HULDOR Laurent Genefort

Pour Jack Vance

I

CE N’EST QUE lorsqu’il commença à déféquer des crapauds vivants qu’Alaet réalisa qu’on lui avait jeté un sort.

Sa première réaction fut d’extirper la bestiole frétillante de ses braies, en lâchant un abominable juron. Il chercha dans sa mémoire les ennemis qu’il s’était faits, au cours de sa carrière, dans le monde de la magie. Il dut vite abandonner. La liste était trop longue pour définir un suspect valable.

Au coin de la place de la Pierre Folle, près du souk à l’entrée du Cloaque, se tenait la taverne de l’Étrangleur. Alaet résolut de s’y rendre sans tarder. C’était là qu’il avait le plus de chance de récolter le renseignement qu’il cherchait. La lie de Karnab la Magnifique fréquentait l’Étrangleur, qu’il s’agisse de marchands d’esclaves, de membres de la Guilde des Larrons, d’assassins, de mendiants ou de sorciers.

Il traversa la place de la Pierre Folle encombrée, sans même jeter un coup d’œil à la pièce qu’on jouait sur une scène de bois, immense, tapissée d’amas de coton représentant les nuages dans le ciel. Suspendu à un système de poulies et de câbles, un comédien en pantalons bouffants déclamait son texte d’une voix forte. Il essayait vainement de dominer le vacarme des parieurs, aux combats de chiens-lézards qui avaient lieu à proximité.

D’ordinaire, Alaet appréciait toute cette agitation. On s’accordait à dire que Karnab était le centre géographique du monde, ce qui était sûrement faux. Mais elle possédait à n’en pas douter les souks les plus abondants – autant que ceux d’Ered, Ychara et Irm réunis –, les palais les plus splendides, qui avaient tendance à empiler leurs tours en baroques pâtisseries. C’était la seule ville importante de Wethrïn à ne pas posséder de murailles. Aucune architecture ne semblait dominer, et celui qui levait les yeux vers les toits trouvait pêle-mêle des dômes champignonneux décorés de fresques, et des flèches de pierre acérée.

Une démangeaison dans son pantalon le rappela à la réalité. Il poussa la porte de la taverne. Un air alourdi d’encens et de korba noir assaillit ses narines. Des serveuses passaient dans ces fumées tels des fantômes. D’aussi longtemps qu’il se souvenait, Alaet n’avait jamais pu déterminer avec précision les dimensions de la salle, basse de plafond. Les tables de bois massif semblaient avoir été jetées au hasard, ainsi que d’énormes dés. L’espace, dans l’enceinte de l’Étrangleur, prenait parfois d’étranges libertés. L’homme qu’il recherchait, reconnaissable à ses mains ne comportant que trois doigts (occupées pour l’heure à remplir un gobelet de vin), se trouvait assis à une table reculée. Le voleur sourit de sa bonne fortune, et alla s’asseoir auprès de lui.

— Comment te portes-tu, Ohad ? lança-t-il en extrayant un crapaud verruqueux de son pantalon. Est-ce que tu travailles toujours chez Sapid, le Bibliothécaire ?

L’homme le regarda d’un œil torve.

— J’ai été promu au grade d’Assistant Archiviste de Deuxième Classe. Aurais-tu besoin de mes services ?

Alaet lui montra le crapaud.

— Quelqu’un m’a affligé d’un sortilège gênant, mais j’ignore de qui il s’agit. L’étendue de ta science est réputée. Chaque sort est spécifique à un magicien, et les sorts courants n’ont aucun secret pour toi. Je te propose trois dunars pour le nom de ce magicien.

Ohad émit un rire fêlé.

— Le service que tu demandes en vaut au moins le triple. Je ne descendrai pas en dessous de cinq dunars, plus six khems pour indiquer le lieu où se trouve le sorcier.

Alaet marchanda âprement. L’autre transigea à six dunars pour les deux informations. Le voleur déboursa l’argent de mauvaise grâce. Décidément, jamais rien de bon n’arrivait par la sorcellerie. Il en avait fait maintes fois l’expérience.

