S U S A N N E L I N D E R R E G A R D A D R A G A N A R M A N S K I J droit dans les
yeux tandis qu'elle lui racontait exactement ce qui s'était passé au cours de la nuit. La seule chose qu'elle omit fut sa soudaine conviction que le piratage de l'ordinateur de Peter Fredriksson émanait de Lisbeth Salander. Elle s'en abstint pour deux raisons. D'une part, elle trouvait que ça faisait trop irréel. Et, d'autre part, elle savait que Dragan Armanskij était intimement lié à l'affaire Salander avec Mikael Blomkvist.
Armanskij écouta attentivement. Une fois son récit terminé, Susanne Linder attendit sa réaction en silence.
— Lars Beckman a appelé il y a une heure, dit-il.
— Aha.
— Lui et Erika Berger vont passer dans la semaine pour signer des contrats. Ils tiennent à remercier Milton Security pour son intervention et plus particulièrement la tienne.
527
— Je comprends. C'est bien quand les clients sont satisfaits.
— Il veut aussi commander une armoire sécurisée pour sa villa. On va boucler le pack d'alarmes et on l'installera au cours de la semaine.
— Bien.
— Il tient à ce qu'on facture ton intervention de ce week-end.
— Hmm.
— Autrement dit, ça va leur faire une addition salée.
— Aha.
Armanskij soupira.
— Susanne, tu es consciente que Fredriksson peut aller voir la police et porter plainte contre toi pour une foule de choses.
Elle hocha la tête.
— Certes, il se ferait coincer lui-même aussi, et en beauté, mais il peut estimer que le jeu en vaut la chandelle.
— Je ne pense pas qu'il ait assez de couilles pour aller voir la police.
— Soit, mais tu as agi en dehors de toutes les instructions que je t'ai données.
— Je le sais, dit Susanne Linder.
— Alors, d'après toi, comment dois-je réagir ?
— Il n'y a que toi qui puisses le décider.
— Mais comment tu trouves, toi, que je devrais réagir ?
— Ce que je trouve n'a rien à voir. Tu peux toujours me virer.
— Difficilement. Je ne peux pas me permettre de perdre un collaborateur de ton calibre.
— Merci.
— Mais si tu me refais un truc pareil à l'avenir, je serai très, très fâché.
Susanne Linder hocha la tête.
— Qu'est-ce que tu as fait du disque dur ?
— Il est détruit. Je l'ai coincé dans un étau ce matin et je l'ai réduit en miettes.
— O K . Alors on tire un trait sur cette affaire.
E R I K A B E R G E R P A S S A L A M A T I N É E à téléphoner aux membres du CA de SMP. Elle trouva le vice-président dans sa maison 528
de campagne à Vaxholm et réussit à lui faire accepter de monter dans sa voiture et de venir à la rédaction au plus vite. Après le déjeuner, un CA fortement réduit se réunit.
Erika Berger consacra une heure à rendre compte de l'origine du dossier Cortez et des conséquences qu'il avait eues.
Comme on pouvait s'y attendre, quand elle eut fini de parler furent émises les propositions d'une solution alternative qu'on pourrait peut-être trouver. Erika expliqua qu'elle avait l'intention de publier l'article dans le numéro du lendemain. Elle expliqua aussi que c'était son dernier jour de travail et que sa décision était irrévocable.
Erika fit approuver et consigner deux décisions par le C A .
Primo, qu'il serait demandé à Magnus Borgsjô de libérer immédiatement son poste et, deuzio, que Lukas Holm serait désigné rédacteur en chef intérimaire. Ensuite elle s'excusa et laissa les membres du conseil discuter la situation entre eux.
A 14 heures, elle descendit au service du personnel pour établir un contrat. Ensuite elle monta au pôle Culture et demanda à parler au chef Culture Sébastian Strandlund et à la journaliste Eva Carlsson.
— J'ai cru comprendre qu'ici à la Culture vous tenez Eva Carlsson pour une journaliste compétente et douée.
— C'est exact, dit Strandlund.
— Et dans les demandes de budget de ces deux der-
nières années, vous avez demandé que la rubrique soit renforcée d'au moins deux personnes.
— Oui.
— Eva, considérant la correspondance dont tu as été victime, il y aura peut-être des rumeurs désagréables si je t'offre un poste fixe. Ça t'intéresse toujours ?
— Evidemment.
