CURE DE JOUVENCE - Lester del Rey
Fabriquer des robots à l’image exacte d’êtres humains ? Pour quoi faire ? Sinon pour remplacer des êtres humains par des simulacres à l’abri des accidents, du vieillissement et de la mort ! Une femme ne désire-t-elle pas au plus secret d’elle-même voir son enfant demeurer son petit garçon ? Un homme ne souhaite-t-il pas conserver toujours à son foyer l’image d’une épouse jeune, fraîche, séduisante ? Et lorsque la ressemblance devient parfaite, à qui se fier ?
Où est l’humain, où se cache le robot ?
Maryl était assise à l’endroit où il l’avait laissée en partant le matin. La crasse envahissait toute la maison, à l’exception du grand orgue électrique qu’Henry avait acheté pour les premières leçons de Jimmy. Il était en acajou synthétique verni et surmonté de la photo en relief de leur fils, prise l’année dernière. Maryl était assise face à la photo, les mains croisées sur les genoux. Elle avait enroulé autour d’un doigt une boucle blonde datant de la première coupe de cheveux de Jimmy et la caressait doucement du pouce.
A l’entrée de Henry, elle se leva et son visage se durcit. Il se détourna et alla prendre ses pantoufles, que le valet-robot aurait dû lui apporter. Puis il se souvint pourquoi le petit robot n’était plus là et leva sur Maryl un regard coupable.
« Henry ! » La voix de sa femme tremblait légèrement, mais elle était emplie de détermination. « Henry ! Ma décision est prise. Voilà déjà deux jours que Jimmy est chez ta mère. C’est mauvais pour lui de rester si longtemps loin de moi. Je veux que tu ailles le chercher ce soir ! »
Il s’y attendait et avait préparé une excuse compliquée, mais il se contenta de dire : « J’ai eu une rude journée, chérie. Je suis mort. Et l’héli fait des blagues. Je ne pense pas qu’il tienne un aller-retour de six cents kilomètres. »
Elle serra les lèvres. « Moi aussi, je travaille, Henry. J’ai passé la journée à nettoyer la chambre de Jimmy. » Son visage s’éclaira d’un sourire attendri. « Il est si désordonné, mais quel enfant adorable ! J’ai pensé que nous devrions lui laisser repousser ses boucles, Henry. Cela lui allait si bien. »
Henry réprima sa colère ; elle était si sensible, et c’avait été une dure épreuve pour elle. Les médecins n’avaient pas voulu lui avouer qu’elle avait subi une hystérectomie et ne pourrait plus avoir d’enfants ; son plus cher désir était d’en avoir cinq, maximum autorisé par la loi. Mais elle avait appris la vérité par hasard et tout en elle avait changé. La maison allait à vau-l’eau ; elle ne demandait même plus à la bonne-robot de faire les lits et n’exigeait d’elle qu’un semblant de ménage… parfois elle passait toute la journée à faire elle-même la chambre de Jimmy.
« J’y avais pensé aussi, Maryl. En fait, maman m l’a conseillé. Elle dit que nous avons trop voulu nous presser d’en faire un homme. Ce soir, elle l’emmène en ville pour lui acheter un costume de velours bleu.
Il attendit sa réaction, et ce fut avec soulagement qu’il la vit s’adoucir. « Je suis contente. Mais ta mère aurait pu me prévenir plus tôt. Quand même… tu devrais essayer d’aller chercher Jimmy demain. Evidemment, elle se sent très seule. Mais il faut aller le chercher demain, Henry. Demain !
— Demain », promit-il. Il alla d’une démarche lasse à la cuisine pour voir ce que Zenia, la bonne, avait préparé pour le dîner. Evidemment, Maryl avait dîné à cinq heures ; elle avait pris l’habitude de partager le repas du soir avec Jimmy, au lieu de l’attendre. Il avait parfois l’impression d’être marié avec le robot et non avec sa femme. Ils lui avaient donné le nom d’une vraie bonne qu’ils avaient eue à leur service plusieurs années auparavant, et son corps avait été façonné à son image dans les moindres détails, jusqu’aux petites glandes sudoripares qui couvraient son front de minuscules gouttelettes lorsqu’elle s’activait au-dessus du fourneau.
