Je regarde Rosie :

- Et alors ?

- Une seconde, dit-elle.

Et elle augmente le volume.

- Comme nous vous l'annoncions de bonne heure ce matin, poursuit Henderson, le Pr Morton Goldberg a quitté hier l'équipe de la défense. On nous a indiqué à son cabinet que cette démission était due à des " divergences de fond ".

- Divergences, mon cul, dis-je.

Henderson sourit à la présentatrice du matin. Elle lui répond d'un battement de cils.

- Susan, dit-il, ce que Mr. Friedman a perdu, nous l'avons gagné. J'ai le plaisir de vous présenter le nouveau membre de notre équipe de chroniqueurs judiciaires. (Son sourire s'élargit d'un cran.) Voici le Pr Morton Goldberg, qui commentera désormais pour nous le déroulement de ce procès !

- Bonté divine !

Rosie sourit jaune :

- Incroyable, non ?

La caméra pivote pour cadrer un Mort souriant, installé dans un autre studio, et qui semble avoir quelques difficultés avec son petit casque à écouteurs.

- Vous m'entendez, Morgan ? lance-t-il d'une voix de sten-tor. Vous disiez ?...

Henderson regarde l'écran placé devant lui :

- Hum... Le Pr Goldberg sera avec nous dans un instant.

Henderson est toujours à l'image, mais on entend la voix de Mort :

- Je suis prêt, Morgan !

Ils n'ont pas encore décidé, apparemment, qui sera Laurel et qui sera Hardy. Henderson se lance :

- Dites-nous, Mort, comment se présente la situation pour la défense qui entre en scène ce matin ?

La caméra repasse sur Mort. Ses verres de lunettes lancent des reflets sous les projecteurs.

- Permettez-moi, Morgan, de rappeler à nos téléspectateurs que je viens de rompre toute collaboration avec l'équipe de la défense pour des divergences de fond. Je dois être attentif à

ne pas divulguer d'informations confidentielles sur mon ancien client.

Je me frotte la tempe.

- Tu le crois, ça ? demande Rosie.

- A ce stade, je suis prêt à croire n'importe quoi !

Henderson continue, sur un ton plus sérieux :

- Sans trahir de secret, comment jugez-vous les chances de la défense, Mort ?

- La défense a beaucoup de terrain à regagner, Morgan.

Mais Michael Daley est un bon avocat. Je suis certain que la justice prévaudra.

Comme c'est bien pensé.

- …teins ça, dis-je. …teins vite ce truc-là, je vais craquer !

Gr‚ce me regarde et demande, entre deux bouchées de céréales :

- «a va, papa ?

Zut.

- «a va, mon chou. Tout va très bien.

Papa a un petit peu mal au cúur, c'est tout.

Il fait gris, mais il ne pleut pas quand nous arrivons au palais de justice.

- Mr. Daley, envisagez-vous de plaider coupable ?

- Mr. Daley, est-il exact que Mr. Goldberg a été révoqué ?

- Mr. Daley, la révélation de la liaison entre Mr. Friedman et Ms. Kennedy va-t-elle vous obliger à revoir votre système de défense ?

- Mr. Daley ? Mr. Daley ? Mr. Daley ?

J'ai envie de hurler : " Taisez-vous, bande de connards ! "

Mais je prends mon air le plus calme pour fendre la foule, suivi de Rosie, et rejoindre les parents de JoÎl qui attendent à l'intérieur.

- Naomi est aux toilettes, dit JoÎl. Elle a dit qu'elle nous retrouverait là-haut.

Le rabbin Friedman me salue d'un regard :

- ¿ vous de jouer, maintenant, Michael.

- Tout se passera bien, Mr. Friedman.

Nous montons et reprenons nos places habituelles.

- Il y a du changement, à ce que je vois, lance Skipper, avec l'air de ne pas y toucher.

- Oui. On a décidé de dégraisser un peu les effectifs.

Il grimace un sourire.

JoÎl se penche et murmure :

- Tu es prêt ?

Je n'ai plus le temps de penser à tout ce que j'aurais pu faire autrement. Sij'avais prévu ce qui allait se passer, j'aurais attendu jusqu'à maintenant pour faire notre déclaration d'ouverture.

J'aurais peut-être pu recoller quelques morceaux au passage.

- Si je suis prêt ? Et comment ! ¿ notre tour, maintenant, de leur raconter l'histoire.

Avant qu'on fasse entrer les jurés, le juge Chen se tourne vers moi :

- Je crois comprendre qu'il y a certains changements à la table de la défense ?

- En effet, Votre Honneur. Mr. Goldberg ne participera pas à la suite des débats.

J'aperçois, du coin de l'úil, McNulty qui chuchote à l'oreille de Skipper. Le juge Chen hoche la tête :

- Bon. Allons-y.

Elle demande à Harriet Hill de faire entrer le jury. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle arrête le procès sous prétexte que Mort était parti. De toute façon, il n'a pas prononcé un mot à

l'adresse des jurés depuis l'ouverture.

- Veuillez appeler votre premier témoin, Mr. Daley.

- La défense appelle le Dr Robert Goldstein.

Bob Goldstein, le beau-frère de Mort, est professeur à l'école de médecine de l'Université de Californie du Sud. Physiquement, on pourrait le décrire comme un anti-Mort. La soixantaine largement dépassée, il a de magnifiques yeux bleus et des cheveux blancs aux reflets d'argent. Il déplace son mètre quatre-vingt-dix avec la gr‚ce d'un champion de squash senior. Son complet croisé gris clair est assorti à la couleur de ses cheveux.

La pochette blanche qui dépasse de la poche de sa veste y ajoute une touche d'élégance discrète. On le verrait bien siégeant dans un conseil d'administration ou membre de quelque club de propriétaires terriens. La Rolex et les boutons de manchette en or suggèrent qu'il a réussi et qu'il est probablement très riche. Au concours de charme et d'élégance, il rendrait des points à

Skipper.

On lui fait prêter serment et il s'installe à la barre, ajuste le micro à la bonne hauteur. Il sait comment se comporter dans une salle d'audience et face à un public. J'ai cru comprendre que Mort et lui ne s'entendaient pas très bien. Bob, dit Mort, n'est pas le genre de médecin qu'on appelle quand on est malade. Par contre, c'est par excellence le médecin à appeler quand on a besoin de quelqu'un pour témoigner.

Il décline son identité. Décoche un sourire entendu aux jurés.

De la part d'un autre, ce serait condescendant. Avec lui, ça passe.

- Je suis titulaire de la chaire de pathologie et de médecine traumatologique à l'école de médecine de l'Université de Californie.

J'ai préparé avec lui cet exposé de ses impressionnants états de service. Nous en sommes à la licence de Stanford et au diplôme d'études médicales de John Hopkins quand Skipper se décide à interrompre :

- Nous reconnaissons la compétence du Dr Goldstein.

Goldstein sourit. Je vois les deux avocats présents dans le jury qui échangent un regard et un hochement de tête. Je tends les rapports d'autopsie de Beckert au témoin :

- Dr Goldstein, avez-vous pris connaissance des rapports du Dr Roderick Beckert à propos des autopsies de Mr. Robert Holmes et de Ms. Diana Kennedy ?

- Oui. J'ai étudié ces deux rapports avec la plus grande attention.

Skipper fait mine de se lever, puis se ravise. Il est un peu nerveux, aujourd'hui.

- Voulez-vous être assez aimable pour nous dire si vous êtes d'accord avec les conclusions du Dr Beckert ?

- Objection ! La question est déplacée !

- Votre Honneur, Mr. G‚tes vient de nous dire qu'il reconnaissait la compétence du Dr Goldstein en tant qu'expert. Il n'a pas fait d'objection quand j'ai demandé au Dr Goldstein s'il avait pris connaissance de ces deux rapports. Je ne vois pas comment il pourrait le faire quand je demande au Dr Goldstein son avis sur leurs conclusions. Pourquoi, sinon pour cela, l'au-

rais-je appelé à témoigner ?

Le juge Chen n'est pas tout à fait convaincu.

- Je vais rejeter cette objection, pour cette fois. Mais j'attends du Dr Goldstein qu'il nous fasse part de ses propres conclusions.

- C'est ce qu'il fera. (Je me tourne vers le témoin.) Vous vous apprêtiez à nous dire ce que vous pensez de ces rapports d'autopsie.

- Je les ai étudiés tous les deux. Je connais Rod Beckert depuis des années et j'ai eu l'occasion de travailler avec lui.

Nous étions tous deux professeurs au département de pathologie de l'Université de Californie. J'ai pour lui beaucoup d'estime.

Tu as aussi plus de titres et de diplômes que lui, Bob. Mais n'en rajoutons pas.

- Pour ce qui concerne l'autopsie de Ms. Kennedy, continue Goldstein, je pense que Rod a tout à fait raison. Elle est morte sur le coup.

Il explique, en termes médicaux et juridiques, qu'elle est morte des blessures par balles reçues aux poumons et au cúur.

- Et pour l'autopsie de Mr. Holmes ?

Tourné vers le jury, il esquisse une grimace :

- Là, j'ai un problème avec les conclusions du Dr Beckert.

Il ne fait aucun doute que Mr. Holmes est décédé du grave traumatisme provoqué par la balle qu'il a reçue en pleine tête.

Je doute fort, toutefois, que Mr. Holmes ait été préalablement assommé, comme l'indique Rod dans ses conclusions. Je dirai même que, pour moi, la conclusion de Rod est erronée sur ce point précis.

Je regarde les jurés. Ils semblent, jusque-là, trouver le témoin sympathique. Il faudra que je demande son avis à Rosie quand ce sera fini.

- Pouvez-vous nous expliquer vos propres conclusions, docteur ?

Ici, je prends un risque. Il vaudrait peut-être mieux le guider avec des questions courtes et précises. Mais aux répétitions -

quand nous préparions son audition - il s'est montré capable d'expliquer des notions très compliquées en des termes parfaitement compréhensibles.

- Bien s˚r, dit-il. (Il regarde Rosie.) Si on veut bien me permettre de montrer les clichés de l'autopsie ?

Rosie pose sur le chevalet un agrandissement photographique du côté droit du cr‚ne de Bob Holmes, et l'oriente face au jury.

Le Dr Goldstein se tourne vers le juge pour lui demander s'il peut se placer à côté du cliché afin de montrer certaines parties.

Il s'adresse à elle comme à une vieille connaissance. Elle accepte.

Il se dirige vers le lutrin en reboutonnant sa veste, sort de sa poche un mince stylo en or et s'adresse directement aux jurés :

- Mesdames, messieurs, vous avez devant vous une photogra-

phie de la partie gauche du cr‚ne de Mr. Holmes, prise lors de son autopsie. Ceci, pour votre information, est le bord externe de la boîte cr‚nienne.

Tout en parlant, il dessine un cercle, sans toucher le cliché, avec la pointe de son stylo. Les jurés regardent le cliché. Goldstein regarde les jurés, l'un après l'autre. Comme je le lui ai demandé, il s'arrête plus longuement sur l'employée du téléphone assise au second rang, et pointe le stylo dans sa direction :

- Vous voyez bien, madame ?

- Oui, répond-elle.

- Et tout le monde m'entend ? Je n'aime pas me servir de micros.

Ils hochent la tête à l'unisson. Mort avait raison. Ce type sait vraiment s'y prendre.

Revenant à la photographie, il trace un autre cercle imaginaire au-dessus de l'oreille :

- Voici ce qu'on appelle l'os pariétal. Comme vous pouvez le voir, c'est par là que la balle est ressortie. Nous n'avons pas de cliché pour vous le montrer mais, comme vous le savez, la blessure occasionnée par la balle à son point d'entrée se trouve sur l'os pariétal droit, juste au-dessus de la tempe droite.

Il maintient un équilibre parfait entre les termes médicaux et le langage de tous les jours. Le comptable semble très intéressé.

Goldstein interroge :

- Vous me suivez tous ?

Et tous de hocher la tête une nouvelle fois. Skipper se lève :

- Votre Honneur, pourriez-vous enjoindre au Dr Goldstein de ne pas poser de questions au jury ? Ceci n'est pas son cours d'anatomie à l'université.

Le juge Chen semble agacé :

- Si c'était une objection, je vais devoir la retenir.

Elle se tourne vers Goldstein et dit gentiment :

- S'il vous plaît, Dr Goldstein, répondez aux questions que vous pose Mr. Daley et évitez d'interroger le jury.

- Oui, Votre Honneur.

J'enchaîne :

- Vous en étiez, Dr Goldstein, à la description de la plaie au pariétal gauche.

- Oui.

Il regarde la photo et passe cinq minutes à décrire la plaie en jargon médical. Puis il traduit le tout avec des mots que Gr‚ce pourrait comprendre, et conclut :

- Comme vous le voyez parfaitement, le cr‚ne a subi un grave traumatisme.

- Avez-vous pu vous faire une opinion sur la conclusion formulée par le Dr Beckert, et d'après laquelle Mr. Holmes n'aurait pas pu s'infliger à lui-même cette blessure ?

- Objection, Votre Honneur ! La question est insidieuse !

Non. Je regarde le juge d'un air interloqué.

- Votre Honneur, cette question n'était pas insidieuse.

En fait, Skipper essaie de briser le rythme de Goldstein.

- Vous avez raison, Mr. Daley. Objection rejetée.

- D'après moi, reprend Goldstein, Rod s'est trompé. Je crois que Robert Holmes est lui-même l'auteur de cette blessure mor-telle.

Murmures dans la salle. Ce n'est pourtant pas un scoop. Ils ne croyaient tout de même pas que mon expert médical serait d'accord avec Beckert ! Le juge Chen frappe de son marteau pour ramener le silence. Je demande à Goldstein d'expliquer comment il est parvenu à cette conclusion.

- J'ai la certitude que c'est Mr. Holmes lui-même qui a tiré

ce coup de feu, dit-il.

Il rappelle que des traces de poudre ont été relevées sur la main droite de Bob Holmes, et il poursuit :

- Il ne peut pas y avoir d'autre explication à la présence de poudre sur sa main droite. ¿ moins, bien s˚r, qu'il n'ait tiré

avec une autre arme à feu au cours des heures précédant sa mort.

Cette dernière remarque provoque quelques rires étouffés au fond de la salle.

