5. Aller de l’avant
Alice ! Alice ?
Riley la tirait par le pied.
Quoi ?
– C’est une plage à la Alice ! Ah bon ?
– Lève toi, allez !
C’était déprimant de constater à quel point la fatigue changeait l’ordre de ses priorités. Alice dormait si profondément qu’en cas d’incendie elle aurait sans doute brûlé vive sans même souffrir.
– Tu es sûre ? demanda-t-elle d’une voix ensommeillée.
D’après son réveil, il était deux heures du matin passées. Alice !
– Oui, oui…
Bon, si l’épuisement lui faisait oublier ce qu’elle aimait, Riley serait toujours là pour le lui rappeler.
Elle se traîna hors de son lit avant que sa sœur ne le fasse. Elle la suivit, grelottante, en teeshirt, culotte et chaussettes. Riley était encore en pyjama. Quand elle était exaltée comme ça, Alice avait appris à la suivre sans poser de questions.
– Waouh ! souffla-t-elle en voyant la lune se refléter dans quatre petits bassins. Ça fait longtemps que c’est comme ça ?
– Depuis la marée, un peu plus tôt dans la nuit, expliqua Riley, radieuse.
S’il n’y avait qu’une seule plage à la Alice, dans un sens, toutes les plages étaient des plages à la Riley.
Alice ôta ses chaussettes pour patauger dans une flaque. C’était le bonheur, même le sable n’était pas visqueux comme il l’est habituellement sous l’eau.
– Je vais chercher Paul ! annonça sa sœur en courant vers sa villa avant qu’elle ait pu protester.
Riley se moquait bien que Paul la voie en pyjama. Elle ne faisait pas de manières, ni avec lui, ni avec quiconque. Quand la plage était aussi belle, elle se fichait d’avoir l’air ridicule avec ses cheveux en bataille. Elle n’avait rien à cacher, alors qu’Alice, parfois, avait envie de se cacher tout entière.
Elle entendit sa sœur tambouriner à la porte. Et si Paul trouvait qu’ils étaient désormais trop vieux pour ce genre de choses ? Oh non ! ce serait trop triste.
Comme de nombreuses personnes, dont peut-être Paul, Alice s’était découvert à l’adolescence une véritable passion pour le sommeil, mais ce n’était certes pas le cas de Riley. Cela ne l’intéressait pas plus que lorsqu’elle était en maternelle. Une plage magique sous la lune orangée, la perspective d’apercevoir un dauphin lui paraissaient bien plus attrayantes.
Un jour, elle l’avait tirée du lit à l’aube pour voir des dauphins. Mais le temps qu’Alice la rejoigne en titubant sur la plage, toute trace de leurs dos ronds à la nageoire élancée avait disparu.
– Désolée, avait fait Riley, avec une sollicitude inhabituelle.
– Ce n’est pas grave, je suis contente d’être debout de bonne heure, avait-elle répondu.
– Non, je suis désolée que tu aies manqué les dauphins, avait corrigé solennellement sa sœur.
Alice vit alors un Paul tout ensommeillé faire son apparition sur le sable en caleçon.
– Hé, c’est une plage pour toi, minus ! s’écria-t-il en lui souriant.
Elle s’assit au milieu de son petit bassin, cernée par le reflet de la pleine lune. Le frisson qui la parcourut suffit à brouiller le beau disque argenté. Elle s’efforça alors de rester le plus immobile possible pour ne pas rider la surface de l’eau.
Paul et Riley s’assirent au bord pour y tremper les pieds.
– Je suis dans la lune, déclara Alice, aux anges.
Paul l’éclaboussa de gouttelettes étincelantes.
– Regardez l’océan, fit Riley.
Il grondait au loin, furieux d’avoir oublié quelques flaques sur le sable, pressé de les récupérer. Mais la lune avait d’autres projets.
– C’est marée descendante, constata Paul.
– On pourrait se baigner, proposa Riley. C’était ce qu’Alice redoutait. Elle en avait honte, mais elle n’aimait pas tellement nager en pleine mer la nuit. Et elle ne voulait pas qu’ils l’apprennent.
– Ouais, allez !
Riley était déjà debout, courant vers les flots.
