LES OGRES BLANCS Claude Castan & Jérémi Sauvage
« MOI, EDRUN DE SERK, Ancien des clans de l’Harad, je les ai vus. C’était bien avant que mes yeux ne s’éteignent ; bien avant que tu ne viennes au monde, petit ; bien avant… En ces temps-là, nous ne connaissions que les peurs raisonnables de nos propres sorciers ; en ces temps-là, il suffisait de poser le regard sur une terre pour qu’elle vous appartienne ; en ces temps-là une paix insouciante s’était établie entre les peuples de Gâlaë.
Puis vinrent les Ogres Blancs…»
La pluie d’automne tombait sans discontinuer depuis quatre jours. Mon arc en bandoulière, je progressais en silence, agrippé aux racines des élorns pour ne pas glisser sur les pentes boueuses des hautes vallées. Cinquante pas en avant, le manteau noir de Stolon disparaissait déjà dans la mauvaise lumière filtrée par l’épaisse futaie. Autour de moi, six chasseurs exténués constituaient le dernier espoir de notre clan. Au fur et à mesure que nous montions vers le Nord, les villages se raréfiaient et, avec eux, la nourriture, le réconfort de notre peuple, la chaleur d’un abri… Jusqu’au dernier, traversé la veille…
Jamais je n’oublierai son regard ; ces deux amandes noires qui me fixaient par-delà la mort ; cette fillette sans nom au corps noir et racorni, rongé par les flammes. L’attaque avait dû se produire dans la matinée, lorsque nous avions cru entendre le tonnerre rouler dans la vallée. Malgré la pluie, les huttes flambaient encore à notre arrivée. Dans de vastes cratères maculés d’une suie grasse gisaient les cadavres démembrés de familles entières.
Au centre du village, la grande halle publique dressait ses piliers en bois d’élorn centenaire telle la carcasse noircie d’un gigantesque krâar dévoré par son propre feu. L’entrelacs des runes sacrées qui les recouvrait n’avait pas été capable de la protéger de la magie sauvage des Ogres.
Je connaissais bien le chef du clan, ce vieux Brihn qui nous rendait visite pour les traditionnelles traques à l’orcaire de l’Etelin. Mon père, et mon aïeul avant lui, avaient chassé à ses côtés. Son corps éviscéré, encore tiède, nous attendait en travers du chemin à l’entrée sud du village. Il avait rampé jusque-là pour quelque obscure raison, se vidant un peu plus de son sang et de ses entrailles sur chaque pierre gelée de la piste.
C’étaient eux ! Notre quête touchait à sa fin, vingt syctes plus tôt que prévu, vingt syctes plus près de nos foyers ! Leur puanteur de mort rôdait partout alentour. Les Ogres Blancs tuaient sans raison, sans prendre de prisonniers ni d’otages, sans poser de question ni soumettre à la torture, sans dévorer les cadavres. Mais ils tuaient toujours par le feu et le tonnerre et ils avançaient plus vite qu’aucune armée rôarn ou mohâran !
Les Ogres pouvaient encore se cacher à proximité, ramper dans l’ombre de la forêt autour du village détruit. Et tandis que nos familles étaient désormais directement en danger, nous pataugions dans cette boue des Harads du Far, loin de toute base de replis… ultime et futile rempart contre cette invasion que nous ne comprenions pas.
Au mépris de toute logique militaire, nous enterrâmes les cadavres démembrés de nos frères à la lueur de l’incendie mourant, jusque tard dans la nuit. Mais nos ennemis étaient-ils mus par une logique – fût-elle militaire – ou bien agissaient-ils selon un pur instinct de prédateurs ?
En dépit de la fatigue, Stolon resta seul guetteur jusqu’au petit jour, scrutant l’espace avec les doigts invisibles de son esprit, nouant d’immatériels contacts avec les sorciers des autres patrouilles, dispersées à travers l’Harad. Je dormis mal, trop effrayé par les ombres des cauchemars qui me guettaient dès que je glissais vers l’inconscience. Je serrais les dents pour ne pas grelotter dans mon manteau humide et, malgré moi, je ne voyais que ce regard d’enfant sans vie, gravé sur l’obscurité absolue qui nous enveloppait.
Je dus pourtant sombrer dans l’inconscience car un coup de tonnerre me réveilla en sursaut alors que le jour s’était déjà levé. Je me recroquevillai dans les fourrés pour échapper à une agression magique mais ne trouvai autour de moi que les visages hagards de mes compagnons, les yeux arrondis par la même terreur. Un long rugissement déchira alors les airs et se réverbéra jusque dans les vallées !
Rien.
Pilier inébranlable, Stolon nous imposait l’immobilité de ses mains tendues. Il tournait doucement sur lui-même, les bras légèrement écartés, à la recherche de la créature maléfique qui venait de nous attaquer mais rien ne vint que le crépitement de la pluie sur les feuilles jaunies par l’automne. Nous n’échangeâmes pas un mot, convaincus que ce ne pouvait être qu’une autre manifestation de nos ennemis. Il leva le nez vers la voûte de la forêt. Je l’imitai. À travers les branches noires et dénudées apparaissait le ciel gris de plomb. L’eau me coulait dans les yeux mais je fus pourtant certain d’avoir vu trois fleurs blanches, aussi grosses que la Serte lorsqu’elle est pleine, s’épanouir soudain au-dessus des arbres.
Masquée par la futaie, l’une des belles irréelles disparut à nos regards, tandis que les autres dérivaient sans bruit vers le Nord, portées par le vent léger monté du fond de la vallée. D’un accord tacite nous nous mîmes en chasse, suivant sous le couvert des arbres cette nouvelle magie.
