I
Le matin du 15 juin, Guy Burckhardt s’éveilla en hurlant au milieu d’un rêve.
C’était le rêve le plus réaliste qu’il eût jamais fait. Il entendait encore la déflagration. Il ressentait encore la secousse qui l’avait projeté hors de son lit et l’irradiation brûlante de l’explosion.
Il s’assit sur le lit, ahuri de se retrouver dans sa chambre, avec le soleil qui pénétrait par la fenêtre.
« Mary ? » fit-il d’une voix étranglée.
Sa femme n’était plus auprès de lui. Les couvertures étaient en désordre, comme si elle venait de se lever. Le rêve avait été si intense que, machinalement, il baissa les yeux pour s’assurer que l’explosion n’avait pas projeté Mary à terre.
Mais non, elle n’était pas là.
La pièce était tranquille. La coiffeuse, le fauteuil-crapaud, tout était à sa place. Pas de carreau cassé, pas la moindre fissure dans les murs.
« Naturellement, se dit-il, ce n’était qu’un rêve. »
Sa femme l’appela d’un ton irrité. Elle était au pied de l’escalier.
« Tu me demandes quelque chose ?
— Non, non », répondit Guy d’une voix mal assurée.
Après un bref silence, Mary reprit :
« Ton déjeuner est prêt. Vraiment ? Il ne t’est rien arrivé ? J’avais cru t’entendre crier.
— J’ai fait un cauchemar, ma chérie, dit Burckhardt, reprenant ses esprits. Je descends tout de suite. »
En prenant sa douche, il se disait que ce rêve avait été véritablement fantastique. Pourtant, il lui arrivait souvent d’avoir des cauchemars et de rêver d’explosions. D’ailleurs, au cours de ces trente ans passés sous la menace de la bombe H, qui donc n’avait jamais rêvé d’explosions ?
Même Mary avait rêvé d’explosions car, lorsqu’il entreprit de lui raconter son cauchemar, elle l’interrompit :
« Toi aussi, chéri ? J’ai fait le même rêve. Du moins, à peu de chose près. Moi, je n’ai rien entendu à proprement parler. J’ai rêvé que quelque chose me réveillait. Puis il y a eu une brève détonation et j’ai reçu un coup sur la tête. C’est tout. Et toi ?
— C’est un peu différent », dit Burckhardt après s’être éclairci la voix.
Mary n’avait ni l’énergie d’un homme ni la bravoure d’une lionne. Mieux valait passer sous silence ces petits détails qui donnaient tant de réalité à son rêve. Nul besoin de parler de côtes brisées, de cette boule salée qui lui serrait la gorge, ni de cette horrible certitude que la mort approchait. Il reprit donc : « Il y a peut-être eu une explosion quelque part en ville. Nous l’avons entendue et notre cauchemar s’est déclenché. » Mary lui tapota la main d’un air distrait. « Peut-être, convint-elle. Tu devrais te presser, mon chéri. Il va être huit heures et demie. Tu vas arriver en retard au bureau. »
Il avala son petit déjeuner, embrassa Mary et sortit en hâte. C’était moins pour arriver à l’heure que pour s’assurer qu’il avait deviné juste.
Mais la ville de Tylerton avait son aspect habituel. Dans l’autobus, Burckhardt regardait par la vitre, cherchant en vain des traces d’explosion. Au contraire, Tylerton était plutôt à son avantage. Le temps était beau et sec, le ciel était sans nuages, les maisons avaient une mine coquette et avenante. Il remarqua qu’on avait ravalé le bâtiment de l’Electricité, le seul gratte-ciel de Tylerton. Voilà ce qu’il en coûtait d’avoir édifié à la limite de la ville la principale usine de la Contro-Chimique. Les vapeurs des colonnes de distillation laissaient des traînées sur la pierre des immeubles.
Il ne connaissait personne parmi les passagers de l’autobus ; aussi n’osa-t-il pas se renseigner sur l’explosion. Quand il descendit au coin de Lehigh Avenue et de la 5e Rue, il était à peu près certain que toute cette histoire était le produit de son imagination.
Il s’arrêta au bureau de tabac, dans le hall de l’immeuble où il travaillait. Ce n’était pas Ralph qui était derrière le comptoir. C’était un inconnu. « Où est donc Mr. Stebbins ? s’enquit Burckhardt.
— Il est malade, mais il doit revenir demain. Un paquet de Marlin pour Monsieur ?
— Non, des Chesterfield, corrigea Burckhardt.
— Bien, Monsieur. »
L’homme prit derrière lui un paquet jaune et vert qu’il posa sur le comptoir. Burckhardt ne reconnaissait pas l’emballage.
« Essayez donc celles-ci, suggéra-t-il. Vous m’en direz des nouvelles. Elles contiennent une substance contre la toux. Vous savez comme moi que les cigarettes ordinaires déclenchent parfois de ces quintes de toux !
