33
Le village commença à s’agiter comme une fourmilière affolée : tous couraient et criaient, et regardaient en l’air pour suivre des yeux ces oiseaux échappés, orgueil de leur seigneur pendant des années, outrage à présent qui volait dans le ciel. Hervé Joncour sortit de chez lui et redescendit à travers le village, marchant lentement, et regardant devant lui avec un calme infini. Personne ne semblait le voir, et il semblait ne rien voir. Il était un fil d’or qui courait droit, dans la trame d’un tapis tissé par un fou. Il passa le pont sur la rivière, descendit jusqu’aux grands cèdres, entra dans leur ombre et en ressortit Devant lui, il vit l’immense volière, avec ses portes grandes ouvertes, absolument vide. Et devant la volière, une femme. Il ne regarda pas autour de lui et continua simplement à marcher, lentement, ne s’arrêtant que lorsqu’il fut face à elle.
Ses yeux n’avaient pas une forme orientale, et son visage était celui d’une jeune fille.
Hervé Joncour fit un pas vers elle, tendit le bras et ouvrit la main. Sur sa paume, il y avait un billet, plié en quatre. Elle le vit et son visage tout entier se mit à sourire. Elle posa sa main sur celle d’Hervé Joncour, serra avec douceur s’attarda un instant, puis la retira, gardant entre ses doigts ce billet qui avait fait le tour du monde. Elle l’avait à peine caché dans un pli de son vêtement que la voix d’Hara Kei se fit entendre.
— Soyez le bienvenu, mon ami français.
Il était à quelques pas. Son kimono sombre, ses cheveux, noirs, parfaitement rassemblés sur la nuque. Il s’approcha. Il se mit à examiner la volière, regardant l’une après l’autre les portes grandes ouvertes.
— Ils reviendront. Il est toujours difficile de résister à la tentation de revenir, n’est-ce pas ?
Hervé Joncour ne répondit pas. Hara Kei le regarda dans les yeux et, très doucement, lui dit
— Venez.
Hervé Joncour le suivit. Il fit quelques pas avant de se retourner vers la jeune fille et s’inclina pour la saluer.
— J’espère vous revoir bientôt.
Hara Kei continuait de marcher.
— Elle ne connaît pas votre langue. Dit-il.
— Venez.
34
Ce soir-là, Hara Kei invita Hervé Joncour dans sa demeure. Il y avait là quelques hommes du village, et des femmes vêtues avec une grande élégance, le visage fardé de blanc et de couleurs éclatantes. On buvait du saké, on fumait dans de longues pipes en bois un tabac à l’arôme étourdissant et âpre. Arrivèrent des saltimbanques, et un homme qui arrachait les rires par ses imitations d’hommes et d’animaux. Trois vieilles femmes jouaient sur des instruments à cordes, sans jamais cesser de sourire. Hara Kei était assis à la place d’honneur, vêtu de noir, les pieds nus. Dans une robe de soie, splendide, la femme au visage de jeune fille était assise à côté de lui. Hervé Joncour se tenait à l’extrémité opposée de la pièce : il était assiégé par le parfum douceâtre des femmes qui l’entouraient et il souriait avec embarras aux hommes, qui se divertissaient à lui raconter des histoires qu’il ne comprenait pas. Mille fois il chercha ses yeux, et mille fois elle trouva les siens. C’était comme une danse triste, secrète et impuissante. Hervé Joncour la dansa très avant dans la nuit puis se leva, dit quelque chose en français pour s’excuser, se débarrassa comme il put d’une femme qui avait décidé de l’accompagner, et en s’ouvrant un chemin au milieu des nuages de fumée et des hommes qui l’apostrophaient dans leur langue incompréhensible, il partit. Avant de sortir de la pièce, il regarda une dernière fois vers elle. Elle était en train de le regarder, de ses yeux parfaitement muets, à des siècles de là.
Hervé Joncour erra à travers le village en respirant l’air frais de la nuit, s’égarant dans les ruelles qui escaladaient le flanc de la colline. Quand il arriva chez lui, il vit une lanterne, allumée, qui oscillait derrière la paroi de papier. Il entra et trouva deux femmes, debout, devant lui. Une Orientale, jeune, vêtue d’un simple kimono blanc. Et elle. Il y avait dans ses yeux une sorte de gaieté fébrile. Sans lui laisser le temps de rien, elle s’approcha, prit sa main, la porta à son visage, l’effleura des lèvres puis, en la serrant fort, la posa sur les mains de la jeune fille qui était près d’elle, et l’y maintint, un court instant, pour que cette main ne pût s’échapper. Enfin, elle la retira, fit deux pas en arrière, prit la lanterne, regarda un instant Hervé Joncour dans les yeux puis s’enfuit en courant. C’était une lanterne orange. Elle disparut dans la nuit, petite lumière qui s’enfuyait.
35
Hervé Joncour n’avait jamais vu cette jeune fille, et en fait il ne la vit pas non plus, cette nuit-là. Dans la chambre sans lumière, il sentit la beauté de son corps, et il connut ses mains et sa bouche. Il l’aima pendant des heures, avec des gestes qu’il n’avait jamais faits, se laissant enseigner une lenteur qu’il ne connaissait pas. Dans le noir, ce n’était rien de l’aimer, et de ne pas l’aimer, elle.
Un peu avant l’aube, la jeune fille se leva, remit son kimono blanc, et partit.
36
En face de chez lui, à l’attendre, Hervé Joncour trouva, au matin, un homme d’Hara Kei. Il avait avec lui quinze feuilles d’écorce de mûrier, entièrement recouvertes d’œufs : minuscules, couleur d’ivoire. Hervé Joncour examina chaque feuille, avec soin, puis négocia le prix et paya en écailles d’or. Avant que l’homme ne s’en allât, il lui fit comprendre qu’il voulait voir Hara Kei. L’homme secoua la tête. Hervé Joncour comprit, à ses gestes, qu’Hara Kei était parti le matin même, tôt, avec sa suite, et que personne ne savait quand il reviendrait.
Hervé Joncour traversa le village en courant, jusqu’à la demeure d’Hara Kei. Il ne trouva que des serviteurs qui, à chacune de ses questions, répondaient en secouant la tête. La maison paraissait déserte. Et bien qu’il cherchât autour de lui, même dans les objets les plus insignifiants, il ne vit rien qui ressemblât à un message qui lui fût destiné. Il quitta la maison, et en revenant vers le village, passa devant l’immense volière. Les portes étaient à nouveau fermées. À l’intérieur, des centaines d’oiseaux volaient, à l’abri du ciel.
37
Hervé Joncour attendit encore deux jours un signe quelconque. Puis il partit.
À un peu plus d’une demi-heure du village, il se trouva passer non loin d’un bois d’où arrivait un singulier, et argentin vacarme. On y voyait, cachées parmi les feuilles, les milliers de taches sombres d’une bande d’oiseaux, arrêtés là pour se reposer. Sans rien expliquer aux deux hommes qui l’accompagnaient, Hervé Joncour arrêta son cheval, prit son revolver à sa ceinture et tira six coups en l’air. La bande d’oiseaux, terrorisée, s’éleva dans le ciel, comme la colonne de fumée s’échappant d’un incendie. Si haute, que tu l’aurais vue à des jours et des jours de marche. Noire dans le ciel, sans autre but que son propre égarement.