- Se pourrait-il qu'on ait mis l'arme dans sa main alors qu'il était inconscient, pour lui faire tirer ce coup de feu ? Et ne pourrait-on expliquer ainsi la présence de poudre sur sa main ?

J'essaie ainsi de couper l'herbe sous le pied de Skipper, qui prétend qu'il y a eu une tentative de maquillage du meurtre en suicide.

- Oui. Mais il faudrait, pour y croire, supposer que Mr. Holmes avait perdu connaissance au moment o˘ le coup de feu a été tiré.

- Rien ne permet, selon vous, Dr Goldstein, de dire que Mr. Holmes avait perdu connaissance au moment o˘ le coup de feu a été tiré ?

- Non. (Il marque une pause.) J'ai une immense estime pour Rod Beckert. Je le connais depuis des années. Mais cette fois, je pense qu'il s'est complètement trompé.

Je fais semblant d'examiner la photo du cr‚ne de Bob, mais j'observe les jurés. J'espérais un peu mieux que les réactions mitigées que je crois percevoir.

- Pouvez-vous nous expliquer plus précisément pourquoi vous pensez que le Dr Beckert s'est trompé dans ses conclusions ?

- Certainement, Mr. Daley. Le rapport précise que Bob Holmes n'était pas sous l'influence d'une drogue, et que le taux d'alcool dans son sang était si bas qu'on n'aurait pas pu le poursuivre pour conduite en état d'ivresse. Ce qui exclut l'hypothèse d'une perte de connaissance provoquée par une substance chimique.

Puis il se tourne à nouveau vers la photo :

- Par conséquent, Mr. Holmes n'aurait pu perdre connaissance qu'à la suite d'un coup sur la tête. (Il pointe son stylo sur la zone située juste au-dessus de la plaie provoquée par la sortie de la balle.) C'est ici que se trouverait, d'après le Dr Beckert, la trace d'un coup violent porté avec un objet contondant. Mais en fait, ce coup, si coup il y a eu, est loin d'avoir été aussi violent que le dit le Dr Beckert. Et pas assez violent, c'est certain, pour entraîner une perte de connaissance.

Je m'efforce de prendre un air sceptique :

- Comment pouvez-vous en être certain, Dr Goldstein ?

- D'abord, parce que la marque laissée par ce coup est petite. Elle n'a pas plus de huit millimètres de diamètre. Ce n'est pas comme si on l'avait frappé avec un marteau. Il n'y a pas de contusion significative. Ensuite, et c'est plus important, l'examen radiographique auquel a procédé le Dr Beckert n'a pas révélé la fracture osseuse. Cette blessure s'est probablement produite quand la tête de Mr. Holmes a heurté le bureau lorsqu'il est tombé après avoir tiré.

Il marque une pause avant de continuer :

- Pour prendre un exemple concret, un joueur de football victime d'une telle blessure ne quitterait sans doute pas le terrain. Je considère, en tant que médecin, que Mr. Robert Holmes est l'auteur du coup de feu qui a mis fin à ses jours.

- Dr Goldstein, dis-je, le Dr Beckert nous a expliqué que cette blessure ne pouvait pas être postérieure au coup de feu parce que l'hématome, ou bosse, n'avait pas pu se former après ce coup de feu.

Il sourit :

- En général, c'est vrai. Un hématome ne peut pas se former après que le cúur a cessé de battre et d'envoyer du sang vers la partie atteinte. Pourtant, dans des circonstances comme celles-ci, il arrive que le cúur continue à battre pendant plusieurs secondes, voire plusieurs minutes. Par conséquent, il est tout à

fait possible que cet hématome ait pour origine le choc de la tête de Mr. Holmes contre le bureau après le coup de feu mortel.

- Je n'ai pas d'autres questions, Votre Honneur.

Skipper s'est levé, comme m˚ par un ressort :

- Dr Goldstein, vous n'avez pas examiné le corps, n'est-ce pas?

- Non.

- Et vous n'avez pas eu l'occasion d'interroger directement le Dr Beckert, n'est-ce pas ?

- Non.

- Et selon toute vraisemblance, l'examen auquel s'est livré

le Dr Beckert était plus approfondi que le vôtre, n'est-ce pas ?

Attention, Bob. Je vous ai bien dit d'éluder les questions hypothétiques.

- Bien s˚r, Mr. G‚tes. Le Dr Beckert avait devant lui le corps de la victime pour procéder à l'autopsie. J'ai travaillé sur des photographies et des radiographies.

- Dans ce cas, Dr Goldstein, n'est-il pas logique de se fier aux conclusions du Dr Beckert plutôt qu'aux vôtres ?

- Objection ! Spéculation !

- Objection retenue.

- Je vais poser la question autrement. Ne croyez-vous pas que la description des blessures faite par le Dr Beckert est plus fiable que la vôtre, du fait qu'il a pu examiner le corps en prati-quant son autopsie ?

- Objection maintenue !

- Objection retenue.

Il ne va pas, bien s˚r, se contenter de demander à Goldstein de se ranger à l'avis de Beckert. Mais s'il veut le pousser dans ses derniers retranchements, il est probable que Goldstein résis-tera. Si j'étais Skipper, je n'insisterais pas trop. Les jurés se dou-tent bien que Goldstein est là pour nous soutenir.

La joute se poursuit pendant une vingtaine de minutes. Ils s'affrontent maintenant à propos du coup sur le cr‚ne. Goldstein reste ferme sur ses positions.

- Dr Goldstein, demande soudain Skipper, êtes-vous payé

pour témoigner aujourd'hui ?

- Oui.

- Combien ?

Goldstein me regarde. C'est une question traditionnelle.

Faute de le déstabiliser dans son témoignage, Skipper peut toujours s'efforcer de montrer que nous l'avons acheté. Ce qui est le cas, bien s˚r. Et malheureusement, nous l'avons acheté très cher.

- quatre cents dollars de l'heure, répond Goldstein.

Puis il ajoute, ironique :

- Plus deux dollars pour l'aller-retour en tramway.

Un éclat de rire secoue la salle d'audience.

- Et combien d'heures avez-vous consacrées à cette affaire ?

- Une cinquantaine, en comptant aujourd'hui.

Skipper hoche vigoureusement la tête en regardant les jurés pour les prendre à témoin de son indignation :

- Ils auront donc dépensé quelque vingt-cinq mille dollars pour s'offrir vos services ?

- Objection ! La question est insidieuse !

- Objection retenue.

Skipper fait une petite moue :

- Pas d'autres questions, Votre Honneur.

Tandis que Goldstein quitte la barre, JoÎl me dit à voix basse :

- «a s'est bien passé, n'est-ce pas ?

J'acquiesce. Merci, Mort. J'espère que tu feras de l'audience, ce soir.

Notre témoin suivant est le Dr Greta Hudson, une Noire très digne, qui enseigne à l'Université de Californie du Sud. Elle était précédemment l'une des meilleures spécialistes du laboratoire de police criminelle du FBI. Elle a beaucoup écrit sur les techniques d'investigation scientifique. Nous l'avons choisie parce qu'elle était étrangère à la ville et que Skipper aurait plus de mal à se renseigner sur elle. Et aussi, disons-le pour être tout à fait honnête, parce que nous pensions que la présence d'une Noire parmi nos experts ferait bonne impression sur le jury.

Après l'avoir invitée à décliner son identité pour le procès-verbal, je lui demande si elle est docteur en médecine.

- Non, dit-elle. Je suis titulaire d'un doctorat de criminolo-gie. J'exerce mes activités dans le domaine de la médecine légale, et, en particulier, dans la collecte et l'analyse des preuves matérielles. Je suis l'auteur de nombreuses publications sur les empreintes digitales, et je suis également experte pour certains types d'armes à feu, notamment les revolvers.

Exactement comme nous l'avons répété. Nous poursuivons l'exposé de son curriculum vitae jusqu'à ce que Skipper se décide à nous arrêter. Il veut bien reconnaître la compétence de l'expert.

En réponse à ma question sur la position de Bob Holmes au moment o˘ il a reçu le coup de feu, elle explique que la trajectoire de la balle et les éclaboussures de sang montrent qu'il était assis derrière son bureau mais perpendiculairement, son côté

gauche étant le plus proche de la table. Il est ensuite tombé de son siège, le côté gauche de sa tête heurtant peut-être au passage le bord de la table.

- Dr Hudson, dis-je, pouvez-vous dire lequel, de Mr. Holmes ou de Ms. Kennedy, a été abattu le premier ?

Je veux montrer que Bob est mort le dernier. Dans le cas contraire, il ne pourrait plus s'agir d'un suicide.

- Oui.

Elle explique que les traces de sang relevées à l'entrée du canon montrent que celui-ci a été appliqué contre la tête de Bob. Dans ces conditions, le coup de feu provoque un effet de vide et une petite quantité de sang est aspirée à l'intérieur du canon :

- Si Ms. Kennedy avait été tuée après lui, dit-elle, on n'aurait pas retrouvé à cet endroit de traces de sang appartenant à

Mr. Holmes, puisqu'elles auraient été chassées par ce deuxième coup de feu.

- On a donc relevé à l'extrémité du canon du sang appartenant à Mr. Holmes ?

- Oui. J'en conclus que c'est la dernière balle tirée avec cette arme qui a tué Mr. Holmes.

Bonne réponse. Je prends le revolver sur la table et le lui tends.

- Dr Hudson, avez-vous étudié les rapports de police concernant cette arme ?

- Oui.

- Et plus particulièrement, l'analyse des empreintes digitales réalisée par le laboratoire de police scientifique ?

- Oui.

Je fais un signe à Rosie, qui place sur le lutrin, face aux jurés, un grand schéma montrant le revolver sous ses différents angles.

Je demande au témoin de résumer les conclusions du rapport sur les empreintes digitales.

Skipper objecte :

- Votre Honneur, ce rapport a déjà été présenté, et nous en avons débattu. Je ne vois pas pourquoi le témoin nous en ferait à nouveau l'exposé.

Je ne suis pas de cet avis :

- Votre Honneur, l'accusation s'est exprimée à ce sujet. Si Mr. G‚tes n'est pas d'accord avec l'analyse de notre expert, il pourra faire valoir ses arguments au cours du contre-interrogatoire.

- Objection rejetée.

Je répète ma question. Greta Hudson se tourne vers les jurés.

Elle demande l'autorisation de quitter la barre pour mieux expliquer le schéma. Elle montre les endroits précis o˘ on a relevé les empreintes de JoÎl, en faisant bien remarquer qu'on n'a trouvé sur la détente que des empreintes brouillées et impossibles à identifier.

Je lui tends le revolver enveloppé dans du plastique transparent :

- Dr Hudson, pouvez-vous nous montrer comment, selon vous, Mr. Friedman a tenu cette arme pour y laisser les empreintes que vous venez de décrire ?

- Objection ! Spéculation !

- Objection rejetée.

Greta Hudson tient le revolver avec le pouce, le médium, l'annulaire et le petit doigt, en évitant soigneusement d'y appliquer l'index. Elle le lève pour que le juge le voie bien.

- Voilà, dit-elle. C'est ce que je peux faire de mieux.

- Et l'index ?

Elle place l'index sur le barillet et relève l'arme :

- L'index se trouvait sur le barillet.

- Pouvez-vous expliquer pourquoi l'index de Mr. Friedman était appliqué sur le barillet ?

- Objection ! Spéculation !

- Objection retenue.

- Je reformule. Dr Hudson, comment ouvre-t-on ce revolver pour le décharger ?

- On appuie sur le barillet avec un doigt.

- Et on a relevé l'empreinte de l'index de Mr. Friedman sur le barillet, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Et s'il a déchargé le revolver, il est normal qu'il ait laissé

cette empreinte sur le barillet, n'est-ce pas ?

- Objection ! Déjà répondu !

- Objection rejetée.

- Oui, Mr. Daley. L'endroit o˘ a été relevée l'empreinte de l'index de Mr. Friedman correspond au geste de décharger le revolver.

Bien.

- Une dernière question, Dr Hudson. A-t-on relevé des empreintes identifiables sur la détente du revolver ?

- Non. Il y avait bien des empreintes sur la détente, mais trop brouillées pour qu'on puisse les identifier.

- Donc, existe-t-il, d'après vous, une preuve que Mr. Friedman a tiré avec cette arme ?

- Non.

- Je n'ai pas d'autre question.

Pendant l'heure qui suit, Skipper va s'escrimer, vainement, à

la déstabiliser. Il faut dire qu'il est en mauvaise posture. Il ne peut pas lui demander tout simplement si elle croit possible que JoÎl ait tiré avec cette arme. Parce qu'elle lui répondrait d'abord qu'il n'y a rien pour le prouver. Et ensuite que tout est possible.

Dans un cas comme dans l'autre, il serait gêné. Il tente de lui faire dire que JoÎl a pu, en tirant, laisser des empreintes sur la détente. Elle répond que rien ne le prouve, et ne cède pas un pouce de terrain. Pour finir, il lui demande, comme au Dr Goldstein, si on la paie pour témoigner, et combien elle doit toucher.

La note d'honoraires, cette fois, n'est que de quinze cents dollars. Skipper se rassoit, furieux.

" Vous êtes bien le patron des ordinateurs ? "

" Daley s'est montré un peu crispé jusqu'à présent. "

Morton Goldberg, chroniqueur judiciaire.

NewsCenter 4. Mardi 7 avril, 12 heures.

- Combien de témoins, encore, Mr. Daley ? me demande le juge Chen, à la reprise d'audience de l'après-midi.

Mon Dieu, on vient tout juste de commencer.

- Deux, certainement, et peut-être trois, ou quatre...

Skipper lève le nez. J'enchaîne :

- La défense appelle Eric Ross.

Murmures dans le public :

- C'est qui?

Skipper regarde McNulty. Ils se penchent sur notre liste de témoins. Ross est chef du service technique de communication de Simpson & G‚tes depuis cinq ans. C'est un cinglé d'informatique. Skipper ne lui a jamais adressé la parole. Il y a gros à

parier qu'il ne sait toujours pas sur quel bouton appuyer pour allumer son ordinateur.

On fait prêter serment à Ross. Il n'a guère plus de trente ans et n'est pas du genre communicatif. Il regarde autour de lui à

travers les verres épais de ses lunettes à monture métallique. Il a revêtu, pour la première fois depuis des années, son unique complet-veston. quelqu'un devrait lui dire que les grands revers sont passés de mode. Sa moustache tressaute. Il a un regard fuyant.