Alice était heureuse dans sa petite mare. Mais en les voyant ôter leurs teeshirts pour entrer dans l’eau, ses angoisses se dissipèrent, laissant place à sa plus vieille peur, la peur de la petite sœur, celle d’être laissée derrière, de ne pas pouvoir suivre. Plus terrible encore que la peur des requins, des lames de fond et des mystères insondables que recelait l’océan la nuit.
Elle voyait juste leurs têtes flotter comme des bouchons. Riley devait raconter une blague à Paul. Elle se leva pour les rejoindre, craignant que, s’ils ne s’éloignaient trop, elle n’ait plus sa place avec eux.
Paul et Riley enjambaient d’un même élan les obstacles de la vie, tandis qu’elle hésitait avant de sauter. Le dilemme qui se posait à elle à cet instant était : enlever son haut ou pas ? Mais elle n’avait pas de maillot de bain, pas même de soutien-gorge. Elle nagerait en culotte. Sinon, si elle gardait son teeshirt, elle n’aurait rien de sec à mettre en sortant. Riley s’en fichait et Paul n’y ferait sans doute pas attention, mais cette question cruciale fit naître d’autres questions. Sur l’île, ça ne gênait personne de se déshabiller pour piquer une tête, mais Alice si. Et si elle filait chercher son maillot à la maison ? Oui, mais est ce qu’elle en avait un propre ? Elle avait laissé un tas de linge sur la machine, sa mère l’avait-elle lavé ?
Paul et Riley nageaient tranquilles, la tête tournée vers les étoiles, pendant qu’elle se tracassait pour un tas de linge sale.
« C’est à toi de mettre de la magie dans ta vie », aurait dit Riley.
Alice ôta son teeshirt et plongea. Elle essaya de les rattraper, mais ils étaient déjà loin. Ses mouvements, habituellement amples, étaient crispés par la peur. La décontraction n’était pas une de ses qualités premières. Elle entendait l’eau sombre bourdonner dans ses oreilles, elle sentait sa profondeur sous ses pieds, cet espace infini tout autour d’elle. Son cœur s’emballa, brisant le rythme et l’enchaînement de ses mouvements.
Elle se dirigeait vers le phare, mais elle était constamment déviée de sa trajectoire. Elle devait lutter contre le courant qui la ramenait vers la plage.
Elle mit plus d’énergie encore dans ses battements, le souffle court. Levant la tête, elle constata pourtant qu’elle avait à peine avancé. Et le faisceau du phare lui apprit que Paul et Riley n’étaient plus dans l’eau mais sur le sable. Ils avaient cessé de lutter contre le courant, regagnant tranquillement la maison à pied.
Elle s’empressa de les rejoindre. Leur courut après, les bras croisés sur les seins, sa croix en argent battant contre sa poitrine.
Remarquant que sa sœur était en maillot de bain, elle se sentit encore plus mal. Quelle que soit sa tenue, Riley avait toujours un maillot en dessous, au cas où. Paul était torse nu et son caleçon trempé collait à sa peau. Elle admira son dos, un dos viril, sculpté par des années à nager plus vite que tout le monde.
Riley avait plusieurs centimètres de moins que lui, mais elle marchait vite. Elle avait les épaules carrées et des hanches aussi étroites qu’un petit garçon. Elle secouait ses cheveux mouillés sans faire de manières.
D’un pas pressé, stressé, Alice parvint enfin à les rejoindre, eux qui marchaient si calmement, posément. Mal à l’aise, elle était à nouveau taraudée par des questions sans fin. Elle aurait voulu que Paul la remarque, mais elle avait aussi envie de reprendre son teeshirt pour l’enfiler aussi vite que possible. Elle aurait aimé se replonger jusqu’au cou dans son bain de lune pour enfin pouvoir s’avouer que penser à Paul était un plaisir poignant, une douleur douce.
Elle connaissait l’angoisse d’être laissée derrière, mais elle avait aussi peur de passer devant.
Le lendemain, Alice lui rendit visite pendant qu’il travaillait sur son mémoire. Au début, il fut surpris, il se demandait ce qu’elle lui voulait. Il avait été troublé de la voir ainsi cette nuit, nue et frissonnante sous la pleine lune. Et encore plus de constater à quel point son corps avait réagi à la vision du sien. Il avait honte, maintenant, à la lueur de cette nouvelle journée, de toutes les pensées agréables qui avaient traversé son esprit ensommeillé.