38
Six jours plus tard, Hervé Joncour s’embarqua, à Takaoka, sur un navire de contrebandiers hollandais qui le déposa à Sabirk. De là, il remonta la frontière chinoise jusqu’au lac Baïkal, traversa quatre mille kilomètres de terre sibérienne, franchit les monts Oural, atteignit Kiev et parcourut en train toute l’Europe, d’est en ouest, avant d’arriver, après trois mois de voyage, en France. Le premier dimanche d’avril – à temps pour la grand-messe – il était aux portes de Lavilledieu. Il fit arrêter sa voiture et, pendant quelques minutes, resta assis, immobile, derrière les rideaux tirés. Puis il descendit et continua à pied, pas après pas, avec une fatigue infinie.
Baldabiou lui demanda s’il avait vu la guerre.
— Pas celle que j’attendais, répondit-il.
La nuit, il vint dans le lit d’Hélène et l’aima avec une telle impatience qu’elle prit peur et ne put retenir ses larmes. Quand elle vit qu’il s’en apercevait, elle s’efforça de lui sourire.
— C’est seulement que je suis tellement heureuse lui dit-elle doucement.
39
Hervé Joncour remit les œufs aux sériciculteurs de Lavilledieu. Puis, pendant plusieurs jours, il ne se montra plus dans le pays, négligeant même son habituel et quotidien passage chez Verdun. Aux premiers jours de mai, à la stupeur générale, il acheta la maison abandonnée de Jean Berbek, celui qui s’était arrêté un jour de parler et jusqu’à sa mort n’avait plus rien dit. Tout le monde pensa qu’il avait en tête d’y faire son nouvel atelier. Il ne s’occupa même pas de la débarrasser. Il y allait, de temps en temps, et il restait là, seul, dans ces pièces, à quoi faire, on n’en savait rien. Un jour, il y emmena Baldabiou.
— Tu sais, toi pourquoi Jean Berbek s’est arrêté de parler ? lui demanda-t-il.
— C’est une des nombreuses choses qu’il n’a jamais dites.
Des années s’étaient écoulées mais il y avait encore les cadres accrochés au mur et les casseroles sur l’égouttoir, à côté de l’évier. Ce n’était pas très gai, et Baldabiou, pour sa part, serait volontiers ressorti. Mais Hervé Joncour continuait à regarder, fasciné, ces murs moisis et morts. C’était évident : il cherchait quelque chose, ici.
— Peut-être que ta vie, des fois, elle tourne d’une drôle de manière, et qu’il n’y a plus rien à ajouter.
Dit-il.
— Plus rien. Plus jamais.
Baldabiou n’était pas vraiment taillé pour les conversations sérieuses. Il regardait le lit de Jean Berbek.
— Peut-être que n’importe qui serait devenu muet, dans une maison aussi affreuse.
Hervé Joncour continua pendant des jours encore à mener une vie retirée, se montrant rarement, dans le pays, et consacrant tout son temps à travailler au projet du parc qu’un jour ou l’autre il construirait. Il noircissait des feuilles et des feuilles de dessins bizarres, on aurait dit des machines. Un soir, Hélène lui demanda
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est une volière.
— Une volière ?
— Oui.
— Et pour servir à quoi ?
Hervé Joncour gardait les yeux fixés sur ces dessins.
— Tu la remplis d’oiseaux, le plus que tu peux, et le jour où il t’arrive quelque chose d’heureux, tu ouvres la porte en grand et tu les regardes s’envoler.
40
À la fin du mois de juillet, Hervé Joncour partit, accompagné de sa femme, pour Nice. Ils s’installèrent dans une petite villa, sur le bord de la mer. C’était Hélène qui l’avait voulu, persuadée que la tranquillité d’un refuge isolé réussirait à tempérer l’humeur mélancolique qui semblait s’être emparée de son mari. Elle avait eu l’adresse, néanmoins, de faire passer ce choix pour un caprice personnel, offrant à l’homme qu’elle aimait le plaisir de le lui pardonner.
Ils vécurent ensemble trois semaines de menu et inentamable bonheur. Dans les journées où la chaleur se faisait plus clémente, ils louaient un fiacre et s’amusaient de découvrir les villages cachés sur les collines, où la mer ressemblait à un décor de papier peint. Parfois, ils allaient en ville pour un concert ou une occasion mondaine. Un soir, ils acceptèrent l’invitation d’un baron italien qui fêtait son soixantième anniversaire par un dîner solennel à l’Hôtel Suisse. On en était au dessert, quand Hervé Joncour leva les yeux vers Hélène. Elle était assise de l’autre côté de la table, à côté d’un séduisant gentleman anglais qui, curieusement, arborait au revers de son habit un anneau de petites fleurs bleues. Hervé Joncour le vit se pencher vers Hélène et lui murmurer quelque chose à l’oreille. Hélène se mit à rire, d’un rire superbe, et en riant fléchit un peu la tête vers le gentleman anglais, allant jusqu’à effleurer, de ses cheveux, son épaule, en un geste qui était sans aucun embarras mais qui avait seulement une exactitude déconcertante. Hervé Joncour baissa les yeux sur son assiette. Il ne put s’empêcher de remarquer que sa propre main, serrée sur la petite cuillère en argent, s’était mise indéniablement à trembler.
Plus tard, au fumoir, Hervé Joncour, chancelant du trop d’alcool qu’il avait bu, s’approcha d’un homme qui, assis, seul, à une table, regardait devant lui, une expression vaguement ahurie sur le visage. Il se pencha vers lui et lui dit lentement
— Je dois vous communiquer quelque chose de très important, monsieur. Nous sommes tous répugnants. Nous sommes tous merveilleux, et nous sommes tous répugnants.
L’homme venait de Dresde. Il faisait du trafic de viande et ne comprenait pas bien le français. Il éclata d’un rire fracassant, secouant la tête en signe d’acquiescement, à plusieurs reprises : on aurait dit qu’il n’allait plus s’arrêter.
Hervé Joncour et sa femme demeurèrent sur la Riviera jusqu’au début du mois de septembre. Ils quittèrent à regret la petite villa, car ils avaient senti léger, entre ces murs, le lot de s’aimer.
41
Baldabiou arriva chez Hervé Joncour de bon matin. Ils s’assirent sous le porche.
— Il n’est pas extraordinaire, ce parc.
— Je n’ai pas encore commencé à le construire, Baldabiou.
— Ah c’est pour ça.
Baldabiou ne fumait jamais, le matin. Il sortit sa pipe, la bourra et l’alluma.
— J’ai rencontré ce Pasteur. Il est bien, cet homme. Il m’a montré. Il est capable de reconnaître les œufs malades des œufs sains. Il ne sait pas les soigner, bien sûr. Mais il peut isoler ceux qui sont sains. Et il dit que probablement trente pour cent de ceux que nous produisons le sont.