- Mr. Ross, nous nous connaissons depuis pas mal de temps, n'est-ce pas ?

- Objection. La question est sans intérêt.

Skipper veut gagner du temps.

- Objection rejetée.

- Oui, nous nous sommes connus quand vous étiez au cabinet, dit Ross.

- C'est cela. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste votre travail au cabinet ?

- Je suis le chef du service technique de communication.

- Bien. Ce qui signifie ?...

- Je suis responsable des systèmes d'information et de communication.

Je hoche gravement la tête :

- Les systèmes d'information et de communication. (Je me caresse le menton.) Pour ceux d'entre nous qui ne sont pas familiers avec les technologies nouvelles, cela signifie que vous êtes le patron des ordinateurs - c'est bien cela ?

Il est vexé. Comment puis-je considérer avec une telle désinvolture ses deux années d'études d'informatique au Diablo Valley Junior Collège ? Je le traite comme un dépanneur de postes de télévision !

- Oui, si vous voulez, dit-il, enfin.

- Et en tant que tel, vous êtes chargé de veiller sur tout ces trucs-là ?

Il regarde le juge :

- Tous ces trucs-là ?...

- Oui, vous savez bien - le hardware, le software - tous ces machins informatiques.

- Oui.

Il ne cache pas son exaspération. C'est exactement ce que je voulais.

- ¿ vrai dire, ajoute-t-il, je m'occupe plutôt du hardware -

des appareils, quoi !

Il ne sait absolument pas o˘ je l'emmène. Je continue :

- Mr. Ross, en tant que patron des ordinateurs, vous êtes chargé de veiller sur tous ces appareils, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Et comme le cabinet Simpson & G‚tes est une grosse entreprise, vous avez beaucoup de travail, n'est-ce pas ?

Skipper se lève lentement :

- Votre Honneur, dit-il, d'un ton sarcastique, nous savons tous que Simpson & G‚tes est une grosse entreprise et que Mr. Ross a beaucoup de travail. que signifie tout cela ?

- Objection rejetée, dit le juge Chen. Je présume, Mr. Daley, que vous savez o˘ vous voulez en venir ?

- Oui, Votre Honneur. Mr. Ross, de combien d'ordinateurs avez-vous la charge ?

- Pour tout le cabinet ?

- Oui. Pour tout le cabinet.

Il me regarde d'un air incrédule, et ajoute :

- Vous voulez le chiffre exact ?

- Vous pouvez arrondir.

Il se redresse un peu sur son siège.

- Je dirai... mille huit cents, environ.

- Mille huit cents ! «a fait beaucoup d'ordinateurs, n'est-ce pas?

Skipper se lève :

- Votre Honneur, s'il vous plaît !

Elle me jette un regard sévère :

- Mr. Daley...

- Oui, Votre Honneur. (Encore une ou deux questions pour achever de l'énerver.) Mille huit cents ordinateurs, donc. Et combien de claviers ?

- De claviers ?

Il me regarde comme si j'étais devenu fou.

- Mais oui, Mr. Ross. Ces petits claviers détachables qui sont si commodes.

- Tous les ordinateurs ont un clavier, bien s˚r. (Il aurait pu ajouter " espèce d'abruti ".) On ne peut pas s'en servir sans le clavier, poursuit-il.

- C'est bien ce que je pensais. Et vous êtes aussi responsables des claviers ?

Dans son regard, je lis " abruti " une deuxième fois.

- …videmment, dit-il.

- Bien. Avez-vous une liste de tous ces claviers ?

- Ce sont tous les mêmes, à peu de choses près. Certains sont plus récents, c'est tout.

- Je comprends. Mais avez-vous une liste de toutes les personnes qui ont un clavier ?

Il a l'air indigné :

- Effectivement, j'en ai une. Chaque fois qu'une nouvelle personne arrive au cabinet, elle reçoit un ordinateur avec son clavier.

- Et vous conservez une liste de ces ordinateurs et de ces claviers ?

- Oui. (Il marque une pause.) Mais...

- Oui, Mr. Ross ? Vous vouliez ajouter quelque chose ?

Il se crispe un peu et respire un grand coup.

- C'est à dire que... il arrive que des gens échangent leurs claviers sans me prévenir. Certains sont assez anciens. La frappe est plus facile sur les plus récents. On va plus vite.

Voyez-moi ça. Des claviers qui changent de main. O˘ va le monde ?

- Cela vous pose un problème, que des gens changent de clavier ?

C'est certainement un délit dans certaines juridictions.

- Pas vraiment. Mais si tout le monde le fait, on finit par ne plus savoir o˘ sont les choses.

- Je vois. Cette liste, vous la remettez souvent à jour ?

- Chaque fois qu'on donne un ordinateur à quelqu'un.

- Et vous faites de temps en temps l'inventaire de tous les ordinateurs ?

- Une fois par an. Nous prenons parfois du retard. Il nous arrive d'être trop occupés par ailleurs.

Trop occupés pour tenir le compte des ordinateurs ? Difficile à croire.

- De quand date votre dernier inventaire ?

- Nous l'avons achevé à la fin de l'année.

- C'est très bien, Mr. Ross.

Je fais un signe à Rosie, qui me donne une liasse d'une trentaine de feuillets imprimés sur ordinateur. J'en fais passer des copies à Skipper et au juge Chen.

- Votre Honneur, la défense souhaite verser cet inventaire au dossier en tant que pièce à conviction. Il a été remis à

Mr. G‚tes avant l'ouverture du procès.

Avec dix-huit boîtes de documents que nous avons saisis sur mandat chez Simpson & G‚tes, sans la moindre intention de les utiliser.

Skipper et McCulty regardent le document. Ce n'est jamais qu'une liste de noms suivis d'un numéro. Le juge Chen se tourne vers Skipper :

- Pas d'objection, Mr. G‚tes ?

Skipper regarde McNulty et hausse les épaules :

- Je ne pense pas.

- Parfait, dis-je, et je tends la liste à Ross. Pouvez-vous nous dire de quoi il s'agit ?

Il se raidit :

- C'est l'inventaire que nous avons dressé en décembre dernier. Comment vous l'êtes-vous procuré ?

Rires dans la salle. Le juge Chen lui demande de ne pas poser de questions.

- Nous avons nos propres moyens d'information, dis-je. («a fait plaisir de savoir que Wendy n'a pas perdu son temps en fouillant dans des monceaux de dossiers chez Simpson & G‚tes.) Pouvez-vous nous dire à quoi correspond cette liste ?

- Dans la première colonne figure le numéro de série de chaque clavier, et en face, dans la deuxième colonne, la première lettre du prénom suivie du nom du collaborateur auquel il a été remis.

- Y compris les avocats ?

- Y compris les avocats.

- Pouvez-vous maintenant regarder le numéro de série figu-rant au nom de j. FRIEDMAN ?

- Bien s˚r.

- Et nous confirmer que j. FRIEDMAN se réfère bien à l'accusé, JoÎl Friedman ?

- Oui. Il est le seul Friedman à travailler au cabinet.

Je n'en doute pas.

- Vous voulez bien nous lire le numéro qui figure à côté de son nom ?

Il le lit d'abord pour lui-même, puis à haute voix :

- C'est le numéro 7-1-4-5-8-1-1-2-6-3.

Je m'approche de la grande feuille blanche que j'ai fixée sur le lutrin en prévision de ce petit exercice.

- Vous voulez bien lire à nouveau ce nombre ?

- Bien s˚r.

Pendant qu'il le répète, j'inscris chaque chiffre, bien lisiblement, sur la feuille blanche.

Je marque une pause, puis je m'approche de la table pour prendre le clavier trouvé dans le bureau de Bob. Il est enveloppé

dans du plastique. Je le lui tends :

- Mr. Ross, vous pouvez lire à travers le plastique ?

- Oui.

- Bien. (Je retourne à ma feuille, prêt à écrire.) Vous voulez bien nous lire le numéro de série qui figure sous ce clavier ?

- 74-4-5-8-1-1-2-6-3.

J'inscris les chiffres qu'il annonce sous les premiers. Ce sont chaque fois les mêmes, et mon petit numéro semble produire son effet.

- Mr. Ross, savez-vous que le clavier d'ordinateur que vous avez entre les mains a été saisi dans le bureau de Mr. Holmes le 31 décembre dernier ?

Skipper se lève :

- Objection, Votre Honneur ! Le témoin n'est pas en mesure de répondre à cette question.

- Mr. Daley, dit le juge Chen, vous pouvez peut-être la poser différemment ?

- Bien s˚r. (Je me tourne vers Ross.) Mr. Ross, seriez-vous surpris d'apprendre que le clavier d'ordinateur que vous avez entre les mains a été trouvé le 31 décembre dernier dans le bureau de Mr. Holmes ?

Il lance un regard désespéré à Skipper.

- Euh... non, je ne le savais pas. Enfin, oui, ça m'étonnerait.

- Et pourtant, le clavier que vous avez entre les mains figure dans votre inventaire comme étant celui de Mr. JoÎl Friedman.

- Ah. Oui, en effet.

Un tic nerveux agite furieusement sa moustache.

- Alors, comment expliquez-vous que le clavier de Mr. Friedman se soit trouvé dans le bureau de Mr. Holmes ce 31 décembre au matin ?

- Objection ! Spéculation !

- Objection retenue.

- Je vais reformuler. Savez-vous comment le clavier de Mr. Friedman est arrivé dans le bureau de Mr. Holmes, Mr. Ross ?

Je me rends compte, soudain, que je souris.

- Non, je ne le sais pas.

- Ce n'est pas vous qui l'avez déplacé ?

- Non, monsieur. Ce n'est pas moi.

- Il s'est donc débranché tout seul pour aller tout seul se rebrancher dans le bureau de Mr. Holmes. C'est cela, Mr. Ross ?

- Objection!

- Objection retenue.

- Je n'ai pas d'autres questions pour ce témoin.

Après s'être concerté avec McNulty, Skipper s'approche de Ross et lui tend l'inventaire :

- Mr. Ross, pouvez-vous lire la date qui figure en haut et à

droite de ces feuilles ?

- 1er décembre.

- Ce qui signifie que cet inventaire a été fait le 1er décembre de l'an passé ?

- Plus précisément, qu'il s'est achevé à cette date. Il nous faut plusieurs jours pour faire ce travail, et il se fait également ailleurs, dans les filiales.

- Je vois. Cet inventaire a-t-il fait l'objet d'une remise à jour depuis le 31 décembre ?

- Non, monsieur. Nous sommes très occupés par ailleurs, à

des t‚ches importantes.

Je n'en doute pas, mon vieux.

Je vois o˘ Skipper veut en venir :

- Donc, Mr. Ross, ce que je lis dans ce document montre qu'à la date du 1er décembre le clavier que vous avez entre les mains se trouvait dans le bureau de Mr. Friedman - c'est bien cela ?

- Oui.

- Et on a pu le déplacer du bureau de Mr. Friedman à celui de Mr. Holmes à n'importe quelle date après ce 1er décembre, n'est-ce pas ?

Je décide de ralentir un peu le train :

- Objection ! Spéculation !

- Objection retenue.

- Je reformule. Avez-vous une trace des éventuels transferts de claviers qui auraient pu se produire après le 1er décembre ?

- Non, monsieur.

- Pas d'autres questions.

Je demande une courte suspension de séance.

Je retrouve JoÎl et Rosie dans le petit cabinet de consultation.

- JoÎl, dis-je, nous risquons d'avoir un problème. Il y a un laps de temps de trente jours pendant lequel ce clavier peut avoir été déplacé de ton bureau dans celui de Bob.

- Inutile d'insister là-dessus, Mike, dit Rosie. Les jurés ont déjà compris qu'il s'est passé quelque chose de pas très clair pour que le clavier de JoÎl se retrouve dans le bureau de Bob.

Elle a raison. JoÎl semble perplexe.

- Donc, restons-en là, dis-je.

Nous reprenons nos places dans la salle d'audience. J'informe le juge Chen que nous n'avons pas d'autres questions pour Ross.

- Nous pourrions peut-être clore la séance pour aujourd'hui, dit-elle. Combien de témoins vous reste-t-il ?

- Deux ou trois. Nous devrions nous en remettre à la décision du jury d'ici la fin de la semaine.

Je regarde Skipper. J'espère qu'il va passer la nuit à préparer le contre-interrogatoire de JoÎl.

Ce soir-là, Pète m'appelle depuis les Bahamas.

- On nous annonce une tempête pour demain matin, dit-il.

- Formidable. O˘ en êtes-vous, Wendy et toi ? Vous avez retrouvé Trevor Smith ?

- Il sera de retour après-demain. Essaie de tenir jusque-là.

Facile à dire.

- Il ne nous reste plus beaucoup de temps.

- Je le sais bien.

Nick the Dick

" Un bon flic n'a pas peur d'user la semelle de ses chaussures. "

Nicholas Hanson, détective privé.

San Francisco Chronicle.

Mercredi 8 avril.

Le lendemain matin à neuf heures quinze précises, je me lève pour lancer d'une voix claire :

- Votre Honneur, la défense appelle Nicholas Hanson !

Les portes s'ouvrent au fond de la salle. Nick the Dick - un mètre cinquante, talons compris - s'avance à petits pas le long de l'allée centrale. Il porte un complet croisé gris foncé à fines rayures de chez Wilkes Bashford et une cravate de ton cognac.

Une pochette assortie orne la poche de sa veste. Une petite rose rouge est piquée sur le revers. Son postiche à trois cents dollars est impeccablement peigné. Il salue les journalistes d'un signe de tête. Le Président arrivant à la Chambre des représentants pour son discours sur l'…tat de l'Union n'aurait pas plus fière allure.

L'arme secrète est avancée.

La salle rit et s'agite. Le juge Chen abat son marteau. J'entends McNulty murmurer :

- Bonté divine !

JoÎl se penche à mon oreille :

- Je rêve, ou quoi ?

- On va s'amuser un peu, lui dis-je. quel dommage que la télé ne soit pas là !

Nick se campe à la barre et salue le juge Chen :

- Bonjour, Votre Honneur. «a faisait bien longtemps-Très longtemps, à vrai dire. Ils ne se sont jamais rencontrés.

Elle ne peut s'empêcher de sourire :

- Bonjour, Mr. Hanson. Je crois que vous connaissez nos usages ?