Il lui raconta la dernière histoire qu’il avait entendue au bureau, celle de la représentante en hélis qui avait épousé un dompteur de lions. Elle n’y comprenait rien bien entendu, mais riait au bon moment, et elle lui raconta en échange celle du Français veuf qui voulait acheter des vêtements de deuil. Il alla se coucher de bien meilleure humeur.
Au cours de la nuit, il se réveilla en s’apercevant que Maryl n’était pas dans son lit. Il traversa l’appartement sur la pointe des pieds et la découvrit recroquevillée dans le lit de Jimmy. Elle dormait profondément, mais la lumière devait la gêner car elle se retourna en marmonnant des paroles qu’il saisit en se penchant au-dessus d’elle : « Mon petit Jimmy à moi. » Henry referma doucement la porte et retourna se coucher en soupirant. Si seulement elle consentait à adopter d’autres enfants, au lieu de se mettre hors d’elle à l’idée d’élever des enfants qui n’étaient pas les siens !
Le docteur Broderick ferait bien de tenir sa promesse, pensa Henry. Si jamais Maryl se doutait que son fils était chez sa grand-mère parce qu’il s’était cassé les deux jambes en tombant d’un arbre… Non, elle ne le découvrirait pas. Mais il ne fallait pas la faire attendre trop longtemps. Chaque jour sans Jimmy faisait empirer les choses.
*
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Le lendemain matin, le docteur Broderick était souriant. Il y avait de quoi, avec les honoraires qu’ils lui versaient pour ses conseils personnels et ses services spéciaux. Enfin, le père de Maryl avait laissé suffisamment d’argent à son gendre et tout valait mieux que de la revoir sans lui ramener Jimmy.
« Il est prêt », lui annonça le docteur. C’était un homme de haute taille dont le regard désagréablement inquisiteur semblait percer vos pensées les plus personnelles. Il avait la réputation d’être le meilleur expert d’ajustement familial d’Amérique.
Il sortit deux cigares et en tendit un à Henry. « Je suis allé voir Jimmy hier soir, dit-il. Un enfant magnifique et très bien élevé. Exactement le type de futur citoyen dont nous avons tant besoin, après tous ces névrosés que nos ancêtres nous ont légués. Et vous avez été parfaits avec lui, malgré vos propres carences. Mais, même avec mes conseils, vous ne pouvez pas continuer à l’élever en enfant unique. J’ai décelé de l’irascibilité dans sa voix, hier soir. Avez-vous parlé à Maryl de cette petite sœur à adopter pour lui ? Jimmy a six ans, vous savez ; il serait temps. »
Henry évita son regard. « Je lui ai parlé il y a deux, jours. Mais elle dit que…
— Oui. C’est bien ce que je craignais. Elle veut que rien ne s’interpose entre elle et son enfant. J’ai peut-être eu tort d’approuver son mariage, mais au fond tout allait bien jusqu’à ce qu’on ait dû l’opérer de cette tumeur. La race est bonne, mais sa mère… Et comme elle est la fille d’un homme qui avait droit aux Privilèges Personnels, nous ne pouvons l’envoyer sans son consentement dans une clinique d’effacement de la mémoire. Sauf, bien entendu, si vous en faites la demande… »
Henry haussa les épaules. Ce n’était pas la première fois qu’ils en discutaient.
Broderick se leva en hochant la tête. « Les lois, toujours les lois ! Comment voulez-vous sauver les gosses si on doit tenir compte des lois votées par leurs psychopathes de grand-pères ?
— Vous devriez vous préoccuper davantage de vos autres patients, fit remarquer Henry. Ils sont devenus adultes, mais ils vous paient toujours.
