L’ANDROIDE ASSASSIN - Alfred Bester

Nous n’avons jusqu’ici rencontré que des robots, c’est-à-dire des assemblages électroniques et mécaniques. L’androïde est une machine biologique. Et s’il est si proche de l’homme, il est à redouter que, plus encore que les robots, il n’en partage les faiblesses.

La fabrication d’un homme synthétique apparaît si complexe que la plupart des auteurs la rejettent dans un avenir au moins relativement lointain. Un avenir où les hommes voyagent à bord de vaisseaux interstellaires. Lorsqu’on a pour horizon les limites de la galaxie, il peut sembler possible de fuir à jamais. Mais la distance abolit-elle la malédiction ou la malfaçon qu’on porte en soi, qu’on soit homme ou androïde ?

Maintenant il ne sait pas qui de nous deux je suis réellement : moi ou lui. Mais lui ou moi savons une chose. Nous savons qu’on ne peut être à la fois deux personnes. Il faut vivre sa propre vie – ou bien en vivre une étrangère…

 

Il y avait les rizières s’étirant à perte de vue, sur Paragon III, le soir où nous nous en sommes enfuis. Mosaïque en damiers bleue et brune, pendant le jour, sous le feu du ciel orange. Avec le soir, les nuages précipitent leurs fumées, le vent se lève, le riz dans sa balle bruit et murmure.

Le vent du soir soufflait sur Paragon III, à l’heure de notre fuite, et les nuages défaisaient leurs fumées dans le ciel. Et quelque part au milieu des rizières bruissantes, parmi le murmure du riz dans sa balle, marchaient des hommes en ligne, debout contre l’horizon jaune…

 

La vaste rangée d’hommes avançait lentement entre les sillons des rizières. Silencieux, aux aguets, en armes. Un chapelet de silhouettes grises profilées comme des statues sur le ciel fumeux. Chacun tenait son arme à la main. Chacun portait à sa ceinture un émetteur-récepteur, l’écouteur fixé à l’oreille, le micro pendu au cou, et un télécran portatif assujetti au poignet, telle une grosse montre lumineuse verte. Les multiples images des télécrans en enfilade ne révélaient rien d’autre que les multiples sillons parallèles. Les amplificateurs ne retransmettaient que les clapotements produits par les pas simultanés. Les hommes parlaient à de rares intervalles, d’une voix lourde, chacun s’adressant à tous les autres.

« Rien par ici.

— Par ici, où ?

— Le champ de Jenson.

— Trop dévié vers l’ouest.

— Serrez, par là.

— Vu la limite du champ de Grimson ?

— Oui. Rien.

— Elle n’aurait pas pu s’écarter autant.

— Elle pouvait être transportée.

— Vous pensez qu’elle est vivante ?

— Pourquoi serait-elle morte ? »

Le refrain bref balayait d’un bout à l’autre la large ligne des rabatteurs en marche vers le crépuscule sulfureux. Cette ligne ondulait sur elle-même comme un serpent, sans stopper son avance. Cent hommes à quinze mètres l’un de l’autre. Quinze cents mètres d’aire d’exploration, nerfs tendus, bouches crispées, de l’est à l’ouest d’une enceinte de chaleur. La nuit montait. Tous allumèrent leurs lampes. Le serpent devint un collier mouvant de diamants.

« Rien par ici.

— Ici non plus.

— Rien par là.

— Le champ des Allen ?

— En cours d’exploration.

— On l’a peut-être dépassée sans la voir.

— Peut-être.

— Il faudrait faire demi-tour et recommencer.

— On en a pour toute la nuit.

— Rien dans le champ des Allen.

— Bon Dieu ! Il faut qu’on la trouve !

— On la trouvera.

— Ça y est ! La voilà. Secteur sept. Branchez-vous. »

La ligne s’immobilisa. Les diamants se figèrent dans la chaleur. Silence. Chaque homme regarda le télécran de son poignet, en le branchant sur le secteur sept. Tous branchés sur le même point. Tous montraient une petite silhouette nue, couchée dans la boue d’un sillon. Au-dessus, sur un écriteau, le nom du propriétaire du champ : Vandaleur. Les extrémités de la ligne se mirent en branle et convergèrent vers cet endroit. Le collier lumineux devint un bouquet d’étoiles. Cent hommes se rassemblèrent autour d’un corps frêle et nu, autour d’une enfant morte dans l’eau boueuse. Celle-ci n’avait pas pénétré dans sa bouche. Sa gorge portait des marques de doigts. Son visage était tuméfié, son corps lacéré. Le sang coagulé avait éparpillé des croûtes sur sa peau.

« Au moins trois ou quatre heures qu’elle est morte.

— Sa bouche est sèche. »

— Elle n’a pas été noyée. Elle est morte rouée de coups. »

Les hommes poussèrent à voix étouffée des imprécations dans l’obscurité. Ils ramassèrent le corps. L’un d’eux arrêta ses compagnons et indiqua les ongles de l’enfant. Elle avait lutté contre son meurtrier. Des parcelles de chair adhéraient sous les ongles, ainsi que des gouttes brillantes de sang écarlate. Un sang encore liquide.

« Ce sang devrait être coagulé,

— Bizarre.

— Un peu. Quel est le sang qui ne se coagule pas ?

— Le sang d’androïde.

— Alors, c’en est un qui l’a tuée.

— Vandaleur en possède un.

— Elle ne peut pas avoir été tuée par un androïde.

— C’est du sang d’androïde qu’elle a sous les ongles.

— La police vérifiera que non.

— Elle prouvera que si.

— Mais les androïdes ne peuvent pas tuer.

— C’est du sang d’androïde, oui ou non ?

— Les androïdes ne peuvent pas tuer. Ils sont fabriqués ainsi.

— Fabriqués pour servir l’homme.

— Eh bien, à ce qu’il semble, il y a un androïde qui a eu un défaut de fabrication.

— Bon Dieu ! »

Et le thermomètre ce soir-là enregistrait, glorieusement, 33°centigrades.

 

Et nous voilà à bord du Paragon Queen, en route à travers le ciel vers Megaster V. James Vandaleur et son androïde. Nous voilà : l’un fait ses comptes et verse des larmes ; l’autre l’observe calmement…

 

Dans sa cabine de seconde classe, James Vandaleur comptait son argent en versant des pleurs. À côté de lui, se trouvait son androïde, une des magnifiques créatures synthétiques aux traits classiques et aux yeux bleus grands ouverts. Gravées sur son front, dans une sorte de camée de chair, se trouvaient les lettres AM, indiquant qu’il appartenait à la catégorie encore rare des androïdes à aptitudes multiples, vendus cinquante-sept mille dollars sur le marché.