- Pour ça oui, Votre Honneur !

Comme Harriet Hill lui demande de prêter serment, il répond :

- Bien volontiers !

Puis il s'assoit, règle le micro à sa hauteur, se verse un verre d'eau et adresse un grand sourire au jury.

Voilà des semaines que j'attendais cet instant. Je me lève. Il est aux anges, sous les lumières.

- Bonjour, Mr. Hanson.

- Bonjour, Mr. Daley ! répond-il, joyeusement.

Il m'a dit qu'il s'apprêtait à fêter ses quatre-vingt-trois ans. Je voudrais bien être en aussi bonne forme à son ‚ge.

- Voulez-vous, s'il vous plaît, nous indiquer votre profession ?

- Oui. Je suis détective privé.

- Depuis combien de temps êtes-vous détective privé, Mr. Hanson ?

Il ferme les yeux et renverse légèrement la tête en arrière, comme pour commander à une calculatrice imaginaire.

- J'ai débuté à l'‚ge de dix-sept ans. Ce qui doit faire soixante-six ans d'activité dans ce métier.

- Et vous avez toujours travaillé à San Francisco ?

- Je suis né et j'ai grandi au cúur de North Beach. Gamin, je tapais dans un ballon avec les frères DiMaggio.

Le comptable a l'air impressionné.

- Mr. Hanson, Mrs. Elisabeth Holmes a-t-elle fait appel à vos services l'année dernière, à l'automne ?

- Oui.

Il parle avec la bouche en coin, comme Sean Connery.

- Pourquoi ?

- Pour une filature. Elle pensait que son mari voyait une autre femme.

C'est exactement le ton que je voulais. Courtois. Professionnel. Digne.

- Avez-vous découvert qu'il entretenait une relation extraconjugale ?

- Oh, oui !

Il hoche la tête d'un air consterné à l'adresse du jury.

- Et comment l'avez-vous découvert ?

- Comment, d'après vous ? Je l'ai suivi partout o˘ il allait !

Les jurés sont tout ouÔe.

- Et vous l'avez surpris en compagnie d'une autre femme ?

- Tout juste !

- O˘?

- Chez cette femme, à la résidence Golden Gateway.

- Je vois. Et c'était quand, exactement ?

- Le 1er décembre.

Skipper se lève. Il en a assez entendu :

- Votre Honneur, je fais objection à cette série de questions.

quel rapport tout cela a-t-il avec l'affaire ?

- Votre Honneur, dis-je, Mr. Hanson a été engagé pour rechercher si Mr. Holmes entretenait une liaison extraconjugale. Il détient des informations d'une importance cruciale sur les fréquentations de Mr. Holmes au cours du mois de décembre dernier. L'accusation a prétendu que Mr. Friedman avait agi sous l'emprise de la jalousie parce que Mr. Holmes avait renoué des relations avec Ms. Kennedy. Or nous sommes en mesure de prouver que dans le courant du mois de décembre, Mr. Holmes avait rompu avec Ms. Kennedy et que Mr. Friedman n'avait pas de raison d'être jaloux.

- Objection rejetée.

Skipper s'est rassis. Il regrette d'avoir parlé. Je continue :

- Mr. Hanson, êtes-vous certain que Mr. Holmes avait des rapports sexuels avec cette personne ?

Il plonge la main dans sa poche :

- Je peux vous montrer quelques photographies, si vous voulez.

- Votre Honneur ! crie Skipper en se relevant d'un bond.

Le juge Chen se tourne vers Nick :

- Ce ne sera pas nécessaire, Mr. Hanson.

Il fait une moue dépitée :

- Je comprends, Votre Honneur.

Je reprends :

- Mr. Hanson, avez-vous pu identifier cette femme ?

- Oh, oui ! (Hochement de tête à l'adresse des jurés.) C'était Diana Kennedy.

- Ainsi, le 1er décembre, vous avez vu Mr. Holmes et Ms. Kennedy avoir des rapports sexuels dans l'appartement de Ms. Kennedy ?

- Oui.

Il accompagne sa réponse d'un haussement d'épaules. Je ne m'attends pas à le voir rougir.

- Et vous en avez informé Mrs. Holmes ?

- Bien s˚r !

- qu'a-t-elle fait, alors ?

- Elle m'a payé.

Le juge Chen réprime un sourire. Je continue :

- A-t-elle montré à son mari les clichés que vous lui aviez apportés ?

- Oui. (Il fronce les sourcils.) Je crois qu'il a passé un mauvais quart d'heure.

Je n'en doute pas non plus.

- Mrs. Holmes vous a-t-elle demandé autre chose ?

- Oui. Elle a voulu s'assurer qu'après ça il se tiendrait à carreau, si vous voyez ce que je veux dire.

Il fait un clin d'úil.

- En d'autres termes, elle voulait maintenir une surveillance pour être certaine que Mr. Holmes avait bien mis fin à sa liaison avec Ms. Kennedy et qu'il ne la voyait plus - c'est cela ?

- Oui. Ni elle ni aucune autre. (Il sourit.) Sauf Mrs. Holmes, bien s˚r.

- Bien s˚r. Vous avez donc, Mr. Hanson, continué à observer Mr. Holmes ?

- Oui.

- S'est-il " tenu à carreau, " pour reprendre votre expression ?

- Votre Honneur ! lance Skipper.

- Restez assis, Mr. G‚tes, répond le juge.

Nick secoue la tête :

- Non, Mr. Daley. Malheureusement, il ne s'est pas tenu à

carreau.

Rires narquois dans le public. Je comprends mieux pourquoi ce type écrit des romans policiers à ses heures perdues. Je m'efforce de rester impassible :

- Mon Dieu. quand, exactement, a-t-il cessé de se tenir à

carreau, Mr. Hanson ?

- Le 28 décembre.

- Pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé ce jour-là ?

- Bien s˚r. (Il s'éclaircit la voix.) Mrs. Holmes m'avait dit qu'il devait se rendre à un dîner au Fairmont. Or je savais qu'il y avait déjà retrouvé plusieurs fois Ms. Kennedy pour, hum, vous voyez bien pourquoi. Il réservait toujours la même chambre. J'ai donc pris une chambre à l'hôtel Mark Hopkins, juste en face du Fairmont. De ma fenêtre, j'avais une vue plongeante sur celle de Mr. Holmes. Je me suis fait apporter un repas, j'ai installé

ma longue-vue et mon appareil photo à visée télescopique, et j'ai attendu. A vingt-trois heures quarante-cinq, il est arrivé avec une femme. On n'y voyait pas très bien, parce que la chambre n'était pas éclairée.

- Vous avez tout de même vu Mr. Holmes dans cette chambre avec une femme ?

- Pour ça, oui. Sans aucun doute.

- Et vous êtes certain que cette femme n'était pas Mrs. Holmes ?

- Absolument certain. Pendant tout ce temps, je suis resté

en contact avec Mrs. Holmes sur mon téléphone portable. Elle n'était pas contente.

- que faisaient Mr. Holmes et cette autre personne dans la chambre d'hôtel ?

Il regarde le juge et demande, d'un air innocent :

- Suis-je autorisé à le dire devant la cour, Votre Honneur ?

- Restez correct, s'il vous plaît, dit-elle. Mais vous devez dire la vérité, bien s˚r.

- Bien s˚r, Votre Honneur. (Il me regarde avec un haussement d'épaules.) Donc, Mr. Daley, pour employer les mots du dictionnaire, je vous répondrai " fellation " et " cunnilingus ".

Je reste sans broncher en attendant que la tempête de rires s'apaise. Le juge Chen tape furieusement du marteau. Skipper hurle ses objections. Je regarde les jurés. Ils sourient.

Le juge Chen pointe son marteau dans ma direction :

- Mr. Daley, vous avez eu votre réponse. Peut-on avancer, maintenant ?

- Oui, Votre Honneur. (Je me tourne vers Nick.) Mr. Hanson, avez-vous pu identifier la personne qui se trouvait avec Mr. Holmes ?

- Non. Comme je vous le disais à l'instant, il faisait assez sombre. Elle est repartie très vite. J'ai traversé la rue en courant, mais le temps d'arriver aux ascenseurs, elle n'était déjà plus là.

J'ai du mal à imaginer Nick en train de courir.

- Pourriez-vous décrire cette femme ?

- Oui. Jeune. Silhouette élancée. Cheveux longs.

- Cheveux longs ?

- Oui. «a, j'en suis certain.

- Vous n'ignorez pas, Mr. Hanson, que Ms. Kennedy avait les cheveux courts ?

- Je le sais bien.

- qu'en avez-vous déduit ?

- J'en ai déduit que la femme qui se trouvait ce soir-là avec Mr. Holmes dans la chambre de l'hôtel Fairmont n'était pas Ms. Kennedy.

Je jette un coup d'úil à Rosie, et j'enchaîne :

- Mr. Hanson, Mrs. Holmes vous avait-elle demandé de suivre son mari pendant tout le mois de décembre ?

- Oui. Je l'ai suivi comme son ombre !

- Et entre le 1er et le 28 décembre, avez-vous vu Mr. Holmes et Ms. Kennedy ensemble ailleurs qu'à leur bureau ?

- Non.

- Vous avez assuré cette surveillance toutes les nuits sans prendre de repos pendant cette période ?

- Oui. Vu ce que Mrs. Holmes me payait, j'aurais pu continuer encore six mois.

- Et vous n'avez pas revu Mr. Holmes et Ms. Kennedy ensemble ?

- Objection, Votre Honneur, lance Skipper d'un ton las. Le témoin a déjà répondu à cette question.

- Objection retenue.

- Je n'ai pas d'autres questions.

Le contre-interrogatoire de Skipper est vite expédié. Il interroge d'abord Nick sur sa vue. Elle est excellente. Il lui demande comment il a pu distinguer aussi précisément ce que faisaient l'homme et la femme dans une chambre sans lumière. Nick répond que sa longue-vue est équipée d'une lentille très puis-sante, et propose de décrire en détail chacun de leurs gestes.

Skipper préfère ne pas insister. Il s'interroge sur la résistance de Nick à la fatigue : comment un homme de bientôt quatre-vingt trois ans a-t-il pu veiller des nuits entières pendant un mois pour surveiller Bob Holmes ? Je vois que la question agace le chauffeur de bus à la retraite. Nick explique que dans ces cas-là, il se relaie avec ses trois fils et quatre de ses petits-fils pour monter la garde. Il y avait donc en permanence, pendant ce mois de décembre, une paire d'yeux de la famille Hanson fixée sur Bob sans qu'il s'en doute. Et une autre paire d'yeux de la même famille épiait Diana Kennedy. Skipper se rassoit. Il sait que le public est sous le charme de ce petit détective si content de lui. Cinq minutes plus tard, Nick retraverse triomphalement la salle d'audience et sort. Dès qu'il est parti, le juge Chen se tourne vers moi :

- Je crois qu'il est temps de faire une petite pause.

Rosie et JoÎl m'accueillent avec de grands sourires dans le cabinet de consultation.

- Voilà un moment à marquer d'une pierre blanche, dit Rosie. Tu n'auras peut-être plus jamais le plaisir de l'interroger.

JoÎl secoue la tête :

- Je ne le croirais pas si je ne l'avais pas vu de mes propres yeux !

- On a le vent en poupe, dis-je. Continuons comme ça.

" Dans la ligne du parti. "

" On s'attend à ce que Michael Daley, l'avocat de la défense, fasse comparaître comme témoins plusieurs personnes qui se trouvaient dans les bureaux de Simpson & G‚tes la nuit o˘ deux avocats sont morts dans des circonstances tragiques. "

Morton Goldberg, chroniqueur judiciaire.

NewsCenter 4. Mercredi 8 avril.

Après le déjeuner, Jeff Tucker s'avance en ondulant vers la barre. Je me mets face à lui :

- Vous avez travaillé chez Simpson & G‚tes, n'est-ce pas, Mr. Tucker ?

- Oui. ¿ présent je suis conseiller juridique à la First Bank.

- Je vois. Votre banque était-elle partie prenante dans la vente du conglomérat Russo International, qui devait se conclure ce soir-là ?

- Oui. Nous faisons partie des créanciers de Mr. Russo.

- Aviez-vous prévu de poursuivre votre collaboration avec Mr. Russo ?

- Non. Nos prêts devaient être remboursés. Nous étions très satisfaits de cette opération.

- Mr. Tucker, vous êtes venu voir Mr. Russo dans les bureaux de Simpson & G‚tes, en début de soirée, le 30 décembre, n'est-ce pas ?

- Oui. Mes supérieurs m'avaient demandé de suivre le déroulement de la transaction. Nous n'avions aucune raison de croire qu'elle n'irait pas à son terme.

- Mr. Russo vous a-t-il paru inquiet ou furieux ?

Ce dernier mot le fait sourire :

- Mr. Russo m'a toujours paru furieux. Et il était particulièrement anxieux ce soir-là.

- …tait-il content de vendre ?

- Non. Il aurait voulu garder sa compagnie. Il s'estimait capable de la redresser.

- Ainsi, Mr. Russo ne voulait pas réellement réaliser cette vente ?

- Je n'ai pas dit cela.

- Ne jouons pas sur les mots, Mr. Tucker. Peut-on dire que Mr. Russo n'était pas heureux de vendre la compagnie héritée de son père et que vous n'étiez pas certain, quant à vous, que cette vente se ferait ?

- On peut le dire comme ça.

- Mr. Tucker, avez-vous parlé de cette affaire avec Mr. Holmes, ce soir-là ?

- Brièvement. Il était très agité. Il m'a dit qu'il ne pouvait pas savoir ce que Vince Russo allait faire.

- Il se pourrait, n'est-ce pas, que Russo ait fait capoter le projet de vente avant de disparaître ?

- Oui.

- Et il se pourrait même, n'est-ce pas, que Russo ait tué Bob Holmes et Diana Kennedy ?

- Objection ! Spéculation !

- Objection retenue.

- Je n'ai pas d'autres questions.

Mais j'ai dit ce que je voulais dire.

Le défilé se poursuit tout l'après-midi. Ed Ehrlich jure que l'affaire était sur le point de se conclure, avec le soutien sans réserve de la municipalité.

Dan Morris est encore plus catégorique. Et plus clair. Il avait, dit-il, la certitude que la vente se ferait :

- Une seule chose aurait pu empêcher qu'elle se fasse. que Vince Russo change d'avis.