— Dans ce cas, ma dernière décision ici à SMP sera de signer ce contrat d'embauché.
— Dernière ?
— C'est une longue histoire. Je pars aujourd'hui. Je vais vous demander de garder ça pour vous pendant une petite heure.
— Qu'est-ce...
— Il y a une conférence dans un instant.
529
Erika Berger signa le contrat et le glissa vers Eva Carlsson de l'autre côté de la table.
— Bonne chance, dit-elle en souriant.
— L ' H O M M E I N C O N N U D ' U N C E R T A I N Â G E qui participait samedi à la réunion chez Ekstrôm s'appelle Georg Nystrôm, et il est commissaire, dit Rosa Figuerola en plaçant les photos sur le bureau devant Torsten Edklinth.
— Commissaire, marmonna Edklinth.
— Stefan l'a identifié hier soir. Il est arrivé en voiture à l'appartement dans Artillerigatan.
— Qu'est-ce qu'on sait sur lui ?
— Il vient de la police ordinaire et il travaille à la Sâpo depuis 1983. Depuis 1996, il a un poste d'investigateur avec responsabilité engagée. Il fait des contrôles internes et des vérifications d'affaires déjà bouclées par la Sâpo.
— Bon.
— Depuis samedi, en tout six personnes présentant un intérêt ont franchi la porte. A part Jonas Sandberg et Georg Nystrôm, il y a Fredrik Clinton dans l'immeuble. Il est allé à sa dialyse ce matin en transport sanitaire.
— Qui sont les trois autres ?
— Un dénommé Otto Hallberg. Il a travaillé à la Sâpo dans les années 1980 mais il appartient en fait à l'état-major de la Défense. Il est dans la marine et le renseignement militaire.
— Aha. Comment ça se fait que je ne sois pas surpris ?
Rosa Figuerola posa une nouvelle photo.
— On n'a pas encore identifié celui-ci. Il a déjeuné avec Hallberg. On verra si on peut l'identifier quand il rentrera chez lui ce soir.
— O K .
— Mais c'est ce gars-là qui est le plus intéressant.
Elle posa une nouvelle photo sur le bureau.
— Je le reconnais, dit Edklinth.
— Il s'appelle Wadensjôô.
— C'est ça. Il travaillait pour la brigade antiterrorisme il y a une quinzaine d'années. Général de bureau. Il était un des candidats pour le poste de chef suprême ici à la Firme.
Je ne sais pas ce qui lui est arrivé.
530
— Il a démissionné en 1991. Devine avec qui il a déjeuné il y a une heure.
Elle plaça la dernière photo sur le bureau.
— Le secrétaire général Albert Shenke et le chef du budget Gustav Atterbom. Je veux une surveillance de ces individus jour et nuit. Je veux savoir exactement qui ils rencontrent.
— Ce n'est pas possible. Je n'ai que quatre hommes à ma disposition. Et il faut que quelqu'un travaille sur la documentation.
Edklinth hocha la tête et se pinça pensivement la lèvre inférieure. Au bout d'un moment, il regarda de nouveau Rosa Figuerola.
— Il nous faut davantage de personnel, dit-il. Est-ce que tu penses pouvoir contacter l'inspecteur Jan Bublanski discrètement et lui demander s'il peut envisager de dîner avec moi aujourd'hui après le boulot ? Disons vers 19 heures.
Edklinth tendit le bras pour prendre le téléphone et composa un numéro de tête.
— Salut, Armanskij. C'est Edklinth. J'aimerais te rendre ce dîner sympa que tu m'as offert l'autre jour... non, j'insiste.
Vers 19 heures, ça te va ?
L I S B E T H S A L A N D E R A V A I T P A S S É L A N U I T à la maison d'arrêt de Kronoberg dans une cellule qui mesurait à peu près deux mètres sur quatre. L'ameublement était des plus modestes.
Elle s'était endormie dans les cinq minutes après avoir été enfermée et s'était réveillée tôt le lundi matin pour obéir au thérapeute de Sahlgrenska et faire les exercices d'étirement prescrits. Ensuite elle avait eu droit au petit-déjeuner puis était restée assise en silence sur sa couchette à regarder droit devant elle.
A 9 h 30, on l'amena dans une pièce d'interrogatoire à l'autre bout du couloir. Le gardien était un homme âgé, petit et chauve, avec un visage rond et des lunettes à monture d'écaillé. Il la traitait correctement et avec bonhomie.