« Douze, quatorze, seize. Seize cents dollars, geignit Vandaleur. Et voilà. Seize cents dollars ! Ma maison en valait dix mille, mes terres cinq. J’avais mes meubles, mes voitures, mes tableaux, mon avion, mes… Et me voilà à la tête de seize cents dollars. Dieu ! »

Il se leva de la table et fit face à l’androïde. Arrachant une courroie à l’un des sacs de cuir, il l’en frappa de toutes ses forces, sans déclencher un mouvement chez la créature.

« Je dois vous rappeler, dit l’androïde, que je vaux cinquante-sept mille dollars, selon les cours actuels. Je dois vous prévenir que vous risquez d’endommager une marchandise considérée comme précieuse.

— Espèce de sale machine cinglée ! hurla Vandaleur.

— Je ne suis pas une machine, reprit l’androïde. Un robot est une machine. Un androïde est une création chimique à partir de tissu synthétique.

— Qu’est-ce que tu as dans ce qui te sert de cerveau ? continua à crier Vandaleur. Pourquoi as-tu fait ça ? Ordure ! »

Il se remit à battre sauvagement l’androïde…

 

« Je dois vous rappeler, ai-je dit, que je ne saurais être puni. Le syndrome plaisir-douleur n’est pas incorporé dans la synthèse physiologique d’un androïde.

— Alors, pourquoi l’as-tu tuée ? a crié Vandaleur. Si ce n’était pas pour ton plaisir, pourquoi… ?

— Je dois vous rappeler, ai-je dit, que les cabines de seconde classe dans ces astronefs ne sont pas insonorisées. »

 

Vandaleur laissa tomber la courroie et resta debout, haletant, à considérer la créature qui lui appartenait.

Le beau visage insensible de l’androïde soutenait avec indifférence son regard.

« Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi l’as-tu tuée ? » répéta-t-il.

 

« Je ne sais pas, ai-je répondu.

— Ça a commencé par les petits méfaits, les objets cassés exprès. Dès ce moment, j’aurais dû comprendre qu’il y avait quelque chose de détraqué en toi. Les androïdes ne peuvent pas détruire. Ils ne peuvent pas causer de préjudice. Ils…

— Il n’y a pas de syndrome plaisir-douleur incorporé dans la synthèse physiologique de l’androïde », ai-je dit.

Vandaleur s’est approché de moi…

 

« Après, continua Vandaleur, ç’a été les incendies que tu allumais. Ensuite, la destruction à grande échelle. Et puis les agressions… cet homme sur Rigel. Chaque fois c’était pire. Chaque fois notre fuite était plus précipitée. Et maintenant… le meurtre. Dieu ! qu’est-ce qu’il y a en toi ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Il n’y a pas de relais d’autovérification incorporé dans le cerveau d’un androïde.

— Et chacune de nos fuites nous faisait descendre davantage la pente. Regarde-moi. Dans une cabine de seconde classe. Moi ! James Paleologue Vandaleur. Il fut un temps où mon père était l’homme le plus riche de… Et maintenant, seize cents dollars en tout et pour tout. Tous mes biens au soleil… avec toi. Toi ! »

Il se saisit de nouveau de la courroie de cuir, la leva sur l’androïde, puis il la lâcha et s’effondra sur une couchette en gémissant.

Quelques secondes passèrent. Alors il sembla se ressaisir.

« Instructions », déclara-t-il.

L’androïde à aptitudes multiples réagit instantanément…

 

Je me suis avancé vers Vandaleur et j’ai attendu ses ordres.

« Je m’appelle maintenant Valentis. James Valentis. Je me suis arrêté sur Paragon III, un jour seulement, avant d’embarquer sur cet astronef à destination de Megaster V. Ma profession : représentant spécial pour un androïde AM m’appartenant et dont les services sont à louer. Motif du voyage : séjour sur Megaster V. Fabrique les papiers. »

J’ai retiré d’un sac le passeport et les papiers de Vandaleur. J’ai pris de quoi écrire et je me suis assis à la table. Avec ma main précise et sans défaut – ma main à la perfection accomplie qui sait écrire, dessiner, peindre, sculpter, graver, photographier, tracer une épure, dresser une carte, ma main qui sait créer et construire – j’ai méticuleusement forgé de nouvelles pièces d’identité à l’intention de mon maître. Il me regardait faire sans parler…

 

Vandaleur observait son androïde, avec sur le visage une expression misérable.

« Fait pour créer et construire ! murmura-t-il. Et maintenant pour détruire… Oh ! Dieu ! Qu’est-ce que je vais faire ? Si seulement je pouvais me débarrasser de toi. Si tu ne m’étais pas nécessaire pour vivre. Si au lieu de toi j’avais hérité un lopin de fumier !… »

*
**

Dallas Brady était une des meilleures créatrices de joaillerie de la planète Megaster. Elle était courte sur pattes, trapue, amorale et nymphomane. Elle loua l’androïde à aptitudes multiples de Vandaleur et le mit au travail dans son atelier. Elle déprava Vandaleur. Au lit, une nuit, elle lui demanda brusquement : « Tu t’appelles Vandaleur, n’est-ce pas ?

— Oui », murmura-t-il. Puis : « Non ! Valentis. James Valentis.

— Qu’est-ce qui s’est passé sur Paragon ? demanda Dallas Brady. Je croyais que les androïdes ne pouvaient tuer ou détruire. Les directives fondamentales leur sont données au moment de leur synthèse. Toutes les compagnies le garantissent.

— Je m’appelle Valentis, insista Valandeur.

— Oh ! ça va. Je sais depuis une semaine. Pas la peine de te donner du mal.

— Valentis, c’est mon nom.

— Tu tiens à le prouver ? Tu veux que j’appelle les flics ? » Elle se pencha pour saisir le téléphone.

« Je t’en prie, Dallas ! » Vandaleur bondit et lutta pour lui arracher l’appareil. Elle l’en empêcha, lui échappant en riant, jusqu’à ce qu’il eût renoncé et se fût affaissé la tête dans les mains.

« Comment l’as-tu découvert ? demanda-t-il finalement.

— Les journaux en sont pleins. Un homme en fuite avec un androïde. Et « Valentis » ressemble un peu trop à « Valandeur ». Tu n’es pas très fort.

— Non. Je ne suis pas très fort.

— Ton androïde a pas mal de références, non ? Agressions, incendies volontaires, destructions… Qu’est-ce qui est arrivé sur Paragon ?

— Il a kidnappé une gosse. Il l’a emmenée dans les rizières et il l’a tuée.

— Il l’a violentée ?

— Je ne sais pas.

— Ils te rattraperont.

— Tu crois que je ne le sais pas ? Dieu ! Voilà deux ans que nous fuyons. Sept planètes en deux ans. Cinquante mille dollars de biens abandonnés !

— Tu ferais mieux de chercher ce qu’il a qui ne colle pas.