Pause.
— On dit qu’au Japon la guerre a éclaté, cette fois pour de bon. Les Anglais donnent des armes au gouvernement, les Hollandais aux rebelles. Il paraît qu’ils sont d’accord entre eux. Ils vont les laisser s’étriper, et ensuite ils prendront tout et se le partageront. Le consulat français regarde, eux pour regarder ils sont toujours là. Bons qu’à envoyer des dépêches pour raconter les massacres et les étrangers égorgés comme des moutons. Pause.
— Il y en a encore, du café ? Hervé Joncour lui versa du café. Pause.
— Ces deux Italiens, Ferreri et l’autre, ceux qui sont allés en Chine, l’année dernière… ils sont revenus avec quinze mille onces d’œufs, de la bonne marchandise, ceux de Bollet aussi en ont acheté, ils disent que c’est de la première qualité. Ils repartent dans un mois…ils nous ont proposé une affaire intéressante, ils font des prix honnêtes, onze francs l’once, tout couvert par les assurances. Ce sont des gens sérieux, avec une organisation derrière, ils vendent des œufs à la moitié de l’Europe. Des gens sérieux, je te dis.
Pause.
— Je ne sais pas, mais peut-être qu’on pourrait y arriver. Avec nos œufs, avec le travail que fait Pasteur, et puis ce qu’on peut acheter aux deux Italiens… on pourrait y arriver. Les autres, dans le pays, ils disent que c’est une folie de t’envoyer là-bas… avec tout ce que ça coûte… ils disent que c’est trop risqué, et ils ont raison, les autres fois c’était différent, mais maintenant… maintenant c’est difficile d’en revenir vivant, de là-bas. Pause.
— Ce qu’il y a, c’est qu’ils ne veulent pas risquer de perdre les œufs. Et moi, je ne veux pas risquer de te perdre, toi.
Hervé Joncour resta un moment les yeux fixés sur le parc qui n’existait pas. Puis il fit quelque chose qu’il n’avait jamais fait.
— J’irai au Japon, Baldabiou. Dit-il.
— J’achèterai ces œufs, et s’il le faut, je les achèterai avec mon propre argent. Tu dois juste décider si je vous les vends, à vous ou à quelqu’un d’autre.
Baldabiou ne s’y attendait pas. C’était comme de voir gagner le manchot, au dernier coup, sur un quatre bandes, une géométrie impossible.
42
Baldabiou annonça aux éleveurs de Lavilledieu que Pasteur était peu crédible, que ces deux Italiens avaient déjà escroqué une bonne moitié de l’Europe, qu’au Japon la guerre serait terminée avant l’hiver et que sainte Agnès, en rêve, lui avait demandé s’ils n’étaient pas tous une armée de trouille-au-cul. À Hélène seulement il ne put mentir.
— Est-il vraiment nécessaire qu’il parte, Baldabiou ?
— Non.
— Alors, pourquoi ?
— Je ne peux pas l’en empêcher. Et s’il veut aller là-bas, je peux seulement lui donner une raison de plus pour revenir.
Tous les éleveurs de Lavilledieu versèrent, bon gré mal gré, leur quote-part pour financer l’expédition. Hervé Joncour commença ses préparatifs et, aux premiers jours d’octobre, fut prêt à partir. Hélène, comme toutes les années, l’aida, sans rien lui demander, et en lui cachant ce qui pouvait l’inquiéter. Le dernier soir seulement, après avoir éteint la lumière, elle trouva la force de lui dire
— Promets-moi que tu reviendras. D’une voix ferme, sans douceur.
— Promets-moi que tu reviendras. Dans le noir, Hervé Joncour répondit
— Je te le promets.
43
Le 10 octobre 1864, Hervé Joncour partit pour son quatrième voyage au Japon. Il passa la frontière près de Metz, traversa le Wurtemberg et la Bavière, pénétra en Autriche, atteignit par le train Vienne puis Budapest, et poursuivit jusqu’à Kiev. Il parcourut à cheval deux mille kilomètres de steppe russe, franchit les monts Oural, entra en Sibérie, voyagea pendant quarante jours avant d’atteindre le lac Baïkal, que les gens de l’endroit appelaient : le saint. Il redescendit le cours du fleuve Amour, longeant la frontière chinoise jusqu’à l’Océan, et quand il fut à l’Océan, resta onze jours dans le port de Sabirk en attendant qu’un navire de contrebandiers hollandais l’amène à Capo Teraya, sur la côte ouest du Japon. À cheval, en empruntant les routes secondaires, il traversa les provinces d’Ishikawa, Toyama, Niigata, et il pénétra dans celle de Fukushima. Quand il arriva à Shirakawa, il trouva la ville à demi détruite, et une garnison de soldats du gouvernement qui bivouaquait dans les ruines. Il contourna la ville par l’est et pendant cinq jours attendit en vain l’émissaire d’Hara Kei. À l’aube du sixième jour, il partit vers les collines, en direction du Nord. Il n’avait que quelques cartes, approximatives, et ce qu’il lui restait de ses souvenirs. Il erra pendant plusieurs jours, jusqu’au moment où il reconnut une rivière, puis un bois, puis une route. Au bout de la route, il trouva le village d’Hara Kei : entièrement brûlé : les maisons, les arbres, tout.
Il n’y avait plus rien.
Pas âme qui vive.
Hervé Joncour resta immobile, regardant l’énorme brasier éteint. Il avait derrière lui une route longue de huit mille kilomètres. Et devant lui, rien. Brusquement, il vit ce qu’il croyait invisible.
La fin du monde.
44
Hervé Joncour resta pendant des heures au milieu des ruines. Il n’arrivait pas à partir, bien qu’il sût que chaque heure, perdue là, pouvait signifier le désastre, pour lui, et pour Lavilledieu tout entier : il n’avait pas les œufs et, même s’il en avait trouvé, il ne lui restait plus que deux petits mois pour traverser le monde avant qu’ils n’éclosent, se transformant en un tas de larves inutiles. Même un seul jour de retard pouvait signifier la fin. Il le savait, et pourtant il n’arrivait pas à partir. Il resta donc là, jusqu’au moment où il se passa quelque chose de surprenant et d’absurde : du néant, tout à coup, surgit un jeune garçon. Vêtu de haillons, il marchait lentement, fixant l’étranger avec la peur dans les yeux. Hervé Joncour ne bougea pas. Le garçon fit encore quelques pas, et s’arrêta. Ils restèrent là, à se regarder, à quelques mètres l’un de l’autre. Puis le garçon prit quelque chose sous ses haillons, s’approcha d’Hervé Joncour en tremblant de peur, et le lui tendit. Un gant. Hervé Joncour revit la rive d’un lac, et une robe orangée abandonnée par terre, et les petites ondes qui déposaient l’eau sur le bord, comme envoyées là, de très loin. Il prit le gant et sourit au garçon.