Annika Giannini la salua gentiment. Lisbeth ignora Hans Faste. Ensuite elle rencontra pour la première fois le procureur Richard Ekstrôm et passa la demi-heure suivante assise sur une chaise à fixer obstinément un point sur le mur un 531
peu au-dessus de la tête d'Ekstrôm. Elle ne prononça pas un mot et ne remua pas un muscle.
A 10 heures, Ekstrôm interrompit l'interrogatoire raté. Il était agacé de ne pas avoir réussi à lui soutirer la moindre réponse. Pour la première fois, il fut saisi de doute en observant Lisbeth Salander. Comment cette fille mince qui ressemblait à une poupée avait-elle pu mettre à mal Magge Lundin et Benny Nieminen à Stallarholmen ? La cour serait-elle prête à accepter cette histoire, même s'il avait des preuves convaincantes ?
A midi, on servit à Lisbeth un déjeuner léger et elle utilisa l'heure suivante à résoudre des équations dans sa tête. Elle se concentra sur le chapitre "Astronomie sphérique" d'un livre qu'elle avait lu deux ans plus tôt.
A 14 h 30, on la reconduisit à la pièce d'interrogatoire.
Cette fois-ci le gardien était une femme assez jeune. La pièce était vide. Elle s'assit sur une chaise et continua à réfléchir sur une équation particulièrement ardue.
Au bout de dix minutes, la porte s'ouvrit.
— Bonjour Lisbeth, salua amicalement Peter Teleborian.
Il sourit. Lisbeth Salander fut glacée. Les composants de l'équation qu'elle avait construite dans l'air devant elle s'écroulèrent par terre. Elle entendit les chiffres et les signes rebondir et cliqueter comme de réels petits morceaux concrets.
Peter Teleborian resta immobile une minute à l'observer avant de s'asseoir en face d'elle. Elle continua à fixer le mur.
Au bout d'un moment, elle déplaça les yeux et affronta son regard.
— Je suis désolé que tu te retrouves dans une telle situation, dit Peter Teleborian. Je vais essayer de t'aider autant que je le pourrai. J'espère que nous allons réussir à instaurer une confiance mutuelle.
Lisbeth examinait chaque centimètre du type en face d'elle. Les cheveux ébouriffés. La barbe. Le petit interstice entre ses dents de devant. Les lèvres minces. La veste brune.
La chemise au col ouvert. Elle entendait sa voix douce et perfidement aimable.
— J'espère aussi pouvoir mieux t'aider que la dernière fois où nous nous sommes rencontrés.
532
Il plaça un petit bloc-notes et un stylo sur la table devant lui. Lisbeth baissa les yeux et contempla le stylo. Un long cylindre argenté et pointu.
Analyse des conséquences.
Elle réprima une impulsion de tendre la main pour s'emparer du stylo.
Ses yeux se portèrent sur le petit doigt gauche de Teleborian. Elle vit un faible trait blanc à l'endroit où, quinze ans plus tôt, elle avait planté ses dents et serré si fort ses mâchoires qu'elle lui avait presque sectionné le doigt. Trois aides-soignants avaient dû joindre leurs efforts pour la tenir et lui ouvrir de force les mâchoires.
Cette fois-là, j'étais une petite fille terrorisée qui avait à peine entamé Vadolescence. Maintenant je suis adulte, fe peux te tuer quand je veux.
Elle fixa fermement ses yeux sur un point du mur derrière Teleborian et ramassa les chiffres et signes mathématiques qui avaient dégringolé par terre, et posément elle recommença à disposer l'équation.
Le Dr Peter Teleborian contempla Lisbeth Salander avec une expression neutre. Il n'était pas devenu un psychiatre internationalement respecté parce qu'il manquait de connaissances sur l'être humain. Il possédait une bonne capacité de lire les sentiments et les états d'âme. Il sentit qu'une ombre froide parcourait la pièce, mais il interpréta cela comme un signe de peur et de honte chez la patiente sous la surface immuable. Il prit cela comme l'indication positive qu'elle réagissait malgré tout à sa présence. Il était satisfait aussi qu'elle n'ait pas modifié son comportement. Elle va se saborder elle-même au tribunal.
LA DERNIÈRE MESURE D'ERIKA BERGER à SMP fut de s'asseoir dans la cage en verre et d'écrire un compte rendu à tous les collaborateurs. Elle était passablement irritée en commen-
çant et, malgré elle, cela se traduisit par trois mille signes dans lesquels elle expliquait pourquoi elle démissionnait de
SMP et donnait son avis sur certaines personnes. Puis elle effaça tout et recommença sur un ton plus neutre.