— Tu peux me dire comment ? En allant à une clinique de réparation demander une révision complète ? Mon androïde est devenu un fou assassin, arrangez-le ! Et la police sur mon dos trois minutes après… » Il eut un frisson. « On me démonterait l’androïde et je serais arrêté comme complice du meurtre.

— Pourquoi ne l’as-tu pas fait réparer plus tôt ?

— Je ne pouvais courir ce risque, expliqua Vandaleur hargneusement. Si on avait commencé à lui faire tous ces trucs de lobotomie, de chimie corporelle et de chirurgie endocrinienne, on aurait pu détruire ses aptitudes. Et qu’est-ce qui me serait resté comme sujet de location ? De quoi aurais-je vécu ?

— Tu pouvais travailler. Des tas de gens le font.

— Travailler à quoi ? Je ne suis bon à rien. Comment faire concurrence aux androïdes et aux robots spécialisés ? Comment, je te le demande, à moins d’avoir un don exceptionnel pour un boulot particulier ?

— Oui. C’est vrai.

— J’ai vécu aux crochets de mon père toute ma vie. Le salaud ! Il s’est ruiné juste avant de mourir. Et c’est l’androïde qu’il m’a légué en tout et pour tout. Le seul moyen de subsister, c’était de l’exploiter.

— À ta place, je le vendrais plutôt avant que les flics vous prennent ensemble. Tu peux en tirer cinquante sacs. Place-les.

— À trois pour cent ? Quinze cents dollars de revenu par an ? Quand l’androïde me rapporte quinze pour cent de sa valeur ? Huit mille par an, voilà ce que j’en tire… Non, Dallas, je ne peux pas me séparer de lui.

— Et qu’est-ce que tu comptes faire pour ses crises de violence ?

— Je ne peux rien faire… sinon attendre et faire des prières. Et toi, quelle est ton intention maintenant ?

— Ce n’est pas mon affaire. Je la bouclerai… enfin, moyennant quelque chose.

— Quoi ?

— L’androïde travaillera pour moi gratuitement. Il te rapportera avec les autres, mais avec moi, ça sera pour rien… »

*
**

L’androïde à aptitudes multiples travailla. Vandaleur accumula ses gains. Il eut de quoi faire face à ses dépenses, puis ses économies montèrent. À l’époque où le chaud printemps de Megaster V aboutissait au brûlant été, il commença à visiter des domaines et des fermes. Il lui serait possible, en l’espace d’un an ou deux, de se fixer sur la planète – à condition que les demandes de Dallas Brady ne se fassent pas trop avides…

Le premier jour torride de l’été, l’androïde se mit à chanter dans l’atelier de Dallas Brady. Il voltigeait autour du four électrique qui, ajoutant ses effets à la chaleur, rendait l’atmosphère de la salle étouffante, et il chantait une vieille rengaine sophistiquée qui avait eu du succès un ou deux siècles auparavant :

 

Oh ! chaud le jour,

Brûle la chaux.

Douce l’eau vive,

Coule la nuit.

Fraîche la pluie,

Pourrit le chaume.

Froide la rive,

Oh ! chaud l’amour.

 

Il fredonnait d’une bizarre voix hésitante ; ses doigts à la perfection accomplie, joints et crispés derrière son dos, se contractaient en d’étranges contorsions, comme indépendants du reste du corps. Dallas Brady manifesta sa surprise.

« Tu es heureux de vivre ou quoi ? » demanda-t-elle.

 

« Je dois vous rappeler que le syndrome plaisir-douleur n’est pas incorporé dans la synthèse physiologique d’un androïde, ai-je répondu. Brûle la chaux… Oh ! chaud l’amour !… »

 

Les doigts de l’androïde stoppèrent leurs contorsions, se séparèrent, se saisirent d’une lourde paire de pinces en fer. Il plongea celles-ci au cœur ardent du four, se penchant en avant pour scruter la chaleur rose.

« Attention, espèce d’idiot ! s’exclama Dallas Brady. Tu veux y tomber ? »

 

« Je dois vous rappeler que je vaux cinquante-sept mille dollars selon les cours actuels, ai-je dit. Il est interdit d’endommager une marchandise considérée comme précieuse. Brûle la chaux.’… Pourrit le chaume… »

 

L’androïde retira du four un creuset plein d’or incandescent, fit demi-tour, dansa de hideuses cabrioles, chanta d’une voix démente et éclaboussa de longues coulées de métal en fusion la tête de Dallas Brady. Elle hurla en s’écroulant au sol, les cheveux et les vêtements en flammes, la peau grésillant. L’androïde continua à verser sur elle l’or liquide, en chantant et dansant…

 

« Douce l’eau vive, coule la nuit… » Je chantais et lentement je versais l’or, je versais l’or clair qui coûtait goutte à goutte. Puis j’ai quitté l’atelier et j’ai rejoint mon maître à son hôtel…

 

Les vêtements roussis et les doigts agités de l’androïde avertirent son propriétaire qu’un accident avait dû se produire.

Vandaleur se rua à l’atelier de Dallas Brady, y jeta un coup d’œil, fut pris de vomissements et s’enfuit. Il eut le temps de préparer un bagage et de rassembler neuf cents dollars en espèces. Il prit une cabine de troisième classe sur le Megaster Queen qui partait ce matin-là en direction d’Alpha de la Lyre. Il emmena l’androïde. Dans la cabine, il se lamenta, compta son argent et battit de nouveau l’être qu’il haïssait.

Le thermomètre dans l’atelier de Dallas Brady enregistrait, magnifiquement, 37°centigrades.

*
**

Sur Alpha de la Lyre, nous nous sommes cachés clans un petit hôtel près de l’Université. Là, Vandaleur a soigneusement contusionné mon front, jusqu’à ce que les lettres AM soient effacées par l’enflure et la décoloration de ma chair…

 

Les lettres réapparaîtraient, mais pas avant plusieurs mois, et Vandaleur espérait que dans l’intervalle l’alerte au sujet d’un androïde AM serait oubliée. Il loua l’androïde comme travailleur ordinaire à la salle des machines de l’Université. Lui-même, sous le nom de James Venice, se mit à vivre médiocrement des faibles bénéfices que lui rapportait l’androïde.

Il ne fut pas trop malheureux. La plupart des pensionnaires de son hôtel étaient des étudiants de l’Université, tous pareillement désargentés, tous pareillement juvéniles et enthousiastes. Parmi eux se trouvait une charmante fille aux yeux aigus et à l’esprit vif. Son nom était Wanda. Elle et son bon ami, Jed Stark, se passionnaient pour l’affaire de l’androïde assassin qui remplissait tous les journaux de la galaxie.

