SCÈNE V

 

LES MÊMES et BORKINE

 

Sur son trente et un, un rouleau à la main, Borkine entre par la porte de droite en sautillant et en chantonnant. Il est accueilli par une rumeur d’approbation.

 

LES JEUNES FILLES – Mikhaïl Mikhaïlovitch !…

 

LÉBÉDEV – Michel Michélévitch ! Toute la terre en parle…

 

CHABELSKI – Âme de la société !

 

BORKINE – Me voici ! (Il s’approche de Sacha en courant.) Noble Signorina, je prends la liberté de féliciter l’univers pour la naissance d’une fleur aussi ravissante… Comme un tribut de mon admiration, je me permets de déposer à vos pieds (il lui tend le rouleau) des fusées de feu d’artifice et des feux de Bengale de ma propre fabrication. Qu’ils illuminent la nuit comme vous illuminez l’obscurité du royaume des ténèbres.

 

Il salue théâtralement.

 

SACHA – Je vous remercie…

 

LÉBÉDEV, éclatant de rire, à Ivanov. – Pourquoi ne mets-tu pas ce Judas à la porte ?

 

BORKINE, à Lébédev. – Mes respects à Pavel Kirillytch ! (à Ivanov :) … au patron !… (Il chante :) Nicolas, le voilà, ha, ha, ha… (Il fait le tour des invités.) À la très respectable Zinaïda Savichna… à la divine Marfa Iégorovna… à la très antique Avdotia Nazarovna… à Son Excellence, le comte…

 

CHABELSKI, riant aux éclats. – Âme de la société… Dès qu’il fait son apparition, l’atmosphère se détend, vous remarquez ?

 

BORKINE – Ouf ! J’en peux plus !… Je crois que j’ai dit bonjour à tout le monde. Eh bien, quoi de neuf ? d’extraordinaire, d’époustouflant ? (Vivement à Zinaïda Savichna :) Écoutez, la maman… sur votre chemin, là, devant… (À Gavrila :) Donne-moi donc du thé, Gavrioucha, mais sans confitures de groseilles à maquereaux ! Donc, sur votre chemin, là-devant, j’ai vu des moujiks cueillir l’osier. Pourquoi n’affermez-vous pas l’oseraie ?

 

LÉBÉDEV, à Ivanov. – Pourquoi ne mets-tu pas ce Judas à la porte ?

 

ZINAÏDA SAVICHNA, effrayée. – C’est pourtant vrai. L’idée ne m’en est pas venue…

 

BORKINE, faisant de la gymnastique avec ses bras. – Je ne peux pas vivre sans exercice… Qu’est-ce que je pourrais bien faire comme acrobatie ? Hein, la maman ? Marfa Iégorovna, je suis d’attaque… je suis en pleine forme ! (Il chante :) « Me voici devant toi… »

 

ZINAÏDA SAVICHNA – Organisez quelque chose, tout le monde s’ennuie.

 

BORKINE – Ça m’en a l’air. Mesdames, messieurs, je vous trouve sinistres ; de vrais jurés d’assises !… Allons, on va inventer quelque chose. À quoi voulez-vous jouer ? Aux gages, à la ficelle, à la main chaude ? Voulez-vous danser ? Voulez-vous que j’allume le feu d’artifice ?

 

LES JEUNES FILLES, battant des mains. – Le feu d’artifice, le feu d’artifice !

 

Elles courent dans le jardin.

 

SACHA, à Ivanov. – Pourquoi êtes-vous si triste aujourd’hui ?

 

IVANOV – J’ai mal à la tête, et puis, ces gens…

 

SACHA – Allons au salon.

 

Ils sortent par la porte de droite. Tout le monde va dans le jardin, sauf Zinaïda Savichna et Lébédev.

 

ZINAÏDA SAVICHNA – Voilà ce que j’appelle un gaillard ; en moins de deux il a réveillé toute la compagnie. (Elle baisse la mèche de la grande lampe.) Tant qu’ils sont au jardin, inutile que les chandelles brûlent.

 

Elle souffle les chandelles.

 

LÉBÉDEV, la suivant. – Zizi, il faudrait servir quelque chose à nos invités…

 

ZINAÏDA SAVICHNA – Que de chandelles !… Je comprends pourquoi les gens nous croient riches.

 

Elle éteint.

 

LÉBÉDEV, la suivant. – Zizi, fais donc servir quelque chose… Ce sont des jeunes gens, ils doivent avoir faim, les pauvres… Dis, Zizi…

 

ZINAÏDA SAVICHNA – Le comte n’a pas fini son thé. Il a gâché le sucre.

 

Elle sort par la porte de gauche.

 

LÉBÉDEV – Bigre !…

 

Il sort dans le jardin.