— C’est moi, le Français… l’homme de la soie, le Français, tu comprends ?… c’est moi.
Le garçon cessa de trembler.
— Français…
Il avait les yeux brillants, mais il riait. Il commença à parler, criant presque, et à courir, en faisant signe à Hervé Joncour de le suivre. Il disparut dans un sentier qui pénétrait dans le bois, en direction des montagnes.
Hervé Joncour ne bougea pas. Il tournait ce gant entre ses mains, comme s’il était la seule chose qui lui fût restée d’un monde englouti. Il savait que maintenant c’était trop tard. Et qu’il n’avait pas le choix.
Il se leva. Lentement, il s’approcha de son cheval. Monta en selle. Puis fit quelque chose de bizarre. Il serra les talons contre le ventre de l’animal. Et partit. En direction du bois, derrière le garçon, de l’autre côté de la fin du monde.
45
Ils voyagèrent pendant plusieurs jours, remontant vers le Nord, à travers les montagnes. Hervé Joncour ignorait où ils allaient mais il laissa le garçon le guider, sans tenter de l’interroger. Ils rencontrèrent deux villages. Les gens se cachaient dans les maisons. Les femmes se sauvaient. Le garçon s’amusait comme un fou à leur crier après des choses incompréhensibles. Il n’avait pas plus de quatorze ans. Il n’arrêtait pas de souffler dans un petit instrument en roseau dont il tirait les cris de tous les oiseaux du monde. On aurait dit qu’il vivait le plus beau moment de sa vie.
Le cinquième jour, ils arrivèrent en haut d’un col. Le garçon désigna un point, devant eux, sur la route qui descendait dans la vallée. Hervé Joncour prit sa longue-vue, et ce qu’il vit était une sorte de cortège : des hommes armés, des femmes et des enfants, des chariots, des animaux. Un village entier : sur les chemins. Il vit, à cheval, vêtu de noir, Hara Kei. Derrière lui se balançait une chaise à porteurs fermée sur les quatre côtés par des pièces d’étoffe aux couleurs éclatantes.
46
Le petit garçon descendit du cheval, dit quelque chose, et se sauva. Avant de disparaître parmi les arbres, il se retourna et resta là un instant, cherchant un geste pour dire que c’avait été un très beau voyage.
— C’a été un très beau voyage, lui cria Hervé Joncour.
Toute la journée, Hervé Joncour suivit, de loin, la caravane. Quand il la vit s’arrêter pour la nuit, il continua d’avancer sur la route, jusqu’à ce que deux hommes armés viennent à sa rencontre, qui prirent son cheval et ses bagages, et l’emmenèrent dans une tente. Il attendit longtemps, puis Hara Kei arriva. Il ne salua pas. Ne s’assit pas non plus.
— Comment êtes-vous arrivé jusqu’ici, Français ?
Hervé Joncour ne répondit pas.
— Je vous ai demandé qui vous a amené jusqu’ici.
Silence.
— Il n’y a rien ici pour vous. Il n’y a que la guerre. Et ce n’est pas la vôtre. Allez-vous-en.
Hervé Joncour sortit une petite bourse de cuir, l’ouvrit et la vida sur le sol. Des écailles d’or.
— La guerre est un jeu qui coûte cher. Vous avez besoin de moi. Et moi j’ai besoin de vous.
Hara Kei ne regarda même pas l’or répandu sur le sol. Il tourna le dos et s’en alla.
47
Hervé Joncour passa la nuit en bordure du camp. Personne ne lui parla, personne ne semblait le voir. Les gens dormaient par terre, près des feux. Il y avait deux tentes seulement. Près de l’une d’elles, Hervé Joncour vit la chaise à porteurs, vide : accrochées aux quatre coins, de petites cages : des oiseaux. Aux mailles des cages pendaient de petites clochettes d’or. Elles tintaient, légères, dans la brise de la nuit.
48
Quand il se réveilla, il vit autour de lui le village qui s’apprêtait à se remettre en route. Il n’y avait plus les tentes. La chaise à porteurs était encore là, ouverte. Les gens montaient dans les chariots, en silence. Il se leva, regarda longuement autour de lui, mais les yeux qui croisaient les siens avaient tous une forme orientale, et se baissaient aussitôt. Il vit des hommes armés, et des enfants qui ne pleuraient pas. Il vit les visages muets qu’ont les gens quand ils sont en fuite. Et il vit un arbre, au bord de la route. Et accroché à une branche, pendu, le garçon qui l’avait amené jusque-là.
Hervé Joncour s’approcha, et resta là un moment, à le regarder, comme hypnotisé. Puis il dénoua la corde attachée à l’arbre, recueillit le corps du jeune garçon, l’étendit sur le sol et s’agenouilla près de lui. Il n’arrivait pas à détacher ses yeux de ce visage. C’est ainsi qu’il ne vit pas le village se remettre en chemin mais entendit seulement, comme de très loin, le bruit de cette procession qui le frôlait, remontant la route. Il ne leva pas les yeux, même quand il entendit la voix d’Hara Kei, à deux pas de lui, qui disait
— Le Japon est un très ancien pays, le saviez-vous ? Sa loi est très ancienne : elle dit qu’il existe douze crimes pour lesquels il est permis de condamner un homme à mort. Et l’un de ces crimes est d’accepter de porter un message d’amour pour sa maîtresse.
Hervé Joncour ne quitta pas des yeux le visage du jeune garçon tué.
— Il ne portait aucun message d’amour.
— C’est lui qui était un message
d’amour.
Hervé Joncour sentit quelque chose appuyer contre sa nuque, et lui
faire courber la tête vers le sol.
— C’est un fusil, Français. Je vous demande de ne pas lever les yeux.
Hervé Joncour ne comprit pas tout de suite. Puis il entendit, dans le bruissement de cette procession en fuite, le son doré de mille clochettes minuscules qui se rapprochaient, petit à petit, et bien qu’il n’eût devant les yeux que cette terre noire, il l’imaginait, cette chaise à porteurs, oscillant comme un pendule, il la voyait, presque, remonter le chemin, mètre par mètre, et se rapprocher, lente mais implacable, portée par ces sons qui deviennent de plus en plus forts, insupportablement forts, et de plus en plus proches, proches à le frôler, un vacarme doré, là, devant lui, exactement devant lui maintenant – à cet instant précis – devant lui.
Hervé Joncour releva la tête.
Des étoffes merveilleuses, des tissus de soie, tout autour de la chaise à porteurs, mille couleurs, orange, blanc, ocre, argent, pas la moindre ouverture dans ce nid magnifique, juste le bruissement de ces couleurs ondoyant dans l’air, impénétrables, plus légères que rien.
Hervé Joncour n’entendit pas une explosion faucher sa vie. Il sentit ces sons s’éloigner, le canon du fusil s’écarter, et la voix d’Hara Kei dire doucement
— Allez-vous-en, Français. Et ne revenez plus jamais.
49
Seulement le silence, sur la route. Le corps d’un jeune garçon, par terre. Un homme agenouillé. Jusqu’aux dernières lueurs du jour.