- Est-il possible qu'il ait changé d'avis ?

- Tout est possible, Mr. Daley.

C'est tout ce que j'obtiendrai de lui avant que le juge Chen ne m'arrête sur une objection de Skipper.

L'après-midi s'achève avec le témoignage de Jack Frazier, qui fait chorus avec ceux qui l'ont précédé pour affirmer que Russo était prêt à conclure, à n'importe quel prix.

- Mr. Frazier, dis-je, est-il exact que vous avez négocié à la dernière minute une remise de quarante millions de dollars sur le prix initialement demandé ?

- Oui.

- Et que Mr. Russo en était furieux ?

Frazier regarde Martin Glass, son avocat, sur les bancs du public.

- Oui, répond-il. Il était furieux. ¿ un moment, il a quitté

la réunion en claquant la porte. Il a fait un éclat au cours de la réception donnée en l'honneur de Mr. G‚tes.

Il lance un regard craintif à Skipper, qui reste impassible.

- Il se pourrait donc que Mr. Russo ait été tellement contrarié qu'il ait décidé de faire capoter l'affaire ?

Frazier secoue la tête :

- Je n'en suis pas s˚r. Enfin, c'est mon idée. Mais je ne le sais pas vraiment. Il semblait tout de même décidé à conclure quand je l'ai vu pour la dernière fois.

- C'était à quel moment ?

- Vers une heure du matin.

- Et à quelle heure êtes-vous reparti ?

- Vers une heure et demie. En même temps que Mr. Morris.

Nous avons discuté affaires.

- O˘ êtes-vous allé, Mr. Morris et vous ?

- Nous sommes rentrés chez nous.

Je ne peux rien faire de plus.

- Pas d'autres questions, Votre Honneur.

JoÎl est hors de lui quand nous nous retrouvons, avec Rosie, pour faire le point sur la journée. Le procès tire à sa fin, et il a les nerfs à fleur de peau.

- Je croyais qu'on devait les persuader qu'il s'agissait d'un suicide, dit-il. Et que si ça ne marchait pas, on mettrait tout sur le dos de Russo. qu'est-ce que tu fiches, exactement ?

Je suis crevé. Et je n'ai plus beaucoup de patience en réserve :

- Tout ce que nous pouvons faire avec ces témoins, c'est les amener à supputer ce qui a pu se passer ce soir-là. L'accusation a le droit d'objecter. Nous sommes obligés d'y aller par la bande, de façon indirecte. On ne peut pas leur demander tout simplement s'ils pensent que Bob s'est suicidé. On ne peut que les amener à donner toutes les raisons pour lesquelles Bob a pu se suicider. On a montré aux jurés qu'il avait largement de quoi déprimer : un divorce imminent, une grosse affaire qui lui cla-quait entre les doigts, une maîtresse qui le quittait et sa prime de fin d'année qui s'envolait. On ne peut pas aller plus loin !

Rosie intervient, sur un ton plus calme :

- On a le même problème avec Russo. Personne ne l'a vu faire quoi que ce soit. Ses empreintes digitales n'étaient pas sur le revolver. Il n'y a pas le moindre indice matériel qui permette de l'impliquer dans le meurtre. Nous pouvons seulement montrer qu'il a eu la possibilité de le commettre, et peut-être un sérieux mobile. Ce qui pourrait suffire à obtenir un acquittement au bénéfice du doute.

JoÎl se laisse retomber sur son siège. Il regarde fixement la table d'acier gris. Se mord la lèvre inférieure :

- Voilà donc o˘ nous en sommes ? ¿ essayer d'ouvrir des brèches dans leur dossier pour que les jurés, dans le doute, me remettent en liberté ?

But. On ne saurait mieux dire.

- Je veux témoigner ! s'écrie-t-il. Je veux m'expliquer et mettre les choses au point une fois pour toutes !

J'échange un regard avec Rosie avant de répondre, le plus gentiment possible :

- Voyons d'abord comment les choses se passent pendant les quelques jours qui viennent. Nous avons encore plusieurs témoins à entendre avant de prendre une décision là-dessus.

A huit heures du soir, je suis avec Rosie dans son bureau. Elle finit son poulet aux amandes. Je bois un Dr Pepper sans sucre.

Je n'ai pas grand appétit, ces jours-ci.

- Tu crois que JoÎl est en train de craquer ? demande-t-elle.

- Peut-être. Oui. C'est bien possible. (C'est le moment d'être réaliste.) Tu crois qu'on a des chances de le faire acquitter au bénéfice du doute ?

Elle réfléchit un instant.

- Difficile à dire. Mets-toi à la place d'un juré. Tu as devant toi un type qui a trompé sa femme et qui a menti sur ses relations avec la victime. Tu en as entendu assez pour penser qu'elle l'avait planté. Tu sais qu'il était furieux contre Bob. Tu penses peut-être, même, que Bob lui avait chipé sa petite amie. On a relevé ses empreintes sur l'arme du crime et sur le clavier d'ordinateur. Il a laissé un message vocal menaçant à Bob, et un autre sur le répondeur téléphonique de Diana. Il s'est disputé avec elle au Harrington. Il l'a peut-être piégée en la faisant revenir au bureau. Et tout ce qu'on a pu démontrer jusqu'ici, c'est qu'on ne pouvait pas identifier avec certitude ses empreintes sur la détente du revolver. Et que le clavier était passé de son bureau dans celui de Bob par l'opération du Saint-Esprit.

- Mais nos experts ont été excellents, dis-je. Ils ont rendu crédible l'hypothèse du suicide.

- Nos experts étaient des gens grassement payés pour dire ce qu'on voulait qu'ils disent. Les jurés le savent. Ils ne feront pas grand cas de leurs déclarations.

Elle a raison, évidemment.

Le téléphone sonne. Je décroche et Rosie presse le bouton du haut-parleur.

- Il pleut des cordes à Nassau ! dit la voix de Wendy.

- Tu as pu joindre Trevor Smith ?

- Toujours pas. Il ne sera pas ici avant dimanche. On va l'attendre. (Un silence.) Vous avez mis Chuckles sur le gril ?

- Pas encore. Pourquoi ?

- J'ai épluché les copies des courriers que m'a passés la secrétaire de Smith. Et je suis allée aux archives publiques. Je vais vous faxer quelques documents qui risquent de vous intéresser.

Nous discutons quelques minutes et je raccroche. Je me lève pour enfiler ma veste.

- Tu rentres chez toi ? demande Rosie.

- Pas tout de suite.

- O˘ vas-tu ?

- J'ai quelque chose à vérifier. Une intuition, disons.

" On n'est jamais trop prévoyant. "

"Assurances Guilford. Vie. Santé. Tranquillité

d'esprit. "

Brochure de la compagnie

d'assurances Guilford.

Mon intuition était bonne. Il est neuf heures, le même soir, quand j'arrive devant les bureaux éteints de Ferry Guilford, l'assureur de Simpson & G‚tes. La compagnie occupe le troisième étage d'un gratte-ciel de Market Street, non loin de l'hôtel de ville. J'ai d˚ me rendre à pied du parking souterrain à l'immeuble, à travers des rues réputées peu s˚res après la tombée de la nuit. Le hall d'accueil de la compagnie Guilford est plein d'affi-

ches et de brochures qui, toutes, promettent la vie, la santé et la tranquillité d'esprit.

- Mr. Guilford ? Mike Daley.

Difficile de se tromper, il n'y a que lui et moi.

- Je vous en prie, Mr. Daley, dit-il de sa voix rocailleuse, appelez-moi Perry.

Un sourire radieux vient souligner l'invite. Cinquante-cinq ans environ, un ventre rebondi et des bajoues qui n'ont rien à

envier à celles d'Arthur Patton. Lequel a d'ailleurs été son beau-frère, il y a une vingtaine d'années, lors de son premier mariage.

Il y a quelque chose de pathétique dans la façon dont le toupet de cheveux aplati sur son cr‚ne trahit son caractère postiche.

- D'accord, Perry. Moi, c'est Mike.

Il a des boutons de manchette dorés en forme de cigares. Ses bajoues tressautent. Ses bretelles écarlates tremblent.

- Merci de me recevoir à cette heure tardive.

Il rit :

- Je suis désolé, je sais que vous avez eu un peu de mal à

me joindre, mais j'ai toujours un tas de rendez-vous en fin de journée. Mettez-vous à l'aise, Hutchinson m'avait prévenu de votre appel. Je suis toujours heureux de rendre service à

quelqu'un du cabinet. Il suffit de demander.

Il se caresse la panse en sifflant une lampée de Coca. Rien qu'à regarder ce type, je sens mes artères qui commencent à se durcir.

- ¿ vrai dire, Perry, j'ai quitté le cabinet à la fin de l'année dernière. J'ai ouvert mon propre cabinet. J'ai pensé que vous pourriez utilement me conseiller pour les diverses assurances que je dois contracter.

Il est content. De la chair fraîche !

- C'est super, ça, Mike ! Vraiment super ! Je suis à votre entière disposition. C'est moi, comme vous le savez, qui assure Simpson & G‚tes. Simpson & G‚tes représente le plus important de mes budgets, mais j'ai aussi comme clients un ou deux gros cabinets d'affaires de la ville. J'aurai grand plaisir à m'occuper de vous !

- Formidable, Perry. Je vais vous expliquer à quoi je pense.

Nous passons trois quarts d'heure à faire l'inventaire de mes besoins en matière d'assurances. Je l'informe que j'en ai déjà

contracté une par l'intermédiaire du barreau et lui demande s'il peut m'obtenir la même chose à meilleur prix. Je lui parle de Gr‚ce et il m'expose diverses formules d'assurance vie. Je ne comprends strictement rien à ce qu'il raconte, mais je me dis qu'il faut le laisser parler et qu'il finira bien par se fatiguer.

Au bout d'une heure, je sens que son débit commence à se ralentir. Nous en sommes au troisième schéma. Les marchands d'assurances sont incapables de vendre quoi que ce soit sans tracer des schémas. Le dernier ressemble à un terrain de base-ball. J'ai perdu le fil depuis longtemps quand il entame le chapitre des rentes viagères.

Après une heure et quart de ce supplice, je lui demande de m'établir un devis pour tout ça. Et après qu'il m'eut répété pour la sixième fois que ce n'est pas seulement pour l'argent qu'il fait ce métier, je décide qu'il est temps de savoir s'il peut me fournir quelques informations utiles.

- Vous ne trouvez pas ça épouvantable, Perry, ce qui s'est passé chez Simpson & G‚tes ?

- Ah, oui ! …pouvantable, c'est le mot !

- Ils auraient vraiment été dans le pétrin, n'est-ce pas, s'ils n'avaient pas pris leurs précautions ?

Il rassemble ses papiers.

- Oui. Heureusement qu'ils avaient souscrit une assurance homme clé sur la tête de Bob Holmes.

- On n'est jamais trop prévoyant, hein, Perry ?

- Je ne vous le fais pas dire ! C'est pourquoi vous avez raison de prendre vos dispositions dès maintenant, Mike. Et d'assurer l'avenir de la petite Mary pour le cas o˘ il vous arriverait quelque chose.

- Gr‚ce. Ma fille s'appelle Gr‚ce.

Il en faudrait plus pour le troubler.

- C'est ça. Gr‚ce. Et elle a cinq ans.

Mettons.

- C'est vous qui aviez assuré Bob sur la vie ?

- Oui. Et de vous à moi, j'ai rudement bien fait. Je l'avais encouragé à prendre une couverture supplémentaire. «a ne lui a pas co˚té bien cher, mais aujourd'hui sa femme va toucher une prime de cinq millions, et chacun de ses enfants un million.

De quoi dormir tranquilles jusqu'à la fin de leurs jours ! (Il fronce les sourcils). J'en parlais avec Art il n'y a pas si longtemps. quelle histoire...

- Oui. Et vous avez rudement bien fait, aussi, de les inciter à prendre des assurances homme clé pour les principaux responsables. Sans ça, Simpson & G‚tes serait dans le pétrin à

l'heure qu'il est.

- S˚r. Art me disait qu'il y avait un gros paquet pour vous sur la vente des affaires de Vince Russo. Et maintenant, le gros paquet risque de vous passer sous le nez. quelle vacherie !

- Apparemment, c'est ce qui va arriver. Peut-être que je devrais prendre une assurance vie plus conséquente, moi-même.

De combien était celle que le cabinet a souscrit sur la tête de Bob?

Il sourit :

- Deux millions et demi jusqu'en décembre. Et par chance, pour eux, je les ai persuadés d'augmenter la mise sur les quelques poids lourds de la boîte, juste avant le drame ! Le nouveau contrat de Bob prenait effet deux semaines avant la fin de l'année. Art était au courant.

Tiens !

- Dites-donc, Perry, ils ont été bien inspirés de vous écouter ! Vous vous rappelez de combien était la prime, pour Bob ?

Il se met à rire :

- Si vous le saviez ! Une sacrée bonne affaire, Mike, que ce papier-là ! Aujourd'hui, il vaut une vingtaine de putains de millions de dollars ! C'est la plus grosse police que j'aie jamais ven-due. Art dit que gr‚ce à ça, il va pouvoir sauver les meubles.

Vingt putains de millions de dollars ? Juste ciel !

- Dites-moi, Perry, l'un de mes clients me demandait l'autre jour de le renseigner sur ces assurances homme clé pour les responsables d'entreprises. Vous auriez une copie de ce contrat ?

- Si ma secrétaire était là, je vous la donnerais tout de suite.

Sans elle, je suis perdu.

- Vous pourriez m'en faire porter une demain matin ? Mon client avait l'air pressé.

Grand sourire :

- Pas de problème, Mike.

Je lui donne ma carte de visite :

- Et mon devis, Perry, quand pouvez-vous me le donner ?

- ¿ la fin de la semaine, ça vous ira ?

- Parfait.

- Une assurance de vingt millions de dollars sur la tête de Bob ? demande Rosie.

Il y a quelque chose de follement érotique à parler assurances avec une femme nue. Je me suis arrêté chez elle pour discuter avant de rentrer chez moi, peu après minuit. Gr‚ce dort. Dave Brubeck joue sur la chaîne stéréo. Elle me frotte le dos de ses mains longues et fines.

- Eh, oui. Vingt millions. Pour la caisse du cabinet. (Je me retourne et lui embrasse l'oreille.) Tu ne trouves pas ça bizarre, quelque part ?