— Le sort de la Défécation d’Aversion est une des spécialités de Huldor, déclara Ohad en empochant les pièces trouées. Un homule qui l’utilise tantôt par vengeance, tantôt par plaisir. Ce n’est pas un sort très agréable, mais au moins il n’est pas dangereux. Une variante de ce sort, par contre, est mortelle, l’envoûté se met à excréter des scorpions qui…

— Fais-moi grâce d’un cours de sorcellerie. J’ai payé. Où est ce Huldor ?

Ohad se fendit d’un large sourire.

— Juste derrière toi.

II

Alaet jeta un regard furibond à l’homme qui venait de l’escroquer et se retourna.

Dès lors, l’étrangeté de l’être négligemment accoudé, qui le scrutait en souriant, l’accapara tout entier. La pointe de ses oreilles indiquait une origine homulienne. Alaet était petit pour un humain, mais il était plus grand que les trolques et les homules. Or, Huldor le dépassait d’une tête. Il était couvert d’étoffes légères, de couleurs vives mais harmonieuses entre elles, d’une coupe que le jeune homme n’avait observée nulle part. Sur son visage émacié, d’un blanc cadavérique, brûlaient deux yeux d’une fixité inquiétante. Un nez busqué, surgissant d’entre deux pommettes fortement accusées, rejoignait presque des lèvres minces et cruelles, qui dévoilèrent une dentition constituée d’un alignement de diamants étincelants.

— Je ne vous attendais pas si tôt, fit-il aimablement. Vous avez répondu rapidement à mon appel.

Alaet se surprit à n’éprouver aucun sentiment de fureur envers le sorcier. Il n’avait pas la moindre envie de dégainer sa fine épée, et demander raison de l’acte dont il avait été victime. Apaiser la colère, était-ce une autre facette du talent de sorcellerie de Huldor ? Après tout, son sang-froid valait peut-être mieux qu’un débordement qui pouvait tourner à son désavantage. Il chercha à formuler une réplique cinglante. Mais pour l’heure, ses qualités de discoureur lui firent défaut.

— Je pense que vous me devez des explications, dit-il d’une voix neutre. J’ai beau fouiller dans mes souvenirs, votre nom m’est inconnu. Du moins, il l’était avant cette minute. Pourquoi m’avez-vous jeté un sort ? Je ne vous ai causé aucun tort.

Le sorcier se tamponna délicatement les commissures des lèvres à l’aide d’un carré de taffetas écarlate, avant de répondre :

— Vous avez tout à fait raison. Ce n’est ni par plaisir, ni par vengeance que je me suis contraint à élaborer ce charme mineur…

Le voleur fit mine de s’indigner devant l’euphémisme, mais le sorcier continua.

— … Mais pour une raison plus sérieuse. Un litige m’oppose depuis plusieurs années à Thomansarn-de-Childe, magicien noir comme moi. Ce différend porte sur de trop nombreux points pour être exposé ici. Quoi qu’il en soit, nous avons décidé de le régler aujourd’hui même.

— Qu’ai-je à faire avec cette histoire ?

— Plus de choses que vous n’imaginez. Il n’était évidemment pas question de nous exposer nous-mêmes dans un duel de sorcellerie. Nous nous sommes donc choisis un champion. Nous n’avions pas suffisamment confiance en nos disciples pour leur confier une batterie de maléfices qu’ils pouvaient retourner contre nous…

Alaet saisissait à peu près la situation. Il représentait le magicien dans un duel de sorcellerie qui devait déterminer un gagnant et un perdant. Et Huldor le tenait sous son pouvoir grâce au sortilège qu’il lui avait jeté. La rapière qu’Alaet portait au côté ne lui serait d’aucune utilité.

— Je n’ai aucune connaissance dans les sciences surnaturelles, objecta-t-il. Vous ne pouvez pas me les apprendre en une journée !