Muk-Bar était déjà haut derrière la barrière de nuages lorsque Stolon parvint à la crête où la forêt d’élorns cédait place aux steppes des hauts plateaux inhospitaliers du Nord. Depuis longtemps, les deux fleurs irréelles avaient disparu derrière. Les brindilles détrempées pliaient sous nos pas, sans craquer. Le premier, je me hissai à la hauteur du sorcier, expirant des volutes blanches dans le froid humide. D’une main ferme, il me força à m’accroupir près de lui tandis qu’en contrebas les six guerriers nous imitaient en silence, sans chercher à comprendre. Il posa un index sur ses lèvres gercées : aucun bruit, aucune parole ; rester silencieux. J’avais bien compris son message.
Une forte odeur d’humus s’infiltrait jusque dans nos vêtements. Prudemment, il hissa sa tête au sommet des buissons effeuillés de l’orée. Je vis les yeux obscurs de Stolon s’étrécir. J’avais peur de comprendre, mais je n’osais imiter mon vieux maître. Je laissais mon cœur se calmer avant de risquer un coup d’œil au-dessus des branches noircies par le froid.
Les pesants nuages gris de l’hiver tout proche ne diffusaient qu’une lumière pâle sur la clairière devant nous. Mon père puis Stolon m’avaient décrit les Royaumes désertés du Nord. Jamais je n’aurais pensé m’y aventurer un jour, à la recherche d’une magie étrangère et malfaisante. Et voilà que, brisant le rêve, ils se tenaient soudain devant moi tels dix fantômes dressés sur la prairie d’altitude, gardiens cruels d’un autre monde : les Ogres Blancs !
Je me figeai, saisi d’une peur infantile semblable à celle que j’éprouvais lorsque, autrefois, Mirda, ma sœur aînée, prenait plaisir à m’effrayer le soir en me narrant les anciennes légendes du Culte Noir. Quoique d’apparence galanoïde, leurs corps semblaient recouverts d’une carapace blanche et lustrée semblable à celle d’insectes géants. Quant à leurs visages, leurs mufles étaient surmontés d’un œil unique et immense, noir et glacé.
Alors que je perdais conscience de la réalité de ma situation, le plus proche poussa un cri rauque et le membre chitineux qui lui servait de bras balaya l’air dans notre direction. Je vis avec horreur les neuf autres statues s’ébranler ensemble vers la forêt qui nous servait d’abri ! Je perçus un flottement dans mon dos lorsque mes compagnons archers se déployèrent sous le couvert. Mais avant qu’ils n’aient eu le temps d’encocher leur première flèche, Stolon s’était dressé au-dessus des fourrés. Je compris la suite sans rien voir. Ce fut à peine si mes oreilles perçurent le tintement cristallin du sol gorgé d’eau qui gelait autour de lui. Mon cerveau n’eut pas le temps de mesurer l’immense énergie que notre sorcier venait de puiser dans le sol de Gâlaë : l’éclair vert émeraude de son feu magique m’aveugla et une onde de chaleur me souffla à travers les branches.
*
* *
Lornyl dégoulinait dans son casque de plastacier. Il pestait, à voix basse pour que son Lieutenant ne l’entende pas. Il pestait contre la pluie glacée qui tambourinait sur son armure, contre ce sentier accroché à un absurde alpage d’outre-espace, contre cet exosquelette dans lequel il suait et pissait pour le moins. Malgré la qualité du système de recyclage de cette prison qui lui collait à la peau, il rêvait des vagues d’un océan, clair et immense, fût-il virtuel comme ceux qu’il avait connus dans les 3D-Sim du vaisseau.
Depuis qu’elle avait débarqué sur XG-8 quatre jours plus tôt, son escouade pataugeait dans cette gadoue noire, à travers des futaies impénétrables derrière d’improbables ennemis, arpentant des chemins d’altitude tracés par des créatures invisibles, fuyant l’hiver qui s’emparait du décor vierge et majestueux de ces montagnes d’un autre monde. Émigrant de la seconde génération, Lornyl était la plus jeune recrue des unités de défense.
Le maniement des armes le rebutait mais on ne lui avait laissé le choix qu’entre les Marines, au sol, ou les geôles, en orbite : jeunesse difficile disait-on. On l’avait donc bardé d’une dizaine de grenades-plasma, d’un fusil d’assaut protonique dont il savait à peine se servir et de cette seconde peau de plastacier blanc.
Il avait du mal à dormir à l’idée de devoir un jour se servir de ces armes infectes et s’il y parvenait ce n’était que pour s’abîmer dans des cauchemars où rôdaient les incompréhensibles sortilèges de cette planète étrangère. Seul lien avec l’univers rassurant du vaisseau orbital, une navette survolait la région tous les matins pour larguer le ravitaillement des unités au sol. Si elle apportait aussi des nouvelles du terrain, des informations sur la situation des autres patrouilles, le Lieutenant n’en disait rien.
Ils étaient pourtant une centaine de groupes comme le sien, chargés de sécuriser les contreforts de cette chaîne de montagnes sauvages, qui barrait le continent d’est en ouest et culminait souvent à plus de six mille mètres – combien de pieds ? Les colons viendraient s’établir plus tard dans les plaines du nord, certes un peu froides, mais vierges de populations autochtones selon les rapports des sondes automatiques. En attendant, il fallait récupérer le dernier parachutage tombé sur cette crête boisée.
— Patrouilleurs ! Halte !
La voix électronique du Lieutenant cognait comme un pilon contre ses tympans.
— Mouvements à onze heures sous les arbres. Quatre cents pieds. Silence radio.