- Comment?

- Je ne sais pas. Cette histoire d'assurance, je la sens mal.

Elle passe les doigts dans mes cheveux :

- Et ça, tu le sens comment ?

" que fait au juste

l'associé administrateur ?

" Les défenseurs de Friedman s'attachent à des détails. "

San Francisco Légal Journal. Jeudi 9 avril.

Le lendemain matin, Chuckles, visiblement mal à l'aise, s'assoit à la barre des témoins et boit de l'eau avec des gestes fébriles.

- que fait au juste l'associé administrateur d'un grand cabinet d'affaires ?

Il me lance un regard acerbe.

- L'associé administrateur gère la marche de l'entreprise au quotidien. (Il fait un geste avec ses lunettes.) Trésorerie. Personnel. Equipements. Matériel informatique.

- Il est en quelque sorte le ciment qui maintient le cabinet en tant qu'institution, c'est cela ?

Il sourit presque.

- Oui, c'est cela.

- Et depuis combien d'années exercez-vous les fonctions d'associé administrateur ?

- Depuis onze ans, répond-il fièrement en se redressant. Et je siège, aussi, au comité exécutif.

Je surprends un hochement de tête admiratif du comptable.

- Pouvez-vous nous dire quelle est actuellement la situation financière du cabinet ?

- Objection ! lance Skipper. La question est hors sujet !

- Objection rejetée.

- Votre Honneur, plaide Chuckles, cette information est hautement confidentielle.

Elle lui jette un regard glacial :

- Je n'attends pas que vous révéliez combien gagne chacun de vos associés. Répondez à la question.

- Nous avons demandé un dépôt de bilan, et nous sommes en train de réorganiser nos finances et de négocier avec nos créanciers.

Il hausse les sourcils comme pour dire : " Vous êtes content, maintenant ? "

- Merci, Mr. Stern.

Je retiens le " pauvre crétin prétentieux " qui me vient aux lèvres, jette un coup d'úil à Rosie dont le regard me dit : " N'y va pas trop fort ", et enchaîne :

- Je suis certain que tout cela n'a pas été facile. (Une pause.) Mr. Stern, vous étiez bien présent dans les bureaux de Simpson

& G‚tes le soir du 30 décembre ?

- Oui.

- ¿ quelle heure êtes-vous rentré chez vous ?

- Vers deux heures du matin.

- Et quand avez-vous vu Mr. Holmes pour la dernière fois ?

- Vers minuit et demi.

- Après minuit et demi, avez-vous vu Mr. Friedman en compagnie de Mr. Holmes ou de Ms. Kennedy ?

- Non.

Continuons à creuser :

- Avez-vous rencontré quelqu'un d'autre au cours de cette soirée ?

On va bien voir qui il est prêt à mouiller.

Il réfléchit un instant en regardant la pendule, puis l‚che les noms de Vince Russo, Art Patton, Ed Ehrlich, Dan Morris, Jack Frazier et Martin Glass. Et il ajoute :

- Bien entendu aucun d'entre eux, je pense, n'a quoi que ce soit à voir avec ce drame.

Bien entendu.

- Personne d'autre ?

Il fait une moue.

- Non, je ne vois personne d'autre...

- Mr. Stern, dis-je, vous n'auriez pas vu Mr. G‚tes, ce soir-

là?

Il lance un bref regard à Skipper.

- Ah, mais oui ! Nous avions organisé une réception en son honneur. C'était son dernier jour parmi nous.

Je vois le comptable qui fronce les sourcils.

- Mais vous ne l'avez pas vu plus tard dans la soirée ? Après que la réception se fut achevée ?

Regard éperdu à Skipper.

- Oui, j'ai vu Mr. G‚tes vers une heure du matin. Il est passé

quelques minutes dans nos bureaux.

Je m'approche de la table et prends une copie du testament de Bob que je lui tends :

- Mr. Stern, reconnaissez-vous ce document ?

- Oui. C'est le testament de Mr. Holmes. C'est moi qui l'ai préparé. Il figure aux archives publiques.

- Mr. Stern, voulez-vous s'il vous plaît vous rendre à la page quarante-quatre ?

Il chausse ses lunettes, feuillette et trouve la page.

- Vous voulez bien, maintenant, nous indiquer les noms des bénéficiaires de ce testament ?

Il me lance un coup d'úil furibard par-dessus la monture de ses lunettes.

- Permettez que je me rafraîchisse la mémoire...

Menteur. Tu pourrais réciter par cúur chacune de ces quatre-vingt-neuf pages.

- Prenez votre temps, Mr. Stern.

Il recommence à feuilleter avec de brefs arrêts pour humecter son index. Et annonce enfin qu'un tiers de l'héritage est allé

à Elisabeth, un tiers aux enfants et un tiers au Fonds caritatif international. Il retire ses lunettes et les glisse dans sa poche.

- Mr. Stern, vous n'ignoriez pas, je pense, que Mr. Holmes avait reçu ce 30 décembre la demande de divorce de son épouse ?

- En effet.

- Mr. Holmes vous a-t-il demandé de modifier ce testament pour changer les bénéficiaires ?

Il hésite une seconde avant de répondre.

- Non.

Rosie me tend trois exemplaires du document. J'en donne un à Skipper, un au juge et le troisième à Stern.

- Votre Honneur, dis-je, je souhaite verser ce document au dossier en tant que pièce à conviction.

- Pas d'objection, Mr. G‚tes ?

Il se livre, sans grand succès, à un exercice de lecture rapide.

- Je ne le pense pas, Votre Honneur.

Je me retourne vers Stern :

- Reconnaissez-vous ce document, Mr. Stern ?

Il l'examine quelques secondes.

- Oui.

Il se sert un verre d'eau avant d'ajouter :

- C'est une proposition de codicille au testament de Mr. Holmes.

- Vraiment ? (Je m'essaie à l'ironie mordante.) Et c'est vous qui l'avez rédigée ?

- Non. L'une de mes collaboratrices.

- Sur vos instructions ?

- Oui.

- qui est celle de vos collaboratrices qui a rédigé ce document?

- Je crois que c'est Ms. Wendy Hogan.

- Je vois. (On n'a pas idée de tout ce qu'une collaboratrice peut emporter dans ses dossiers le jour o˘ elle quitte la boîte.) Pouvez-vous nous dire, s'il vous plaît, ce qu'on prévoyait de modifier avec ce codicille au testament de Mr. Holmes ?

Ses épaules s'affaissent.

- Le codicille avait pour objet un changement de bénéficiaires.

- Vraiment ? (Je fronce un sourcil réprobateur.) quand ce codicille a-t-il été rédigé, Mr. Stern ?

- En décembre dernier, je pense.

- Pourquoi, selon vous, Mr. Holmes vous a-t-il demandé de préparer ce codicille ?

- Sans doute parce qu'il avait l'intention de changer les bénéficiaires de son testament.

Je m'approche pour lui faire face :

- Vous a-t-il dit qui seraient le ou les nouveaux bénéficiaires ?

- Non.

- Vous n'en avez pas idée ?

- Objection ! Spéculation !

- Objection retenue.

- Vous a-t-il dit lequel ou lesquels de ces bénéficiaires il voulait remplacer ?

- Oui. Sa femme.

- Ainsi, Mrs. Holmes risquait de perdre beaucoup d'argent à la mort de Mr. Holmes ?

- En effet.

Je change de sujet :

- Pouvez-vous nous dire ce que vous savez du Fonds caritatif international, Mr. Stern ?

Il fait une grimace.

- C'est un organisme à vocation caritative fondé aux Bahamas par Mr. Holmes.

- Vous voulez dire, destiné à faire le bien ?

- Oui.

- De quelle façon ?

- Les revenus annuels du fonds vont à un certain nombre d'actions humanitaires. …coles, dispensaires, foyers sociaux et autres institutions de cette nature.

Et prostituées, trafiquants de drogue, etc.

- Et les personnes morales qui reçoivent annuellement ces dons sont appelées les bénéficiaires des revenus. C'est bien cela?

- Oui.

- Et ces mêmes bénéficiaires des revenus ont la charge de répartir les avoirs du fonds à la mort de Mr. Holmes, n'est-ce pas?

- Non. ¿ la mort de Mr. Holmes, les biens restants, ou corpus du fonds, doivent être répartis entre un certain nombre de personnes appelées les ayants droit.

- Pouvez-vous nous dire quelles institutions ont ainsi reçu de l'argent l'an passé ?

- Je ne m'en souviens pas.

- Des écoles ? Des dispensaires ? Des foyers sociaux ?

- Je n'en suis pas certain.

- Pouvez-vous nous citer les noms des ayants droit ?

- Non, je crains de ne pas pouvoir. C'était confidentiel. Seul le gérant du fonds, aux Bahamas, connaissait l'identité des ayants droit.

- Mr. Stern, avez-vous collaboré à la création du fonds ?

- Oui.

- Et pourtant, vous ignorez l'identité des bénéficiaires des revenus et des ayants droit ?

- Oui.

Menteur.

- Pourquoi avez-vous choisi de créer ce fonds aux Bahamas plutôt qu'ailleurs ?

- Mr. Holmes aimait beaucoup y passer des vacances. Au fil des années, il s'était pris d'intérêt pour un certain nombre de programmes humanitaires là-bas. Il avait l'intention d'y prendre sa retraite le moment venu. Et, pour être tout à fait franc, on y bénéficie d'une fiscalité avantageuse.

Le comptable tend le cou. Les avocats échangent un regard.

- quand vous avez créé le fonds, je suppose que vous avez choisi avec beaucoup de soin les bénéficiaires des revenus ?

- C'est le gérant qui s'en est chargé sur place. Je n'interviens pas dans la gestion courante.

Il fait des claquettes autour de mes questions.

- Je vois.

Rosie me tend un autre document. Celui-ci porte le sceau du Commonwealth des Bahamas. J'en fais passer des copies à Skipper, au juge et à Stern. Je demande à ce qu'il soit versé au dossier. Skipper ne fait pas d'objection. Et ça repart :

- Mr. Stern, reconnaissez-vous ce document ?

- Oui. C'est la charte du fonds. Elle en fixe les règles de fonctionnement. Et en confie la gérance à la First Bank Bahamas.

- On y trouve aussi les noms des bénéficiaires des revenus et ceux des ayants droit. Exact ?

Là, je bluffe. La liste nominative des ayants droit figure dans un document annexe que je n'ai pas encore vu.

- Euh, non. Cette dernière information se trouve dans un document séparé. Elle est confidentielle.

- Vous rappelez-vous, maintenant, les noms des bénéficiaires des revenus et ceux des ayants droit ?

- Comme je vous l'ai dit, je ne les connais pas.

Mais voyons.

- Deux personnes sont également nommées dans ce document avec le titre de fondateur, n'est-ce pas ?

- Oui. Les fondateurs ont autorité pour agir au nom du trust et changer les mandataires. Ces deux fondateurs étaient Mr. Holmes et moi-même.

Enfin, on touche à quelque chose.

- Et en tant que fondateur de cet organisme, Mr. Stern, je présume que vous aviez connaissance de l'identité des bénéficiaires des revenus et des ayants droit ?

- Non, Mr. Daley. Comme je l'ai dit, cette information figure dans un document séparé. Et, conformément à la loi en vigueur aux Bahamas, elle est confidentielle. Je n'y ai pas eu accès.

Menteur.

- Vous voulez dire que le fondateur du fonds ignore à qui va l'argent à la mort de Mr. Holmes ?

- Exactement. Tout a été réglé aux Bahamas.

- Ainsi, vous qui en tant qu'avocat avez participé à la création de cet organisme, vous ignorez qui récupère l'argent ?

- Objection ! Déjà répondu !

- Objection retenue.

Je regarde Stern, froidement :

- Touchiez-vous une rémunération en tant que fondateur, Mr. Stern ?

- Oui.

- De combien ?

- Objection ! Hors sujet !

- Nous sommes en plein dans le sujet, Votre Honneur. A moins que Mr. Stern n'ait l'intention de nous dire qu'il ne connaît pas, non plus, le montant de sa rémunération...

- C'est bon, Mr. Daley. L'objection est rejetée. Répondez à

la question, Mr. Stern.

- Cela dépend, dit-il.

- De quoi ?

- Du montant des actifs.

- Vous touchez donc un pourcentage sur le montant des actifs ?

- Oui.

- quel pourcentage ?

- Votre Honneur (il implore), cette information est strictement confidentielle !

- Répondez, Mr. Stern, ou je vous sanctionne pour outrage à magistrat.

- Cinq pour cent, l‚che-t-il entre ses dents.

- L'an passé, Mr. Stern, à combien s'est élevée cette rémunération ?

Il se tourne vers le juge, mais le regard qu'elle lui renvoie ne lui laisse pas le choix.

- Environ quatre cent cinquante mille dollars, marmonne-t-il enfin.

Je répète d'une voix forte :

- quatre cent cinquante mille dollars ! Si mon calcul est exact, cela signifie que le fonds disposait d'environ dix millions de dollars d'actifs. C'est bien cela, Mr. Stern ?

- Oui, dit-il. ¿ peu près.

- Votre Honneur, intervient Skipper, tout ceci est fort intéressant. Mais je ne vois pas le rapport avec ce qui nous occupe.

Elle se tourne vers moi :

- Mr. Daley, allons-nous savoir bientôt en quoi ces questions concernent l'affaire ?

- Oui, Votre Honneur. Mr. Stern, est-il vrai que Mr. Holmes était en désaccord avec vos rémunérations ?

- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, Mr. Daley.

- Je vais être plus précis. Est-il vrai que Mr. Holmes jugeait vos gains excessifs ?

- Non.

Je me tourne vers Rosie, qui me passe trois copies d'une même lettre. J'en tends une au juge, une autre à Skipper et la troisième à Stern. Je fais verser le document au dossier.

- Reconnaissez-vous cette lettre, Mr. Stern ?

- Je ne m'en souviens pas.

- Permettez-moi de vous rafraîchir la mémoire. Cette lettre datée du 3 septembre de l'année dernière a été adressée à

Mr. Trevor Smith, de la First Bank, aux Bahamas. Comme vous pouvez le voir, vous étiez destinataire d'une copie.

Il regarde la lettre, hausse les épaules.

- Vous voulez bien nous lire la phrase que j'ai soulignée, Mr. Stern ?