— Certes. Ce n’est pas que je me désintéresse d’eux, seulement c’est un peu inutile ; ils sont heureux dans un monde imaginaire, et il est trop tard pour les aider réellement. Mais il n’est pas trop tard pour sauver leurs enfants. Lorsque nous aurons enfin créé une génération où chacun sera sainement adapté, nous n’aurons plus à nous inquiéter de l’avenir. Bon, n’en parlons plus, ajouta-t-il en allant vers une porte latérale. Voilà ce que vous êtes venu chercher. »
La porte s’ouvrit et un petit garçon entra. Il sourit à la vue de Henry et courut vers lui en s’écriant : « Papa ! » Henry eut une réaction instinctive avant de se souvenir que c’était un artifice. Les boucles blondes et le visage jeune et ardent abritaient l’esprit d’un ex-petit robot domestique.
Broderick les interrompit avant que la situation devienne trop gênante. « Bien, Jimmy, va attendre dehors. Ton papa te retrouvera dans une minute.
« Heureusement, dit-il à Henry, nous avons eu la chance de tomber sur un petit robot qui se souvenait très bien de Jimmy. La substitution sera facile, et j’espère ainsi qu’il ne fera pas de bévues. Il faut dire que cela tient surtout à vous. Etes-vous toujours sûr de pouvoir le traiter comme le vrai Jimmy ?
— Oui, je pense.
— Je l’espère. C’était votre idée, après tout. Ce n’est pas la première fois que nous y songeons, mais nous ignorons si cela peut réussir. Si jamais Maryl se doute de quelque chose… il est probable qu’elle ne tiendra pas le coup. Mais si cela marche, grâce à vous bien des misères pourront être soulagées dans le monde. » Le psychiatre empocha son stylo et termina l’entretien par ces mots : « Prévenez-moi dès qu’il y aura le moindre ennui. Et bonne chance ! »
Jimmy l’attendait devant la porte, et ils montèrent ensemble dans l’héli. Au début, Jimmy fut calme, comme il était normal après une séparation. Puis, peu à peu, il s’anima et se mit à parler de sa grand-mère. Henry lui donnait automatiquement les répliques qui convenaient. Ce serait peut-être plus facile qu’il ne l’avait craint – si Maryl acceptait la substitution. Il le regarda attentivement. Extérieurement, il semblait parfait. Non, pas tout à fait. Il paraissait un peu plus jeune que dans la réalité, et ses cheveux, étaient plus longs. Peut-être Broderick avait-il pensé qu’il serait ainsi plus fidèle aux souvenirs de Maryl.
En chemin, ils s’arrêtèrent pour acheter le costume de velours bleu. Ils firent six magasins avant d’en trouver un capable de fabriquer le tissu voulu mais ils avaient tout le temps, puisqu’il était censé être allé chercher Jimmy fort loin. Henry eut même le temps de passer au bureau avant de ramener à la maison la copie conforme de son fils.
Maryl descendit les escaliers en courant, et le simulacre d’enfant se jeta dans ses bras. La table était couverte de friandises et Maryl cria à la bonne d’en apporter d’autres. Son visage resplendissait de joie et elle ne regarda même pas son mari.
Il écouta avec une certaine gêne Jimmy répéter tout ce qu’il lui avait déjà dit sur sa grand-mère. Maryl finit par lever les yeux sur son mari, comme si elle venait seulement de s’apercevoir de sa présence « Jimmy est revenu ! C’est merveilleux, n’est-ce pas Allons, Henry, tu vas être en retard au bureau. » Elle l’embrassa hâtivement sur la joue et retourna auprès de Jimmy qui ouvrait ses cadeaux.
Henry regagna son héli assez contrarié. Mais quelle importance ? Après tout, ce n’était qu’un robot. Broderick avait peut-être raison. Il devrait insister pour mettre le petit à l’école ; cela faciliterait la transition lorsque le vrai Jimmy reviendrait. Mais dans ce cas il lui fallait donner un précepteur à Jimmy jusqu’au moment de sa guérison. Il décida d’attendre la suite des événements.
Lorsqu’il rentra, les choses étaient apparemment normales. Zenia lui raconta comment la journée s’était passée ; puis Maryl entra dans la cuisine et le taquina, comme dans le temps, en l’accusant de trop s’intéresser à la bonne. Elle ne resta d’ailleurs qu’un moment avant de remonter dans la chambre d’enfants, où le robot faisait sans doute semblant de dormir.
