19. Une cuisinière et une cheminée

Quand le temps se radoucit, en mai, Paul retourna à Fire Island. Il écouta plus de cent disques en quatre jours. Il tourna sur lui-même dans le fauteuil de son père. Il traîna sur la moquette. Il pensa beaucoup à Riley.

Il mit soigneusement de côté quarante deux disques – ceux qui lui évoquaient des souvenirs, comme Ian et Sylvia, GodspelV ou Joni Mitchell – notamment l’album où on la voyait nue, de dos, qu’il se rappelait avoir fixé avec des yeux ronds quand il était petit. Il tomba sur un enregistrement de chants de dauphins et de baleines qu’il garda pour Riley, et fourra le reste dans des cartons. Il pourrait toujours les vendre sur eBay ou trouver quelqu’un à qui les donner. Il était temps d’en finir avec le musée de Robbie.

Il jeta sept sacs poubelle pleins de bazar ; une victoire. Plus il passait de temps au milieu des affaires de son père, plus il s’en détachait et plus il lui était facile de les jeter.

Ça continuait à l’étonner. Lui qui croyait qu’ouvrir la fenêtre sur tous ces souvenirs liés à la grande tragédie de son enfance ne ferait qu’attiser la douleur, il découvrait qu’au contraire elle se dissipait à l’air et à la lumière.

Il posa l’album de Hair sur le tourne-disque. Il revit sa mère chanter à tue-tête sur l’air de Let the Sunshine In. C’était un souvenir si joyeux et si déprimant à la fois qu’il dut s’asseoir pour rire. Let ze sunshaïne iiin !

Comment une personne pouvait elle changer à ce point ? Autrefois, cette maison avait été bordélique, chaotique, avec la musique à fond et un perpétuel va-et-vient d’amis. Et sûrement pas mal de drogue. On mangeait sur une table de pingpong. Maintenant, il y avait des meubles en acajou verni, trois services en porcelaine, des tiroirs débordants de draps en lin et de couverts en argent massif. Quand il repensait à la chevelure de sa mère, il n’arrivait pas à l’imaginer sur sa tête d’aujourd’hui. Elle symbolisait une époque à jamais révolue.

Son père appartenait à cette époque et il avait disparu avec elle. Certaines personnes, comme Lia, s’adaptaient bien aux changements. D’autres, comme son père, non.

Paul éprouvait une sorte de nostalgie pour cette époque, même s’il était né trop tard. Cela venait en partie des histoires qu’Ethan lui racontait, au temps où il l’écoutait.

Paul passa en revue les photos, qu’il garda presque toutes. Les premières montraient des rassemblements sur les campus universitaires et des manifs pacifistes. Son père était toujours torse nu, les cheveux jusqu’au nombril, accroché à un poteau ou braillant devant l’objectif. Il y avait deux articles de journaux rapportant son passage éclair en prison, et une photo d’identité judiciaire pour enfoncer le clou. Il avait l’air aussi fier qu’un jeune diplômé, sur cette photo. Il n’y avait aucun cliché d’une quelconque cérémonie de remise des diplômes, d’ailleurs. Il s’était déjà fait virer depuis longtemps.

Robbie avait vécu quelque temps à Washington. Il avait travaillé sur la campagne présidentielle de George McGovern[12], la première d’une série de défaites spectaculaires.

Selon la légende, il avait dormi dans sa voiture pendant trois mois glacials, et s’était fait arrêter en train de fumer un joint sur le capot de sa voiture. Sur une photo, on le voyait en homme-sandwich devant la Maison-Blanche.

Comme un Beatles, Robbie était allé en Inde pour expérimenter de nouvelles drogues et avait rapporté en souvenir quelques prises de vue psychédéliques. À ce stade, sa propre mémoire était sans doute déjà explosée.