Elle ne mentionna pas Peter Fredriksson. Le faire risquait d'attirer l'attention générale sur lui et les véritables motifs 533
disparaîtraient sous les gros titres parlant de harcèlement sexuel.
Elle donna deux raisons. La plus importante était qu'elle avait rencontré une résistance massive de la direction à sa proposition que les chefs et les propriétaires baissent leurs salaires et dividendes. Du coup, elle aurait été obligée de démarrer à SMP en opérant des coupes sombres dans l'effec-tif du personnel. Et cela, elle le tenait non seulement pour une violation des perspectives qu'on lui avait fait miroiter quand elle avait accepté ce boulot, mais aussi pour une mesure rendant impossibles toutes les tentatives de changements à long terme et de renforcement du journal.
La seconde raison était la révélation concernant Borgsjô.
Elle expliqua qu'on lui avait ordonné d'occulter l'histoire et que cela ne relevait pas de sa mission. Cela impliquait néanmoins qu'elle n'avait pas le choix, il lui fallait quitter la rédaction. Elle termina en constatant que le problème de
SMP ne se trouvait pas dans son personnel mais dans sa direction.
Elle relut son compte rendu, corrigea une faute d'ortho-graphe et l'envoya par mail à tous les employés du groupe.
Elle en fit une copie qu'elle envoya à Pressens tidning et à l'organe syndical Journalisten. Puis elle rangea son ordinateur portable dans la sacoche et alla trouver Lukas Holm.
— Bon, ben, ciao, dit-elle.
— Ciao, Berger. C'était une galère de travailler avec toi.
Ils échangèrent un sourire.
— J'ai une dernière requête, dit-elle.
— Quoi ?
— Johannes Frisk a travaillé sur une histoire pour moi.
— Et personne ne sait ce qu'il fout, d'ailleurs.
— Soutiens-le. Il a pas mal avancé déjà et je vais garder le contact avec lui. Laisse-le terminer son boulot. Je te promets que tu seras gagnant.
Il eut l'air d'hésiter. Puis il hocha la tête.
Ils ne se serrèrent pas la main. Elle déposa le passe de la rédaction sur le bureau de Holm, puis elle descendit dans le garage chercher sa B M W . Peu après 16 heures, elle se gara à proximité de la rédaction de Millenium.
IV
REBOOTING SYSTEM
1 e r juillet au 7 octobre
Malgré l'abondant florilège de légendes sur les amazones de la Grèce antique, de l'Amérique du Sud, de l'Afrique et d'autres endroits, il n'y a qu'un seul exemple historique prouvé de femmes guerrières. Il s'agit de l'armée de femmes des Fons, une ethnie vivant au Dahomey, en Afrique de l'Ouest, pays aujourd'hui rebaptisé Bénin.
Ces femmes guerrières ne sont jamais mentionnées dans l'histoire militaire officielle, aucun film en faisant des héroïnes n'a été tourné et elles n'existent aujourd'hui tout au plus que sous la forme de notes historiques en bas de page. Un seul ouvrage scientifique a été écrit sur ces femmes, Amazons of Black Sparta par l'historien Stanley B. Alpern (Hurst & Co Ltd, Londres, 1998). Pourtant c'était une armée qui pouvait se mesurer avec n'importe quelle armée de soldats d'élite mâles de l'époque parmi les forces menaçant leur pays.
On ne sait pas quand l'armée de femmes des Fons a été constituée, mais certaines sources datent cela du xviie siècle. A l'origine, cette armée était une garde royale mais grossit pour devenir un effectif militaire de six mille soldâtes ayant un statut quasi divin. Leur fonction n'était nullement ornementale. Pendant plus de deux siècles, elles furent le fer de lance des Fons contre les colons européens envahisseurs. Elles étaient craintes par l'armée française qui fut vaincue dans plusieurs batailles.
L'armée de femmes ne fut battue qu'en 1892, après que la France avait fait venir par bateau des renforts de troupes mieux équipées avec artillerie, soldats de la Légion étrangère, un régiment d'infanterie de marine et la cavalerie.