Le groupe s’accroupit dans les herbes hautes, jaunies par le vent descendu des régions polaires. À moins de cinquante mètres devant eux, l’orée de la forêt dressait son mur noir. Combien y avait-il de pieds par mètres ? Issu d’une famille de la province d’Europe orientale, Lornyl ne s’habituait pas au langage des Anglo-Saxons.
Au-delà de la barrière sombre, son nanoviseur lui indiquait des taches claires et tremblotantes de chaleur animale. Ces images affichées sur la visière de son casque l’effrayaient. Des bêtes sauvages ? Une planète aussi éloignée du noyau galactique pouvait-elle vraiment héberger une civilisation humanoïde ? Le Lieutenant ne s’était montré guère prolixe lors du débarquement : « Chasse aux sauvages ! » avait-il braillé. D’après le caporal Winch, ils n’avaient affaire qu’à des barbares sous-évolués. Mais depuis, ils descendaient droit au sud à travers la chaîne de montagnes sans rencontrer d’autre forme de vie que petits mammifères, oiseaux et parfois ces étranges bruissements dans les fourrés, ces présences indéfinissables qui s’évaporaient à leur approche, ces images floues dans le nanoviseur, ces ombres sur les glaciers.
Lornyl ne put réprimer un frisson en repensant aux pouvoirs mystérieux et maléfiques dont on paraît la civilisation locale à bord du vaisseau. Ici, personne n’y faisait allusion, ne la rendant que plus tangible et inquiétante. Là-haut, il se disait que des cités immenses se dressaient dans les plaines du sud, que des vaisseaux à voile voguaient sur les océans autour de l’unique continent, qu’une activité intense animait de larges voies d’échanges. Tous les signes de la présence de plusieurs dizaines de millions d’êtres intelligents.
Les patrouilles qui remontaient n’étaient cependant pas autorisées à évoquer ce qu’elles rencontraient au sol. Secret militaire ! Mais il se murmurait que les maîtres d’XG-8 étaient dotés d’armes aussi effroyables que mystérieuses, puisque les seules preuves de leur existence demeuraient les cadavres brûlés de patrouilles entières qu’ils laissaient dans les forêts, sans qu’aucune n’ait jamais été prise. Plus surprenant encore : les observations aériennes officielles révélaient au mieux des villages primitifs et des villes d’apparence médiévales ; jamais de trace d’une technologie avancée.
Tandis que Lornyl ressassait ses angoisses, l’officier avait rejoint l’éclaireur, à la lisière de la forêt. Ils échangèrent quelques gestes codés puis le Lieutenant lança un ordre guttural et fit signe à son escouade de se déployer vers le couvert des arbres.
Lornyl crut percevoir à travers sa visière un rayon de soleil, incongru sous ces lourds nuages. Sa nanovision mesura mieux le formidable déchaînement d’énergie mais n’eut pas le temps de l’informer du danger.
Il sentit son corps s’arracher du sol, soufflé par une violente explosion, et entrevit une langue de feu vert baigner la clairière avant de plonger dans un puits obscur.
Le bourdonnement de son casque le ranima. Lornyl hésita un long moment, fixant le couvercle gris sale des nuages avant de trouver le courage d’un premier geste. Aucun de ses doigts ne se détacha lorsqu’il les remua, sa tête ne roula pas sur le côté lorsqu’il la secoua et même ses genoux tinrent bon quand il les plia malgré la douleur.
— Analyse ! souffla-t-il à son Cybercom en s’asseyant.
Une voix synthétique au timbre féminin commença à dérouler dans ses écouteurs la liste de ses paramètres opérationnels :
— Fonction nanovision : opérationnelle. Fonction de recyclage des déchets organiques : circuit auxiliaire. Fonction inter-communicative : hors-service. Fonction régulatrice de recyclage oxygène : opérationnelle. Fonction auditive : opérationnelle. Protection de l’armure : dommage au niveau du membre inférieur droit. Fonction…
Lornyl n’écoutait plus. Il plaqua ses gants souples sur son genou droit. Son armure avait en effet subi une perforation importante. Du sang coulait lentement d’une plaie peu profonde mais douloureuse.
— Rapport terminé. Désirez-vous que je répète les données ? susurra la fée synthétique.
— Négatif.
Lornyl balaya la prairie du regard : des lambeaux d’armures maculés de sang étaient dispersés dans un rayon de cent mètres.
Des corps gisaient au milieu de flaques rouge sombre que le sol buvait avec avidité avant qu’elles ne gèlent. L’explosion avait déchiqueté la plupart de ses compagnons.
Après plusieurs tentatives, Lornyl réussit à se relever. La douleur à son genou lui arracha des grimaces sans doute ridicules mais son casque de plastacier le protégeait de ça également. Brebis égarée au milieu de la clairière, il boitilla à la recherche d’une trace de vie. Les corps étaient méconnaissables, démembrés comme s’ils s’étaient trouvés au point d’impact d’une arme à haute énergie ! Impossible de les compter.
Des fumerolles montaient encore de la lisière ravagée de la forêt. Des tâches claires parsemaient les broussailles, cadavres de ces agresseurs dont il n’osait s’approcher. Seul l’éclaireur de la patrouille devait s’être situé assez loin de l’explosion car il gisait entier, le poing encore serré sur son fusil protonique. Les nombreux impacts noirs sur les arbres et le sol prouvaient qu’il avait pu s’en servir avant de tomber à son tour, la collerette de caoutchouc lui protégeant la gorge transpercée par une flèche. Dérisoire.
Arrivé au pied de son cadavre, Lornyl jeta un regard circulaire, tête vide, bras ballants, incapable de rien ressentir. Autour de lui, ces sommets enneigés de l’autre bout de l’univers semblaient le toiser de leur altitude glacée.