— Je vous pourvoirai de tout l’arsenal magique dont je dispose, et dont je suis immunisé, pour le cas où vous auriez l’idée inconsidérée de vous rebeller. Vous n’aurez qu’à toucher l’amulette contenant le sort approprié à l’attaque dont vous ferez l’objet.

Alaet ouvrit une bouche débordant de questions, mais le sorcier se leva.

— Il est temps de partir. Le duel a lieu dans une heure sur un mont des Terethfarad.

Les Terethfarad élevaient leurs cimes à plus de cent lieues à l’est de Karnab, mais Alaet s’abstint de tout commentaire. Huldor avait certainement un moyen rapide de se rendre là-bas.

— Nous n’avons pas discuté de mon salaire, dit-il alors qu’ils sortaient de la taverne.

Huldor se caressa l’arête du nez, signe qu’il réfléchissait, oscillant entre deux réponses.

— Un salaire… Bien sûr, j’avais oublié. La Défécation d’Aversion Moyenne dégénère au bout de deux jours en un sort voisin, la Défécation Reptilienne. Après le combat, il vous sera extirpé. Je vous offre la vie, est-ce suffisant à vos yeux ?

— En toute honnêteté, je préférerais que vous ajoutiez à cela un rubis-accrocheur d’Othbaal, ou un diamant ambré de Meladenfarad. Voire…

Huldor haussa les épaules.

— Ces pierres n’ont aucune valeur pour moi, aussi je n’en possède pas. Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous offrir. Vous êtes libre de refuser mon offre.

Alaet secoua la tête de dépit. Il se contenta de suivre le magicien à travers l’agora ensoleillée.

Sur le théâtre, des machineries avaient transformé la scène céleste en une cour de palais de marbre où coulait une fontaine de vin tout aussi marmoréenne. L’acteur, avalé auparavant par une trappe aménagée derrière un nuage de tulle, avait troqué ses culottes bouffantes contre un habit de potentat et arbitrait un procès burlesque.

— Pourquoi avoir attendu le dernier moment pour venir me chercher ? Ce n’est guère prudent de votre part…

Huldor eut l’air embarrassé. Il se frotta le nez avant de répondre :

— Ma foi… J’avais formé un champion. Il s’est vaporisé, à la suite d’une mauvaise utilisation d’un de mes sorts. Je soupçonne Thomansarn d’y être pour quelque chose. Malheureusement ce n’est qu’une conviction. Si j’avais eu une preuve de sa tricherie, le combat à venir ne serait pas utile et j’aurais gagné… Mais ceci est le passé. Je gagnerai – nous gagnerons – tout de même.

Alaet aurait aimé partager le bel optimisme du sorcier, mais un sombre pressentiment l’assaillit. Si Thomansarn avait réussi à se débarrasser de son prédécesseur, pourquoi n’en serait-il pas de même tout à l’heure ?

L’homme et le magicien sortirent de la place, empruntèrent des rues étroites assombries par de hauts portiques à colonnes, passèrent par des cours intérieures rehaussées de frontons et terrasses étagées.

Huldor s’arrêta sous un porche ornementé.

— C’est ici, fit-il, laconique, désignant le sol.

Alaet regarda dans la direction pointée par l’index tendu. Un motif entrelacé, de teinte mauve, ressemblant à un sceau ornait une dalle. Sur l’ordre de son maître, il marcha sur le signe gravé, d’où s’échappèrent des volutes de gaz. Le magicien le rejoignit.

Les bruits de la cité cessèrent et un vent glacé ébouriffa ses cheveux, dispersant la fumée encombrant sa vision.

Ses yeux papillotèrent, assaillis par une lumière crue. Il poussa un juron à faire blêmir un Koranien. Ses poumons s’emplirent d’air pur. Le soleil n’était plus à la même place dans le ciel, il était décalé de plusieurs degrés.

Sous ses yeux s’étendait un tapis de nuages d’un gris sale, déchiré par endroits par des pics ébréchés. Il se trouvait sur l’un d’eux, en compagnie du magicien, d’un troisième individu appuyé sur un bâton dont l’extrémité brillait intensément… ainsi que d’une chose sortie des profondeurs infernales.