50
Hervé Joncour mit onze jours pour atteindre Yokohama. Il corrompit un fonctionnaire japonais et se procura seize cartons d’œufs, qui provenaient du sud de l’île. Il les enveloppa dans des linges de soie et les scella à l’intérieur de quatre boîtes en bois, rondes. Il réussit à s’embarquer pour le continent, et aux premiers jours de mars arriva sur la côte russe. Il choisit la voie la plus au nord, cherchant le froid pour bloquer la vie des œufs et prolonger le temps qui restait avant leur éclosion. Il traversa à marche forcée quatre mille kilomètres de Sibérie, franchit les monts Oural et arriva à Saint-Pétersbourg. À prix d’or, il acheta des quintaux de glace et les chargea, avec les œufs, dans la cale d’un cargo qui se rendait à Hambourg. Il fallut six jours pour y arriver. Il déchargea ses quatre boîtes en bois, rondes, et monta dans un train qui allait vers le Sud. Au bout de onze heures de voyage, juste à la sortie d’un village appelé Eberfeld, le train s’arrêta pour faire provision d’eau. Hervé Joncour regarda autour de lui. Un soleil estival brillait, sur le vert des champs de blé, et sur le monde entier. En face de lui était assis un négociant russe : il avait ôté ses chaussures et s’éventait avec la dernière page d’un journal écrit en allemand. Hervé Joncour le regarda. Il vit les taches de sueur sur sa chemise et les gouttes qui perlaient à son front et sur son cou. Le Russe dit quelque chose, en riant. Hervé Joncour lui sourit, se leva, prit ses bagages et descendit du train. Il le remonta jusqu’au dernier wagon, un fourgon de marchandises qui transportait du poisson et de la viande, conservés dans la glace. L’eau dégoulinait comme d’une cuvette transpercée par des milliers de projectiles. Il ouvrit la porte du fourgon, monta sur la plate-forme, et prit l’une après l’autre ses boîtes en bois, rondes, les emporta à l’extérieur et les posa par terre, à côté des rails. Puis il referma la porte, et attendit. Quand le train fut prêt à partir, on lui hurla de faire vite et de remonter. Il répondit en hochant la tête, et en envoyant un salut. Il vit le train s’éloigner, puis disparaître. Il attendit de ne plus entendre un seul bruit. Puis il se pencha sur une des boîtes, fit sauter les cachets et l’ouvrit. Il procéda de même avec chacune des trois autres. Lentement, soigneusement.
Des millions de larves. Mortes.
On était le 6 mai 1865.
51
Hervé Joncour entra à Lavilledieu neuf jours plus tard. Sa femme Hélène vit de loin la voiture remonter l’allée ombragée de la maison. Elle se dit qu’elle ne devait pas pleurer, et qu’elle ne devait pas s’enfuir.
Elle descendit jusqu’à la porte d’entrée, l’ouvrit et s’arrêta sur le seuil.
Quand Hervé Joncour arriva près d’elle, elle sourit. Il la serra dans ses bras, et lui dit doucement
— Reste avec moi, je te le demande.
La nuit, ils veillèrent tard, assis sur la pelouse devant la maison, l’un près de l’autre. Hélène parla de Lavilledieu, et de tous ces mois passés à attendre, et aussi des derniers jours, horribles.
— Tu étais mort. Dit-elle.
— Et il n’y avait plus rien de beau, au monde.
52
Dans les fermes, à Lavilledieu, les gens regardaient les mûriers couverts de feuilles et voyaient leur ruine. Baldabiou avait trouvé un approvisionnement en œufs, mais les larves mouraient dès qu’elles sortaient à la lumière. La soie grège obtenue à partir des rares qui avaient survécu suffisait à peine à faire travailler deux des sept filatures que comptait le pays.
— Tu n’aurais pas une idée demanda Baldabiou.
— Une, répondit Hervé Joncour.
Il fit savoir le lendemain qu’il avait l’intention, cet été-là, de commencer la construction du parc autour de sa maison. Il engagea des hommes et des femmes, dans le bourg, par dizaines. Ils déboisèrent la colline et en émoussèrent la forme, adoucissant la pente qui descendait vers la vallée. Avec des arbres et des baies, ils dessinèrent sur le sol des labyrinthes légers et transparents. Avec des fleurs de toutes sortes, ils créèrent des jardins qui s’ouvraient comme des clairières, par surprise, au cœur de petits bosquets de bouleaux. Ils firent venir l’eau, depuis la rivière, et la firent redescendre, de fontaine en fontaine, jusqu’à la limite occidentale du parc, où elle formait un petit lac, entouré de prairies. Au sud, au milieu des citronniers et des oliviers, ils construisirent une grande volière, faite de bois et de fer, on aurait dit une broderie suspendue dans l’air. Ils travaillèrent pendant quatre mois. À la fin de septembre, le parc fut prêt. Personne, à Lavilledieu, n’avait jamais rien vu de pareil. Les gens disaient qu’Hervé Joncour y avait dépensé tout son capital. Ils disaient aussi qu’il était revenu différent, malade peut-être, du Japon. Ils disaient qu’il avait vendu les œufs aux Italiens, et qu’il avait maintenant une fortune en or qui l’attendait dans les banques à Paris. Ils disaient que s’il n’y avait pas eu son parc, ils seraient tous morts de faim, cette année-là. Ils disaient que c’était un escroc. Ils disaient que c’était un saint. Certains disaient : il a quelque chose, comme une sorte de malheur sur lui.
53
Tout ce qu’Hervé Joncour dit, de son voyage, fut que les œufs avaient éclos, dans un village près de Cologne, et que ce village s’appelait Eberfeld.
Quatre mois et treize jours après son retour, Baldabiou vint s’asseoir en face de lui, au bord du lac, à la limite occidentale du parc, et lui dit
— De toute façon, il faudra bien que tu la racontes à quelqu’un, un jour ou l’autre, la vérité.
Il le dit doucement, en faisant un effort, car il ne croyait pas que la vérité pût, jamais, servir à quelque chose.
Hervé Joncour porta son regard vers le parc.
Il y avait l’automne, et une fausse lumière, partout.
— La première fois que j’ai vu Hara Kei, il portait une tunique sombre, il était assis les jambes croisées, immobile, dans un coin de la pièce. Étendue près de lui, la tête posée sur ses genoux, il y avait une femme. Ses yeux n’avaient pas une forme orientale, et son visage était celui d’une jeune fille.
Baldabiou écouta, en silence, jusqu’à la fin jusqu’au train à Eberfeld.
Il ne pensait rien.
Il écoutait.
Il eut mal d’entendre, à la fin, Hervé Joncour dire doucement
— Je n’ai même jamais entendu sa voix. Et un instant plus tard :
— C’est une souffrance étrange. Doucement.
— Mourir de nostalgie pour quelque chose que tu ne vivras jamais.
Ils remontèrent le parc en marchant côte à côte. La seule chose que dit Baldabiou, ce fut
— Mais pourquoi diable fait-il ce froid de canard ?