Il avait rencontré Lia à un festival de musique en Géorgie à la fin des années 1970. Il avait acheté ses fameuses sandales à un artisan de Virginie, sur la route du retour. Ils avaient emménagé ensemble dans l’East Village. Sur leur unique photo de mariage, Lia, les cheveux en bataille, arborait fièrement son ventre rond. L’officiant était nu-pieds, et les grands-parents de Paul ne brillaient pas par leur présence.

Les années 1970 étaient finies. Leurs dernières vapeurs se dissipaient. Il y avait quelques photos de Paul enfant après 1982, mais plus trace des dessins délirants de Robbie, de sa poésie hallucinée et de ses paroles de chansons engagées. Plus de pamphlets politiques ni d’articles de journaux de gauche. Apparemment, Robbie avait presque cessé d’acheter des disques. Un ou deux albums de jazz, peut-être.

Paul n’était pas sûr des dates, mais il savait que, pendant un moment, son père s’était tourné vers Dieu. Il avait redécouvert son disque de Godspell quand Paul était tout petit. Celui-ci n’avait pas conscience de toutes les chansons qu’il connaissait jusqu’à ce qu’il le réécoute. Cette musique le rendit mélancolique, surtout quand l’acteur à la voix douce qui jouait Jésus priait Dieu de sauver les hommes. Peut-être parce que Dieu n’avait visiblement pas beaucoup aidé Robbie.

Sans savoir pourquoi, Paul avait l’impression que Lia avait montré une certaine impatience durant cette période.

Sur les quelques photos de cette époque, Robbie avait les cheveux courts. Il paraissait mince, un peu perdu, et plissait presque toujours les yeux. Il y en avait une belle où il portait Paul sur ses épaules au zoo de Central Parle. Ils posaient, mais elle était chouette quand même.

C’était à peu près l’époque où ils avaient acheté la maison de la plage. Robbie avait fait la connaissance d’un couple de gauchistes, qui étaient devenus propriétaires à Fire Island, et Lia avait choisi cette grande villa avec vue sur la mer. Paul trouva une photo de lui avec Riley et Robbie, et même une où on les voyait tous les trois tenant fièrement une minuscule Alice hurlante. Il lui arrivait d’oublier que la vie de son père avait chevauché celle d’Alice.

Deux ans après, ses parents avaient acheté la maison dans le quartier chic de Brooklyn Heights. Lia l’avait également choisie pour la vue. Elle avait fait tapisser les fauteuils de tissus assortis aux rideaux et insisté pour qu’ils achètent une cuisinière haut de gamme. Paul avait toujours cru qu’elle datait de l’ère post Robbie, mais il la repéra sur une photo où l’on voyait son père dans la cuisine.

D’après Ethan, il ne se droguait pratiquement plus au moment de sa mort. Apparemment, c’était fréquent dans ce genre d’histoires.

– Robbie était à fond dans la contreculture, avait confié Ethan à Paul et à Riley, un soir, après quelques bières. C’est dur à comprendre pour vous aujourd’hui, parce que tout a changé. On parlait de la guerre du Vietnam, de musique, de politique. Maintenant, on ne parle plus que d’actions boursières et d’immobilier.

Quand Paul y pensait, quand il regardait autour de lui, ne serait ce que cette maison et cette ville, il éprouvait un élan de sympathie pour des gens comme son père ou Riley, qui n’étaient pas doués pour le changement. Il n’arrivait pas à savoir s’il les admirait d’être restés fidèles à eux-mêmes ou s’il les plaignait de ne pas avoir évolué.

En un sens, il se réjouissait que son père n’ait pas vécu assez longtemps pour voir ce qu’étaient devenus sa femme, cet endroit, ce monde.

Il faisait déjà chaud, pour un début mai. Riley avait envie d’y aller – elle insistait même lourdement – et Alice aussi. C’était juste que… elle se demandait ce qui motivait Riley. Elle craignait qu’elle ne s’y rende pour dire adieu à Fire Island.

Sur le ferry, elles avaient pris place sur le pont supérieur. Alice se surprit à imprimer mentalement des images pour les garder dans l’album de ses souvenirs.