— Patrouilleur Lornyl 3B89 ! brailla-t-il dans son micro.
Fonction intercommunicative hors-service, se souvint-il. Au mépris de toute logique militaire ou sanitaire, il ouvrit les évents buccaux du casque :
— Lieutenant ! Caporal Winch ! Hé, les gars !
Son dernier mot se brisa dans un sanglot, emporté par la pluie. Dérisoire.
*
* *
J’avançais comme je le pouvais, escaladant des tertres boueux, chevauchant des arbres foudroyés. Il fallait rallier nos bases les plus proches, peut-être descendre jusqu’à Eten pour trouver du secours ! Mes oreilles bourdonnaient encore de l’explosion qui m’avait mis hors de combat, me paniquant presque autant que l’idée de me retrouver face à un Ogre Blanc au détour d’un fourré.
Lorsque je repris connaissance, allongé sur le dos, je pus contempler avec stupeur le ciel gris au-dessus de moi : là où s’était dressée la voûte d’une forêt ne subsistaient que des troncs déracinés. Je m’assis, hébété. Mon bras droit me faisait souffrir, mais ce n’était rien comparé au désastre qui m’entourait. Vers la lisière un cratère de boue noire, profond de deux à trois coudées, fumait encore doucement en lieu et place de Stolon. Plus loin, le corps de Stulin semblait cloué à un moignon d’arbre. Sous sa poitrine béait un large trou par lequel ses entrailles écarlates s’étaient répandues à ses pieds. De l’autre côté, un archer dormait dans les fougères, sans tête. De toute évidence, le coup frappé par notre sorcier n’avait pas eu raison de tous les Ogres du premier coup !
L’envie de vomir se disputa soudain au creux de mon ventre à celle de hurler ma haine, mais un mouvement dans la prairie devant moi me ramena à l’urgente réalité : l’une des créatures chitineuse vivait encore ! Elle agitait ses membres raides et luisants avec désordre et cherchait manifestement à se redresser. Je ne savais même pas combien de ses congénères avaient échappé à mes frères. Aujourd’hui encore je suis incapable de dire si je pris cette décision par peur – par lâcheté – ou par raison, mais je décidai dans l’instant de disparaître dans la forêt et rallier notre camp le plus proche. Pour la survie de mon peuple il fallait au moins que je donne l’alarme ! La magie des Ogres Blancs était redoutable !
Je dévalai la pente, le bras moins douloureux grâce aux onguents que j’avais pris soin d’emporter dans ma besace. Mais sa couleur violacée ne m’inspirait guère : je craignais de m’être brisé quelque chose et je n’osais m’en servir, ce qui ralentissait ma progression dans l’épaisse végétation censée me protéger.
Mon premier objectif rationnel fut de rallier le village dévasté traversé la veille, mais je dus bientôt me rendre à l’évidence : je n’avais même pas retrouvé le chemin forestier qui nous y avait mené. Sans la connaissance du terrain de Stolon, j’étais incapable de situer ma position. Suivre la ligne de plus grande pente allait certainement m’amener au fond de la vallée, loin des Ogres, mais je ne savais même pas au fond de quelle vallée.
Ce soir-là, je me contentai de croquer des racines et m’endormis, épuisé, contre la souche d’un vieil élorn moussu, égaré dans l’immense forêt du Nord autant que dans ma tête.
*
* *
Le vent avait forci et balayait la crête d’une pluie glacée mêlée de neige. Écrasé par l’immensité minérale de ce monde inconnu, Lornyl prit la décision inconsciente d’avancer vers le couvert de la forêt. Passée la lisière ravagée par l’accrochage avec les indigènes, elle retrouvait un aspect presque rassurant. La ressemblance avec les végétaux de son enfance s’avérait même troublante. Vus de près, la plupart des arbres semblaient de banals conifères, les plus exotiques tenaient tout au plus du séquoia.
Boitillant, Lornyl rentra sous le couvert des branches et sentit son angoisse retomber lorsqu’il perçut les parfums humides et douceâtres des moisissures et mousses de sous-bois. La température était redevenue légèrement positive. Ses évents buccaux toujours ouverts lui amenaient les premières odeurs naturelles d’XG-8. Dans un coin de son champ de vision, subsistait la forme claire d’une créature allongée dans les fougères les bras en croix ; il se demanda rapidement de quel autre nom cet humanoïde baptisait sa planète.
La peur s’effaçant, il réalisa que la faim lui tordait l’estomac.
— Alimentation, lança-t-il à l’adresse de la fée virtuelle qui gouvernait son armure.
Il sentit une fine aiguille s’enfoncer dans le bas de son dos et l’abreuver d’éléments nutritifs, puis il réalisa qu’il fallait s’occuper de sa blessure au genou.
— Ajoute dix centicubes d’antibiotiques. Analgésiques : cinq.
L’opération ne dura qu’une vingtaine de secondes, puis Lornyl arma son fusil protonique et se dirigea vers le cadavre.
Un impact d’énergie lui trouait la poitrine. Vêtu de ce qui aurait pu passer pour un déguisement médiéval, l’indigène avait brisé son arc dans sa chute, apparemment sa seule arme. Sa corpulence était celle d’un jeune adolescent mais rien n’indiquait qu’il en fût un. Ses traits, encore crispés par la douleur, rappelaient ceux des peuples vivant autrefois en Asie. Aucune difformité, rien de monstrueux, mais cette indéfinissable sensation d’étrangeté.
Cherchant à se convaincre que la créature n’avait pu survivre à sa blessure, Lornyl s’accroupit à ses côtés en réprimant un grognement de douleur. Avait-elle un cœur ? Quel signe vital pouvait attester de son décès ? La gorge serrée par l’angoisse, le doigt crispé sur la détente de son fusil, il souleva une paupière d’une main tremblante.