Dit-il, à un moment.
54
Au début de la nouvelle année – 1866 – le Japon autorisa officiellement l’exportation des œufs de vers à soie.
Pendant la décennie suivante, la France irait jusqu’à importer pour dix millions de francs d’œufs japonais.
À partir de 1869, avec l’ouverture du canal de Suez, se rendre au Japon n’allait d’ailleurs plus demander que vingt jours de voyage. Et en revenir, un peu moins.
La soie artificielle serait brevetée en 1884 par un Français nommé Chardonnet.
55
Six mois après son retour à Lavilledieu, Hervé Joncour reçut par la poste une enveloppe de couleur moutarde. Quand il l’ouvrit, il y trouva sept feuilles de papier, couvertes d’une écriture dense et géométrique : encre noire : idéogrammes japonais. Hormis le nom et l’adresse sur l’enveloppe, il n’y avait pas un seul mot écrit en caractères occidentaux. D’après les timbres, la lettre semblait venir d’Ostende.
Hervé Joncour la feuilleta, et l’examina longtemps. On aurait dit un catalogue d’empreintes de petits oiseaux, dressé avec une méticuleuse folie C’était surprenant de penser qu’en fait c’étaient des signes, la cendre d’une voix brûlée.
56
Pendant des semaines, Hervé Joncour garda la lettre sur lui, pliée en deux, glissée dans sa poche. Quand il changeait de costume, il remettait la lettre en place dans le nouveau. Jamais il ne l’ouvrit pour la regarder. De temps en temps, il la tournait entre ses doigts, pendant qu’il parlait avec un métayer, ou attendait que l’heure du dîner arrive, assis sous la véranda. Un soir, il se mit à l’examiner contre la lumière de la lampe, dans son bureau. En transparence, les empreintes de ces oiseaux minuscules parlaient, d’une voix étouffée. Elles disaient quelque chose d’absolument insignifiant, ou bien capable de bouleverser une existence : c’était impossible de le savoir, et cette idée plaisait à Hervé Joncour. Il entendit Hélène arriver. Il posa la lettre sur la table. Elle s’approcha et, comme tous les soirs, avant de se retirer dans sa chambre, voulut lui donner un baiser. Quand elle se pencha vers lui, sa chemise de nuit s’entrouvrit légèrement, sur sa poitrine. Hervé Joncour vit qu’elle ne portait rien, dessous, et que ses seins étaient petits, d’un blanc immaculé comme ceux d’une jeune fille. Pendant quatre jours, il continua de mener sa vie, sans rien changer aux rites prudents de ses journées. Le matin du cinquième jour, il mit un élégant complet gris et partit pour Nîmes. Il annonça qu’il serait de retour avant le soir.
57
Rue Moscat, au numéro 12, tout était pareil que trois années plus tôt. La fête n’était toujours pas terminée. Les filles étaient toutes jeunes et françaises. Le pianiste jouait, en sourdine, des airs aux senteurs de Russie. C’était peut-être la vieillesse, peut-être quelque sale douleur : à la fin de chaque morceau, il ne se passait plus la main droite dans les cheveux, et ne murmurait plus, doucement,
— Voilà.
Il restait muet, regardant ses mains, déconcerté.
58
Madame Blanche l’accueillit sans un mot. Ses cheveux noirs, brillants, son visage oriental, parfait. Petites fleurs bleues aux doigts, comme autant de bagues. Une robe longue, blanche, presque transparente. Pieds nus.
Hervé Joncour s’assit en face d’elle. Il sortit la lettre de sa poche.
— Vous vous souvenez de moi ?
Madame Blanche acquiesça d’un signe millimétrique de la tête.
— J’ai à nouveau besoin de vous.
Il lui tendit la lettre. Elle n’avait aucune raison de le faire mais elle la prit, et l’ouvrit. Elle regarda les sept feuillets, l’un après l’autre, puis elle leva les yeux vers Hervé Joncour.
— Je n’aime pas cette langue, monsieur. Je veux l’oublier, et je veux oublier ce pays, et ma vie là-bas, et tout le reste.
Hervé Joncour demeura immobile, les mains serrées sur les accoudoirs de son fauteuil.
— Je lirai cette lettre pour vous. Je le ferai. Et je ne veux pas d’argent. Mais je veux une promesse : ne revenez plus jamais me demander cela.
— Je vous le promets, madame.
Elle le regarda bien dans les yeux. Puis elle baissa le regard sur la première page de la lettre, papier de riz, encre noire.
— Mon seigneur bien-aimé.
Dit-elle
— n’aie pas peur, ne bouge pas, garde le silence, personne ne nous verra.
59
Reste ainsi, je veux te regarder, je t’ai tellement regardé mais tu n’étais pas pour moi et à présent tu es pour moi, ne t’approche pas, je t’en prie, reste comme tu es, nous avons une nuit pour nous seuls, et je veux te regarder, jamais je ne t’ai vu ainsi, ton corps pour moi, ta peau, ferme les yeux, et caresse-toi, je t’en prie,
dit Madame Blanche, Hervé Joncour écoutait, n’ouvre pas les yeux, si tu le peux, et caresse-toi, tes mains sont si belles, j’ai rêvé d’elles tant de fois que je veux les voir maintenant, j’aime les voir ainsi, sur ta peau, continue je t’en prie, n’ouvre pas les yeux, je suis là, personne ne peut nous voir et je suis près de toi, caresse-toi mon bien-aimé seigneur, caresse ton sexe, je t’en prie, tout doucement,
elle s’arrêta, Continuez, je vous en prie, dit-il, elle est belle, ta main sur ton sexe, ne t’arrête pas, j’aime la regarder et te regarder, mon bien-aimé seigneur, n’ouvre pas les yeux, pas encore, tu ne dois pas avoir peur, je suis près de toi m’entends-tu ? je suis là, à te frôler, c’est de la soie, la sens-tu ? c’est la soie de ma robe, n’ouvre pas les yeux et tu auras ma peau,
dit-elle, lisant doucement, avec la voix d’une femme-enfant,
tu auras mes lèvres, quand je te toucherai pour la première fois ce sera avec mes lèvres, tu ne sauras pas ou, à un certain moment tu sentiras la chaleur de mes lèvres, sur toi tu ne sauras pas où si tu n’ouvres pas les yeux, ne les ouvre pas, tu sentiras ma bouche, tu ne sauras pas où, tout à coup,
il écoutait, immobile, de la pochette de son complet gris dépassait un mouchoir blanc, immaculé,
ce sera peut-être dans tes yeux, j’appuierai ma bouche sur tes paupières et sur tes cils, tu sentiras la chaleur pénétrer à l’intérieur de ta tête, et mes lèvres dans tes yeux, dedans, ou bien ce sera sur ton sexe, j’appuierai mes lèvres, là, et je les entrouvrirai en descendant peu à peu,
dit-elle, et sa tête était penchée sur les feuilles, et elle effleurait son cou du bout des doigts, lentement,
je laisserai ton sexe ouvrir ma bouche, pénétrer entre mes lèvres, presser contre ma langue, ma salive descendra le long de ta peau jusque dans ta main, mon baiser et ta main, l’un et l’autre mêlés, sur ton sexe,