« Nous avons étudié cette histoire, déclarèrent-ils tous deux un soir, une réunion d’étudiants dans la chambre de Vandaleur. Et nous pensons avoir trouvé la cause. Nous allons écrire un article là-dessus. »

Il y eut un concert de réactions excitées.

« La cause de quoi ? demanda quelqu’un.

— Des crises de l’androïde.

— Un défaut d’ajustage, non ? Transmissions mal réglées… dosage chimique pas au point… Peut-être quelque chose comme un cancer synthétique ?

— Non. » Wanda et Jed échangèrent un regard de triomphe contenu.

« Et, alors, qu’est-ce que c’est ?

— Quelque chose de spécifique.

— Quoi donc ?

— C’est un secret pour le moment.

— Oh ! allez !

— Rien à faire.

— Vous ne voulez vraiment rien dire ? demanda Vandaleur avec une attention passionnée. Je… Nous serions très intéressés de savoir ce que peut ainsi détraquer un androïde.

— Désolée, Mr. Venice, fit Wanda, mais nous avons mis la main sur une idée unique et nous la gardons pour nous. Une théorie comme celle-là peut faire notre fortune. Nous n’allons pas courir le risque de nous la faire voler prématurément.

— Vous ne pouvez pas nous donner un simple aperçu ?

— Non. Pas même un simple aperçu. Pas un mot. Mais je vais vous dire une chose, Mr. Venice. Je frémirais d’être dans la peau du possesseur de cet androïde.

— Vous voulez dire, à cause de la police ? demanda Vandaleur.

— Non, Mr. Venice. Je parle de… transfert. Voilà le danger… mais je n’en dirai pas plus. Je n’en ai déjà que trop dit. »

Vandaleur à ce moment entendit des pas à l’extérieur et une voix enrouée chantonnant doucement : « Coule la nuit, fraîche la pluie… » Son androïde entra dans la chambre, de retour de sa journée de travail. Vandaleur alla à sa rencontre…

 

J’ai immédiatement répondu à l’ordre de mon maître. Je me suis mis en mesure de servir aux invités des boissons. J’ai rempli les verres qu’ils me tendaient…

 

L’androïde allait de l’un à l’autre. Ses doigts à la perfection accomplie se contractaient en d’étranges contorsions, comme indépendants du reste du corps. Puis ils cessèrent graduellement de se tortiller, et son bourdonnement à peine modulé s’arrêta.

Les androïdes étaient assez répandus à l’Université. Les plus fortunés des étudiants en possédaient au même titre que les avions et les voitures. L’apparition de celui de Vandaleur n’avait pas provoqué de commentaires. Mais la jeune Wanda avait l’œil perçant et l’esprit acéré…

 

Elle m’a regardé en laissant ses yeux fixés sur moi. Elle a regardé mon front tuméfié et elle a baissé les yeux…

 

Wanda était passionnée par la théorie que Jed et elle avaient édifiée. Après la réunion, elle conversa avec lui avant de rejoindre sa chambre.

« Jed, tu as vu le front de cet androïde ?

— Il se sera donné un coup. Il travaille à la salle des machines. On y remue des tas de choses qui sont lourdes.

— Tu crois que c’est tout ?

— Et quoi d’autre ?

— Ce pourrait être un coup porté à dessein.

— Et dans quel dessein ?

— Celui de dissimuler l’estampille du front.

— C’est de la fantaisie, Wanda. Pas besoin de voir la marque sur le front pour reconnaître un androïde. Pas besoin de voir la marque de fabrique sur une voiture pour savoir que c’est une voiture.

— Je ne veux pas dire qu’il essaie de passer pour un humain. Je veux dire qu’il essaie de passer pour un androïde de catégorie inférieure.

— Et pourquoi ?

— Suppose que ce soit un AM qu’il ait gravé sur le front.

— Aptitudes multiples ? Alors, ma petite, Venice ne le gaspillerait pas à alimenter des chaudières s’il pouvait en tirer… Oh !… Tu veux dire que… ? »

Wanda approuva de la tête.

« Seigneur ! » Stark se pinça les lèvres. « Que faire ? Appeler la police ? »

— Non. Nous n’avons pas de preuves. S’il s’avère être un AM, et en plus l’androïde assassin, notre papier d’abord. C’est notre grande chance, Jed. Et si c’est vraiment lui, on pourra faire nous-mêmes une série de tests de contrôle et…

— Mais comment en avoir la certitude ?

— Facile. Un film à infrarouges. Cela montrera ce qu’il y a sous la contusion du front. Procure-toi une caméra et une bobine de film. On se faufilera à la salle des machines demain après-midi et on saura. »

Le lendemain, ils se rendirent à la vaste salle souterraine. Les recoins en étaient obscurs ; les portes des chaudières projetaient au creux de l’ombre des zones de lumière ardente. Au-dessus du rugissement des flammes, ils entendirent une voix étrange. Elle chantait en se répercutant sous les voûtes sonores : « Oh ! chaud le jour, brûle la chaux… » Et ils virent une silhouette dansant d’extravagantes figures au rythme de la chanson. Les jambes se tordaient. Les bras ondulaient. Les doigts se contorsionnaient.

Jed Stark leva la caméra et mit en marche le film, braquant le viseur vers la tête ballottante. Alors, Wanda jeta un cri perçant…

 

Je les ai vus. J’ai couru vers eux, brandissant une pelle en acier poli. Elle a écrasé la caméra. J’en ai frappé la fille, puis le garçon, et encore la fille. Elle est tombée. Il a tenté de lutter contre moi : pendant un seul instant. Puis je lui ai fendu le crâne…

 

Jed s’écroula face contre terre. L’androïde traîna les deux corps jusqu’à la chaudière et les donna en pâture aux flammes. II se remit à chanter et à danser ses cabrioles. Puis il retourna à l’hôtel.

Le thermomètre dans la salle des chaudières enregistrait, sauvagement, 41°centigrades.

*
**

Nous avons pris une dernière classe sur le Lyra Queen et avons fait des besognes au jour le jour pour payer les repas. Durant ses veilles, la nuit, Vandaleur restait assis, seul sur sa couchette, un porte-documents ouvert sur les genoux, cherchant en vain à comprendre la signification de son contenu. Le porte-documents était tout ce qu’il avait réussi à emporter avec lui en quittant Alpha de la Lyre. Il l’avait volé dans la chambre de la jeune fille. Le dossier qui s’y trouvait portait sur sa couverture les mots : affaire de l’androïde. Il renfermait le secret de mon mal.