Lornyl eut un geste de recul : pas de pupille ni d’iris à proprement parler. Rien qu’un disque noir. Un puits sombre et froid, sans nul doute figé par la mort. Un frisson d’horreur rétrospective lui raidit l’échine lorsqu’il se redressa. Peut-être était-il le premier humain à avoir touché une forme de vie intelligente d’outre-espace. Il regarda sa main et sentit un rire intérieur monter. Quel imbécile ! Il tremblait d’un étrange mélange de peur et d’orgueil dans son armure de plastacier alors qu’il se tenait face à ce qui n’était qu’un tas de viande froide ! Non-Humain ou pas.
S’il avait consulté ses bio-paramètres à cet instant, Lornyl les aurait vu tous dégringoler vers des niveaux dignes de ceux d’un vieux baroudeur : c’était lui le conquérant ! Certes, il était perdu, mais la navette repasserait demain et il disposait de tout le ravitaillement largué par celle du matin. S’il faisait preuve d’un peu plus de prudence que son ex-Lieutenant il saurait sans nul doute échapper à ces nabots d’un autre âge et tenir jusqu’à l’arrivée des secours. Mais en repensant à cette absence de traces de technologies, il ne put réprimer un frisson. De quelle science disposaient donc ces créatures dénuées d’armes à énergie et de véhicules à moteurs pour réduire en cendres un large périmètre forestier ? Son propre nanoviseur n’avait rien détecté.
Avant l’accrochage, le dernier parachute avait disparu au-dessus des cimes des arbres au sud-est de sa position. Tournant le dos au cadavre, il se remit en marche. Les médicaments agissaient : sa jambe ne le faisait presque plus souffrir. Accompagné par le bruit de succion de ses bottes sur le sol gorgé d’eau, il disparut sous la futaie.
Impossible d’apercevoir un coin de ciel, de se fier aux lignes de pente dans un environnement aussi accidenté et touffu ; incapable d’accrocher d’autre repère que le signal du satellite-relais, il était descendu pendant toute la journée à travers une végétation de plus en plus touffue. La nuit allait tomber. Après cinq heures standard de marche, son genou lui faisait à nouveau mal et il dut injecter une nouvelle dose d’analgésique lorsque la douleur devint insupportable. Sans enlever sa carapace il ne savait dire si l’humidité en était la cause ou s’il avait à nouveau saigné, mais le trou dans la coque de plastacier restait moite.
Il se reposait, assis sur une souche, lorsqu’il vit dans la pénombre la tâche claire d’un parachute, suspendue aux arbres à moins de deux cents mètres – combien de pieds ? – en contrebas. Au fond de son casque un sourire de triomphe illumina son visage.
*
* *
Le lendemain, je m’éveillai les idées plus claires. La blessure de mon bras commençait déjà à cicatriser et je me sentais à nouveau capable d’accomplir mon devoir. Je repris donc la route de la vallée, décidé à alerter les armées de Gâlaë du danger qui guettait nos peuples : une magie et une barbarie qui n’étaient pas sans rappeler celles du Culte Noir. Un vent faible secouait l’eau des hautes branches, mais neige et pluie avaient cessé de tomber.
Je n’avais pas eu le temps de m’enquérir de mon petit déjeuner – toujours des racines, quoique ramollies par le dégel – lorsque je tombai sur la saignée boueuse du chemin qui nous avait menés l’avant-veille à ce village maudit ! Les effluves âcres de l’incendie des huttes pesaient encore dans le brouillard du petit jour. Mon appétit disparut d’un coup, emportant avec lui l’enthousiasme matinal, et une boule de rage froide se noua au creux de mon estomac. J’avais honte de ma fuite de la veille et une indécision sournoise se glissait à nouveau dans mon esprit.
Je me tenais ainsi, immobile entre troncs et fourrés, deux coudées au-dessus du fossé, quand j’entendis un bruit étrange sur ma gauche. Je me baissai d’instinct. Les rubans pâles de la brume se déchirèrent, juste assez pour que je réalise que les masses sombres, à cent pas de l’autre côté de la route, étaient les épaves calcinées du village.
Un craquement ! Je me tassai davantage, les muscles tendus, prêt à me défendre contre d’improbables créatures. Futile : je n’avais même pas dégainé mon couteau de chasseur ! Avec d’infinies précautions, je tirais la lame de son fourreau lorsque je le vis, Blanc sur blanc, ombre fantomatique dans l’atmosphère trouble et humide de la forêt, il semblait glisser à la lisière du groupe de bâtiments incendiés : l’Ogre ! La Bête.
Sa tête énorme épousait la forme d’un trapèze arrondi ; pour tous yeux, une bande noire et luisante lui barrait la face, juste au-dessus d’un nez grossier, semblable à un groin. En le comparant aux constructions qui l’environnaient, il devait mesurer près d’une fois et demie la taille moyenne d’un Gâlahan. Mon cœur enragé battait comme un tambour. Cette créature hideuse appartenait à une race perverse qui m’avait arraché Stolon et tous mes compagnons, massacrait des villages entiers, apportait la guerre sur Gâlaë. Puis je me sentis démuni, armé d’un arc et de mon couteau. Je n’appartenais pas à l’élite qui maîtrisait les sortilèges. Si je me montrais, ce monstre allait utiliser son effroyable magie pour me réduire en bouillie !
Il disparut à plusieurs reprises derrière les arbres et les huttes. La brume se dissipant, j’arrivai rapidement à la conclusion qu’il devait être blessé : il peinait parfois à garder son équilibre et boitait ostensiblement. Ce handicap en faisait-il un adversaire à ma mesure ? Qu’aurait fait Stolon ?