Il craignait qu’elle ne se réveille tout à coup de l’amnésie qui les avait frappés à la suite de la coupe de cheveux, et il était prêt à l’envoyer promener, prêt à la rembarrer si elle lui posait des questions sur ce qu’il faisait. Il était tellement prêt, en fait, qu’il fut presque déçu qu’elle ne lui demande rien. Au lieu de ça, elle bâilla comme un chat et s’installa sur son lit défait, le dos tourné, regardant la mer par la fenêtre.
– Fini la plage à la Alice, murmura-t-elle.
– Elle ne dure jamais longtemps.
Elle lui lança un regard inquiet pardessus son épaule.
– Mais elle revient toujours.
– Faut croire.
Il se replongea dans ses notes ou, en tout cas, fit comme si. Il la revoyait cette nuit sur la plage, les bras croisés sur ses seins. Et voilà qu’elle était allongée sur le lit où il avait rêvé d’elle. C’était les mêmes bras, la même poitrine, mais moins provocants, sous ce teeshirt marron délavé.
Le soleil entrait à flots dans la pièce. Elle roula sur le côté pour le regarder. Elle était si belle, difficile de détourner les yeux.
– Tu devrais y aller, Alice. Il faut que je travaille. Il était agacé et cela perçait dans sa voix. « Je ne peux pas travailler avec toi à côté. Je ne peux pas contrôler mes pensées. »
Elle quitta la pièce, l’air blessé, les yeux brillants, et il eut honte de lui.
Après son départ, il n’arriva pas davantage à penser à Kant. Il ne pensait qu’à Alice. Elle était si belle, si pleine de couleurs : le roux cuivré de ses cheveux, le vert doré de ses yeux, le rose de ses joues, le noir de ses cils. Comme dans la chanson des Rolling Stones : She cornes in colors everywhere. She combs her hair. She’s like a rainbow[6]. Quand elle était petite et qu’il l’emmenait partout, il trouvait déjà qu’elle était la plus jolie.
Bizarrement, il pensa à la croix qu’elle avait autour du cou. Il avait oublié son existence jusqu’à ce qu’il la voie hier soir sur sa poitrine nue. Il se sentit honteux en se remémorant la foi fervente dont elle faisait preuve enfant, et dont il essayait sans cesse de la détourner.
Un soir, il était allongé à côté d’elle – elle devait avoir huit ans et lui onze –, il était parti de chez lui, pour les mêmes raisons que d’habitude. Elle n’arrivait pas à dormir et, en se glissant sous les couvertures, il avait trouvé un rosaire entre ses mains. Cela l’avait mis hors de lui et il lui avait dit que Dieu n’existait pas.
– Et le diable, alors ? avait-elle demandé.
Ils étaient restés un moment sans parler. Il croyait qu’elle s’était endormie lorsqu’il l’avait entendue remuer. Il revoyait encore son petit visage, mangé par ses grands yeux brillants et sérieux.
– Et le petit Jésus, alors ? avait-elle insisté. Il avait ricané méchamment.
– Alice, l’un ne va pas sans l’autre. Quand il y repensait, c’était ce dont il avait le plus honte dans sa vie : toutes les fois où il avait été méchant avec elle, exprès, volontairement. Et il y en avait tellement. La preuve qu’il n’était pas quelqu’un de bien. Il se mettait en colère après elle pour des tas de raisons, alors qu’en réalité il ne lui reprochait qu’une seule chose : de lui avoir pris son cœur et de refuser de le lui rendre.
Elle ne méritait pas ça. Elle méritait mieux.
Autrefois, quand la mer était calme, Riley le laissait parfois s’asseoir à côté d’elle là-haut, dans sa chaise. Le lendemain, Paul fut profondément touché qu’elle se serre pour lui faire une petite place.
– Qu’est ce que t’as ? lui demanda-t-elle.
– Comment ça ?
– Je ne sais pas.
Paul essaya de se détendre pour que son visage reprenne une expression normale, mais ce n’était pas évident. Tous ses muscles étaient contractés. Il était difficile de cacher quelque chose à Riley, et tout autant d’être honnête avec elle.
Il se sentait coupable vis-à-vis d’Alice, mais ce n’était pas le pire. Il aurait préféré que la culpabilité domine, ça aurait signifié qu’il avait le dessus. Or c’était faux, il faisait semblant, c’est tout.