On ignore combien de guerrières sont tombées. Les survivantes ont continué pendant plusieurs années à mener une guérilla et des femmes vétérans de cette armée vivaient encore, se laissaient interviewer et photographier aussi tard que dans les années 1940.
23
VENDREDI !«• JUILLET -DIMANCHE 10 JUILLET
D E U X S E M A I N E S A V A N T L E P R O C È S de Lisbeth Salander, Christer Malm termina la mise en pages du livre de 364 pages intitulé très sobrement La Section. La couverture était aux couleurs de la Suède, texte jaune sur fond bleu. Christer Malm avait placé sept portraits de Premiers ministres suédois en bas de la page, de la taille d'un timbre. Au-dessus d'eux flottait une photo de Zalachenko. Il s'était servi de la photo du passeport de Zalachenko en augmentant le contraste pour que seules les parties les plus sombres apparaissent comme une sorte d'ombre sur toute la couverture. Ce n'était pas un design très sophistiqué mais il était efficace. Les auteurs mentionnés étaient Mikael Blomkvist, Henry Cortez et Malou Eriksson.
Il était 5 h 30 et Christer Malm avait passé la nuit à travailler. Il avait vaguement la nausée et ressentait un besoin désespéré de rentrer chez lui dormir. Malou Eriksson lui avait tenu compagnie toute la nuit, lui proposant çà et là quelques dernières corrections que Christer avait approuvées avant de lancer une impression. Elle s'était alors déjà endormie sur le canapé de la rédaction.
Christer Malm réunit le document texte, les photos et la valise de polices dans un dossier. Il démarra le programme Toast et grava deux C D . Il en rangea un dans l'armoire sécurisée de la rédaction. Le second fut emporté par un Mikael Blomkvist tombant de sommeil qui arriva peu avant 7 heures.
— Rentre chez toi dormir, dit-il.
— J'y vais, répondit Christer.
Ils laissèrent Malou Eriksson continuer à dormir sur place et branchèrent J'alarme. Henry Cortex devait arriver à 8 heures 537
prendre son tour de garde. Ils se serrèrent la main et se séparèrent en bas de l'immeuble.
M I K A E L B L O M K V I S T S E R E N D I T A P I E D à Lundagatan où de nouveau il emprunta clandestinement la Honda oubliée de Lisbeth Salander. Il alla personnellement remettre le CD à Jan Kôbin, le patron de Hallvigs Reklam, imprimerie installée dans un modeste bâtiment en brique à côté du chemin de fer à Morgongâva, près de Sala. Cette livraison était une mission qu'il n'avait pas envie de confier à la poste.
Il conduisit lentement puis, une fois sur place, attendit tranquillement que l'imprimeur vérifie la bonne réception des fichiers. Il s'assura que le livre serait réellement prêt le jour où le procès commencerait. Le problème était moins l'impression de l'intérieur que celle de la couverture, qui pouvait prendre du temps. Mais Jan Kôbin promit qu'au moins cinq cents exemplaires d'une première édition de dix mille, en grand format poche, seraient livrés à la date convenue.
Mikael s'assura également que tous les employés avaient bien compris qu'il fallait observer le plus grand secret possible. Recommandation sans doute peu nécessaire. Deux ans plus tôt, Hallvigs Reklam avait imprimé le livre de Mikael sur le financier Hans-Erik Wennerstrôm, dans des circonstances similaires. Ils savaient que les livres apportés par la petite maison d'édition Millenium étaient particulièrement prometteurs.
Ensuite Mikael retourna tranquillement à Stockholm. Il se gara en bas de chez lui dans Bellmansgatan et fit un saut à son appartement pour prendre un sac dans lequel il fourra des vêtements de rechange, un rasoir et une brosse à dents.
Il continua jusqu'au ponton de Stavsnàs à Vârmdô où il gara sa voiture, puis il prit le ferry pour Sandhamn.
C'était la première fois depuis Noël qu'il rejoignait sa cabane. Il ouvrit tous les volets pour aérer, et il but une bouteille d'eau minérale. Comme toujours lorsqu'il venait de terminer un boulot, quand le texte était calé en machine et que plus rien ne pouvait être modifié, il se sentait vide.
Ensuite, il passa une heure à balayer, faire la poussière, récurer la douche, démarrer le réfrigérateur, vérifier que l'eau était branchée et changer la literie de la mezzanine. Il 538
fit un saut à l'épicerie pour acheter tout ce qu'il fallait pour le week-end. Puis il mit en marche la cafetière électrique, alla s'asseoir dehors sur le ponton et fuma une cigarette en ne pensant à rien de particulier.