Et ce qu’il renfermait, ce n’était que des journaux. Toute une série de journaux, issus de toute la galaxie, imprimés, microfilmés, gravés, reproduits par photostat… Le Star Banner de Rigel… le Picayune de Paragon… le Times Leader de Megaster… le Herald de Lalande… l’Intelligencer de Lacaille… le Telegram News d’Eridani…

 

Rien que des journaux. Dans chacun, il y avait un compte rendu d’un épisode de la sinistre carrière de l’androïde. Dans chacun, également, les nouvelles intérieures, celles des autres planètes, les sports, la vie mondaine, la météorologie, les horaires d’astronefs, les cours de la Bourse, les histoires à intérêt humain, les faits divers, les concours, les problèmes. Et quelque part au milieu de cette masse de faits non collationnés, il y avait le secret que Wanda et Jed Stark avaient découvert. Vandaleur s’absorba en vain dans la lecture des journaux. Mais le secret restait indéchiffrable.

« Je te vendrai, dit-il à l’androïde. Ordure ! Quand nous reviendrons sur Terre, je te vendrai. Pour n’importe quel prix, au rabais s’il le faut. »

 

« Je vaux cinquante-sept mille dollars selon les cours actuels, ai-je dit.

— Si je ne peux pas te vendre, je te livrerai à la police.

— Je suis considéré comme une marchandise précieuse, ai-je dit. Il est interdit d’endommager une marchandise précieuse. Vous ne me ferez pas détruire.

— Dieu ! a crié Vandaleur. Quoi ? Est-ce que tu deviens arrogant ? Est-ce que tu veux dire que tu peux te fier à moi pour que je te protège ?… Est-ce que c’est cela le secret ? »

 

L’androïde à aptitudes multiples regarda son maître avec ses calmes yeux à la perfection accomplie.

« Quelquefois, dit-il, c’est une bonne chose de dépendre de quelqu’un. »

*
**

Il faisait 18°en dessous de zéro quand le Lyra Queen atterrit à Croydon Field. Le terrain était recouvert d’une croûte de neige et de glace, qui fusa et explosa en vapeur sous le souffle des réacteurs de l’astronef. Les passagers trottèrent d’une démarche engourdie, à travers le béton noirci des édifices, jusqu’à la douane, puis vers l’aérobus qui les mènerait à Londres. Vandaleur n’avait pas même de quoi payer le trajet. L’androïde et lui firent la route à pied.

Aux environs de minuit, ils atteignirent Piccadilly Circus. Les rafales de neige avaient incrusté de glace la statue d’Eros. Ils tournèrent à droite, descendirent vers Trafalgar Square, puis le long du Strand en direction de Soho. Le froid leur pénétrait le corps. À la hauteur de Fleet Street, Vandaleur aperçut une silhouette solitaire qui venait vers eux en s’éloignant de Saint-Paul. Il attira l’androïde dans une ruelle.

« Il nous faut de l’argent », murmura-t-il. Il désigna du doigt la silhouette qui s’approchait. « Cet homme doit en avoir. Tu vas le lui prendre.

— Cet ordre ne peut être exécuté, répondit l’androïde.

— Prends-le-lui, répéta Vandaleur. De force. Est-ce que tu comprends ? Nous sommes dans une situation désespérée. »

 

« Cet ordre est contraire à mes directives fondamentales, ai-je dit. Je ne peux porter préjudice à la vie ou aux biens de quelqu’un. Je ne peux obéir.

— Bon Dieu ! a dit Vandaleur. Tu as attaqué, détruit, assassiné. Ne viens pas me casser la tête avec tes directives fondamentales. Il y a longtemps que tu n’en as plus. Tue-le, s’il le faut. Je te dis que la situation est désespérée.

— Cet ordre est contraire à mes directives fondamentales, ai-je dit. Il ne peut être exécuté. »

 

Vandaleur repoussa l’androïde en le bousculant et se précipita vers l’étranger. Celui-ci était de haute taille, avec un air d’austérité et de compétence. La bienveillance de son visage était gelée par une expression de cynisme. Il portait une canne. Vandaleur vit qu’il était aveugle.

« Oui ? dit l’homme. Je vous entends près de moi. Qu’y a-t-il ?

— Monsieur… » Vandaleur hésita. « Je suis réduit au désespoir.

— Nous sommes tous dans le même cas, répliqua l’étranger.

— Monsieur… il me faut de l’argent.

— Etes-vous décidé à mendier ou à voler ? » Les yeux morts fixaient un point au-delà de Vandaleur et de l’androïde.

« Je suis prêt à faire l’un ou l’autre.

— Nous y voilà. Toute l’histoire de notre race. » L’étranger fit un geste de l’épaule. « Moi je viens de mendier : j’ai prié à Saint-Paul, mon ami. Ce que je désire ne se vole pas.

— L’argent se vole, dit Vandaleur.

— De l’argent pour faire quoi ? Venez, mon ami, nous parlerons. Je vous dirai pourquoi je mendie, vous me direz pourquoi vous volez. Mon nom est Blenheim.

— Le mien est… Vale.

— Ce n’était pas la vue que je mendiais à Saint-Paul, Mr. Vale. C’était un nombre.

— Un nombre ?

— Oui. Nombres rationnels, irrationnels. Nombres imaginaires. Nombres intégrés positifs, intégrés négatifs… Vous ne me suivez pas ? Vous n’avez jamais entendu parler de l’immortel traité de Blenheim sur les vingt zéros, ou sur les différences dans l’absence de quantité ? » Il eut un sourire froid. « Je suis le sorcier de la théorie du nombre, Mr. Vale, mais j’en ai pour ma part épuisé le charme. Après cinquante années de sorcellerie, la sénilité arrive et la soif s’estompe. Je priais à Saint-Paul pour avoir une inspiration. O ! Dieu, priais-je, si Vous existez, envoyez-moi un nouveau nombre ou un chiffre inconnu. »

Vandaleur éleva lentement sa main qui tenait le porte-documents volé, et il en toucha celle de Blenheim.

« Ceci, dit-il, contient un chiffre. Un chiffre caché. Un chiffre secret. Le chiffre d’une série criminelle. Faisons un échange, Mr. Blenheim. Un asile contre un chiffre.

— Ni mendiant, ni voleur, alors ? fit Blenheim. Mais homme d’affaires. Toute la vie se réduit au banal. » Les yeux vides se fixèrent au-dessus des têtes de Vandaleur et de l’androïde. « Peut-être le Tout-Puissant n’est-il pas Dieu, mais un marchand. Venez chez moi. »

 

A l’étage du haut dans la maison de Blenheim, nous avons partagé une chambre. Le lendemain, Vandaleur a de nouveau contusionné mon front. Puis il m’a envoyé dehors trouver du travail…

 

Pendant que l’androïde travaillait au-dehors, Vandaleur conféra avec Blenheim et lui lut les journaux du porte-documents, l’un après l’autre.