III

Alaet regarda à ses pieds, convaincu le temps d’un éclair que ce qu’il était en train de vivre n’était qu’un mauvais rêve. La rune gravée sur le rocher, identique à celle de Karnab, était en train de s’effacer. Un sort à usage unique, songea-t-il.

Image incongrue sur la montagne décapitée, un vieux bassin de pierre reposait en équilibre instable au bord du gouffre.

Son regard se reporta sur les deux étrangers. Huldor s’avança.

— Thomansarn, que signifie cette créature ? Il était convenu de ne pas faire appel à un démon des Cavernes Froides. Tu n’as pas tenu compte de notre accord, je me déclare donc vainqueur.

Alaet eut un sourire furtif. Finalement, il n’aurait peut-être pas à combattre. Thomansarn ne bougea pas, mais sa voix exhalée de la large capuche recouvrant son crâne le figea.

— Un moment. Reconnais-tu dans cette créature un démon, Huldor ? Je te croyais plus érudit. Ce n’est qu’un gündork, un être de chair et de sang fabriqué dans mon atelier. Ton ignorance me confirme dans mon jugement, à savoir que tu n’es qu’un magicien de pacotille. Ha ha !

Huldor vibrait de colère.

— C’est ce que nous allons voir. Je savais que tu fabriquais une créature dans tes cuves. Me voici renseigné. Il me reste trente minutes avant le début du combat. C’est plus qu’il ne m’en faut.

Alaet pesta. Le mince espoir qu’il avait eu de ne pas combattre s’était évanoui en fumée. Une soudaine bouffée de haine envers le sorcier réchauffa son visage, à tel point qu’il crut qu’un filet de vapeur allait sortir de ses oreilles et de ses narines.

Huldor ne semblait pas s’en apercevoir. De sa bouche s’échappa, sous la forme d’un chapelet de perles impalpables, le sort de l’Incrustation Mémorielle qui fixa ses indications dans le cerveau d’Alaet de manière à ce qu’il n’en oublie aucune. Huldor parla sans répit pendant une demi-heure.

— Tout ce qui sera utile à ta défense t’a été inculqué, conclut-il. Te voila prêt à affronter le gündork de Thomansarn.

Il se retourna vers ce dernier.

— Mon champion est formé. Le combat peut commencer.

Alaet détailla la créature oscillant sur trois paires de pattes grêles, à l’autre extrémité de l’espace circulaire constituant le sommet du pic. La configuration des parties de son corps, recouvertes d’une carapace chitineuse irisée de couleurs chatoyantes, défiait toute description. Des dards émergeaient de temps à autre de l’anatomie tuméfiée, pour se rétracter la seconde suivante, Thomansarn, un personnage de la taille d’un gnome vêtu d’un manteau pourpre à large capuchon flottant dans le vent, inclina la tête.

Le combat pouvait débuter.

Les deux observateurs s’avancèrent prudemment vers le centre du disque.

— Je m’appelle Mancorh, articula le gündork. Je suis comme toi, un esclave obligé de servir son maître. Prépare-toi à mourir, car de ta mort dépend ma vie. Si tu veux combattre, franchis cette marque.

Une ligne se grava d’elle-même dans le roc, suivant l’extrémité d’un dard.

Alaet effleura un bandeau ceignant son front. L’air se tordit et vomit des aiguilles de glace qui foncèrent sur Mancorh. Une fraction de seconde avant qu’elles n’atteignent leur but, le gündork cassa une brindille attachée à un collier et les pointes se brisèrent en mille parcelles sur une muraille qui ne subsista que le temps d’un éclair.

De chaque côté de l’arène, les sorciers les regardaient, anxieux. Thomansarn, le visage dans l’ombre, restait aussi immobile qu’une statue.

Alaet tapota un anneau de sa main droite et des tentacules verdâtres jaillirent du sol, agrippant les pattes du gündork. Ce faisant, il avança d’un pas… pour reculer dans un bond frénétique : une rangée d’épieux venait de surgir à ses pieds, là où le gündork avait tracé la ligne.