Les jours passèrent. Maryl semblait plus heureuse qu’avant. Selon Zenia, elle allait même jouer avec Jimmy dans le jardin et lui permettait de jouer à la balançoire et de se salir avec le sable. Henry essayait de se persuader qu’elle se faisait à l’idée de ne plus pouvoir avoir d’enfants.
*
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Il prit une journée pour aller voir le vrai Jimmy, mais tout allait bien de ce côté-là. Ses jambes guérissaient et il parut heureux de le voir. Il téléphona à Maryl en prétextant un voyage d’affaires et décida de ne rentrer que le lendemain. Après tout, Jimmy était un brave gosse – même Broderick le disait – et un père a certains droits sur son fils.
Maryl l’attendait à son retour, et il vit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Elle paraissait de nouveau soucieuse et l’accueillit trop gentiment. De plus, la table était mise pour deux, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Elle s’assit à sa place, mais resta sans se servir.
« Où est Jimmy ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint. Et qu’est devenu le petit valet-robot ? »
C’était si direct qu’il fut pris au dépourvu. Il chercha fébrilement une explication, tout en s’efforçant de garder un visage impassible.
« Ne me mens pas ! l’avertit-elle. Tu m’as déjà menti une fois, à l’hôpital, et je ne l’ai pas oublié. Je n’aurais pas cru que tu oserais recommencer. Henry Needham, qu’as-tu fait de mon fils ? »
Il feignit la surprise. « Tu… tu veux dire que Jimmy s’est enfui ? Tu es folle, Maryl. J’ai vendu le valet il y a quinze jours parce qu’il commençait à mélanger les ordres. Jimmy n’a pas pu s’enfuir avec lui.
— Jimmy est dans sa chambre », dit-elle lentement. Elle plissa le front, puis secoua la tête. « Je croyais… Je me tourmente peut-être à cause de l’école, et tout ça…
— Pour l’école, s’empressa-t-il de suggérer, on pourrait peut-être attendre encore un an ? » Elle fit un signe d’assentiment, et son sourire revint. Mais une ombre indéfinissable planait encore sur son visage.
Au bout de trois jours, toutefois, cette ombre disparut, et elle redevint radieuse. Henry interrogea Zenia en vain. Il se demanda si la bonne n’avait pas fait un impair.
Mais, en tout état de cause, la crise semblait résolue, sans même l’intervention du docteur Broderick. Une autre semaine passa, et Maryl dîna deux fois avec lui. La maison retrouvait un rythme plus normal. Certes, elle dormait encore la plupart du temps avec Jimmy, mais parfois, en se réveillant le matin, il avait la surprise de la voir dans l’autre lit jumeau. Avec le temps, tout s’arrangera, pensa-t-il – à condition qu’elle n’ait pas de nouvelles préoccupations. Maryl était solide, au fond. Elle remonterait la pente, malgré les théories pessimistes de Broderick.
Juste une semaine avant le jour prévu pour le retour du vrai Jimmy, à son réveil, il la surprit qui le regardait. Il se redressa, un peu sur la défensive, mais elle le repoussa en souriant.
« Je t’aime beaucoup, Henry, tu sais, dit-elle, avec un rire chaleureux. Tu es le garçon intelligent que j’ai toujours connu. Qui d’autre aurait eu l’idée de m’amener un Jimmy robot pendant que mon fils était malade ? Non, ne nie pas. Une amie de ta mère me l’a dit au téléphone. Non, non, je ne suis pas folle… pas du tout ! C’est si gentil à toi de m’avoir amené le nouveau Jimmy ! Sans lui, je n’aurais pas tenu le coup.