Il était un étudiant, déclara-t-il, qui entreprenait une thèse sur l’androïde assassin. Dans ces journaux qu’il avait réunis, se trouvaient les faits susceptibles d’expliquer ses délits et ses crimes – dont Blenheim n’avait pas eu connaissance auparavant. Il devait y avoir, expliqua Vandaleur, une corrélation, un chiffre, une statistique, quelque chose qui donnerait la raison du dérangement de l’androïde. Et Blenheim eut sa curiosité piquée par le mystère, le côté détective, l’intérêt humain du chiffre à trouver.

Ils examinèrent les journaux. Vandaleur les lisait à haute voix, et son compagnon en consignait le contenu de sa méticuleuse écriture d’aveugle. Puis Vandaleur lui relisait ses notes. Il classa successivement les journaux en fonction de la catégorie, du sujet des articles, des faits traités, des opinions émises, du style, des mots, de l’esprit. Il analysa. Il étudia. Il médita…

 

Et nous vivions ensemble dans cette soupente : Vandaleur et son androïde. Dans le froid et la peur. Rapprochés l’un de l’autre par cette peur et la haine entre nous. La haine, croissant comme un coin enfoncé dans le tronc vivant d’un arbre pour s’incorporer dans la cicatrice de l’écorce. Ma haine, ma peur – non, la haine et la peur de Vandaleur. Le syndrome plaisir-douleur n’est pas incorporé dans la synthèse physiologique d’un androïde…

 

Et un après-midi, enfin, Blenheim appela Vandaleur dans son bureau et il exhiba ses notes.

« Je crois que j’ai trouvé, déclara-t-il, mais je ne peux comprendre la cause. »

Le cœur de Vandaleur bondit dans sa poitrine.

« Voici les corrélations, continua Blenheim. Dans cinquante journaux, autant de comptes rendus à propos de l’androïde assassin. Qu’est-ce qui, en dehors de ces comptes rendus, se trouve aussi et sans exception dans les cinquante journaux ?

— Je ne sais pas, Mr. Blenheim.

— C’était une question de pure rhétorique. La réponse est : le bulletin météorologique.

— Que voulez-vous dire ?

— Le temps, fit Blenheim en hochant la tête. Chaque délit de l’androïde a été commis un jour où la température dépassait 30°.

— Mais c’est impossible, s’exclama Vandaleur. Il ne faisait pas chaud sur Alpha de la Lyre.

— Mais il n’est pas question de délit commis sur Alpha de la Lyre. Nous n’avons pas de journal à ce sujet.

— Non… Bien sûr. Je… » Vandaleur s’arrêta, confus. Puis il s’écria : « Bien sûr ! La salle des machines… Mon Dieu ! Voilà la réponse… Et le four électrique de Dallas Brady… Et les rizières sur Paragon… Oui. Brûle la chaux… Mais pourquoi ? Pourquoi ? »

Dans le vestibule, la porte d’entrée se referma…

 

Je suis entré dans la maison. En passant près du bureau, j’ai vu mon maître et Blenheim. J’ai pénétré dans la pièce pour attendre mes ordres, mes aptitudes multiples dédiées au service de l’homme.

 

Un long moment s’écoula.

« C’est lui, n’est-ce pas ? dit enfin Blenheim.

— Oui, répondit Vandaleur, encore troublé par la découverte. Et c’est pourquoi il a refusé de vous attaquer la première nuit sur le Strand. Il faisait froid. C’est seulement la chaleur qui détruit les directives fondamentales. La chaleur… Oh ! chaud le jour… »

Il regarda l’androïde. Un ordre silencieux et insensé passa de l’homme à l’androïde…

 

J’ai refusé. Je n’ai pas bougé. Il est interdit de porter préjudice à la vie humaine…

 

Vandaleur gesticula furieusement. Il saisit Blenheim aux épaules et l’arracha de son fauteuil derrière le bureau, pour le précipiter à terre. Blenheim ne poussa qu’un seul cri. Vandaleur bondit sur lui comme un tigre, le plaquant au parquet et fermant hermétiquement sa bouche de la main.

« Trouve une arme, ordonna-t-il à l’androïde.

— Il est interdit de porter préjudice à la vie humaine.

— Il s’agit d’un combat d’autodéfense. Donne-moi une arme ! »

Il pesait de tout son poids sur l’aveugle qui se débattait…

 

Je suis allé aussitôt à un placard où je savais qu’un revolver était rangé. J’en ai vérifié le chargement. Il contenait cinq cartouches. Je l’ai tendu à Vandaleur. Il l’a pris, a poussé le canon contre la tête de Blenheim et a appuyé sur la détente. Le corps de Blenheim eut un seul sursaut.

Nous avions trois heures avant le retour de la cuisinière, dont c’était l’après-midi de congé. Nous avons pillé la maison. Nous avons pris l’argent et les bijoux de Blenheim. Nous avons rempli un sac de vêtements. Nous avons emporté les notes de Blenheim, détruit les journaux. Et nous sommes partis, en verrouillant soigneusement la porte derrière nous. Dans le bureau de Blenheim, nous laissions un tas de papiers froissés auquel nous avions mis le feu. Et nous avions arrosé le tapis tout autour avec de l’essence… Non, c’est Vandaleur qui a fait tout cela. J’ai refusé. Il m’est interdit de porter préjudice à la vie ou aux biens de quelqu’un…

 

Plus tard dans l’après-midi, ils arrivèrent à une petite maison près de Russell Square. Une inscription sur la porte mentionnait : Nan Webb, consultations psychométriques. Vandaleur avait pris note de cette adresse quelques semaines plus tôt. Ils entrèrent. L’androïde attendit dans le vestibule avec le sac. Vandaleur pénétra dans le bureau de Nan Webb.

C’était une femme de haute taille aux cheveux gris, aussi anglaise par son teint frais que par ses jambes affreuses. Elle avait un regard perçant dans une face endormie. Elle fit un signe de tête à Vandaleur, écrivit les derniers mots d’une lettre, la cacheta et leva les yeux.

« Mon nom, dit Vandaleur, est Vanderbilt. James Vanderbilt.

— Parfait.

— Je suis étudiant à l’Université de Londres.

— Parfait.

— J’ai fait des recherches à propos de l’affaire de l’androïde assassin, et je crois avoir découvert quelque chose d’intéressant. J’aimerais votre avis à ce sujet. Quels sont vos prix ?

— À quel collège êtes-vous à l’Université ?

— Pourquoi cela ?

— Les étudiants bénéficient d’une remise.

— Merton College.

— Ce sera deux livres. »

Vandaleur plaça deux livres sur le bureau et y joignit les notes de Blenheim.

« Il y a une corrélation, déclara-t-il, entre les crises de l’androïde et la température. Vous remarquerez que chaque délit a été commis sous plus de 30°C. Existe-t-il à cela une explication psychométrique ? »

Nan Webb étudia un moment les notes en hochant la tête, puis, reposant les feuilles de papier : « La synesthésie, de toute évidence.