Avancer. Prudemment, mais avancer.
*
* *
Lornyl s’éveilla dans une pale lumière. Où se trouvait-il ? Il n’osait pas bouger, à la fois transi par une humidité glacée, perclus de courbatures et effrayé par le silence. Allongé sur une paillasse à même le sol, il grelottait sous une couverture de laine mitée qui avait dû être violemment colorée à une époque plus heureuse. Des images confuses de créatures cauchemardesques flottaient encore aux franges de sa conscience : la nuit avait été agitée.
Lentement, la mémoire lui revenait : le container largué par la navette. Ce fut d’abord une déception. La caisse ne contenait que de la nourriture ; ni arme, ni moyen de communication sophistiqué, ni balise, ni médicaments. Au moins ne mourrait-il pas de faim. Puis il avait réalisé que l’arbre auquel s’était accroché le parachute dominait une vaste clairière où se nichaient une vingtaine de huttes, incendiées pour la plupart.
Cette seconde surprise l’avait laissé encore plus perplexe que la première : après un bref sursaut de joie à l’idée de passer la nuit à l’abri de la faune locale dont il ignorait les dangers, il réalisa ce qu’impliquait cette découverte : présence de vie autochtone à proximité, accrochage avec les Marines, risques de représailles, cadavres démembrés, éviscérés, Lornyl eut un haut-le-cœur si violent qu’il faillit vomir dans son casque. Choisir la geôle orbitale aurait peut-être été une meilleure solution.
Lorsqu’il se décida enfin à explorer le village, poussé par le jour déclinant, il n’y découvrit rien des horreurs qu’il imaginait tapies dans les huttes saccagées. En revanche, le sol avait été fraîchement retourné à l’entrée aval de la clairière. Ainsi, ils enterraient leurs morts, et la probabilité que d’autres indigènes se cachent à proximité s’en trouvait renforcée. Il frissonna. Cette fois, il en était convaincu : on l’observait depuis le couvert des bois.
Il avait finalement trouvé refuge dans l’une des maisons les moins endommagées. Malgré le froid et la fièvre qui montait, il avait résisté à l’envie de ranimer le foyer central, par peur de se rendre trop vulnérable aux attaques nocturnes de ces créatures capables de dévaster de larges étendues sans bombe ni arme à feu. La sueur qui inondait son front l’avait cependant convaincu de retirer son casque, mais il s’était contraint à résister à la douleur de sa jambe pour ne pas ôter l’ensemble de son armure.
À deux reprises au cours de la nuit il avait dû réclamer des injections calmantes à son Médipack.
Ce matin, il pouvait à peine plier le genou, sans doute très enflammé.
— Dix centicubes d’antibiotiques et cinq d’analgésique, croassa-t-il dans le micro du casque encore posé à côté de lui. Il entendit vaguement le commentaire susurré par la voix électronique et sentit à peine la piqûre au bas de ses reins.
Tandis qu’il mâchonnait sans envie une barre de céréales vitaminées, assis à même le sol, il se félicita de ne pas avoir besoin de sortir, ni même de se déshabiller pour uriner. Le système de recyclage de secours fonctionnait toujours malgré la terrible journée de la veille. Par les fenêtres étroites aux vitres brisées tombait une lumière laiteuse qui rendait irréelle l’atmosphère dans la pièce unique de cette hutte en bois. Une brume ténue flottait autour du pilier unique qui soutenait le toit rescapé. L’odeur demeurait indéfinissable. Étrange et nouvelle. Moisissures et épices. Senteurs boisées. Lornyl réalisa qu’il commençait à découvrir ce nouveau monde avec ses vrais sens et non plus ceux, synthétiques, de son casque.
Avec le jour, la cabane prenait vie. De grands poêlons noirs pendaient à un mur. Un mannequin en bois peint, haut de trente centimètres – un pied ? – gisait dans un coin. Des capes cirées d’un vert très sombre s’entassaient sur une autre paillasse, opposée à la sienne. Des êtres vivants, organisés, presque humains, avaient vécu ici, étaient morts ici.
Était-ce le soudain afflux de ces sensations nouvelles qui le submergeait ou bien la fièvre montait-elle ? Il avait l’impression de flotter et dut se cramponner à sa lamentable couverture pour ne pas céder au vertige.
Lornyl ne finit pas sa barre de céréales synthétiques. De toute façon, il n’avait pas faim. Mieux valait sortir que se laisser aller à cette étrange langueur. Il remit son casque et tenta de se lever. La douleur qui fulgura le long de sa jambe occulta la voix faussement rassurante du Cybercom :
— Trente-neuf degrés centigrades. Bilan médical recommandé.
Il attendit que l’éclair de souffrance se dissolve avant de se redresser tout à fait et respira profondément pendant une minute, puis dut attendre que le vertige se dissipe avant de se diriger vers la porte. Lornyl l’ouvrit avec toute les précautions dont il se sentait capable mais sa main tremblait, effet pervers d’une fièvre qui le rongeait davantage qu’il ne voulait l’admettre : les fonctions médicales de l’armure le mettaient à l’abri de toute mésaventure.
Il ne sentit pas la fraîcheur de l’air extérieur, mais grelottait pourtant en avançant entre les huttes. Des impacts de laser perforaient les murs de bois, preuves du récent combat qui s’était déroulé ici. La nuit tombante lui avait masqué ces marques de violence à son arrivée.