– Le printemps arrive bien plus tard, ici, fît remarquer Riley en débarquant sur le quai.

Les branches étaient couvertes d’un duvet de bourgeons vert tendre. Alice alla chercher un chariot pour y mettre les sacs, et fut soulagée que Riley ne cherche pas à en faire autant.

– Je garde mes forces, commenta celle-ci d’un ton snob.

Alice éclata de rire, mais ne lui demanda pas dans quel but.

Elle était résignée à se passer d’eau pour la journée. Elles pourraient toujours faire pipi dans les buissons, ou aux toilettes de la salle des fêtes, si elle était ouverte. Mais une heure plus tard, elle se retrouva sous la maison, les bottes de pêcheur de Riley aux pieds, une clé anglaise à la main, devant un labyrinthe de tuyaux déconcertant. Riley lui criait des instructions qu’elle s’évertuait à suivre. Par superstition, elle ne voulait pas se mettre à la plomberie, mais sa sœur ne lui avait pas laissé le choix. « Ne t’imagine pas qu’on va te lâcher aussi facilement », avait-elle envie de lui dire.

Quand elle tira la chasse d’eau, Alice fut très fière de constater que ça marchait.

Elles allèrent marcher sur la plage. Riley montrait le poing à tous les 4x4 qui passaient.

– C’est pas une autoroute ! leur criait elle en jurant.

C’était l’un des inconvénients de venir hors saison.

Lorsqu’elles atteignirent Fair Harbour, Alice s’aperçut que Riley avait du mal à respirer. Il y avait comme un râle dans ses poumons, qui l’inquiéta.

– J’ai faim, déclara-t-elle. Je meurs de faim. On devrait rentrer.

À la maison, en ouvrant le congélateur pour le dégivrage annuel, Alice découvrit qu’il y avait sûrement eu une coupure d’électricité.

– Hé ! devine quoi, lui lança Riley en débarquant dans la cuisine alors qu’elle préparait la sauce des spaghetti. Il y a de la lumière chez Paul.

– Ah bon ? Les nouveaux ont déjà emménagé ?

– Ça m’étonnerait. Paul n’a pas fini de vider la maison, paraît il. Il n’arrête pas de remettre à plus tard.

– Tu crois que ça peut être lui ? demanda Alice, soudain nerveuse.

Son estomac se noua. « On a tout gâché, eut elle envie de dire à sa sœur. C’est toi qui avais raison. »

– Ou alors il a oublié d’éteindre en partant la dernière fois.

– C’est sans doute ça.

– On va le savoir tout de suite, prédit Riley. Ah bon ?

– Ben, ouais. Tu es en train de faire la cuisine, non ?

En effet, pile au moment où elles passaient à table devant une bougie et un grand plat de spaghetti, on frappa à la porte et il entra. La situation était aussi surréaliste qu’elle était familière.

– Je ne savais pas que vous veniez !

Alice lui trouva l’air plutôt calme. Différent des deux dernières fois où elle l’avait vu.

Le temps qu’il s’approche, Riley avait posé une troisième assiette sur la table.

– Vous êtes sûres qu’il y en a assez ?

– Ne fais pas ton timide, Paul. Tu nous gênes ! Il rit. C’était vrai qu’il avait l’air timide.

Timide et hésitant, prudent, et plutôt adulte, trouva Alice.

Elle se ferma comme une huître. Elle n’était pas capable de traiter toutes les pensées qui l’assaillaient. Elle avait passé les derniers mois à mouliner un nombre d’idées très restreint. À analyser, espérer, redouter, sur la base de quelques maigres indices. Elle s’était habituée à fonctionner à bas régime. Là, brusquement, devant cet afflux soudain de données, ses circuits lâchaient en grésillant.