— Je ne connais pas cette marque, fit Burckhardt d’un air méfiant.
— Bien sûr que non. C’est une nouveauté. Essayez-les et si elles ne vous plaisent pas, vous me rapportez le paquet vide et je vous rends votre argent. C’est entendu ?
— C’est entendu, mais donnez-moi quand même un paquet de Chesterfield. »
Il ouvrit le paquet de Marlin et alluma une cigarette en attendant l’ascenseur.
« Pas mauvaises », pensa-t-il, bien qu’il n’aimât ; guère qu’on traitât les tabacs avec des substances pharmaceutiques. Il n’avait pas une très haute opinion du remplaçant de Ralph. Si ce type poussait ainsi à la vente, le commerce en souffrirait.
La porte de l’ascenseur s’ouvrit, laissant échapper des flots de musique douce. Burckhardt entra en même temps que deux ou trois autres employés, qu’il salua d’un signe de tête. La porte se referma. La musique s’interrompit et le haut-parleur installé -au plafond de l’ascenseur se mit à débiter les annonces publicitaires habituelles.
Non, pas les annonces habituelles, remarqua Burckhardt. Il subissait depuis si longtemps ce matraquage publicitaire qu’il n’y prêtait plus guère attention. Il fut pourtant surpris par ces messages préenregistrés qui provenaient du sous-sol de l’immeuble.
Ce n’étaient pas seulement les marques qui étaient différentes, mais aussi la façon de les présenter. Il y avait des chansonnettes sur un rythme heurté et lancinant, à propos de boissons non alcoolisées qu’il n’avait jamais essayées. Ensuite vint un dialogue, probablement entre deux garçonnets, au sujet d’une marque de chocolat. Une voix de basse articula d’un ton sans réplique : « En sortant, achetez-vous donc une délicieuse Chocobouchée à la saveur acidulée ! Vous ne saurez plus vous en passer ! Je répète : ChocobouchÉe. » Puis on entendit une voix de femme qui sanglotait : « Ah ! si j’avais un congélateur Feckle ! Je ferais n’importe quoi, oui, n’importe quoi pour avoir un congélateur Feckle… »
Burckhardt était arrivé à son étage. Il sortit de l’ascenseur sans attendre la fin. Il éprouvait comme un malaise. Dans ces annonces, il n’y avait pas de marques connues. Elles avaient quelque chose d’insolite.
Le Siège avait son aspect accoutumé – sauf que Mr. Barth n’était pas là. Miss Mitkin, la réceptionniste qui bâillait devant son bureau, ne connaissait pas la raison exacte de son absence.
« On a téléphoné de chez lui. Il sera là demain.
— Il est peut-être allé à l’usine. C’est tout près de chez lui.
— Peut-être, fit-elle d’un air indifférent.
— Mais nous sommes le 15 juin ! s’écria soudain Burckhardt. C’est le jour des déclarations trimestrielles pour le fisc. Il faut sa signature ! »
Miss Mitkin haussa les épaules : c’était l’affaire de Burckhardt. Elle se remit à se vernir les ongles.
Exaspéré, Burckhardt alla s’asseoir à son bureau. Bien sûr, il pouvait signer les déclarations aussi bien que Barth mais ce n’était pas son boulot. Cette responsabilité incombait à Barth en sa qualité de directeur administratif de la Contro-Chimique.
Il pensa un instant téléphoner au domicile de Barth ou à l’usine, mais il écarta cette idée. Il n’aimait guère les gens de l’usine ; moins il avait de rapports avec eux, mieux il s’en trouvait. Il n’avait accompagné Barth qu’une seule fois à l’usine. L’expérience l’avait troublé, et même effrayé. À part une poignée de directeurs et d’ingénieurs, l’endroit était désert. Rien que des machines. Barth avait dit : « Il n’y a pas âme qui vive dans cette usine. »
Chacune des machines était dirigée par un ordinateur qui reproduisait en ses circuits électroniques la mémoire et la pensée d’un être humain.
C’était là une idée désagréable. Barth lui avait affirmé en riant qu’il ne s’agissait pas d’une histoire à la Frankenstein et qu’on n’avait pas dépouillé les cimetières pour donner des cerveaux aux machines. Simplement, on avait transféré les fonctions de cellules cérébrales humaines à d’autres cellules constituées par des tubes à vide.
Cela ne faisait aucun mal à l’homme en question, et cela ne transformait pas la machine en un monstre.
Peut-être, s’était dit Burckhardt, mais ces explications n’avaient pas dissipé son malaise.
Il chassa ces idées de son esprit pour s’attaquer aux feuilles d’impôts. Jusqu’à midi, il en vérifia les chiffres. Barth, lui, aurait fait cela en dix minutes, en se servant de sa mémoire ou en consultant son registre personnel. Burckhardt s’en irritait.
Il glissa les feuilles dans une enveloppe et se rendit auprès de Miss Mitkin.