Les tentacules achevaient de se dissoudre quand Mancorh formula le Pacte Violet. Une colonne d’eau monta de la roche, enveloppant son adversaire comme dans une nasse. Alaet retint sa respiration. Sa main fouilla dans sa veste. Il brisa une petite sphère qui vaporisa l’eau. Le petit nuage ainsi formé se rassembla en boule et se mit à flotter mollement au-dessus de sa tête. Le sort suivant se fracassa sur la carapace du gündork. Alaet recula en reprenant son souffle. Il avait fallu une bonne minute pour que s’évapore la nasse d’eau.

Mancorh ne restait pas inactif. Il avait tiré un sachet d’une poche abdominale et en répandait le contenu sur l’un de ses prolongements, ressemblant à une main.

Alaet repassa dans son esprit les sorts utilisant de telles poudres. Était-ce le Déviateur Temporel ? l’Innoculateur Phardien ? En ce cas, le dix-septième sort de Huldor devait faire l’affaire. Maudit Huldor ! À moins que…

L’idée fusa au moment où Mancorh soufflait la poudre dans sa direction : l’Haleine du Dragon, le gündork l’avait libérée ! Une langue de flamme vrombit, prenant la forme d’une gueule reptilienne. Alaet condensa sa boule nuageuse en un buste de gnomelin grimaçant. Les entités s’affrontèrent. Des vagues alternatives de chaleur et de froid parvinrent aux adversaires. Les entités s’anéantissaient l’une l’autre, rapetissant de plus en plus jusqu’à la taille de fourmis… Un jaillissement de lumière, et il n’en resta plus rien.

IV

Les adversaires se contemplaient, épuisés, à quelques pas l’un de l’autre. Le sol portait trace de leurs attaques : striures fumantes, zones noircies, blocs concassés et flaques d’acide. Jusqu’ici, toutes leurs attaques avaient échoué. En revanche, les défenses avaient tenu bon. Les magiciens observaient leur champion. Une convention mutuelle leur interdisait de les encourager, car toute parole peut cacher un sort.

Ce fut le gündork qui rompit la trêve, en provoquant un formidable déplacement d’air qui arracha des parcelles de roc de la montagne. Il fallait agir vite, avant que la tempête n’enlève Alaet du sol. Il augmenta son poids, et la tempête passa sur lui sans l’emporter. Il chercha dans son esprit une nouvelle combinaison de sorts.

Mancorh évoqua un sort inconnu d’Alaet, une sphère opaline qui enfla entre ses pédoncules. Maîtrisant sa panique, le voleur lança un Charme de Dissipation. Comme la bulle continuait d’enfler – elle avait englouti Mancorh – il saisit la précieuse tablette du Champ d’Annihilation accrochée à sa poitrine et la rompit entre ses doigts. Le Champ prit forme autour de lui sous l’aspect d’un nuage kaléidoscopique. La bulle engloba le Champ et s’arrêta à un demi-pied des magiciens Huldor et Thomansarn.

Alaet secoua la tête d’un air perplexe. Son Champ n’avait pas décelé de volonté agressive dans le sort lancé par Mancorh. Par conséquent, il s’était abstenu de l’intercepter.

— Nous voici seuls pour converser, émit la créature en s’avançant.

Alaet dégaina sa rapière et tourna afin de se maintenir à distance.

— Si tu approches encore un peu, tu te trouveras dans le rayon d’action de mon Champ d’Annihilation, qui se fera un devoir de te transformer en une poudre rouge que la brise éparpillera dans le ciel.

Mancorh s’arrêta.

— Je n’ai pas l’intention de te porter atteinte, chuinta-t-il. Je te propose au contraire une solution à un problème qui nous est commun.

La méfiance d’Alaet augmenta d’un degré.

— La solution de mon problème passe par ta mort. Il me reste encore assez de sortilèges en réserve pour t’expédier derrière les murailles du Royaume des Morts.

Le gündork plia ses six pattes sous lui et rentra ses dards. Alaet jeta un coup d’œil à son maître.