Elle ne pouvait pas ouvrir la bouche, sous peine de se trahir. Elle aurait avoué que Riley était malade. Elle aurait avoué qu’elle avait fait l’amour avec Paul, sans cesse et sans vergogne, et que leur vieille amitié était fichue. Elle ne pouvait pas le regarder. Elle ne pouvait pas regarder Riley. Elle ne pouvait même pas regarder ses propres mains. Elle fixait sa fourchette. Elle se sentait à peine capable de garder en tête tout ce qu’elle ne devait pas dire. Elle détestait les secrets. Les siens, et tous les autres.

Pourtant, en relevant le nez, elle vit que Paul et Riley riaient. Ils étaient en train d’engloutir leurs pâtes alors qu’elle avait à peine touché aux siennes. Pourquoi était-elle la seule à être malheureuse ? Ce n’était pas juste, ça ne l’avait jamais été. Ils la semaient toujours en route. Dès qu’elle intégrait les règles du jeu, ils passaient au suivant.

– Si on jouait au poker ? suggéra Riley après le repas.

Quand ils étaient ados, en été, ils y jouaient presque tous les soirs. Les autres prenaient de l’ecstasy, se saoulaient et couchaient ensemble, et eux jouaient au chien rouge, au nullot ou au stud à cinq cartes. Riley était une vraie championne et Alice était nulle. Elle soupçonnait qu’ils lui avaient mal expliqué les règles exprès pour la plumer.

– Je vais faire la vaisselle, proposa-t-elle.

– T’es obligée de jouer, insista Paul.

Alice le regarda. À sa connaissance, c’était les premières paroles qu’il lui adressait directement depuis le début de la soirée.

– Pourquoi ?

Sa propre voix lui parut bizarre, lointaine.

– Parce que t’es obligée.

– Parce que tu veux me mettre sur la paille, supposa-t-elle.

– Parce qu’on ne peut pas jouer à deux.

– Peut-être que si, dit-elle.

Elle finit par céder, évidemment. Paul et Riley allumèrent un feu dans la cheminée pendant qu’elle terminait la vaisselle. Puis Paul distribua les cartes. Alice, assise en tailleur sur le canapé, perdit deux fois au chien rouge. Riley rafla la mise, en jubilant, comme d’habitude.

Dehors, le vent soufflait, l’océan rugissait et Alice se faisait plumer.

Elle regarda les visages de Paul et de sa sœur. Toute déphasée, déprimée, désespérée qu’elle était, elle éprouvait un étrange sentiment de réconfort à se retrouver là avec eux ; malgré les dégâts en profondeur, les apparences avaient si peu changé.

  

Riley monta se coucher et Alice raccompagna Paul à la porte, une formalité dont elle ne se serait jamais embarrassée auparavant. Ils se dirent au revoir pratiquement sans se regarder, en maintenant entre eux une distance de plusieurs mètres. Il avait des milliers de choses à lui dire, mais tout se bousculait, et rien ne sortait. Que lui dire ? Quels mots pouvaient exprimer ce qu’il ressentait ? Elle lui manquait horriblement.

Il avait de la peine pour elle. Maintenant, il la comprenait. Sa colère s’était envolée, ne laissant derrière elle qu’un sentiment de honte.

Au fil des années, il s’était obstiné à la rabaisser. Il s’était délibérément acharné à miner son assurance, sa confiance en elle, sa personnalité. Et tout cela avec perversité, au nom de l’amour. Il avait dévalorisé ses ambitions, sa vie amoureuse, toutes les possibilités qui s’offraient à elle. Il en avait toujours été conscient, mais sans en réaliser les conséquences. Maintenant, il était accablé. Comment avait-il pu la traiter ainsi ?

Il avait tellement l’habitude de lui envier sa sécurité affective, sa famille, tout cet amour qu’on lui donnait si facilement, alors que c’était si difficile pour lui. Et Dieu sait qu’il ne facilitait pas les choses. Elle avait tout ce qu’il n’avait pas. Elle paraissait si gâtée par la nature, comparée à lui, que rien de ce qu’il pouvait dire ou faire ne pouvait l’atteindre. Mais que restait il à Alice, maintenant ? Ironie du sort, il avait eu ce qu’il voulait. On pouvait souhaiter quelque chose sans désirer que ça arrive. Désirer le manque, mais pas qu’il soit comblé.

