CHAPITRE XIX
L’équipage n’avait pas eu besoin d’ordres pour commencer à éloigner le vaisseau-monde de l’Interdicteur. Une fois le nouveau cap saisi, un murmure de consternation monta du secteur navigation de la salle de contrôle.
Czulkang Lah prêtait à peine attention à Kasdakh Bhul, qui conversait avec les navigateurs.
Revenant vers le vieux guerrier, il annonça :
— Nous sommes en pleine confusion. Cinq mines de basals dovin viennent de pister cinq Faucon Millenium jusque dans notre zone. Leurs efforts pour s’emparer des vaisseaux infidèles créent des interférences avec les basals dovin du vaisseau-monde.
— Cinq Faucon Millenium…
— Oui.
— Alors qu’un seul suffit pour nous mettre des bâtons dans les roues…
A des kilomètres de là, un autre navire de la Nouvelle République sortit de l’hyperespace : l'Aventurier Errant. Sans délai, il ouvrit le feu. Ses armes visèrent le vaisseau-monde et les grands navires vong qui planaient dans les environs.
— J’ai repris mon souffle, dit Luke.
— Alors, allons-y !
Avec quatre coraux skippers dans son sillage, Wedge se hâta de s’écarter du cap de l'Ammuud Swooper. Dans moins d’une minute, le cargo pourrait filer dans l’hyperespace. Une minute… Il retiendrait les skips pendant ce laps de temps.
Au prix de sa vie, s’il le fallait.
Czulkang Lah regardait sa flotte perdre sa coordination. Les coraux skippers volaient en tout sens comme des élèves pilotes de première année. Des villips s’activèrent parce que les commandants des grands navires ne recevaient plus d’ordres du yammosk.
Le dard monté sur le nez du Lusankya était à présent visible dans la lentille de la salle de commandement. Le blocage gravifique généré par un des grands vaisseaux orbitant au-dessus du vaisseau-monde empêchait ses basals dovin d’écarter le Domaine Hul du chemin du bâtiment ennemi.
Czulkang Lah choisit de ne pas répondre aux questions de ses officiers.
— Active le villip de mon fils, demanda-t-il à Kasdakh Bhul.
Presque aussitôt, le villip imita les traits de Tsavong Lah.
— Quelles sont les nouvelles, père ? M’apprends-tu la chute de Borleias ?
— Borleias est tombée, annonça le vieux guerrier d’une voix lasse.
— As-tu massacré tous les infidèles ? Ou certains ont-ils pu prendre la fuite ?
— Quelques forces sont encore indemnes…
— C’est quand même une grande victoire !
— Non, mon fils. Des succès isolés peuvent laisser penser à la victoire, alors que nous pouvons seulement envisager la défaite.
— La défaite ? Tu as réuni toutes les conditions d’un triomphe. Et de nouveau apporté la gloire au Domaine Lah.
— Dans une minute, je serai mort. Des esprits ingénieux, bien qu’infidèles, m’ont vaincu.
— Mais…
— Tais-toi, mon fils, et sache que je t’ai réservé mes dernières paroles. Je te salue. Que les dieux te sourient, comme ils m’ont souri dans le passé.
Czulkang Lah tendit la main pour caresser le villip, qui se renferma sur l’expression déroutée du maître de guerre.
Alors, Kasdakh Bhul vint se camper devant son chef.
— Nous sommes à deux pas de la victoire, vieux guerrier ! Trouvez une ultime stratégie, comme vous savez si bien le faire. Offrez-nous encore un succès !
Le commandant suprême dévisagea l’officier, décidément confit dans sa stupidité.
Il garda le silence. Il avait réservé ses dernières paroles à son fils. Pas question de les dévaluer en violant sa promesse.
La voix tremblant de colère ou de peur – ou des deux –, un guerrier demanda :
— Dois-je donner l’ordre d’abandonner le Domaine Hul ?
Czulkang Lah hocha la tête.
L’espace grouillait de forces de la Nouvelle République. Gavin coupa ses propulseurs et regarda, stupéfait, les quatre intercepteurs Tie sortis du Mon Mothma mitrailler le duo de coraux skippers avec lesquels Nevil et lui avaient croisé le fer.