— Comment ?

— La synesthésie, répéta-t-elle. Quand une sensation est traduite en termes dépendant d’un autre organe sensoriel que l’organe stimulé, le phénomène est appelé synesthésie. Par exemple, un stimulus sonore provoquera une sensation simultanée de couleur. Ou un stimulus coloré une sensation gustative. Ou encore un stimulus lumineux une sensation auditive. Il peut y avoir confusion ou court-circuit entre chaque sensation de goût, d’odeur, de douleur, de pression, de température. Est-ce que vous me comprenez ?

— Je le pense.

— D’après ce que vos recherches ont mis à jour, il est plus que probable que l’androïde réagit synesthésiquement à un stimulus de température au-dessus de 30°C. Il doit y avoir à cela une réponse endocrinienne. Sans doute la température est-elle liée chez lui à la production d’adrénaline. Une température élevée engendre une réaction de peur, de colère, d’excitation et de violente activité physique. Tout ceci conditionné par le fonctionnement des glandes surrénales.

— Je vois. Alors, si l’androïde était tenu sous climat froid…

— Il n’y aurait ni stimulus ni réaction. Il n’y aurait pas de crimes.

— Je comprends. Et qu’est-ce qu’un transfert ?

— Comment l’entendez-vous ?

— Y a-t-il danger de transfert de l’androïde à son propriétaire ?

— Très intéressant. Le transfert est le processus consistant à extérioriser sur quelqu’un d’autre les idées ou impulsions qu’on ressent soi-même. Ainsi le paranoïaque se libère de ses conflits et de ses troubles internes en les projetant sur les autres. Il les accuse, directement ou indirectement, de souffrir du mal même avec lequel il est aux prises.

— Et le danger ?

— C’est celui de voir ce fantasme devenir réel. Si vous vivez avec un psychotique ou un névrosé qui projette sur vous sa maladie, vous risquez de tomber dans le schéma mental où il vous enferme, de vous y conformer et de devenir vous-même virtuellement psychotique ou névrosé… Ce qui, sans doute aucun, est en train actuellement de vous arriver, Mr. Vandaleur. »

Vandaleur bondit sur ses pieds.

« Vous êtes un imbécile », poursuivit froidement Man Webb. Elle agita les feuillets de notes. « Ceci n’est pas l’œuvre d’un quelconque étudiant. C’est un spécimen de l’unique écriture cursive du fameux Blenheim. Le monde scientifique entier la connaît. Et il n’y a pas de Merton College à l’Université de Londres. Votre approximation était fantaisiste. Merton est l’un des collèges d’Oxford. Quant à vous, Mr. Vandaleur, vous êtes si visiblement contaminé par vos relations avec votre androïde détraqué… par le phénomène du transfert, si vous préférez… que je ne sais si je dois appeler la police métropolitaine ou l’hôpital psychiatrique. »

Vandaleur sortit son revolver et tira sur elle à bout portant.

*
**

« Antarès II, Alpha Aurigae, Acrux IV, Pollux IX, Rotel Centaurus, énuméra Vandaleur. Tous des mondes froids. Plus froids que le baiser d’une sorcière ! Température moyenne : 5°au-dessus de zéro. Et des maxima qui ne dépassent jamais 20°C. Nous voilà de nouveau à pied d’œuvre… Attention à ce tournant. »

L’androïde à aptitudes multiples fit pivoter le volant entre ses mains à la perfection accomplie. La voiture vira souplement et poursuivit sa route au milieu des marais du nord, entre les étendues illimitées des roseaux, bruns et secs sous le ciel froid. Le soleil pâle s’enfonçait à l’horizon. Au-dessus de leurs têtes, un vol d’outardes stria le gris du ciel en direction de l’est. Plus haut, un hélicoptère isolé planait vers quelque refuge, vers la chaleur.

Vandaleur continua :

« Plus de chaleur pour nous. Notre salut, c’est le froid. Nous nous cacherons en Ecosse pour l’hiver, nous ferons un peu d’argent et, de là, nous passerons en Norvège pour prendre un astronef. Nous nous fixerons sur Pollux. Nous sommes sauvés. Cette fois, nous avons gagné la partie. Nous pouvons recommencer à vivre. »

Un crissement amplifié dans le ciel le fit alors sursauter. Une voix rugissante résonna. « ATTENTION JAMES VANDALEUR ET ANDROÏDE. ATTENTION JAMES VANDALEUR ET ANDROÏDE ! »

Vandaleur sursauta et regarda en l’air. L’hélicoptère flottait au-dessus d’eux. C’était de ses entrailles que sortait la voix du haut-parleur : « VOUS ÊTES ENCERCLÉS. LA ROUTE EST BLOQUÉE. VOUS DEVEZ VOUS ARRÊTER IMMÉDIATEMENT ET VOUS LAISSER APPRÉHENDER. ARRÊTEZ-VOUS ! »

 

J’ai regardé Vandaleur, attendant mes ordres.

« Continue à rouler », a-t-il crié.

J’ai obéi…

 

L’hélicoptère perdit de la hauteur.

« ATTENTION ANDROÏDE. VOUS ÊTES AUX COMMANDES DU VÉHICULE. VOUS DEVEZ VOUS ARRÊTER IMMÉDIATEMENT. C’EST UNE DIRECTIVE D’ÉTAT SUSPENDANT TOUT ORDRE PRIVÉ. »

« Qu’est-ce qui te prend ? hurla Vandaleur.

— Une directive d’Etat suspend tout ordre privé, répondit l’androïde. Je dois vous faire remarquer que…

— Va-t’en du volant », ordonna Vandaleur. Il frappa l’androïde du poing, le poussa de côté et prit sa place. La voiture vira hors de la route et s’élança en cahotant à travers les roseaux, sur la boue gelée des marais. Vandaleur avait repris son sang-froid et fonçait vers la route parallèle, à dix kilomètres à l’ouest.

« Nous leur échapperons », grogna-t-il.

L’hélicoptère s’abaissa encore davantage. Le faisceau étincelant d’un projecteur le rattacha au sol.

« ATTENTION JAMES VANDALEUR ET ANDROÏDE. SOUMETTEZ-VOUS À L’ARRESTATION. C’EST UNE DIRECTIVE D’ÉTAT SUSPENDANT TOUT ORDRE PRIVÉ. »

« Il ne se soumettra à rien, s’écria violemment Vandaleur. Il ne peut pas se soumettre ! Il ne le peut pas et je ne le veux pas. »

 

« Dieu ! a-t-il murmuré. Nous nous en sortirons encore une fois. Nous nous sortirons de l’encerclement. Nous nous sortirons de la chaleur. Nous…

— Je dois vous faire remarquer, ai-je dit, que mes directives fondamentales me commandent d’obéir aux directives d’Etat suspendant tout ordre privé. Je dois me laisser appréhender.