« Puisque Mr. Barth est absent, il vaut mieux que nous ne prenions pas notre déjeuner en même temps, lui dit-il. Allez-y la première.
— Merci. »
L’air languissant, Miss Mitkin tira son sac d’un tiroir et rectifia son maquillage. Burckhardt lui tendit l’enveloppe.
« Veuillez mettre ceci à la boîte ! Non, attendez un instant. Je me demande si je ne ferais pas mieux de téléphoner à Mr. Barth. Sa femme vous a-t-elle dit si on pouvait le joindre par téléphone ?
— Elle n’a rien dit, répondit Miss Mitkin, en se tamponnant les lèvres avec un morceau de Kleenex. D’ailleurs, ce n’était pas sa femme. C’est sa fille qui a laissé le message.
— Le petite ? fit Burckhardt en fronçant les sourcils. Je croyais qu’elle était à l’école.
— Elle a téléphoné, c’est tout ce que je sais. »
Burckhardt retourna dans son bureau et fixa d’un air dégoûté le courrier qui l’attendait. Il n’aimait pas les cauchemars ; toute sa journée en était gâchée. Il aurait dû rester au lit, comme Barth.
En rentrant chez lui, il lui arriva quelque chose d’étrange. Il y avait un attroupement, là où il prenait généralement l’autobus. Quelqu’un hurlait quelque chose à propos d’une nouvelle marque de congélateur. Aussi poursuivit-il sa route à pied jusqu’à la rue suivante. Voyant l’autobus arriver il se mit à courir. Mais quelqu’un l’appela par son nom. Il se retourna ; un petit homme à l’air tourmenté venait vers lui.
Burckhardt le reconnut après un instant d’hésitation. C’était une vague connaissance du nom de Swanson.
« Bonjour, fit-il, s’apercevant avec agacement qu’il venait de manquer l’autobus.
— C’est vous, Burckhardt ? » demanda Swanson d’une voix hésitante mais qui trahissait une impatience étrange. L’accablement se lisait sur son visage. Il restait là sans rien dire, épiant l’expression de Burckhardt. Manifestement il espérait quelque chose, mais son espoir parut s’évanouir, laissant la place au regret.
Il cherche quelque chose ; il attend quelque chose, pensait Burckhardt.
Mais Burckhardt ignorait ce qu’il voulait.
Il toussa et répéta :
« Bonjour, Swanson ! »
Swanson ne répondit pas. Il se contenta de pousser un profond soupir.
« Rien à faire », marmonna-t-il, comme se parlant à lui-même.
Il adressa un signe de tête distrait à Burckhardt et pivota sur les talons.
Burckhardt suivit des yeux sa silhouette voûtée qui disparut dans la foule. Drôle de journée, pensa-t-il. Tout cela ne lui plaisait guère. Les choses ne tournaient pas rond.
Il prit l’autobus suivant et se mit à réfléchir. Rien de terrible, rien de désastreux ne s’était produit mais cette série d’incidents tranchait nettement sur sa vie quotidienne. On vit sa vie, comme tout un chacun. On se fabrique des réseaux d’impressions, des chaînes de réactions. Quand on ouvre l’armoire de toilette, on s’attend à trouver son rasoir sur la seconde tablette. Quand on ferme la porte d’entrée, on sait qu’il faudra donner une petite poussée supplémentaire pour tourner la clef.
Ce ne sont pas les objets qui fonctionnent parfaitement qui créent la routine de l’existence. Ce sont ceux qui sont un tout petit peu détraqués : le pêne qui accroche, le commutateur en haut de l’escalier sur lequel il faut appuyer un peu plus fort parce que le ressort en est un peu usé, la carpette qui vous glisse immanquablement sous le pied.
Ce qui suscitait ce malaise chez Burckhardt, ce n’était pas seulement que certaines choses ne tournaient pas rond, c’était que les bizarreries de la journée étaient totalement inattendues. Ainsi Barth n’était pas venu au bureau, alors qu’il y venait toujours.
Pendant le dîner, Burckhardt continua de réfléchir. Plus tard, chez les Dennerman, malgré les efforts de sa femme pour l’intéresser au bridge qu’ils faisaient ce soir-là, il resta absorbé dans ses pensées moroses. C’étaient de vieux amis, pourtant. Mais, ce soir-là, ils paraissaient eux aussi bizarres et pensifs. Il ne prêta guère attention à Dennerman qui se plaignait du mauvais fonctionnement du téléphone, ni à sa femme qui critiquait avec virulence la médiocre qualité des émissions publicitaires à la télévision.
Burckhardt était sur le point de battre le record mondial de la distraction lorsque, vers minuit, allongé dans son lit, il sombra dans le sommeil, immédiatement et totalement, avec une soudaineté qui le surprit lui-même. Il eut une conscience étrange du phénomène au moment où il se produisit.