— Maryl ! » Il la saisit brusquement par les épaules et scruta son visage, sans rien y découvrir. Elle avait donc appris la vérité… et avait réagi sainement. Au diable Broderick ! Maryl était redevenue parfaitement normale. Elle n’avait pas été dupe, mais tout s’était bien passé ! « Maryl ! s’écria-t-il. Tant pis pour le travail ! Allons passer quelques jours chez ma mère, et nous ramènerons Jimmy. Nous en ferons une vraie fête. On en profitera pour… »
Elle sourit en secouant la tête. « Et les essais du nouveau réacteur à fusion ? Allons, Henry, ne fais pas de bêtises. Je peux attendre, maintenant ! »
Et elle sut le prouver. Tout au long de l’interminable semaine, Henry ne cessa de l’observer. Le succès du réacteur lui importait moins que le comportement de la nouvelle – ou, plus exactement, de l’ancienne – Maryl. Les essais s’avérèrent finalement satisfaisants, et après avoir donné quelques coups de fil, il quitta son travail en riant sous cape. Ces médecins ! Un bon mari vaut bien une douzaine de psychiatres ! Si un homme ne sait pas ce qui convient à sa femme, qui d’autre le saurait ? Il se frotta les mains en pensant à ce qu’il préparait.
Rien de tel qu’une bonne petite surprise. Elle n’attendait Jimmy que le surlendemain, mais il était parfaitement rétabli, et la joie n’a jamais fait de mal à personne. Il prit ses affaires, monta dans l’héli et alla chez sa mère, en riant d’avance de la tête que ferait Maryl lorsqu’il rentrerait avec Jimmy.
Tout se passa comme prévu – du moins jusqu’à la porte. Il avait prévenu Jimmy de la substitution et de la surprise qu’ils allaient faire à sa mère. Jimmy avait très bien pris la chose et avait considéré le robot comme une excellente plaisanterie. Côte à côte, ils regardèrent Maryl et le faux Jimmy descendre les marches.
Soudain, Maryl s’arrêta, et son regard alla de son mari à son fils. Elle parut hésiter une seconde, puis fit brusquement volte-face et renvoya le petit robot dans sa chambre en lui murmurant quelque chose à l’oreille.
« Ne t’inquiète pas, Maryl, commença Henry. Jimmy est au courant…
— Oh ! non, Jimmy est bien trop petit pour comprendre… bien trop innocent ! » Elle revint vers eux, très droite et les lèvres serrées. Elle passa devant Henry et alla droit vers son fils.
Elle leva la main et lui donna deux énormes gifles qui l’envoyèrent heurter le mur. « Toi ! » C’était un cri de rage. « Toi… oser t’introduire chez nous ! Sors d’ici ! Sors, tu m’entends ? Petit monstre ! Tu crois que je ne sais pas ce que tu vas faire ? Tu crois que je vais te laisser prendre la place de mon petit Jimmy ? »
Elle leva de nouveau le bras, mais cette fois Henry s’interposa. « Maryl ! Mais c’est lui le vrai Jimmy ! Regarde comme il a grandi ! D’au moins trois centimètres, et maman a commencé à lui apprendre à lire ! Tiens, tu veux qu’il te montre ? »
Maryl n’était déjà plus là. Elle était partie appeler la bonne. « Zenia ! Zenia ! Jette-les dehors ! Jette-les dehors, Zenia ! Je ne les laisserai pas faire ! »
Cloué sur place, Henry regarda approcher la bonne-robot, programmée pour obéir avant tout aux ordres de Maryl. Il regarda sa femme sans comprendre ; puis le visage apeuré du vrai Jimmy lui fit oublier son désarroi.
« Tout va bien, Jimmy, lui dit-il doucement. Ce n’est rien. Ta maman est malade. Je ne te l’avais pas dit parce que j’espérais qu’elle irait mieux. Allons chercher le docteur Broderick et tout s’arrangera. »
Il lui prit la main et se dirigea vers la porte du dehors. « Elle délire, Jim. Tu sais, comme ton copain Phil lorsqu’il avait la fièvre. Mais elle guérira bientôt. Viens, nous allons prendre l’héli et téléphoner au docteur. »
*
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Broderick, sans faire aucun commentaire, se contenta de plisser les paupières et de hocher la tête. « Bien, Henry. Laissez le petit dans l’héli, et surtout n’oubliez pas de prendre la clef de contact. Je vous rejoins devant chez vous. »
Au moment où Broderick finit par arriver, Henry s’était mis à subir le contrecoup de l’événement. Il n’avait plus qu’une notion très vague de ce qui se passait lorsque Zenia les fit entrer. Broderick fit signe à Henry d’attendre en bas et monta vers la chambre d’enfant. Henry se laissa tomber sur le bord d’une chaise en acceptant le verre que Zenia lui tendait. Lorsque la porte s’ouvrit en haut, il entendit des sanglots, puis le silence se rétablit.