À la lisière du village, Lornyl dut faire halte pour reprendre son souffle. Des mois d’entraînement intensif en physio-simulateur semblaient s’être envolés après une seule journée d’errance au sol. Son cœur n’avait même pas repris un rythme normal lorsque l’alarme de proximité bippa dans les haut-parleurs du casque.
— Mouvement à onze heures, à cinq cents pieds, en limite d’acquisition. Confirmation infrarouge en cours. Confirmation infrarouge positive. Créature humanoïde. Lancement de la séquence de nanovision.
Cinq cents pieds : cent cinquante mètres ? Lornyl songea soudain qu’il ignorait les dégâts que pouvaient faire une flèche à son armure de plastacier à une telle distance. Sans doute se trouvait-il plus loin lors de l’accrochage de la veille puisque ses senseurs n’avaient pas donné l’alerte. Il risquait encore plus gros cette fois.
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Avec une infinie lenteur, j’avançai vers la créature. Parfois, lorsque ses rayons déjà hauts l’accrochaient, Muk-Bar scintillait sur sa carapace de neige. À vingt pas de lui, dans les fourrés qui bordaient le village, j’aperçus qu’il tenait une de ces armes étranges et redoutables. La peur de tuer me tordait le ventre. En serais-je capable ? Curieusement, je ne me sentais pas en danger et ne trouvais plus aucune raison d’agresser cet Ogre. Comment pouvait-on avoir une peau aussi épaisse ? Sa carapace semblait lisse comme l’étril et je ne percevais aucune trace d’intelligence dans cet unique œil noir qui fouillait la pénombre du sous-bois. Aucun sentiment ne filtrait de son étrange visage.
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Était-ce la peur qui le paralysait ou bien la fièvre altérait-elle ses facultés de jugement ? Lornyl ne bougeait pas, observant dans son nanoviseur la lente progression de l’humanoïde. Vue à travers son équipement électronique, la situation aurait pris un air futile de 3D-Sim, si les douloureux élancements au genou ne l’avaient pas convaincu de sa cruelle réalité.
— Quatre cents pieds, en diminution, susurra son hôtesse électronique.
Deux fantasmes antagonistes rampaient dans son esprit : d’un côté l’angoisse d’entendre une seconde alarme l’avertir d’autres approches et de se retrouver soudain encerclé, de l’autre, le souvenir de ce mannequin de bois peint et de se retrouver nez à nez avec l’enfant venu rechercher son jouet abandonné. Ridicule !
— Trois cents pieds, en diminution.
Trois cents pieds ? Peut-être cent mètres, oui, mais alors cinq cents pieds, ça n’en faisait pas cent cinquante ! Au diable ces unités ! Une goutte de sueur échappa à la cagoule de son casque et lui coula dans l’œil.
— Quarante degrés centigrades. Examen médical obligatoire.
Et pourquoi cette machine utilisait-elle des degrés centigrades et pas des Fahrenheit puisqu’elle s’obstinait avec des pieds plutôt que des mètres ? Un instant, Lornyl sentit ses jambes faiblir, mais il se ressaisit en fixant son attention sur le nanoviseur, redoutant qu’une explosion de lumière verte ne dévaste les alentours comme celle qui avait eu raison de la patrouille.
— Deux cents pieds en diminution.
Lornyl sentit l’aiguille du Médipack se ficher à nouveau dans le bas de ses reins sans qu’il ait demandé quoi que ce fût. Il retint une bordée d’injures à l’encontre de son ange gardien virtuel, de toute façon sourd à ce type d’échange non programmé.
— Humanoïde stabilisé à cent pieds, à midi.
Une sueur froide parcourut l’échine de Lornyl. Fièvre ou peur ? Serait-il capable de tirer ? Pour se défendre sans doute. La tache sur l’écran se brouilla un instant.
— Que se passe-t-il ? Il bouge ? Son image se trouble !
— Négatif. Pas de mouvement enregistré. Vérification du nanoviseur en cours. Nanoviseur opérationnel.
Le sang se mettait à battre contre ses tempes et un mal de tête sournois remontait le long de sa nuque raidie par l’attente.
Lornyl pointa son fusil à protons droit devant lui.
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L’Ogre ressemblait à une statue, figé dans une posture raide et menaçante, un tube d’étril dirigé devant lui, lisse et luisant sous Muk-Bar. Je décidai de ne plus bouger et d’observer. Je ne comprenais pas ce qu’il pouvait attendre ainsi : il était impossible qu’il m’eût repéré car j’avais utilisé la marche des chasseurs pour venir jusqu’à lui, et jamais aucun orcaire sauvage des Harads n’avait échappé à mes traques silencieuses.
J’attendais.
Plusieurs fois, des nuages vinrent cacher la lumière et une petite averse froide nous arrosa en fin de matinée. Il n’avait toujours pas bougé. Moi non plus.
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Lornyl n’en pouvait plus. Était-ce la régulation thermique de son armure qui rendait l’âme, incapable de suivre les alternances de pluie et de soleil – mais parlait-on de « Soleil » ici ? –, ou bien la fièvre attaquait-elle plus fort que jamais ? Son genou avait dû enfler à tel point qu’il ne sentait plus sa jambe ni son pied. Il n’osait pourtant pas bouger, persuadé qu’il se retrouverait criblé de flèches comme une pelote d’aiguilles s’il ne faisait pas mouche dès le premier mouvement, incapable de trouver le courage d’appuyer sur la détente de sang-froid. Il voulait voir son agresseur d’abord, même si ce devait être sa dernière vision. S’agissait-il seulement d’un « agresseur » ? Et pourquoi ne prenait-il pas l’initiative, lui ?