Des pilotes reposés et des lasers chargés à bloc parvenaient à faire des miracles…
— Escadron Rogue, regroupez-vous près de moi, dit Gavin. Laissons les nouveaux venus escorter le Lusankya jusqu’au point de rencontre. Lune Noire, comment ça se passe chez vous ?
— Leader Rogue, ici Lune Noire Dix. Ça ne va pas trop bien. Nous restons à quatre, sans compter Lune Noire Un et Deux, provisoirement détachés à un autre escadron.
— Reposez-vous en observant les événements.
— Impossible, leader Rogue. L’un des nôtres semble avoir de graves ennuis autour de Borleias. Nous y allons !
— Nous venons avec vous.
Arrivé au bout de sa boucle, Wedge retourna vers ses quatre poursuivants.
Ils tiraient à tout-va, mais ne visaient pas avec précision. Blessés, ils devaient souffrir.
Cela dit, deux skips, même endommagés, pouvaient toujours le tuer !
Il décida pourtant de s’attaquer d’abord à un des appareils en « pleine forme ». Après avoir surchargé ses singularités de courtes séries de rayons laser, il passa sur la puissance supérieure qui lui permit de frapper la voûte du skip et de transpercer le pilote.
Hélas, les boucliers de l’aile X, qui n’étaient plus au mieux non plus, avaient laissé passer une fraction du plasma. L’écran de diagnostic signalait des dégâts structurels, mais pas de difficultés au niveau de l’alimentation des moteurs. Les stabilisateurs ne supporteraient peut-être pas un retour dans l’atmosphère, mais ce n’était pas plus grave que ça.
Les capteurs avertirent Wedge d’une collision dans moins de dix secondes. Au lieu d’éviter l’obstacle, il réarma une torpille à photons et la lança.
Après, il fit descendre son appareil.
L’onde de choc de la détonation secoua le chasseur.
Sortant de la zone de l’explosion, le général repéra le dernier corail skipper valide, dont le pilote ne s’était pas encore remis de sa surprise.
Wedge tira. Les rayons laser déchirèrent le ventre du vaisseau. Après une autre explosion, plus faible que la précédente, le skip cessa de manœuvrer.
Depuis un moment, une alarme stridente résonnait dans le cockpit de l’aile X. Enfin, Wedge put jeter un coup d’œil à ses écrans de diagnostic.
Les boucliers étaient hors service. Sans leur protection, il était un homme mort.
Que faisaient les deux skips blessés restants ? Ils allaient pouvoir achever leur proie…
Au lieu de ça, ils s’éloignèrent à grande vitesse.
Wedge sourit. La fin du dernier membre intact de leur groupe leur avait fait perdre la tête. Ils n’avaient même pas dû détecter la défaillance de ses boucliers. Sans doute le prenaient-ils pour l’incarnation d’un dieu – comme Jaina !
Soudain, le général ne sourit plus : ses instruments lui révélèrent que l’escadron de coraux skippers avait quitté la surface de la planète et fonçait aux basques de l'Ammuud Swooper. Ils pourraient l’intercepter avant son saut dans l’hyperespace.
Sauf s’il se mettait en travers de leur chemin. Et s’il persuadait un deuxième escadron de s’en prendre plutôt à lui.
S’il agissait ainsi, avec son chasseur privé de protection et endommagé, il mourrait seul, anonyme, aux commandes de l’aile X d’un autre pilote, sans qu’il reste une trace de ce qu’il avait fait. Iella et les enfants ne sauraient jamais ce qu’il était devenu.
Wedge se plaça sur une trajectoire d’interception et poussa les gaz à fond.
S’il laissait le cargo aux prises avec les Yuuzhan Vong, condamné à une destruction certaine, il ne pourrait plus se regarder dans un miroir. Il aurait à peine le temps de mettre ses affaires en ordre avant que la culpabilité le pousse à trouver un autre moyen de mourir.
Arrivé sur le vecteur des nouveaux coraux skippers, le général tira dès que possible. Ses instruments ne lui signalèrent pas de dommages infligés à l’ennemi.
Mais l’escadron le prit en chasse.
Il aurait pu se réjouir. Les Vong aussi préféraient relever un défi viril plutôt que détruire un cargo sans défenses. Si leur décision n’avait pas signé son arrêt de mort, il se serait réjoui.