Celui-ci regardait une forme se mouvant sur la face extérieure de la bulle, mais ne semblait pas le voir, lui. Le jeune homme reconnut alors sa propre image inversée, et celle, sur la face opposée, de Mancorh. Toutes deux continuaient à se battre.

Son attention se reporta sur le gündork.

— Si ton maître a la même mentalité que le mien, disait-il, il ne te rendra jamais la liberté. Si tu gagnais, tu deviendrais à ses yeux un allié de première force, et il trouverait un nouveau moyen pour te lier.

Alaet dut admettre qu’il y avait une certaine logique dans les paroles du gündork.

— Les risques sont trop grands pour se révolter, fit-il remarquer. Chaque magicien est immunisé contre ses propres sorts…

— Mais pas contre certains sorts de l’ennemi !

Alaet n’avait pas pensé à cela. Mancorh avait raison, il pouvait se débarrasser de Huldor. Il suffisait de livrer à Mancorh un de ses sorts d’attaque, en échange d’un autre dont Huldor ne connaissait pas la réplique.

— Thomansarn m’a confié que son ennemi de toujours ignorait la réplique de l’Estocade de Purghe, émit la créature. Je te la propose en échange de ta Millesphère Fulgurante.

Alaet vérifia qu’il possédait une goutte de liqueur de Thoren contrecarrant l’effet de la Millesphère. Les objets furent déposés à terre, et les deux combattants s’en saisirent en même temps. Alaet répandit la poudre magique sur la lame de sa rapière, qui acquit une luminosité surnaturelle. (Mais qu’est-ce qui n’était pas surnaturel, depuis le début de cette affaire ?) De son côté, le gündork enfilait les anneaux multiples de la Millesphère à chacun de ses dards.

— Je veux bien donner l’exemple, consentit Mancorh, pour te prouver ma bonne foi. Mais dès que je serai sorti de la Bulle-de-Mélicondre, (« la Bulle-de-Mélicondre ? » songea Alaet) celle-ci se désagrégera. Tu devras tuer Huldor avant qu’il n’ait eu le temps de préparer une parade, ou qu’il ne s’enfuie. Auquel cas, le calvaire qu’il te fera subir par la suite sera terrible.

Sans laisser au voleur le temps de répondre, il bondit hors de la sphère d’illusion, et l’espace s’embrasa autour de lui. Alaet n’attendit pas la dissolution complète de la bulle. En un instant, il fut sur Huldor et le perça de son épée. Le magicien bredouilla quelque chose, ses yeux s’exorbitèrent…

« Ce n’est pas…» – puis il bascula en arrière.

Le voleur lâcha précipitamment sa rapière, qui devenait incandescente.

Près du gündork, un corps carbonisé, amalgamé au roc, exhalait une fumée abominable.

Le cadavre de Huldor se mit à siffler. Sa bouche s’ouvrit toute grande… et il se dégonfla, comme une outre enflée d’air brusquement débouchée. Sur le sol ne subsista plus qu’un tas de vêtements et de peau flasque. Alaet sursauta. À ses doigts et à ses poignets, les bagues et les bracelets tombaient en poussière. L’Incrustation Mémorielle s’évapora dans son esprit.

Il se dirigea vers Mancorh, qui contemplait ce qui restait de la dépouille de Thomansarn-de-Childe.

— Nous avons gagné…, commença-t-il.

Pour s’interrompre aussitôt. La cuirasse chitineuse de Mancorh se fragmentait. Est-ce qu’un gündork ne survivait pas à la mort de son créateur ? Mancorh était un être doué de raison et, comme tous ceux issus de la magie ou portés vers elle, profondément cynique. Il ne se serait pas sacrifié, même pour entraîner la mort de celui qui l’avait créé et enchaîné.

La dépouille de Mancorh bougea.

Avec des gémissements d’arthritique, Thomansarn déplia son corps rabougri de la carcasse de la créature.

— Aaah, fit le sorcier, la voix chevrotante, en se redressant.