Il remet ses lunettes, et lit : " J'estime que les sommes versées au cofondateur sont extravagantes. Vous voudrez bien mettre fin aux fonctions de Mr. Stern à la fin de l'année. "

- qui a signé cette lettre ?

Il ôte ses lunettes et répond dans un souffle :

- Mr. Holmes.

- Ainsi, Mr. Holmes voulait vous congédier. Exact ?

Il se racle la gorge :

- Il lui est arrivé à plusieurs reprises d'émettre des réserves sur le montant de mes rémunérations. Je ne pense pas qu'il ait réellement eu l'intention de faire ce qu'il disait dans cette lettre.

- Vous ne pensez pas qu'il vous aurait congédié ?

- Non. Le fonds avait été créé pour durer des années. S'il avait voulu le faire, bien s˚r, il l'aurait fait.

Je jette un coup d'úil au jury. Puis je reviens à Chuckles :

- que devient maintenant votre rémunération ?

- Je suis payé jusqu'à la liquidation du fonds.

- quand doit se faire cette liquidation ?

- Il faudra probablement deux ou trois ans.

- Ainsi, à raison de un demi-million par an, la mort de Mr. Holmes se traduira pour vous par un gain supplémentaire de un million ou de un million et demi. C'est bien cela, Mr. Stern ?

- Je n'ai pas le choix, Mr. Daley. J'ai l'obligation contrac-tuelle d'assurer mes fonctions de fondateur. ¿ la création du fonds, mes gains étaient des plus modestes. Les années passant, les actifs n'ont cessé d'augmenter. Ce n'est pas de ma faute si le contrat que j'avais signé s'est révélé avantageux.

- Et si Mr. Holmes avait vécu, il aurait dénoncé votre contrat et vous auriez perdu un million ou un million et demi de dollars.

- Comme je vous le disais, Mr. Daley, je ne pense pas qu'il aurait mis fin à mes fonctions.

Menteur.

- Sa mort vous arrange bien, n'est-ce pas, Mr. Stern ?

- Objection !

- Objection retenue.

Rosie me tend une nouvelle liasse de papiers que je fais passer à Chuckles.

- Mr. Stern, dis-je, vous connaissez cette police d'assurance, n'est-ce pas ?

Il remet ses lunettes, y jette un rapide coup d'úil.

- Oui.

- Elle a bien été souscrite par le cabinet Simpson & G‚tes ?

- Oui.

- Et le cabinet a bien réglé les mensualités ?

Il me regarde par-dessus la monture de ses lunettes.

- Oui. Il est d'un usage courant, pour les firmes comme la nôtre, de souscrire des assurances homme clé sur la tête de leurs principaux responsables. Nous en avions de semblables pour tous nos associés.

- Je vois. Et pouvez-vous nous indiquer la valeur de cette police pour la firme, en cas de décès de Mr. Holmes ?

Il regarde Skipper.

- Deux millions et demi de dollars.

Je marque une pause avant de poursuivre :

- Mr. Stern, je crois que vous avez mal lu. Vous voulez bien regarder à nouveau et nous lire le montant de la prime en cas de décès ?

Il feuillette le document, rajuste ses lunettes, et se fige. Il ôte ses lunettes et me regarde sans rien dire.

- Mr. Stern ? Vous voulez bien nous indiquer le montant de cette prime ?

Nous sommes les yeux dans les yeux.

- Vingt millions de dollars, dit-il d'un ton calme.

- Vingt millions de dollars ? C'est beaucoup d'argent, n'est-ce pas ? C'est même plus que ce qu'avait Bob Holmes dans ce drôle de fonds que vous avez monté pour lui aux Bahamas !

- Objection !

- Objection retenue. Abstenez-vous de faire des commentaires, Mr. Daley.

Je continue :

- Mr. Stern, si la firme avait vingt millions à toucher à la mort de Mr. Holmes, comment se fait-il qu'elle ait entamé un dépôt de bilan ?

- La compagnie d'assurances n'a pas encore versé la prime.

Ces choses-là prennent du temps, Mr. Daley.

- Mais une fois cette prime versée, tous les problèmes financiers de Simpson & G‚tes seront réglés ?

- C'est ce que nous pensons, Mr. Daley.

- quand cette assurance a-t-elle été souscrite, Mr. Stern ?

Il remet ses lunettes, jette un coup d'úil à la première page du document.

- Le 15 décembre de l'année dernière.

- Mr. Stern, vous avez lu attentivement cette police, n'est-ce pas ? Le juriste que vous êtes, chargé de responsabilité au sein d'un important cabinet, n'oublie jamais de lire les lignes imprimées en petits caractères, n'est-ce pas ?

Il n'y a qu'une réponse possible :

- Oui, Mr. Daley.

- Vous voulez bien vous rendre à la page six ?

Il s'y rend.

- J'y suis, Mr. Daley.

- Pouvez-vous nous lire ce qui se trouve en haut de la page ?

- Dispositions générales.

Je me tourne pour faire face aux jurés et je dis, sans regarder Stern :

- Lisez, s'il vous plaît, à la page six, le titre du cinquième paragraphe de la colonne de droite.

- Propriété et Contrôle.

Sans quitter des yeux les jurés, je l'interromps :

- Non, Mr. Stern. Le paragraphe suivant. Il a pour titre Exclusion pour suicide. Sa voix n'est plus qu'un murmure dans le silence de la salle :

- " Si l'Assuré, qu'il soit ou non en pleine possession de ses facultés mentales, décède par suicide dans les deux ans qui suivent la signature de ce contrat, l'assureur n'aura à sa charge que le remboursement des échéances réglées à cette date. "

Je me retourne vers Chuckles :

- Mr. Stern, c'est bien là ce qu'on appelle une clause de suicide, n'est-ce pas ?

- Objection ! Mr. Stern n'est pas qualifié comme expert en matière d'assurances !

- Objection rejetée.

- Oui, c'est une clause de suicide, dit Stern.

- Et en termes clairs, que signifie-t-elle ?

- que si l'assuré se suicide dans les deux ans, l'assureur n'aura pas à verser la prime.

- S'il s'avérait que Mr. Holmes s'est suicidé, quelles en seraient les conséquences pour le cabinet ?

C'est à peine si on voit ses lèvres bouger :

- Nous ne toucherions pas les vingt millions de dollars.

- Autrement dit, vous avez vingt millions de raisons d'espérer que le décès de Mr. Holmes ne sera pas officiellement reconnu comme un suicide ?

- Objection !

- Objection retenue. (Le juge Chen pointe son marteau dans ma direction :) Je vous ai déjà demandé d'éviter les effets thé‚traux dans ma salle d'audience, Mr. Daley.

J'ai dépassé les bornes.

- Pas d'autres questions !

Et merci, Perry. Je t'achèterai pour un million d'assurance vie, c'est promis.

Skipper bondit de son siège. Il y a urgence. Stern vient de dire qu'il était présent le soir du drame. Il lui faut lever toute équivoque le concernant personnellement avant d'attaquer son contre-interrogatoire. Tout se passe donc comme je l'espérais.

Il est affolé. C'est sa propre réputation qui est enjeu.

- Vous m'avez vu dans les bureaux de Simpson & G‚tes le 31 décembre vers une heure du matin, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Et nous avons eu une brève conversation ?

- Oui.

- Et je vous ai dit que j'étais revenu à mon bureau pour y prendre ma serviette, n'est-ce pas ?

- Objection, Votre Honneur. OuÔ-dire. Mr. Stern ne peut pas témoigner de ce que lui a dit Mr. G‚tes. Si Mr. G‚tes veut témoigner lui-même de ce qu'il a dit, nous l'y autoriserons volontiers.

Elle ne peut réprimer un sourire :

- Objection retenue.

Skipper s'efforce de reprendre contenance :

- Mr. Stern, m'avez-vous vu repartir avec ma serviette ?

- Oui.

- Vous ai-je dit quelque chose, alors ?

- Objection, Votre Honneur. OuÔ-dire.

- Objection retenue.

Skipper fronce les sourcils. «a ne se passe pas très bien.

- Mr. Stern, avez-vous une raison de croire que je me trouvais là pour un tout autre motif que la nécessité de récupérer ma serviette ?

- Objection. Spéculation.

- Objection retenue.

Merci, juge Chen. On ne vous reprochera pas de lui faciliter les choses.

Skipper va encore interroger Chuckles pendant cinq minutes, pour la forme, avec des questions sur la situation financière du cabinet. Chuckles jure ses grands dieux que tout va bien et que le cabinet n'a pas besoin des vingt millions de la prime d'assurance pour survivre. Il ne convaincra personne. Le mal est fait.

Vers huit heures du soir, nous sommes de retour à mon bureau.

- Tu ne crois pas que c'est Stern qui a fait le coup, n'est-ce pas ? demande Rosie.

- Je n'en sais rien. Disons qu'il avait un million de raisons pour le faire. Et le cabinet, une vingtaine de millions.

Ses trous de mémoire à propos des contrats d'assurance et de l'organisation du fonds l'ont fait passer pour un minable menteur face au jury. Je peux comprendre son souci de préserver le secret sur les opérations manifestement douteuses de Bob, mais son témoignage sur les assurances a été vraiment lamentable.

Téléphone. C'est Pète. Je lui raconte la journée au tribunal.

- Ecoute, dit-il. J'ai à côté de moi quelqu'un qui veut te parler.

Un silence.

Je presse le bouton du haut-parleur pour que Rosie entende.

Une voix masculine au timbre fortement nasal glapit dans l'appareil :

- qui êtes-vous ?

Je réponds sur le même ton :

- Et vous, qui êtes vous, bon sang ?

- Vince Russo ! Dites à cet abruti de me l‚cher !

Nouveau silence. Je réfléchis à toute allure. Puis j'entends la voix de Wendy :

- Tu ne devineras jamais sur qui on est tombés, aujourd'hui ?

- Elvis Presley ?

- Tu br˚les. (Je perçois un sourire dans sa voix.) On a rencontré Vince Russo au bureau de Trevor Smith. Il était venu jeter un petit coup d'úil à son magot. On l'a suivi jusqu'à son hôtel. Il occupe un joli petit bungalow au Graycliff. C'est de là

qu'on t'appelle. C'est tout à fait charmant.

Voyez-moi ça. Le plus bel hôtel de Nassau.

- Alors, continue Wendy, comme on ne trouve pas facilement à se loger, ici, en ce moment, on a décidé de rester chez Vince. Il était justement en train de nous raconter son voyage.

Seigneur.

- Wendy, écoute-moi bien. Ne lui faites pas de mal. quelque chose me dit que vous n'êtes pas tout à fait dans la légalité.

- Ne t'en fais pas, Mike. On s'est fait apporter un repas. Le foie gras est exquis. Pète lui retire ses menottes quand il veut manger ou faire pipi. On a proposé d'appeler la police, mais il n'a pas l'air d'y tenir, le Vince, après le mal qu'il s'est donné

pour faire croire à tout le monde qu'il s'était suicidé.

Fabuleux. C'est le plus beau coup de thé‚tre dont on pouvait rêver. Ou bien on gagne ce procès, ou bien on va tous en prison.

- Vous êtes encore là pour un moment, tous les deux ?

- Bien s˚r ! On vient tout juste de commander du champa-gne ! (J'entends le bruit d'un bouchon qui saute et elle dit merci à Pète.) Tu as des projets pour le week-end, Mike ?

- Je crois qu'un petit voyage me ferait du bien. J'ai besoin de me détendre.

- Tu sais déjà o˘ tu aimerais aller ?

- Je me suis laissé dire que les Bahamas étaient un endroit très agréable en cette saison.

- Le nom de notre bungalow, c'est Yellow Bird. Dis à la réception que tu es attendu chez Mr. Kramer.

- Tu crois qu'ils se méfient ?

- C'est possible. On leur a dit qu'on ne voulait pas être dérangés.

- J'arrive le plus vite possible.

Je raccroche. Je regarde Rosie :

- Il faut que tu ailles trouver le juge Chen demain, pour lui dire que j'ai été appelé par un problème urgent. Et vois si elle veut bien nous laisser jusqu'à lundi pour reprendre les débats.

- qu'est-ce que je lui dis, si elle me demande quel est ce problème urgent ?

- Dis-lui qu'il y a du nouveau.

¿ neuf heures, le même soir, j'appelle Roosevelt Johnson :

- Roosevelt, j'ai besoin de votre aide.

- Je ne suis pas censé parler avec toi, Mike. (Petit rire.) De quoi s'agit-il ?

- Vous avez des projets pour le week-end ?

- Rien de spécial.

- que diriez-vous d'un petit tour aux Bahamas, tous frais payés ?

- Ma foi, ça me paraît assez intéressant comme idée.

" En principe, vous êtes mort.

" Leurs immenses plages, la gentillesse de leurs habitants et leur ciel toujours bleu font des Bahamas, depuis plus de deux cents ans, un véritable paradis pour les vacanciers. "

Brochure touristique.

Le lendemain à deux heures de l'après midi heure locale, un taxi nous dépose à Nassau, Roosevelt et moi, devant le Graycliff.

L'hôtel, une imposante demeure de trois étages b‚tie dans le plus pur style colonial, se dresse face au palais du gouvernement. Je me sens mal fichu comme quelqu'un qui n'a jamais aimé l'avion et qui a p'assé l'‚ge des nuits blanches. Roosevelt tient mieux le coup et sa capacité de résistance m'étonne. Mais c'est courant chez les flics qui veulent se garder en forme et en vie pour, le moment venu, profiter de leur retraite.

A l'époque de sa construction, il y a deux siècles, le Graycliff était une résidence privée. Puis c'est devenu, une centaine d'an-

nées plus tard, le meilleur hôtel de Nassau. Avec ses neuf chambres d'hôtes dans le b‚timent principal et ses quatre suites aménagées autour de la piscine, c'est un coin de paradis en plein centre-ville. Même si le séjour qu'y firent les Beatles est déjà un lointain souvenir, l'hôtel conserve une clientèle de rock stars, d'hommes d'affaires et de politiciens.

Dès l'entrée, notre allure débraillée attire l'attention du concierge. Il se dresse pour nous interpeller avec un impeccable accent britannique :

- que puis-je pour vous, gentlemen ?

- Nous devons participer à une importante réunion avec Mr. Rus... hum, Mr. Kramer. Il occupe, je crois, la suite Yellow Bird.