— Qui te dit que c’est une directive d’Etat ? a répondu Vandaleur. Les hommes de l’hélicoptère ? Il faut qu’ils montrent leurs ordres de mission. Ils doivent prouver qu’ils appartiennent à l’autorité d’Etat avant de t’arrêter. Comment peux-tu savoir si ce ne sont pas des escrocs en train de nous tendre un piège ? »

 

Lâchant le volant d’une main, il s’assura que son revolver était bien en place. La voiture dérapa. Les pneus geignirent sur la surface gelée. Le volant s’arracha à son étreinte ; l’engin gravit un monticule dans une embardée et se retourna. Le moteur gronda et les roues hurlèrent. Vandaleur sortit en rampant, entraînant l’androïde à sa suite…

 

Pour le moment, nous étions hors de la zone de lumière qui tombait de l’hélicoptère. Nous avons couru à tâtons à travers le marais obscur, Vandaleur me tirant derrière lui. Nous glissions sur le sol rugueux, nous nous heurtions aux roseaux qui craquaient…

 

L’hélicoptère s’éleva au-dessus de la voiture abandonnée en décrivant des cercles, projecteur aux aguets, haut-parleur bourdonnant. Aux deux extrémités de la route, apparurent les phares des véhicules qui accouraient à l’alerte donnée par radio de l’hélicoptère. Vandaleur et l’androïde continuaient à s’enfoncer à l’intérieur du marais, vers la route parallèle, vers le salut lointain. La nuit était tombée maintenant. Le ciel noir ne montrait aucune étoile. La température baissait encore. Un vent coupant s’éleva, qui les perçait jusqu’à l’os.

… Un choc sourd retentit loin derrière eux. Vandaleur se retourna, haletant. Le moteur de la voiture venait d’exploser. Un geyser ardent s’épanouit comme un énorme feu follet blafard. Il s’affaissa au milieu des roseaux, y élargissant un cratère enflammé. Attisée par le vent, la bordure lointaine de l’incendie s’érigea en un mur haut de trois mètres. Et ce mur mouvant se précipitait vers les fuyards, en crépitant comme une armée de brandons. Un voile ondoyant de fumée le surmontait. Et derrière les flammes, Vandaleur put deviner les silhouettes en marche des hommes disposés en rabatteurs…

 

Il s’est remis à courir, continuant à m’entraîner. Nous avons senti craquer sous nos pieds la glace d’un étang. Il a piétiné furieusement la surface de la glace jusqu’à la briser. Puis il s’est plongé dans l’eau en m’y poussant avec lui. Le mur de flammes approchait. J’entendais son grésillement. Je sentais venir la chaleur…

 

Vandaleur apercevait nettement maintenant leurs poursuivants. Il fouilla dans sa poche… elle était vide. Il avait perdu le revolver. Il jura et resta là, ébloui par l’incendie, pantelant de froid et de terreur. L’hélicoptère se balançait inutile en l’air, sans pouvoir franchir la limite de la fumée pour venir en aide aux rabatteurs qui déviaient trop à droite.

« Ils vont nous rater, chuchota Vandaleur. Reste tranquille. C’est un ordre. Ils vont nous rater. Nous nous en sortirons. Nous nous sortirons du feu. Nous… »

Trois détonations claquèrent à trente mètres devant lui. Les trois dernières balles de son revolver perdu, que venaient d’atteindre les flammes. Les poursuivants, guidés par le bruit, obliquèrent vers l’étang. Vandaleur blasphéma d’une voix hystérique et s’enfonça plus encore dans l’eau pour échapper à l’intolérable chaleur qui se répandait en sa direction. À ses côtés, le corps de l’androïde commença à tressauter et se contracter.

 

« Oh ! chaud le jour !… Brûle la chaux ! ai-je crié.

— Tais-toi, ordure ! » a dit Vandaleur.

Il m’a agrippé, essayant de me submerger. Je me suis débattu. Je l’ai injurié. J’ai écrasé son visage. « Brûle la chaux ! Le feu. Le feu… »

 

L’androïde frappa à coups répétés Vandaleur qui se défendait, puis il fit irruption hors de la vase, se redressant en vacillant. Avant qu’il ait pu retourner à l’attaque, les flammes s’étaient emparées de lui comme si elles l’avaient hypnotisé. Il cabriola et décrivit d’extravagantes figures devant le mur de feu. Ses jambes se tordirent. Ses bras ondulèrent. Ses doigts se contorsionnèrent comme indépendants du reste du corps. Il poussa des clameurs perçantes et chanta, tout en dansant une valse difforme, le corps courbé dans l’étreinte de la chaleur, monstre fangeux silhouetté sur le rougeoiement des flammes.

Les hommes jetèrent des cris. Il y eut des coups de feu. L’androïde tourna deux fois sur lui-même, avant de continuer sa danse à la face du feu. Une bouffée de vent se leva. Les flammes entourèrent la silhouette gambadante et, en rugissant, l’enveloppèrent. Le temps d’une fugitive attente et elles étaient passées, laissant derrière elles une masse de chair synthétique agitée de soubresauts, d’où suintait un sang écarlate qui jamais ne se coagulerait…

Le thermomètre aurait enregistré, splendidement, 500°centigrades.

*
**

Vandaleur ne mourut pas. II s’enfuit. Il put s’évader tandis que les hommes regardaient l’androïde agoniser en se cabrant dans les flammes…

 

Maintenant je ne sais pas qui de nous deux il est réellement : lui ou moi. Transfert, ont dit les autres. À vivre avec une machine détraquée, un homme le devient. Et à vivre avec un homme détraqué, une machine le devient aussi. Brûle la chaux…

Mais moi ou lui savons une chose. Nous savons que rien n’est fini…

 

Vandaleur et son nouveau robot savent ceci parce que le nouveau robot a commencé à avoir lui aussi des contractions et des spasmes. Ici, dans le froid de Pollux, le robot chante et se contorsionne. Pas de chaleur, mais ses doigts se crispent. Pas de chaleur, mais il a emmené cette petite fille pour une promenade solitaire. Un robot domestique à prix réduit. Un simple servo-mécanisme… tout ce que Vandaleur a pu s’offrir… mais il s’agite et fredonne, et il est parti avec l’enfant quelque part où Vandaleur ne peut les trouver…

 

Vandaleur ne pourra pas me trouver à temps. Il sera trop tard. Froide la rive, ma chérie, dans la neige et le givre, tandis que le thermomètre enregistre, délicieusement, 12°au-dessous de zéro…

 

Titre original : Fondly Fahrenheit.

© Alfred Bester, 1955.

© Editions Opta, 1972, pour la traduction.

 

 

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