Deux heures déjà que durait ce calvaire et sa nuque le faisait de plus en plus souffrir. Ce casque qui lui enserrait cruellement le crâne devait peser une tonne. Des papillons blancs se mirent soudain à danser dans le nanoviseur et Lornyl sentit un gouffre obscur s’ouvrir sous ses pieds.
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Sans un bruit, je vis l’énorme masse blanche s’effondrer sur elle-même. J’avais envisagé toutes les issues possibles à cette situation incongrue mais celle-ci ne m’était pas venue à l’esprit. J’ignorais s’il s’agissait d’une ruse ou bien si un renfort imprévu venait d’abattre mon Ogre. Je ne bougeai pas.
Après dix battements de cœur, personne ne s’était encore avancé vers le corps inanimé du monstre. Je décidai donc de mettre un terme à cette confrontation absurde et pris le risque de sortir du couvert. Doucement. Mon buste dépassait au-dessus des fougères mais la créature n’avait pas réagi. Je respirai profondément pour calmer ma peur et approchai, une flèche encochée dans mon arc.
Il gisait sur le dos, les bras en croix, son tube métallique à côté de lui. Je l’envoyai rouler à cinq pas d’un coup de pied et reculait aussitôt pour me mettre hors de portée des ruses du géant. Mais il ne broncha pas. Son mufle stupide fixait toujours le ciel et ses gros doigts boudinés ne frémirent même pas. Pourquoi avait-il été permis que de telles abominations surgissent sur notre Gâlaë ?
C’est alors que je remarquai le trou à son genou : un liquide rouge sombre, presque noir, en suintait. Sans doute l’un de mes compagnons avait-il réussi à percer sa carapace d’un de ses traits. Je me sentais partagé entre dégoût et jubilation. Ainsi un sang semblable au nôtre coulait dans le corps de ces êtres chitineux ! Au mépris de toute prudence, je posai mon arc et m’agenouillai à moins d’un pas de la bête pour regarder au fond de la blessure. Il semblait qu’il y eût de la chair là-dedans. Je n’en doutais plus guère depuis la veille : les Ogres Blancs n’étaient pas des démons, mais des choses vivantes. Tout confirmait la parenté avec des insectes ou des crustacés.
Soudain, le monstre dodelina de la tête et je perçus un grognement au travers des fentes de son mufle blanc. Je m’aplatis contre le sol, avec l’espoir qu’il n’eût pas remarqué ma présence à ses pieds. Une curieuse voix fluette parut faire écho aux premiers sons que j’avais entendus. Toutes deux s’échappaient pourtant de la même bouche ! Quel étrange animal avais-je donc trouvé là ? Je résistai à la panique lorsqu’il souleva les bras et vécus alors ce qui restera jusqu’à ma mort la vision de plus pure horreur : l’Ogre entreprit de s’arracher la tête !
Pendant une fraction de battement de cœur, je crus à une sorte de suicide rituel comme en pratiquent certains clans du Sud profond, puis je réalisai l’étendue de ma stupidité. Les Ogres Blancs n’étaient ni ogres, ni blancs ; ni insectes, ni crustacés mais simplement galanoïdes en armure de combat.
Ce n’est que lorsqu’il eut rejeté son casque – d’où s’échappait toujours la seconde voix fluette – que l’être prit conscience de ma présence. Je m’accroupis. Ses yeux étrangement bleus et ronds s’écarquillèrent et une moue que j’interprétai comme du désespoir tordit son visage ruisselant. Bien que coupés courts, ses cheveux clairs étaient collés par la sueur. Je ne saurais dire combien de temps nous restâmes ainsi à nous dévisager, mais je pense que c’est lui qui prit l’initiative de rompre notre stupeur.
Il me désigna clairement son genou blessé en appuyant ses gestes de sons rauques et incompréhensibles. Il souffrait et voulait que je l’aide à retirer sa cuissarde. Lorsque j’appuyai sur les étranges boutons blancs incrustés sur la face interne des jambes, elles s’ouvrirent en deux demi-coquilles avec un sifflement inattendu. La puanteur me fit reculer. Il parut s’en rendre compte et plissa son visage dégoulinant, puis prit appui sur ses avant-bras pour tenter de voir comme moi l’horrible plaie.
Bien qu’incapable de le lui dire, j’avais aussitôt compris. Les chasseurs de mon clan utilisaient parfois ces terribles poisons lorsqu’ils voulaient tuer à coup sûr des prédateurs ou des animaux enragés dont la viande ne serait pas consommée. Comment la flèche avait-elle pu percer cette armure à l’apparence si solide ? Je ne l’ai jamais su. L’articulation du genou devait avoir un défaut.
De la haine, puis du dégoût, mon cœur venait de glisser à la pitié car je savais par où il allait passer avant la fin inéluctable. Il n’y avait aucun espoir ; le poison rongeait tout son corps depuis la veille. Je n’ai pourtant pu m’empêcher de nettoyer sa blessure et d’y appliquer mes cataplasmes d’herbes avant de le traîner à l’abri. Il commençait à délirer. Je trouvais ces géants bien placides et inoffensifs tout à coup.
Cette nuit dans une hutte abandonnée de l’Harad, seul avec lui, fut ma première leçon : les Ogres Blancs pouvaient aussi souffrir. Son dernier sourire fut ma récompense.
Il perdit définitivement connaissance au milieu de la nuit, à la fin des crises de convulsion, et mourut avant de voir le jour.
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« Moi, Edrun de Serk, je fus le premier témoin de la véritable nature des Ogres Blancs. Depuis, et malgré leur règne cruel et sans partage, mes yeux éteints espèrent encore d’une terrible image : celle des visages juxtaposés de cette fillette et de ce guerrier, tous deux figés dans la même ultime souffrance. Je veux croire qu’elle a un sens. »