Wedge continua à tirer et à multiplier les manœuvres d’évitement hardis.
Les impacts, sur le corail yorik des vaisseaux vong, étaient hélas rares et sans conséquence.
Après une secousse terrible, les commandes de l’aile X ne répondirent plus. Les alarmes des défaillances systèmes déchirèrent les tympans du général Antilles.
Il sut alors que sa dernière heure avait sonné.
Après avoir verrouillé les commandes du pont auxiliaire, Eldo Davip appuya sur le bouton d’ouverture de la porte installée à l’arrière de la pièce. Elle s’ouvrit sans difficulté, dévoilant une aile Y.
Une aile Y… Le capitaine secoua la tête pendant qu’il courrait vers le cockpit. Elle devait avoir son âge. Pire, il la soupçonnait d’être un assemblage de différents « appareils de rechange » utilisés pour la fabrication des vaisseaux tubes.
Quand Eldo rabattit le toit du cockpit, la porte du pont auxiliaire se ferma et une autre cloison s’ouvrit devant lui, dégageant une vue saisissante sur l’espace.
Il ne put pas faire démarrer le chasseur tout de suite.
Un écran s’alluma. Davip y lut de nouveau des relevés et les enregistrements des holocaméras restantes.
Le destroyer en perdition se déportait vers tribord. Ce glissement ne devait pas être le résultat d’une erreur de navigation. Un basal dovin du vaisseau-monde essayait sans doute de le dévier.
Et ça pourrait marcher. Bien sûr, aucun basal dovin ne serait capable de détourner totalement les millions de tonnes du navire, ni de neutraliser l’énergie cinétique produite par l’accélération constante.
Mais un basal dovin pourrait écarter un peu le « fer de lance » et réduire la pénétration à l’impact.
Davip ne le permettrait pas. Il reprit les commandes du Lusankya et augmenta la force de propulsion générée par les moteurs tribord, ramenant le « dard » dans son alignement initial.
Il resterait ici et s’assurerait que tout se déroule selon les plans.
Czulkang Lah contemplait la proue pointue du Lusankya. Elle approchait avec une précision méticuleuse que le détachement du guerrier lui permettait d’apprécier comme une œuvre d’art.
Le caractère rudimentaire de l’éperon devenait de plus en plus évident. Les joints grossiers et les soudures sans finition suggéraient que ces sections avaient été assemblées à l’intérieur du navire. Mais sa simplicité même rendait le dispositif admirable.
L’immense épave entra dans l’atmosphère du vaisseau-monde. Un instant plus tard, le dard se ficha dans la lentille de visualisation de la salle de commandement.
La dernière chose que vit Czulkang Lah.
La proue du Lusankya percuta le vaisseau-monde.
A huit kilomètres de là, avant que l’onde de choc provoquée par l’impact n’ait traversé tout le navire, Eldo Davip poussa les gaz à fond et s’éjecta de la poupe.
Il passa entre les deux propulseurs et vit les voyants de diagnostic clignoter en jaune, annonçant une défaillance possible des systèmes de survie. Mais cela ne dura pas : un vert rassurant brilla de nouveau.
Pourtant, Davip sentait toujours de fortes vibrations. Avait-il encaissé des dégâts que le système diagnostiqueur aurait manqué de détecter ?
Il lui fallut un moment avant de s’apercevoir que les vibrations ne venaient pas de son aile X… mais de son corps.
En calculant un cap vers une formation de chasseurs amis, il essaya d’arrêter de trembler.
En vain.
Luke et Mara virent le Lusankya plonger sur le vaisseau-monde. Une ondulation sembla se propager à partir du point d’impact – était-ce l’onde de choc ou une contraction animale provoquée par la douleur ?
L’énergie cinétique du superdestroyer stellaire étant à peine réduite par la collision, il continua à forer sa galerie. Des plaques de blindage de plusieurs centaines de mètres se détachèrent de sa coque, mais le cœur du navire s’enfonça inexorablement.
Soudain, la peau du vaisseau-monde frémit. Luke devina pourquoi : à une profondeur de près de huit kilomètres, la pointe avait explosé. Et la détonation se répercuterait de section en section sur plusieurs centaines de mètres.