Peu avant 17 heures, il descendit à l'appontement du bateau à vapeur accueillir Rosa Figuerola.
— Je ne pensais pas que tu allais pouvoir te libérer, dit-il en lui faisant la bise.
— Moi non plus. Mais j'ai simplement expliqué à Edklinth où j'en étais. J'ai travaillé chaque minute éveillée ces dernières semaines et je commence à être inefficace. Il me faut deux jours de congé pour recharger les batteries.
— A Sandhamn ?
— Je ne lui ai pas dit où j'allais, dit-elle avec un sourire.
Rosa passa un moment à farfouiller dans tous les coins des vingt-cinq mètres carrés de la cabane de Mikael. Elle examina à fond la kitchenette, la salle d'eau et la mezzanine avant de hocher la tête, satisfaite. Elle fit une rapide toilette et enfila une robe d'été légère pendant que Mikael préparait des côtes d'agneau sauce au vin et mettait la table sur le ponton. Ils mangèrent en silence en regardant un tas de voiliers qui entraient dans le port de plaisance de Sandhamn ou en sortaient. Ils partagèrent une bouteille de vin.
— Elle est magnifique, ta cabane. C'est ici que tu amènes toutes tes copines ? demanda soudain Rosa Figuerola.
— Pas toutes. Seulement les plus importantes.
— Erika Berger est venue ici ?
— Plusieurs fois.
— Et Lisbeth Salander ?
— Elle a passé quelques semaines ici quand j'écrivais le livre sur Wennerstrôm. Et on a passé les fêtes de Noël ensemble ici il y a deux ans.
— Conclusion, Berger et Salander sont importantes dans ta vie ?
— Erika est ma meilleure amie. Ça fait plus de vingt-cinq ans que nous sommes amis. Lisbeth, c'est une autre histoire.
Elle est très spéciale, c'est la personne la plus asociale que j'aie jamais rencontrée. Mais j'admets qu'elle m'a vraiment impressionné quand j'ai fait sa connaissance. Je l'aime bien.
C'est une amie.
— Tu la plains ?
539
— Non. Elle a choisi elle-même pas mal des merdiers où elle se retrouve. Mais je ressens une grande sympathie pour elle et de la compréhension.
— Mais tu n'es pas amoureux d'elle, ni de Berger ?
Il haussa les épaules. Rosa Figuerola suivit des yeux un Amigo 23 rentrant tard au port, lampes allumées et moteur ronronnant.
— Si l'amour signifie aimer quelqu'un énormément, alors je suppose que je suis amoureux de plusieurs personnes, dit-il.
— Et de moi maintenant ?
Mikael hocha la tête. Rosa Figuerola fronça les sourcils et l'observa.
— Ça t'ennuie ? demanda-t-il.
— Qu'il y ait eu des femmes dans ta vie ? Non. Mais ça me dérange de ne pas vraiment savoir ce qui est en train de se passer entre nous deux. Et je ne me crois pas capable d'avoir une relation avec un mec qui baise à droite et à gauche à sa guise...
— Je n'ai pas l'intention de m'excuser pour ma vie.
— Et je suppose que j'ai en quelque sorte un faible pour toi parce que tu es ce que tu es. C'est facile de faire l'amour avec toi parce que cela se fait sans complications, et je me sens rassurée avec toi. Mais tout ça a commencé parce que j'ai cédé à une impulsion insensée. Ça n'arrive pas très souvent et je n'avais rien planifié. Et maintenant nous sommes au stade où je fais partie des nanas qui sont invitées ici.
Mikael garda le silence un instant.
— Tu n'étais pas obligée de venir.
— Si. J'étais obligée. Enfin, merde, Mikael...
— Je sais.
— Je suis malheureuse. Je ne voulais pas tomber amoureuse de toi. Ça va faire un mal de chien quand ça va se terminer.
— J'ai hérité de cette cabane quand mon père est mort et que ma mère s'est installée dans le Norrland. On a partagé, ma sœur et moi, elle a pris l'appartement et moi la cabane.
Ça fera bientôt vingt-cinq ans que je l'ai.
— Aha.