Quelle drôle de façon d’aimer.
Qu’est ce qui clochait chez lui ? Pourquoi ne pouvait il pas l’oublier ? Ou, au moins, être gentil avec elle. Il alternait depuis trop longtemps : un jour, il l’aimait ; le lendemain, il la punissait pour ça.
– Trevor a vu un requin, ce matin.
Hum ! l’une des raisons de ce comportement schizophrène était justement assise à côté de lui et balançait ses jambes dans le vide.
Paul haussa les sourcils.
– C’est vrai ? Quelle espèce ?
Il s’efforçait de paraître intéressé. Ils avaient toujours été fascinés par les requins, tous les deux. Riley préférait mille fois les dauphins, mais quand même.
– Un requin nourrice, vraisemblablement. Il hocha la tête en disant :
– Pas un gros, hein ?
Un gros requin, c’était son grand rêve. Mais il avait toujours eu un peu peur de ses rêves.
– Pas si petit que ça, quand même, répondit Riley.
Ah !…
Il était content d’être à côté d’elle, car c’était un repère, pour lui et pour Alice, il le savait. Riley avait une conception très simple de la vie et, quand on regardait le monde à travers ses yeux, on arrivait à voir les choses plus simplement. Comme pour les images en relief. On les fixe encore et encore et, tout à coup, cet embrouillamini de lignes devient une image en trois dimensions. Mais dès qu’on cligne des yeux ou qu’on tourne la tête, c’est fini.
Riley avait des certitudes. Le reste du monde pouvait se moquer, évoluer autour d’elle, elle tenait bon. Il avait cru être comme ça, lui aussi, autrefois. Elle ignorait des pans entiers de la vie qui pour les autres étaient une véritable obsession. Elle ne torturait pas les gens qu’elle aimait, et ne se torturait pas pour eux. Elle restait simple. Elle tablait sur ce qu’elle avait, point.
Elle s’imaginait qu’il était resté comme ça. Elle ne réalisait pas à quel point il en était loin. Heureusement qu’elle ne pouvait pas voir dans sa tête.
– Tu te souviens de notre partie de pêche en haute mer sur le bateau de Crawford ? lui demanda-t-il.
– Laquelle ?
– La première fois. Quand on avait douze ans, tu sais, tu avais attrapé un requin tigre.
Une étincelle brilla dans les yeux de Riley, mais ça ne signifiait pas forcément que ça lui disait quelque chose.
– Un vrai requin tigre ?
– Tu as oublié ?
– Raconte moi. Je vais essayer de me rappeler.
– Il s’est débattu comme un fou sur le pont, tu te souviens ? Crawford nous criait dessus. Il paniquait complètement parce que le requin était plus gros que toi.
– Et qu’est ce qui s’est passé ? demanda-t-elle. Elle adorait ce genre d’histoires.
– Tu as déniché un marteau et tu en as fichu un grand coup sur la tête de cette pauvre bête.
– Ça a marché, non ?
– Impeccable. Tu ne te rappelles vraiment pas ?
Il voyait bien qu’elle n’en avait aucun souvenir. C’était très étrange, elle adorait ce genre d’anecdotes, elle adorait entendre le récit de ses exploits, mais elle ne se les rappelait jamais. Ils étaient si nombreux !
Il regarda ses pieds, le bracelet de cheville qu’elle avait depuis l’adolescence. Le même maillot de bain. Les mêmes cheveux coincés derrière les oreilles, toujours de la même façon.
Pour lui, cette histoire de requin tigre, c’était du passé, un épisode palpitant, qui n’arrivait qu’une fois dans une vie. Il lui rappelait une époque, des émotions particulières. Il l’avait archivé dans sa mémoire, c’est pour cela qu’il s’en souvenait. Mais il sentait que Riley n’avait pas classé l’affaire. Pour elle, ce n’était pas du passé, elle vivait encore dans cette époque.
– On devrait recommencer, proposa-t-elle. Crawford fait toujours des sorties en haute mer.
Paul hocha la tête avec enthousiasme, mais il avait la gorge serrée. Ils ne pouvaient pas recommencer. Il avait changé, il ne pourrait que faire semblant d’être comme autrefois et il ne voulait pas risquer de la décevoir.