SCÈNE VII

 

LVOV, ANNA PETROVNA et CHABELSKI

 

CHABELSKI, sortant de la maison avec un manteau et un chapeau. – Mais où est Nicolaï ? Les chevaux sont prêts ? (Il baise la main d’Anna Petrovna.) Bonne nuit, ma charmante ! (Bouffonnant, avec l’accent yiddish :) Aï-waï, che fous demante bardon !

 

Il sort vivement.

 

LVOV – Pitre !

 

Pause. On entend les sons lointains d’un accordéon.

 

ANNE PETROVNA – Quel ennui !… Les cochers et les cuisinières se donnent un bal, et moi… moi… comme une abandonnée… Ievguéni Constantinovitch, où courez-vous ? Venez ici, asseyez-vous.

 

Un silence.

 

LVOV – Je ne peux pas rester assis.

 

ANNA PETROVNA – À la cuisine, on joue « Le canari ».

 

Elle chante :

 

Canari, d’où viens-tu là ?

J’ai lampé de la vodka.

 

Un silence.

 

Docteur, vous avez vos parents ?

 

LVOV – Mon père est mort, j’ai encore ma mère.

 

ANNA PETROVNA – Vous vous ennuyez d’elle ?

 

LVOV – Je n’en ai pas le temps.

 

ANNA PETROVNA, elle rit. – « Les fleurs renaissent chaque printemps… mais pas les joies. » Qui donc m’a appris cette phrase ? Voyons… Je crois bien que c’est Nicolaï… (Elle écoute.) De nouveau la chouette qui crie.

 

LVOV – Laissez-la crier !

 

ANNA PETROVNA – Savez-vous, docteur, je commence à croire que le destin m’a roulée. Il y a un tas de gens qui peut-être ne valent pas mieux que moi et qui cependant connaissent le bonheur sans avoir rien déboursé. Et moi, j’ai payé pour tout, absolument pour tout… et cher ! Pourquoi me réclamer maintenant de si gros intérêts ?… Mon ami, pourquoi toutes ces précautions avec moi, cette conspiration du silence autour de mon état ? Pensez-vous que j’ignore ma maladie ? Je la connais parfaitement. D’ailleurs, c’est un sujet ennuyeux… (Prenant l’accent yiddish :) Che fous temante bardon ! Vous connaissez des histoires amusantes ?

 

LVOV – Non.

 

ANNA PETROVNA – Nicolaï en connaît, lui. Et puis, je commence à m’étonner de toute cette injustice : pourquoi l’amour ne répond-il pas à l’amour ? pourquoi paye-t-on la vérité par le mensonge ? Dites ? Combien de temps encore mon père et ma mère me haïront-ils ? Ils habitent à cinquante verstes d’ici, et moi, je sens leur haine nuit et jour, même en dormant. Et comment voulez-vous que j’interprète l’angoisse de Nicolaï ? Il dit qu’il cesse de m’aimer quand vient le soir. Je le comprends et je l’admets ; mais, supposez qu’il cesse de m’aimer tout à fait ! Évidemment, c’est impossible, mais si… tout de même… ? Non, non, il ne faut pas y penser… (Elle chante :) « Canari, d’où viens-tu là ? »… (Elle frissonne.) Quelles affreuses pensées ! Vous n’êtes pas marié, docteur, il y a bien des choses que vous ne pouvez comprendre…

 

LVOV – Vous vous étonnez… (Il s’assied à côté d’elle.) Sachez que moi aussi bien des choses m’étonnent. Par exemple, expliquez-moi, faites-moi comprendre comment, vous, une femme intelligente, honnête, presque une sainte, vous avez pu vous tromper aussi grossièrement, et vous laisser cloîtrer dans ce nid à chouettes ? Que faites-vous ici ? Qu’avez-vous de commun avec cet homme froid, insensible ?… Mais laissons votre mari ! – Qu’avez-vous de commun avec ce milieu insignifiant, vulgaire ? Mon Dieu, mon Dieu !… Ce comte toqué, rouillé, qui ne cesse de grogner, cet aigrefin de Micha, roi des escrocs, avec sa trogne de voyou… Vous, ici !… Comment est-ce possible… ?

 

ANNA PETROVNA, riant. – Lui aussi disait cela autrefois… Mot pour mot… Mais ses yeux sont plus grands que les vôtres, et lorsqu’il parlait avec flamme, ils brûlaient comme des charbons ardents… Parlez, parlez !…

 

LVOV, il se lève et fait un geste de la main. – À quoi bon ? Allons, rentrez !

 

ANNE PETROVNA – Vous dites du mal de Nicolaï, il est ceci, il est cela… Vous croyez le connaître ? Comment peut-on connaître quelqu’un en six mois ? Non, docteur, c’est un homme remarquable et je regrette que vous ne l’ayez pas connu il y a deux ou trois ans. À présent il est mélancolique, taciturne, il n’a de goût pour rien, mais avant… ah ! qu’il était magnifique ! Je me suis mise à l’aimer dès le premier regard. (Elle rit.) Je l’ai regardé, et pan, la souricière. Il m’a dit : « Viens ! » et je me suis détachée du monde où je vivais, comme une feuille morte se détache de la branche… pour le suivre… (Pause.) … Et maintenant, ce n’est plus la même chose… Maintenant, il s’en va chez les Lébédev, pour se distraire avec d’autres femmes, et moi… je suis clouée dans ce jardin et j’écoute le cri de la chouette… (On entend la claquette du gardien de nuit.) Docteur, vous n’avez pas de frères ?

 

LVOV – Non.

 

Anna Petrovna éclate en sanglots.

 

LVOV – Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui vous prend ?

 

ANNA PETROVNA, elle se lève. – Je ne peux pas, docteur… Il faut que j’aille là-bas…

 

LVOV – Où donc ?

 

ANNA PETROVNA – Là-bas… avec lui… J’y vais… faites atteler les chevaux !

 

Elle court vers la maison.

 

LVOV – Eh bien, non ! Je refuse absolument de vous soigner dans ces conditions ! Non seulement on ne me paye pas un kopek, mais encore on me fait perdre la tête… J’en ai assez !…

 

Il entre dans la maison.