Il en était à son troisième verre lorsque Broderick revint, les traits las et tirés. Henry se leva en chancelant et s’avança vers lui. « Alors ?
— Ce qui pouvait arriver de pire… ou de meilleur. Je n’en sais rien encore. J’aurais dû vous enfermer au zoo avec les singes, Henry. Nom d’un chien, je vous avais dit de me prévenir au moindre signe ! Mais c’est ma faute, après tout. Je n’aurais jamais dû faire confiance à un homme qui a épousé une femme névrosée et qui tient absolument à rester avec elle. Vous pouvez monter la voir, mais ne lui parlez pas. Un coup d’œil par la porte, et vous redescendez. »
Henry monta sur la pointe des pieds. Les sanglots avaient cessé, mais on entendait un murmure incohérent. Il entrouvrit la porte et, oubliant le conseil de Broderick, essaya de la réconforter par des mots, mais elle ne se retourna même pas. Le visage contre le robot Jimmy, elle lui parlait doucement.
« Non, ils ne vont pas faire ça. Pas à mon petit robot. Je ne les laisserai pas. Le docteur Broderick nous comprend. Il empêchera ce méchant de nous faire du mal. Tu seras toujours à moi. Toujours. Tu ne grandiras jamais et tu ne seras jamais vilain avec moi. Tu ne grandiras pas, tu ne me quitteras jamais pour aller avec une autre femme. Tu resteras toujours comme tu es maintenant, un petit garçon à moi, mon gentil petit robot tout à moi ! N’est-ce pas, mon petit Jimmy ?
— Rien qu’à toi, répondit le robot en posant une petite main caressante sur ses cheveux. Et je resterai toujours comme je suis. »
Elle roucoula de bonheur. « C’est très bien. Et qu’est-ce c’est qu’un robot, mon petit ange ?
— Un robot, c’est le plus gentil des petits garçons, répondit la créature en roucoulant à son tour. Et c’est moi, parce que je t’aime.
— Et qu’est-ce que c’est qu’une maman ? » demanda-t-elle.
Henry referma doucement la porte et écouta le murmure ininterrompu jusqu’à ce que Broderick monte le chercher. Ils allèrent prendre un verre à la cuisine. « Il ne faut pas oublier Jimmy, lui rappela le psychiatre. Le suicide n’est pas une solution, Henry ! »
Il ne s’était même pas rendu compte qu’il y pensait, en effet. « Jimmy, parvint-il à dire. Vous pourrez lui ôter ces souvenirs, n’est-ce pas, docteur ?
— Bien entendu. Nous faisons tout notre possible pour que nos futurs citoyens n’héritent pas les tares de leurs pères. Mais vous, Henry, pourrez-vous oublier ? S’il y a une chance sur cent de récupérer Maryl, pourrez-vous la saisir et faire abstraction de ce qui s’est passé ? Pourrez-vous édifier une existence entièrement nouvelle ? »
Henry fixa longuement Broderick. Thérapeutique, pensa-t-il. Thérapeutique. Faire patienter le malade par n’importe quelle promesse, en attendant de pouvoir vraiment le soigner.
Broderick dut lire de nouveau ses pensées, mais cette fois il secoua la tête. « Cela vous coûtera jusqu’à votre dernier sou, Henry. Vous devrez vous installer dans une ville où personne ne vous connaît, trouver un nouveau logement et un nouveau travail – un gagne-pain pour commencer, et non une situation comme celle que vous avez. Et pas de robots. Rien qui puisse vous rappeler cette vie. Nous avons de nouvelles techniques, mais elles sont encore imparfaites et risquées. Toute psychiatrie est imparfaite. Vous trouverez peut-être de petites différences.
— Pour Maryl… commença lentement Henry.