il écoutait, il tenait son regard fixé sur un cadre d’argent, vide, accroché au mur,
et puis à la fin je baiserai ton cœur, parce que je te veux, je mordrai la peau qui bat sur ton cœur, parce que je te veux, et quand j’aurai ton cœur sous mes lèvres tu seras à moi vraiment avec ma bouche dans ton cœur tu seras à moi, pour toujours, si tu ne me crois pas alors ouvre les yeux mon bien-aimé seigneur et regarde-moi, je suis là, quelqu’un pourra-t-il jamais effacer cet instant, mon corps que la soie ne recouvre plus, tes mains qui le touchent, tes yeux qui le regardent,
dit-elle, et elle s’était penchée vers la lampe, la lumière éclairait les feuilles et passait à travers sa robe transparente,
tes doigts dans mon sexe, ta langue sur mes lèvres, toi qui glisses sous moi, et prends mes hanches, et me soulèves, et me laisses glisser sur ton sexe, doucement quelqu’un pourrait-il effacer cela, toi qui en moi lentement bouges, tes mains sur mon visage, tes doigts dans ma bouche, le plaisir dans tes yeux, ta voix, tu bouges lentement et cela me fait presque mal, mon plaisir, ma voix,
il écoutait, il se tourna à un moment pour la regarder, la vit, voulut baisser les yeux mais ne le put,
mon corps sur le tien, ton dos qui me soulève, tes bras qui ne me laissent pas partir, les coups à l’intérieur de moi, la violence et la douceur, je vois tes yeux chercher les miens, ils veulent savoir jusqu’où me faire mal, jusqu’où tu veux, mon bien-aimé seigneur, il n’y a pas de fin, cela ne peut finir, ne le vois-tu pas ? personne jamais ne pourra effacer cet instant, pour toujours tu lanceras ta tête en arrière, en criant, pour toujours je fermerai les yeux, laissant mes larmes se détacher de mes cils, ma voix dans la tienne, ta violence à me tenir serrée, il n’y a plus de temps pour fuir ni de force pour résister, cet instant-là devait être, cet instant est, crois-moi mon bien-aimé seigneur, et cet instant sera, maintenant et à jamais, il sera, jusqu’à la fin,
dit-elle, dans un filet de voix, puis elle s’arrêta.
Il n’y avait pas d’autres signes, sur la feuille qu’elle tenait à la main : la dernière. Mais quand elle la retourna pour la poser, elle vit au verso quelques signes encore, soigneusement alignés, encre noire au centre de la page blanche. Elle leva le regard sur Hervé Joncour. Ses yeux la fixaient, et elle comprit que c’étaient des yeux magnifiques. Elle regarda à nouveau la feuille.
— Nous ne nous verrons plus, mon seigneur.
Dit-elle.
— Ce qui était pour nous, nous l’avons fait, et vous le savez. Croyez-moi : nous l’avons fait pour toujours. Gardez votre vie à l’abri de moi. Et n’hésitez pas un instant, si c’est utile à votre bonheur, à oublier cette femme qui à présent vous dit, sans regret, adieu.
Elle continua quelques instants à regarder la feuille, puis la posa sur les autres, à côté d’elle sur une petite table en bois clair. Hervé Joncour ne bougea pas. Mais il tourna la tête et baissa les yeux. Il regarda fixement le pli de son pantalon, à peine marqué mais parfait, sur sa jambe droite, de l’aine jusqu’au genou, impeccable.
Madame Blanche se leva, se pencha vers la lampe et l’éteignit. Il n’y eut plus dans la pièce que le peu de lumière qui, par la fenêtre, arrivait du salon. Elle s’approcha d’Hervé Joncour, fit glisser de son doigt une bague de minuscules fleurs bleues et la posa à côté de lui. Puis elle traversa la pièce, ouvrit une petite porte peinte, cachée dans le mur, et disparut en la laissant à demi fermée, derrière elle.
Hervé Joncour demeura longtemps dans cette lumière étrange, tournant dans ses doigts une bague de minuscules fleurs bleues. Du salon arrivaient les notes d’un piano fatigué : elles diluaient le temps, tu avais presque du mal à le reconnaître.
Finalement il se leva, s’approcha de la petite table en bois clair, rassembla les sept feuillets de papier de riz. Il traversa la pièce, passa sans se retourner devant la petite porte à demi fermée, et s’en alla.
60
Hervé Joncour passa les années qui suivirent en choisissant pour lui-même l’existence limpide d’un homme n’ayant plus de besoins. Ses journées s’écoulaient sous la tutelle d’une émotion mesurée. À Lavilledieu, les gens recommencèrent à l’admirer, parce qu’il leur semblait voir en lui une manière exacte d’être au monde. Ils disaient qu’il était ainsi même dans sa jeunesse, avant le Japon.
Avec sa femme Hélène, il prit l’habitude, chaque année, de faire un petit voyage. Ils virent Naples, Rome, Madrid, Munich, Londres. Une année, ils poussèrent jusqu’à Prague, où tout leur sembla : théâtre. Ils voyageaient sans dates ni programmes. Tout les étonnait : en secret, leur bonheur aussi. Quand ils éprouvaient la nostalgie du silence, ils revenaient à Lavilledieu.
Si on le lui avait demandé, Hervé Joncour aurait répondu qu’ils allaient continuer de vivre ainsi, toujours. Il avait en lui la quiétude inentamable des hommes qui se sentent à leur place. Parfois, les jours de vent, il descendait à travers le parc jusqu’au lac, et restait pendant des heures, sur le bord, à regarder la surface de l’eau se rider en formant des figures imprévisibles qui brillaient au hasard, dans toutes les directions. De vent, il n’y en avait qu’un seul : mais sur ce miroir d’eau on aurait dit qu’ils étaient mille, à souffler. De partout. Un spectacle. Inexplicable et léger.
Parfois, les jours de vent, Hervé Joncour descendait jusqu’au lac et passait des heures à le regarder, parce qu’il lui semblait voir, dessiné sur l’eau, le spectacle léger, et inexplicable, qu’avait été sa vie.
61
Le 16 juin 1871, dans l’arrière-salle du café de Verdun, peu avant midi, le manchot réussit un quatre bandes absurde, avec effet rétro. Baldabiou resta penché au-dessus de la table, une main derrière le dos, l’autre tenant sa queue de billard, incrédule.
— Ça alors.
Il se redressa, posa la queue de billard et sortit sans saluer. Trois jours plus tard, il partit. Il fit cadeau de ses deux filatures à Hervé Joncour.
— Je ne veux plus entendre parler de soie, Baldabiou.
— Vends-les, imbécile.
Personne ne réussit à lui faire cracher où diable il s’était mis en tête d’aller. Et pour faire quoi, en plus. Il dit seulement quelque chose à propos de sainte Agnès, que personne ne comprit vraiment.