Quand les deux Jedi survolèrent l’amas de métal qui avait été la coque du Lusankya, il se cabra vers le ciel, soulevé par l’éruption volcanique qui venait de se produire à l’intérieur du vaisseau-monde. L’explosion projeta dans l’espace un éclair brillant semblable à une lame de sabre laser rouge de plusieurs kilomètres de long.
Des fissures de la surface coulait une substance noirâtre dont Luke préférait ne pas connaître la nature.
Le vaisseau-monde agonisait.
Dans son navire protégé par les survivants des groupes d’opérations spéciales de Charat Kraal, Harrar assista au drame. Ses jambes menaçant de se dérober, il se laissa tomber lourdement sur son siège.
Les mots lui manquaient.
— Les infidèles se regroupent, annonça son pilote. Devons-nous rejoindre nos coraux skippers pour une contre-attaque ?
— A quoi bon ? Ramenez-nous sur Coruscant. A un endroit où nous attend le spectacle d’une victoire, pas d’un désastre.
Au terme d’une énième vrille, Wedge vit les escadrons de skips revenir sur lui.
Histoire de finir en beauté, il visa et tira.
Malheureusement, l’armement de l’aile X ne lui obéissait plus.
Un éclair, au loin, l’informa du succès de l’opération menée par le Lusankya.
— Le vaisseau-monde ne me manquera pas vraiment, marmonna-t-il.
Les coraux skippers ouvrirent le feu. A cette distance, un seul projectile trouva sa cible – la poupe de l’aile X –, projetant le chasseur dans une vrille encore plus rapide.
Les étoiles tournaient autour de Wedge à une vitesse hallucinante.
Puis les choses se compliquèrent. Le général ne réussit plus à focaliser sa vision. Dans sa confusion, il lui sembla distinguer des rayons laser rouges au milieu des boules de plasma.
Un corail skipper explosa. Ça, il en était sûr. Et même un deuxième…
Autour de l’appareil en détresse, des ailes E et X venaient de surgir. Elles portaient les couleurs de la Nouvelle République, et le comlink crachota :
— Lune Noire Dix… Onze… Etes-vous… ?
— Lune Noire Dix, ici Lune Noire Onze. Je suis vivant, mais sur le point de vomir.
— Tenez bon… navette… quelques minutes.
La voix de femme fut remplacée par une autre, masculine et plus stable, puisque l’aile X émettrice planait à une cinquantaine de mètres seulement de Wedge.
Le général reconnut Gavin Darklighter.
— Lune Noire Onze, qu’est-ce qui vous a pris de vous attaquer à un escadron de coraux skippers ?
— J’ai fait mon boulot.
— Il est d’usage de dire : « J’ai fait mon boulot, monsieur. »
Wedge sourit.
— J’ai fait mon boulot, monsieur.
— Eh bien, fiston, si vos talents de pilote arrivent un jour à la hauteur de votre culot, on vous nommera sûrement plus grand pilote de tous les temps.
Soufflé par le silence de son interlocuteur, Darklighter fixa son comlink.
— Lune Noire Onze ? Etes-vous toujours là ?
Mais Onze ne répondit pas.
Gavin n’entendit qu’un éclat de rire… qui lui sembla vaguement familier.
Les forces de la Nouvelle République se regroupèrent, préparant la retraite. Les membres des escadrons se réunirent pour escorter les navettes de sauvetage ou défendre les grands vaisseaux des rares attaques de Yuuzhan Vong.
Mais avant longtemps, un nouveau yammosk arriverait dans le système et les renforts vong rendraient leurs positions intenables.
Les uns après les autres, les défenseurs de Borleias sautèrent dans l’hyperespace, suivant un cap qui les amènerait au point de rassemblement convenu.
Le monde qu’ils abandonnèrent appartenait pour le moment aux Yuuzhan Vong, mais leur résistance avait atteint son but. Le Conseil consultatif avait eu quelques mois pour préparer ses prochains mouvements : des défenses, des redditions, des feintes…
Mais une autre mission avait été accomplie. A l’insu du Conseil, elle avait posé les fondations d’une résistance qui ne dépendrait jamais de lui.