Alaet désigna la forme calcinée gisant près de lui.

— Je vous croyais mort, tué par votre créature. Vous êtes-vous réfugié en elle lorsque votre corps s’est consumé ?

Le vieil homme épousseta son manteau en grognant.

— Bien sûr que non. Mancorh n’était qu’une invention à moi pour tromper Huldor. Cet imbécile s’est laissé prendre à mon piège. Son âme se balade à présent parmi les démons inférieurs.

Le regard d’Alaet se reporta sur l’enveloppe de chitine jonchant le sol. Les différents fragments étaient reliés par des fils transparents tendus par de minuscules poulies.

— Huldor avait parlé d’une chose créée dans une cuve, dit Alaet comme s’il se parlait à lui-même. Il s’agissait donc d’un double de toi-même.

Alaet félicita en pensée Thomansarn-Mancorh pour sa virtuosité. Il avait cru à l’existence du gündork, jusqu’à éprouver une sorte de sympathie pour lui.

— Je n’avais pas le temps de fabriquer une réplique parfaite, répondit le magicien d’un ton badin. Ma création s’est bornée à recouvrir un squelette de muscles alimentés par du Fluide d’Amintahl, et de le doter d’un cerveau tout juste capable de répéter une vingtaine de phrases réflexes.

Alaet fut agité d’un frisson rétrospectif, à l’idée que la machine vivante s’était tenue à moins d’un pas de lui, quelques minutes plus tôt. Il jeta un coup d’œil dans son caleçon, afin de vérifier si, au moins, le sort qu’on lui avait jeté s’était évaporé, et émit un petit sifflotement de contentement.

Le sorcier ramassa le bâton de son double. Il en frappa l’extrémité lumineuse contre le sol de la montagne, qui se mit à trembler. Une faille apparut sous les pieds d’Alaet, le forçant à reculer en hâte. Un énorme bloc de rocher, sur lequel se tenait Thomansarn, se détacha de la montagne, flottant majestueusement dans les airs.

Alaet s’approcha du précipice. Des cailloux roulèrent dans l’abîme.

— Hé, qu’allez-vous faire de moi ? Vous ne pouvez pas me laisser à la merci des shakkas, moi qui vous ai aidé, à trois mois de marche de Karnab !

Thomansarn ne se donna pas la peine de répondre. Le destin d’un petit voleur humain perché sur une montagne ne l’intéressait pas.

V

Alaet proféra un juron. Il avait été floué. Le pan rocheux supportant la silhouette minuscule s’enfonçait dans les nuages, selon une courbe descendante qui s’accentuait peu à peu. Sous le tapis moutonneux s’étendait la Forêt des Encres aux innombrables dangers. Après, c’étaient les steppes farouches de l’Edurïn, puis le Dulorn et ses eaux tantôt calmes et favorables, tantôt irritées et traîtresses… loin à l’edh se dressait la cité de Karnab, la Ville des villes.

 

Le bassin de pierre avait basculé dans le vide et ses morceaux finissaient de s’éparpiller sur le flanc de la montagne.

Le voleur ajusta sa rapière au côté. Son aventure appartenait déjà au passé. Au moins s’était-il débarrassé de Huldor. Ce n’était plus à présent qu’une croûte noirâtre. Ses dents de diamant avaient éclaté en milliers de parcelles, une poudre impalpable vite dispersée.

Alaet avait la vague impression d’avoir été non pas tant le jouet de deux magiciens fous, que le comédien d’une représentation unique, apparentée à la pièce entrevue sur la place de Karnab. Et que son rôle était terminé.

Mais ce sentiment, léger comme une aile de gendelette, disparut aussitôt. Contournant les restes fumants de la carcasse du pseudo-Thomansarn, il se mit à descendre la pente la moins escarpée de la montagne.

À l’endroit où il se tenait un instant plus tôt, un crapaud ouvrit sa bouche largement fendue vers les nuages, et lança un croassement de contentement.

 

 

 

 

 

AINSI S’ACHÈVE CETTE AVENTURE D’ALAET.