ensemble. Comme si on nous avait flanqué un coup de matraque. Mais dites-moi, la même chose ne vous est pas arrivée la nuit dernière ?
— Je crois bien que si, fit Burckhardt en hochant la tête.
— Bien sûr. Et, tout à coup, nous avons repris conscience et vous m’avez dit que vous alliez me montrer quelque chose d’étrange. Nous sommes sortis pour acheter un journal. Il était daté du 15 juin.
— Du 15 juin ? Mais c’est aujourd’hui. C’est-à-dire…
— Vous y êtes, mon ami. C’est toujours aujourd’hui ! »
Burckhardt mit un certain temps à comprendre.
« Et cela fait combien de semaines que vous vous cachez dans votre cagibi ?
— Comment savoir ? Quatre, ou cinq peut-être, je m’y perds. Et chaque journée est identique à la précédente. C’est toujours le 15 juin, et Mrs Keefer, ma propriétaire est toujours en train de balayer le perron et je lis toujours les mêmes manchettes chez le marchand de journaux au coin de la rue. Mon cher, cela devient monotone, à la longue… »