SCÈNE
V
CHABELSKI, IVANOV, et LVOV.
IVANOV, apparaissant dans l’allée avec Lvov. – Vous, mon cher, vous n’avez achevé vos études que l’année dernière, vous êtes encore plein de jeunesse, de fraîcheur, et moi, j’ai trente-cinq ans. J’ai le droit de vous donner des conseils. N’épousez ni des juives, ni des cérébrales, ni des bas-bleus ; trouvez-vous plutôt un article courant, quelconque, terne et sans relief. D’une manière générale, bâtissez toute votre vie sur la médiocrité. Plus c’est médiocre, mieux ça vaut. Et surtout, mon cher, ne vous battez pas un contre mille, n’attaquez pas les moulins à vent, ne vous fracassez pas la tête contre les murs… N’essayez pas d’appliquer de nouveaux systèmes économiques, d’ouvrir des écoles pour les enfants du peuple… Évitez les discours enflammés. Rentrez bien sagement dans votre coquille et attelez-vous à la petite tâche que le destin vous a dévolue… C’est plus honnête, plus sain et plus confortable, croyez-moi. Vous n’imaginez pas combien ma vie a été épuisante !… Mon Dieu, que d’erreurs, d’injustices, d’absurdités… (Il aperçoit le comte ; avec violence :) Tu es toujours dans mes jambes, toi ! Impossible de parler seul à seul !
CHABELSKI, d’une voix geignarde. – Que le diable m’emporte, partout je suis de trop…
Il se lève brusquement et rentre dans la maison.
IVANOV, criant derrière lui. – Pardonne-moi… pardonne-moi… ! (À Lvov :) Pourquoi l’ai-je blessé ? Je suis vraiment détraqué. Il faut faire quelque chose… il faut…
LVOV, avec agitation. – Nicolaï Alexeïévitch, depuis un moment je vous écoute et… pardonnez-moi, si je vous parle avec franchise, mais sans tenir compte de ce que vous dites, votre voix, votre ton, trahissent tant d’égoïsme, d’insensibilité, tant de froide indifférence… Un être qui vous est proche est en train de mourir, ses jours sont comptés, et vous ne manifestez aucune émotion, vous trouvez la force de vous promener, de pérorer, de… de pontifier… Je m’exprime mal, je n’ai pas le don de la parole, mais… mais vous m’êtes profondément antipathique !…
IVANOV – Évidemment… évidemment… Vous voyez mieux de l’extérieur… vous pouvez mieux juger. C’est probablement ma faute, ma très grande faute… (Il tend l’oreille.) On dirait que les chevaux sont là. Je vais m’habiller… (Il va jusqu’à la maison, s’arrête, se retourne vers Lvov.) Vous ne m’aimez pas, docteur, et vous ne vous en cachez pas. Cela fait honneur à votre cœur…
Il entre dans la maison.
LVOV, seul. – Quel maudit caractère !… Une fois de plus j’ai laissé passer l’occasion de lui parler comme il faudrait. Je ne parviens pas à garder mon calme avec lui. J’ouvre la bouche, je veux parler, mais je suffoque dès les premiers mots, mon cœur bat à tout rompre, je reste muet, et pourtant de toute mon âme, je hais ce tartufe, ce faussaire de sentiments nobles… Il s’en va, voyez-vous… Pour cette pauvre femme, tout le bonheur est de l’avoir à côté d’elle, elle ne vit que par lui, elle le supplie de passer avec elle ne fût-ce qu’une soirée, et lui… il ne peut pas… il est à l’étroit à la maison, voyez-vous, il étouffe. Si ce soir il devait rester chez lui, d’ennui il se tirerait une balle dans la tête. Le pauvre homme… il a besoin d’espace pour élaborer ses plans sordides… Oh ! je sais bien pourquoi tu te rends tous les soirs chez ces Lébédev, je le sais bien !