— Non, l’interrompit le psychiatre, pour Jimmy. La seule chose que je puisse vous promettre, c’est de faire en sorte que rien ne détruise son avenir. Nous désirons que Maryl et vous soyez heureux, mais ce n’est pas primordial. Si quelque chose tourne mal, ce sera vous qui en souffrirez. Alors ?
— Quand ? demanda-t-il simplement.
— Dès que vous serez prêt, Henry. Nous aurons tout arrangé avant même que vous ayez pu trouver un travail et vous installer convenablement. »
Il réfléchit à ce que Broderick venait de dire, cherchant le piège. Peut-être, en lui compliquant les choses, l’obligeraient-ils à accepter un travail sans avenir, où il ne gagnerait jamais assez pour faire vivre sa femme et son fils. Ils pourraient alors caser Maryl avec son robot et élever Jimmy avec leur froide logique scientifique. Une fois parti d’ici, il ne serait plus protégé par les lois sur le Privilège Personnel. Et la thérapeutique qu’il subirait serait la lente adaptation à un petit travail routinier, dans le continuel espoir d’un avenir qui reculerait sans cesse devant lui.
Il avait dû parler seul, et Broderick devait avoir saisi quelques-unes de ses paroles. « Non, Henry. Il vous restera suffisamment d’argent pour vous installer. Et vous êtes trop doué pour finir dans un poste sans avenir, même si vous n’avez plus la main. Vous trouverez un débouché où que vous alliez. »
Il devait certainement y avoir un piège, sinon ils auraient essayé cette méthode depuis longtemps. Et pourtant, le médecin ne semblait pas vouloir simplement l’apaiser. En tout cas, il avait pris sa décision. « Dans une heure, il y a un avion pour Seattle », dit-il à voix haute.
Broderick décrocha le récepteur et composa le numéro d’une station d’hélitaxis. « À bientôt, plus tôt que vous ne pensez, Henry », promit-il.
Il fut fidèle à sa promesse. Moins de deux semaines plus tard, à l’aéroport de Seattle, Henry regarda un petit garçon de six ans et une Maryl souriante et incertaine descendre de l’avion et se diriger vers lui.
*
**
Il ne découvrit la nature du piège que quatre années plus tard, et encore par un simple hasard, à moins que ce ne fût dû à un de ces lapsus significatifs que seuls les psychiatres savent expliquer. Il était resté tard au bureau, pour mettre la dernière main à un contrat compliqué avec une firme new-yorkaise. Il lui tardait de rentrer ; et il n’arrivait pas à décider s’il allait acheter des fleurs pour sa femme ou un nouveau gadget pour son fils. Il composa automatiquement le numéro de New York, puis se rendit compte qu’il venait de faire celui de son ancien appartement.
Il allait raccrocher, mais la curiosité l’emporta. Une image naissait sur l’écran.
Un visage occupait le premier plan, mais il porta immédiatement son attention sur le divan visible au fond – d’abord avec un sourire attendri, puis avec incrédulité et même un certain dégoût. Un petit garçon de six ans, exactement semblable à l’image que son souvenir avait conservée de Jimmy, y jouait aux cubes avec une Maryl au visage radieux… Une Maryl vieillie, toutefois, version marquée par les ans de l’épouse qui l’attendait à la maison…
« Bonsoir, monsieur. Ici, la résidence de Mrs. Needham », répéta avec insistance la servante-robot.
Muet, Henry regarda le visage de la servante. Ce n’était pas Zenia. Non, certainement pas.
« Désolé, murmura-t-il. J’ai fait un faux numéro. »
Après avoir raccroché, il resta assis de longues minutes en regardant fixement l’écran éteint. Le téléphone sonna. Sans doute les experts de la firme de New York. Il laissa sonner.
Finalement, il prit sa décision. Il achèterait à la fois les fleurs et le gadget.
Quand on a pour fils un aussi splendide futur citoyen – et pour épouse la seule femme absolument fidèle et compréhensive du monde – on peut se permettre de temps en temps de petites extravagances.
Traduit par Frank Straschitz.
A pound of cure.
© Ballantine, 1953.
© Librairie Générale Française, 1974, pour la traduction.