Il nous examine d'un úil méfiant :

- Nous avons reçu pour instruction de ne pas déranger Mr. Kramer et ses collaborateurs.

- Il nous attend. Si vous voulez bien prévenir son assistante que Mr. Johnson et Mr. Daley, du bureau de San Francisco, sont arrivés, il enverra quelqu'un nous chercher.

- Un instant, s'il vous plaît. (Il décroche l'antique téléphone, dit quelques mots, hoche la tête à plusieurs reprises.

J'espère qu'il a Wendy au bout du fil et non les flics locaux.) Veuillez me suivre, messieurs, dit-il, très poliment.

Tandis que nous traversons le jardin, je décide de parler argent à la mode du pays :

- Je suppose qu'on a accès, d'ici, aux services bancaires ?

Nous aurons peut-être besoin d'ouvrir un compte afin d'effec-tuer des virements télégraphiques en différents endroits du monde.

Roosevelt me fait un clin d'úil. Il trouve que j'y vais fort.

Le concierge regarde droit devant lui.

- On peut arranger ça, sir, dit-il.

Dans sa bouche, " sir" devient : " sheuh ".

- Vous avez un fax que nous pourrions utiliser ? Et brancher sur nos ordinateurs ?

- Bien s˚r, sheuh. Les chambres sont équipées de modems.

Il suffit de nous dire ce que vous voulez, sheuh.

Je trouve les gens formidables, dans ces pays-là. Ils savent que leur existence dépend du tourisme, et d'un statut de paradis fiscal qu'il faut préserver avant tout.

- C'est parfait. Comment vous appelez-vous, déjà ?

- Burton, sheuh. Duncan Burton.

Très bien.

- Merci de votre aide, Duncan.

- ¿ votre service, sheuh.

La suite Yellow Bird est à côté de la piscine dans laquelle Winston Churchill aimait à s'ébattre. Tandis que Duncan nous conduit jusqu'à la porte, je remarque que tous les stores sont baissés.

- Vous comptez rester pour la nuit, sheuh ?

- Je ne le crois pas, hélas. Nous en aurons certainement terminé d'ici ce soir, et nous reprendrons la navette aérienne pour rentrer sur le continent.

- Très bien, sheuh.

J'adore ce type.

- Duncan, dis-je, nous sommes venus pour une importante négociation qui va nous prendre la journée. Vous voudrez bien prévenir le personnel pour qu'on ne nous dérange pas ?

- Certainement, sheuh.

- Merci, Duncan. (Je lui serre la main et transfère dans la sienne trois jolis billets de cent dollars. La langue internationale.

On n'a rien pour rien.) N'oubliez pas, Duncan. Nous ne voulons pas être dérangés.

Il sourit presque.

- Prévenez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit, sheuh.

Dès qu'il a tourné le dos, je frappe à la porte. Pète ouvre presque aussitôt :

- Entrez, dit-il à mi voix.

Il parcourt rapidement du regard la piscine et les alentours avant de refermer et de tourner la clé dans la serrure.

- Personne ne vous a suivis ? dit-il sur le même ton.

Roosevelt secoue la tête :

- Non, Pète. On n'est pas dans un James Bond.

Pète a un sourire craintif :

- Sans doute. Mais moi, je ne suis pas dans mon élément.

On ne s'en serait pas doutés.

Le salon est meublé dans le style géorgien. Un élégant canapé

bleu voisine avec un fauteuil profond recouvert d'un tissu à

motifs cachemire. Au plafond, un ventilateur brasse l'air en silence et la seule fausse note vient du ronronnement de la cli-matisation. Dans un angle de la pièce, un petit récepteur de télévision et un télécopieur nous rappellent que nous sommes au vingtième siècle. On a posé près de la porte des plateaux chargés de restes de repas et de petits déjeuners. Une bouteille de Champagne trône sur une desserte dix-neuvième.

Wendy entre en souriant, venant de ce que je suppose être la chambre :

- Vous avez été bien longs !

- Nous avons rencontré un petit ouragan.

- O˘ est notre invité d'honneur ?

- Devant la télé. Il ne voulait pas rater ses dessins animés.

- Il fait la gueule ?

- On peut dire ça comme ça.

Je jette un coup d'úil à Roosevelt avant de poursuivre :

- Il vous a dit quelque chose ?

- Rien que tu ne puisses répéter à Gr‚ce. Il a promis de nous botter le cul et de nous poursuivre en justice pour nous dépouiller de tout ce que nous possédons. Ce qui ne fera pas grand-chose, de toute façon.

Roosevelt ne sourit plus :

- Vous savez qu'on pourrait vous arrêter pour kidnapping ?

- Je ne pense pas qu'il s'en vantera, répond Pète. On lui a dit qu'il pouvait se servir du téléphone, et il a refusé. Il s'est donné beaucoup de mal pour se faire passer pour mort aux yeux de la terre entière. Pour porter plainte, il faudrait qu'il appelle la police. (Pète semble assez content de lui.) Apparemment, il a quelques associés à ses trousses. Ils ne sont pas aussi gentils que nous. (Il baisse la voix.) Je parle sérieusement. Deux types du Moyen-Orient, qui avaient investi dans ses affaires, y ont laissé beaucoup d'argent. Il craint pour sa vie.

Roosevelt écoute en silence. Je demande :

- Vous ne lui avez pas fait de mal, au moins ?

- Pas vraiment, dit Pète. Il s'est agrippé à Wendy et on s'est mis à la tirer chacun de son côté. Finalement, c'est elle qui lui a balancé un coup de genou dans les parties. «a l'a soulevé de terre, puis il est resté plié en deux une ou deux minutes.

- Ce crétin ne voulait pas me l‚cher, explique Wendy. Il a essayé de me mettre une main sur la bouche. Je lui ai montré

de quel bois je me chauffais.

- Allons voir notre jeune ami, dis-je.

Nous entrons dans la chambre. La télé est branchée sur CNN.

Russo ne s'est pas rasé ce matin. Vêtu d'un pantalon kaki et d'un polo marron, il est assis devant une petite table et mange un beignet en buvant du café. Je remarque qu'il ne se sert que de la main droite. Puis je vois que la gauche est attachée au pied de la table par des menottes.

- Mr. Russo, dis-je, je suis Michael Daley, l'avocat de JoÎl Friedman. Et voici l'inspecteur Roosevelt Johnson, de la police de San Francisco. Il est chargé de l'enquête sur la mort de Robert Holmes et Diana Kennedy.

Il ne lève pas la tête, se contentant d'aboyer sans quitter l'écran des yeux :

- C'est vous qui avez chargé ce voyou de me kidnapper, Mr. Daley ?

- Ce voyou est titulaire d'une licence d'enquêteur privé.

C'est aussi mon frère. Vous avez de la chance qu'il vous ait trouvé le premier. quelques banquiers vous cherchent également. Plus quelques-uns de vos associés, et un ou deux chasseurs de primes.

Je pourrais ajouter les ex-épouses, pour faire bonne mesure.

- Salopards ! (Il repousse son beignet d'un geste rageur.) Je n'ai rien à vous dire !

Il fait mine de se croiser les bras, et constate qu'il ne le peut pas.

Je lui tends un papier administratif :

- Ceci est une citation à comparaître au procès de Mr. Friedman.

Je suis allé trouver le juge Chen avec Roosevelt sur le chemin de l'aéroport, et nous avons obtenu d'elle ce mandat. En fait, c'est du bluff. Il n'a aucune valeur aux Bahamas. Mais Russo n'a pas besoin de le savoir, et j'ajoute :

- J'aurai peut-être besoin, toutefois, d'une autorisation délivrée par le juge pour vous permettre de témoigner.

- Mais qu'est-ce que ça signifie, Bon Dieu ?

- En principe, vous êtes mort. Mais je pourrai peut-être persuader le juge du contraire.

- Et si je refuse de coopérer ?

Pète lui tend une carte de visite imprimée en anglais sur une face et sur l'autre en caractères arabes :

- Ce monsieur vous cherche. Nous l'avons rencontré hier soir. Il nous a demandé de le prévenir au cas o˘ nous vous trouverions.

Il regarde la carte, des deux côtés.

- Allez vous faire foutre !

- Mr. Russo, dit Roosevelt, je suis ici pour vous demander de rentrer à San Francisco de votre propre gré afin que nous puissions régler ce problème.

- Mais pourquoi, bordel ?

- Si vous n'avez rien à cacher, rien ne vous empêche de repartir avec nous. (Il ne le quitte pas des yeux en parlant.) Nous nous ferons un plaisir de vous offrir un billet d'avion. Vous n'avez rien à cacher, n'est-ce pas, Mr. Russo ?

- Bien s˚r que non !

- Très bien. Nous pouvons donc faire les choses normalement, ou par la manière forte. " Normalement " signifie que vous prenez un avion avec nous et que nous rentrons ensemble à San Francisco.

- Et la manière forte ?

- J'appelle la police locale. On voudra savoir, bien s˚r, pourquoi un homme donné pour mort a pris une chambre sous un faux nom dans ce charmant hôtel. Je demanderai à ce qu'on vous place en détention. Nous entamerons une procédure d'ex-tradition. Vous passerez pas mal de temps dans une prison de Nassau. Je déclarerai sous serment que vous risquez de vous enfuir, et on vous y maintiendra jusqu'à votre extradition vers l'…tat de Californie.

- Vous m'accusez de quelque chose ?

- Pas encore. Mais vous êtes pour nous un suspect. Ce qui me fait penser, d'ailleurs, qu'il serait temps de vous informer de vos droits.

Il marque une pause, s'éclaircit la gorge et lui récite la formule d'usage. Puis il ajoute :

- Mr. Russo, nous pouvons sans plus attendre prévenir votre avocat. Il sera à l'aéroport pour vous accueillir.

- Je n'ai rien fait de mal, répond Russo, les yeux rivés à

l'écran de la télé. Ce n'est pas un délit de partir en vacances.

- Raison de plus pour vous montrer coopératif.

- Je veux parler à mon avocat.

Wendy prend son portable :

- qui dois-je appeler ?

- Arthur Patton.

- Bon sang, mais vous vous prenez pour qui ? rugit Patton à

mon oreille, dans le portable de Wendy. Vous n'avez pas le droit de le retenir comme ça ! C'est un kidnapping !

- Il est ici de son plein gré, dis-je. Mais je peux toujours appeler la police.

Un silence, puis :

- Passez-moi Johnson.

Roosevelt prend l'appareil. Il écoute un moment en faisant

" hum-hum " de temps en temps. Puis il dit d'un ton ferme :

- «a suffit. Si vous le prenez comme ça, nous allons prévenir la police locale. Je suis certain que ces messieurs se feront un plaisir d'offrir le lit et le couvert à Mr. Russo pour les six prochains mois pendant que vous essaierez de lui éviter l'extradition. (Il m'adresse un clin d'úil.) ¿ propos, nous allons faire geler tous ses biens ici. Et comme, d'après ce que je sais, tous ses biens aux …tats-Unis sont également gelés, vous pouvez vous attendre à travailler bénévolement. (Il écoute encore pendant une minute.) Hum-hum. D'accord. (Il fait signe à Pète de détacher Russo, tend le téléphone à celui-ci, et se tourne vers moi.) Je crois que la sagesse va l'emporter, dit-il.

J'appelle le concierge :

- Duncan ? C'est Mr. Daley. Mr. Kramer, Mr. Johnson et moi-même avons besoin de nous rendre à San Francisco le plus vite possible. Oui, en première classe, ce sera très bien. Faites établir la facture au nom de Mr. Kramer, il la réglera sur sa carte de crédit.

Duncan me demande de patienter un instant, puis reprend l'appareil :

- Tout sera prêt d'ici une heure, sheuh.

- Merci, Duncan. (Clin d'úil à Pète.) Les collègues de Mr. Kramer ont besoin de rester ici quelques jours. Ils ont des affaires à traiter, lundi, à la banque. Le plus simple est sans doute qu'ils gardent la suite ?

- Bien s˚r, comme vous voudrez, sheuh.

- Merci, Duncan. Vous pouvez envoyer quelqu'un pour faire un peu de ménage ici, et nous apporter des rafraîchissements.

- ¿ votre service, sheuh.

Notre avion décolle à six heures du soir, ce vendredi, de l'aéroport de Nassau. Nous devons transiter par Chicago. ¿ notre descente d'avion, trois policiers nous attendent sur la piste de O'Hare. Je pense d'abord qu'ils sont là pour arrêter Russo. Ou moi. Puis je comprends que Roosevelt a demandé ce renfort à

l'un de ses collègues et amis de la police de Chicago. Il ne voulait pas que Russo nous file entre les doigts dans la foule des voyageurs. Les flics de Chicago nous mettent en contact avec la tour de contrôle. Naturellement, notre vol pour San Francisco est retardé de deux heures.

Art Patton nous attend à l'arrivée, flanqué de trois policiers de San Francisco. Il ne laisse rien au hasard, Art. Il s'est fait accompagner de Rita Roberts et à peine sommes-nous descendus de l'avion qu'il se tourne vers la caméra de Rita et nous intime l'ordre de libérer Russo.

Roosevelt le regarde :

- Mr. Russo nous a accompagnés de son plein gré depuis les Bahamas.

- Il est donc libre de s'en aller ?

- quand il aura répondu à quelques questions.

Patton fronce les sourcils :

- Je dois avoir un entretien avec lui et je lui demande de ne répondre à aucune question dans l'intervalle.

- Très bien, répond Roosevelt. Vous n'avez qu'à nous accompagner jusqu'au palais de justice, o˘ vous pourrez vous entretenir en toute tranquillité dans l'un de nos cabinets de consultation.

Il y avait bien des années que je n'étais pas monté dans un panier à salade. J'ai des élancements douloureux dans le cr‚ne.

Roosevelt, Russo, Patton et moi sommes assis à l'arrière du véhicule en compagnie de deux policiers. Patton se tourne vers Roosevelt :

- Vous savez, dit-il, avec un mauvais sourire, rien ne l'oblige à vous répondre.

- Je le sais, rétorque Roosevelt en étouffant un b‚illement.

Et je suis certain qu'il n'a rien à cacher.

- Très juste ! lance Russo.

Patton lui prend la main :

- On va discuter de tout ça une fois arrivés, Vince. Et jusque-là, pas un mot - d'accord ?

Russo fait la moue.