Le matin où il partit, Hervé Joncour l’accompagna, avec Hélène, jusqu’à la gare du chemin de fer d’Avignon. Il avait avec lui une seule valise, ce qui était, là encore, passablement inexplicable. Quand il vit le train, arrêté le long du quai, il posa sa valise.
— Autrefois j’ai connu un type qui s’était fait construire un chemin de fer pour lui tout seul.
Dit-il.
— Et le plus beau, c’est qu’il l’avait fait tout droit, des centaines de kilomètres sans un seul virage. Il y avait une raison à ça, d’ailleurs, mais je l’ai oubliée. On oublie toujours les raisons. Quoi qu’il en soit : adieu.
Les conversations sérieuses, il n’était pas vraiment taillé pour. Et un adieu, c’est une conversation sérieuse.
Ils les virent s’éloigner, sa valise et lui, pour toujours.
Alors Hélène fit une drôle de chose. Elle s’écarta d’Hervé Joncour, et elle courut après Baldabiou, pour le rattraper, et elle le serra dans ses bras, fort et tout en le serrant éclata en larmes.
Elle ne pleurait jamais, Hélène.
Hervé Joncour vendit les deux filatures pour un prix ridicule à Michel Lariot, un brave homme qui pendant vingt ans avait joué aux dominos, tous les samedis soir, avec Baldabiou, en perdant à chaque fois, avec une constance imperturbable. Il avait trois filles. Les deux premières s’appelaient Florence et Sylvie. Mais la troisième : Agnès.
62
Trois années plus tard, pendant l’hiver de 1874, Hélène tomba malade, d’une fièvre cérébrale qu’aucun médecin ne put expliquer ni soigner. Elle mourut au début du mois de mars, un jour de pluie.
Pour l’accompagner, en silence, dans l’avenue qui montait au cimetière, tout Lavilledieu fut là : parce que c’était une femme délicate, qui n’avait pas répandu la souffrance autour d’elle.
Hervé Joncour fit graver sur sa tombe un seul mot.
Hélas.
Il remercia tout le monde, répéta mille fois qu’il n’avait besoin de rien, et rentra chez lui. Jamais la maison ne lui avait paru aussi grande : et jamais aussi illogique son destin.
Comme le désespoir était un excès qu’il ne connaissait pas, il se pencha sur ce qu’il lui était resté de sa vie, et recommença à en prendre soin, avec la ténacité inébranlable d’un jardinier au travail, le matin qui suit l’orage.
63
Deux mois et onze jours après la mort d’Hélène, Hervé Joncour se trouva aller au cimetière et découvrir, à côté des roses qu’il déposait chaque semaine sur la tombe de sa femme, un anneau de minuscules fleurs bleues. Il se courba pour les examiner et resta longtemps dans cette position qui, de loin, n’aurait pas manqué d’apparaître, aux yeux d’éventuels témoins, singulière sinon même ridicule. Rentré chez lui, il ne sortit pas travailler dans le parc, comme il en avait l’habitude, mais resta dans son bureau, à réfléchir. Il ne fit rien d’autre, pendant plusieurs jours. Réfléchir.
64
Rue Moscat, au numéro 12, il trouva l’atelier d’un tailleur. On lui dit que Madame Blanche n’était plus là depuis des années. Il réussit à savoir qu’elle avait déménagé à Paris, où elle était devenue la maîtresse d’un homme très important, peut-être même un homme politique.
Hervé Joncour alla à Paris.
Il mit cinq jours à découvrir où elle habitait. Il lui envoya un mot, en demandant à être reçu. Elle lui répondit qu’elle l’attendait le lendemain, à quatre heures. Ponctuel, il monta au deuxième étage d’un immeuble élégant du boulevard des Capucines. Une femme de chambre lui ouvrit. Elle l’introduisit dans un salon et le pria de s’asseoir. Madame Blanche arriva, dans une robe très élégante et très française. Elle avait les cheveux qui retombaient sur ses épaules, comme le voulait la mode parisienne. Elle n’avait pas de bagues de fleurs bleues, à ses doigts. Elle s’assit en face d’Hervé Joncour, sans dire un mot. Et attendit.
Il la regarda dans les yeux. Mais comme l’aurait fait un enfant.
— C’est vous qui l’avez écrite, n’est-ce pas, cette lettre ?
Dit-il.
— Hélène vous a demandé de l’écrire, et vous l’avez fait.
Madame Blanche resta immobile, sans baisser les yeux, sans trahir le moindre étonnement. Puis elle dit
— Ce n’est pas moi qui l’ai écrite. Silence.
— Cette lettre, c’est Hélène qui l’a écrite. Silence.
— Elle l’avait déjà écrite quand elle est venue chez moi. Elle m’a demandé de la recopier, en japonais. Et je l’ai fait. C’est la vérité.
Hervé Joncour comprit à cet instant qu’il continuerait d’entendre ces mots sa vie entière. Il se leva mais demeura immobile, debout, comme si tout à coup il avait oublié où il devait aller. La voix de Madame Blanche lui arriva comme de très loin.
— Elle a même voulu me la lire, cette lettre.
Elle avait une voix superbe. Et elle lisait ces phrases avec une émotion que je n’ai jamais pu oublier. C’était comme si elles étaient, mais vraiment, les siennes.
Hervé Joncour était en train de traverser la pièce, à pas très lents.
— Vous savez, monsieur, je crois qu’elle aurait désiré, plus que tout, être cette femme. Vous ne pouvez pas comprendre. Mais moi, je l’ai entendue lire cette lettre. Je sais que c’est vrai.
Hervé Joncour était arrivé devant la porte. Il posa la main sur la poignée. Sans se retourner il dit doucement
— Adieu, madame.
Ils ne se revirent plus jamais.
65
Hervé Joncour vécut encore vingt-trois années, la plupart d’entre elles serein et en bonne santé. Il ne s’éloigna plus de Lavilledieu et ne quitta pas, jamais, sa maison. Il administrait sagement ses biens, ce qui le garda pour toujours à l’abri de tout travail qui ne fût pas l’entretien de son parc. Avec le temps, il commença à s’accorder un plaisir qu’auparavant il s’était toujours refusé : à ceux qui venaient lui rendre visite, il racontait ses voyages. En l’écoutant, les gens de Lavilledieu apprenaient le monde, et les enfants découvraient l’émerveillement. Il racontait avec douceur, regardant dans l’air des choses que les autres ne voyaient pas.
Le dimanche, il allait jusqu’au bourg, pour la grand-messe. Une fois l’an, il faisait le tour des filatures, pour toucher la soie à peine née. Quand la solitude lui serrait le cœur, il montait au cimetière, parler avec Hélène. Le reste de son temps s’écoulait dans une liturgie d’habitudes qui réussissait à le défendre du malheur. Parfois, les jours de vent, Hervé Joncour descendait jusqu’au lac et passait des heures à le regarder, parce qu’il lui semblait voir, dessiné sur l’eau, le spectacle léger, et inexplicable, qu’avait été sa vie.
FIN