À la fin de l’été, il n’avait pas compris pourquoi elle avait disparu. Principalement parce qu’il était un connard. Il était tellement absorbé par ses petits problèmes qu’il était incapable de voir ceux des autres. Ça le dégoûtait de l’admettre, mais autant le savoir. Il avait honte en repensant à ses lamentables tentatives pour rendre Alice jalouse. S’il l’avait imaginée coupable de toutes sortes de cruautés et de trahisons, pas une seule seconde il n’avait envisagé que son changement soudain d’attitude n’ait rien à voir avec lui.

Il n’avait pas la foi. C’était une lacune criante chez lui, la pire, peut-être. Et peut-être celle dont découlaient toutes les autres. Il pataugeait dans le doute et se montrait incapable de croire. Alice, elle, avait la foi.

« Je comprends, maintenant, aurait il voulu lui dire. Moi aussi, je l’aime. Je ressens ce que tu ressens. J’aurais fait pareil que toi. »

Ce qu’Alice et lui avaient fait ensemble, ils l’avaient fait dans le dos de Riley, l’acte en lui même et la dissimulation constituaient une trahison. Que ce soit bien ou mal, c’était une réalité. Il n’avait pas voulu le voir sur le moment, mais maintenant c’était clair. Ils avaient essayé de l’esquiver, de lui échapper discrètement, sans explications. Ça aurait pu se justifier dans un monde régi par les règles habituelles, mais ils en avaient choisi d’autres, tous les trois. Ils ne pouvaient pas les ignorer totalement. Aucun amour, si fort soit il, n’excusait cela.

Mais qu’étaient ils censés faire, Alice et lui ? Quelle était l’alternative ? Auraient ils pu laisser indéfiniment les choses où elles en étaient ? Ça paraissait impossible.

Il aurait pu rester en Californie. C’était une option. Il aurait pu s’y installer définitivement et construire un autre genre de vie. En revenant à Fire Island l’été dernier, il s’était dit qu’il pourrait simplement passer en coup de vent, dire bonjour et repartir. Mais, au fond, il savait qu’en venant, il avait choisi Alice et Riley, pour le passé et pour l’avenir. L’ennui, c’est que les deux ne collaient pas ensemble.

Oh ! Riley. Il la revit concentrée sur ses cartes pendant la soirée, remportant main après main. Tout ce qui lui arrivait n’avait pas ébranlé sa ténacité, son étrange innocence. On ne peut ni t’emmener, ni te laisser derrière nous. Il se rendit compte que c’était déjà vrai avant que ses problèmes cardiaques ne se déclarent.

Alice essayait de faire le vide dans sa tête, pour trouver le sommeil, quand Riley apparut à la porte de sa chambre.

– Je suis gelée, dit-elle.

Son teint bleuâtre inquiéta Alice. Elle souleva sa couette.

– Viens près de moi.

Quelle équipe, Paul et Riley ! Toujours en train de l’embêter, de la dépouiller, avant de venir chercher un peu de chaleur dans son lit.

– On n’aurait pas dû rester cette nuit, dit Alice d’un ton un peu maternel qu’elle regretta aussitôt.

– Mais si.

– À cause du froid.

– Ici, ça va.

– Dans ce cas…

Alice laissa sa sœur coller ses orteils glacés contre ses mollets. Elle prit ses doigts gelés pour les fourrer au creux de son bras. Elle aurait voulu être en colère, mais cette proximité lui faisait du bien. C’était plus fort qu’elle.

Dis, Al…

Oui.

– Je l’ai dit à Paul.

– Tu lui as dit quoi ?

Alice recula contre le mur pour faire plus de place à sa sœur.

– Pour mon cœur.

– C’est vrai ?

Elle sentit ses circuits grésiller une dernière fois avant de sauter définitivement. Oui.

– Ce soir ?

– Non. Ça fait presque un mois.