— A part quelques connaissances occasionnelles au début des années 1980, il y a très exactement cinq nanas qui 540
sont venues ici avant toi. Erika, Lisbeth et mon ex, celle avec qui je vivais à la fin des années 1980. Une fille avec qui je sortais de façon très sérieuse à la fin des années 1990, et une femme qui a quelques années de plus que moi, que j'ai connue il y a deux ans et que je rencontre de temps en temps. Les circonstances sont un peu particulières...
— Ah bon.
— J'ai cette cabane pour m'échapper de la ville et avoir la paix. Je viens pratiquement tout le temps seul ici. Je lis des livres, j'écris et je me détends, je traîne sur le ponton à regarder les bateaux. Ce n'est pas le baisodrome secret d'un célibataire.
Il se leva et alla chercher la bouteille de vin qu'il avait posée à l'ombre à côté de la porte.
— Je ne vais pas faire de promesses, dit-il. Mon mariage a éclaté parce qu'Erika et moi étions incapables de nous tenir tranquilles. Tétais où ? Qu 'est-ce que tu as fait ?D'où il vient, ce tee-shirt ?
Il remplit les verres.
— Mais tu es la personne la plus intéressante que j'aie rencontrée depuis des lustres. C'est comme si notre relation fonctionnait à plein régime depuis le premier jour. Je crois que j'ai succombé à toi dès l'instant où tu es venue me cueillir dans mon escalier. Les quelques nuits où j'ai dormi chez moi depuis, je me réveille au milieu de la nuit et j'ai envie de toi. Je ne sais pas si c'est une relation stable que je veux, mais j'ai une peur bleue de te perdre.
Il la regarda.
— Alors qu'est-ce qu'on va faire, à ton avis ?
— On n'a qu'à réfléchir, dit Rosa Figuerola. Moi aussi, je suis vachement attirée par toi.
— Ça commence à devenir sérieux tout ça, dit Mikael.
Elle hocha la tête et ressentit tout à coup un grand coup de blues. Ensuite ils ne dirent pas grand-chose pendant un long moment. Quand la nuit commença à tomber, ils débarrassèrent la table et rentrèrent, en refermant la porte derrière eux.
LE VENDREDI DE LA SEMAINE PRÉCÉDANT LE PROCÈS, Mikael s'arrêta devant le bureau de presse de Slussen et regarda les 541
titres des journaux. Le P D G et président du CA de Svenska Morgon-Posten, Magnus Borgsjô, avait capitulé et annoncé sa démission. Il acheta les journaux et rejoignit à pied le Java dans Hornsgatan pour un petit-déjeuner tardif. Borgsjô invoquait des raisons familiales pour sa démission soudaine. Il ne voulait pas commenter des rumeurs qui attribuaient sfl démission au fait qu'Erika Berger s'était vue obligée de démissionner après qu'il lui avait ordonné d'occulter l'histoire de son engagement dans l'entreprise Vitavara SA. Un encadré rapportait cependant que le président de Svenskt Nârings-liv, dans le but de clarifier la situation des professionnels, avait décidé de constituer une commission d'éthique pour examiner le comportement des entreprises suédoises vis-à-vis d'entreprises d'Extrême-Orient faisant travailler des enfants.
Mikael Blomkvist éclata de rire tout à coup.
Ensuite il replia les journaux du matin, ouvrit son Ericsson T10 et appela la Fille de Tv4, interrompant ainsi la dégustation de son sandwich.
— Salut, ma chérie, dit Mikael Blomkvist. Je suppose que tu ne veux toujours pas sortir avec moi un de ces soirs.
— Salut Mikael, répondit la Fille de Tv4 en riant. Désolée, mais tu es à peu près carrément à l'opposé de mon type de mec. Disons que tu es assez marrant quand même.
— Est-ce que tu pourrais au moins imaginer de dîner avec moi pour discuter du boulot ce soir ?
— Qu'est-ce que t'as sur le feu, encore ?
— Erika Berger a fait un deal avec toi il y a deux ans à propos de l'affaire Wennerstrôm. Ça fonctionnait bien. Je voudrais faire un deal semblable avec toi.
— Raconte.
— Pas avant qu'on soit d'accord sur les conditions. Exactement comme pour l'affaire Wennerstrôm, on va publier un livre en même temps qu'un numéro à thème. Et c'est une histoire qui va faire du bruit. Je te propose tout le matériel en exclusivité, et en échange tu ne laisses rien filtrer avant qu'on publie. La publication est dans ce cas précis particulièrement compliquée puisqu'elle doit avoir lieu un jour déterminé.