Alice était sûre qu’elle n’arriverait jamais à s’endormir. Elle était trop en colère, trop confuse, trop fatiguée. Paul savait. Il le savait depuis un mois. Pourquoi Riley ne l’avait-elle pas mise au courant tout de suite ?

« En quoi ça te regarde ? Quel droit as-tu de savoir ? »

Elle n’arriverait plus jamais à dormir. Mais quand elle ouvrit les yeux le lendemain matin, le soleil tapait si fort sur la fenêtre qu’elle était en sueur sous sa couette. Elle enfila un jean en regardant le réveil. Presque onze heures. Riley était partie.

Elle avait la tête lourde et l’estomac creux. Elle se serait bien acheté un sandwich à l’œuf, mais l’épicerie n’ouvrait que fin mai. Elle se prépara un bol de céréales ramollies par l’humidité, qu’elle enfourna, les yeux dans le vide.

Elle emporta un livre et une serviette à la plage. Le soleil cognait, presque, trop, même si elle en rêvait depuis des mois.

Les vagues étaient fougueuses, et l’eau d’un joli bleu vif. C’était tout sauf une plage mollassonne, et pourtant, elle avait un effet agréablement apaisant.

Elle vit une tête brune au loin. Puis une seconde non loin derrière. Comme deux petites têtes rondes de phoque. Elles s’arrêtèrent pour scruter les alentours avant de prendre la direction du phare. Alice les observa longuement avec une pointe d’envie, et un intense soulagement. Elle était bien contente de ne pas être là-bas, au large.

Elle réalisa qu’elle n’avait vu ni Riley ni Paul depuis son réveil. Ils devaient être en train de pêcher ou à la recherche d’un bateau pour sortir en mer.

Alice se demanda jusqu’à quel point Riley avait été honnête avec Paul au sujet de ses problèmes cardiaques.

Au moins, il savait quelque chose. Riley lui avait dit… quoi ? Alice pouvait elle lui parler en face ? Pouvaient ils réparer au moins partiellement leur amitié ? Comprendrait il ? Ou était il trop tard ?

Les nageurs se rapprochèrent de la côte. Alice les suivit des yeux avec un pressentiment désagréable qui se mua bientôt en soupçon, puis en inquiétude. Elle se leva et commença à marcher, puis à courir. Le phare était à six cents mètres, mais l’air était si pur qu’il lui semblait juste devant elle. Son cœur battait trop vite.

« Qu’est ce que tu fais ? se demanda-t-elle. Pourquoi ? »

Elle n’avait pas vu les visages des nageurs, mais n’avait plus aucun doute sur leur identité.

Alice retourna lentement s’asseoir sur sa serviette. Que pouvait elle faire ? Que pouvait elle dire ? Ce n’était pas son cœur à elle.

Paul surgit dans la cuisine en fin d’après midi, chargé de cartons et de sacs. Il faisait le vide, annonça-t-il. Il faisait enfin ses adieux à la grande maison.

Riley était rentrée de son bain deux heures plus tôt, euphorique, mais si épuisée qu’elle pouvait à peine marcher. Elle s’était traînée jusque dans sa chambre et endormie aussitôt. Alice affronta Paul seule, et extrêmement mal à l’aise.

– Je dois prendre le ferry, dit il, brisant le silence pesant.

– D’accord, fit elle.

L’expression tendue et bravache qu’il arborait au mariage avait disparu. Ses yeux noirs semblaient incertains. Il avait l’air plus jeune, ou plus vieux, elle ne savait pas trop.

Bon.

– Ben, salut.

Il posa ses affaires et, à la stupéfaction d’Alice, marcha vers elle comme un automate et la prit dans ses bras. Ils s’étreignirent maladroitement. Alice songea à la grâce naturelle avec laquelle leurs corps s’accordaient autrefois.

– Je suis désolé, Alice.

Rien n’était plus pareil qu’avant, mais leurs corps communiquaient toujours. Elle savait qu’il voulait lui dire qu’il comprenait.