— Elle fera du bruit comment, cette histoire ?
— Plus que Wennerstrôm, dit Mikael Blomkvist. Tu es intéressée ?
542
— Tu rigoles ? On se voit où ?
— Tu connais le Samirs Gryta ? Erika Berger viendra se joindre à nous.
— C'est quoi cette histoire avec Berger ? Elle est de retour à Millenium après avoir été virée de SMP ?
— Elle n'a pas été virée. Elle a démissionné au pied levé à la suite de divergences d'opinions avec Borgsjô.
— J'ai l'impression que ce mec est un vrai con.
— Exact, dit Mikael Blomkvist.
F R E D R I K C L I N T O N É C O U T A I T D U V E R D I dans ses écouteurs. La musique était en gros la seule chose restante dans son existence qui l'emportait loin des appareils à dialyse et loin d'une douleur grandissante en bas du dos. Il ne fredonnait pas. Il fermait les yeux et suivait les mélodies d'une main droite qui flottait en l'air et semblait avoir une vie propre à côté de son corps en pleine désagrégation.
C'est comme ça, la vie. On naît. On vit. On devient vieux.
On meurt. Il avait fait son temps. Tout ce qui restait était la désagrégation.
Il se sentait étrangement satisfait de l'existence.
Il joLiait pour son ami Evert Gullberg.
On était le samedi 9 juillet. Il restait moins d'une semaine avant que le procès commence et que la Section puisse classer cette malheureuse histoire. On l'avait averti dans la matinée. Gullberg avait été plus coriace que pas mal de gens.
Quand on se tire une balle de 9 millimètres entièrement chemisée dans la tempe, on s'attend à mourir. Pourtant, trois mois s'étaient écoulés avant que le corps de Gullberg abandonne la partie, ce qui tenait peut-être plus du hasard que de l'opiniâtreté déployée par le Dr Anders Jonasson refusant de s'avouer vaincu. C'était le cancer, pas la balle, qui finalement avait déterminé l'issue.
Sa mort avait été douloureuse, cependant, ce qui chagri-nait Clinton. Gullberg avait été hors d'état de communiquer avec l'entourage, mais par moments il s'était trouvé dans une sorte d'état conscient. Il pouvait sentir la présence de 1 entourage. Le personnel avait remarqué qu'il souriait quand quelqu'un lui caressait la joue et grognait quand il semblait ressentir quelque chose de désagréable. A certains moments, 543
il avait essayé de communiquer avec le personnel soignant en proférant des sons que personne ne comprenait vraiment.
Il n'avait pas de famille, et aucun de ses amis ne venait le voir à l'hôpital. Sa dernière perception de la vie fut une infirmière de nuit, née en Erythrée et du nom de Sara Kitama, qui veillait à son chevet et tenait sa main quand il s'éteignit.
Fredrik Clinton comprenait qu'il n'allait pas tarder à suivre son ancien frère d'armes. Il ne se faisait aucune illusion en la matière. La transplantation du rein dont il avait si désespérément besoin apparaissait chaque jour de plus en plus hypothétique, et la désagrégation de son corps se poursuivait. Son foie et son intestin se dégradaient à chaque examen.
Il espérait vivre jusqu'à Noël.
Mais il était satisfait. Il ressentait une satisfaction presque surnaturelle et excitante à sentir qu'il avait repris du service ces derniers mois, et de manière si inattendue.
C'était une faveur à laquelle il ne s'était pas attendu.
Les dernières notes de Verdi s'éteignirent au moment même où Birger Wadensjôô ouvrit la porte de la petite chambre de repos de Clinton au QG de la Section dans Artillerigatan.
Clinton ouvrit les yeux.
Il avait fini par réaliser que Wadensjôô était une charge. Il était carrément inadéquat comme chef du fer de lance le plus important de la Défense suédoise. Il n'arrivait pas à comprendre que lui-même et Hans von Rottinger aient pu un jour faire une estimation si totalement erronée, au point de considérer Wadensjôô comme l'héritier le plus évident.
Wadensjôô était un guerrier qui avait besoin de vent portant. En périodes de crise, il était faible et incapable de prendre une décision. Un skipper pour vents faibles. Un poids inerte et craintif qui manquait d'acier dans le dos et qui, si on l'avait laissé décider, serait resté paralysé sans agir et aurait laissé la Section sombrer.
C'était si simple.
Certains possédaient le don. D'autres trahiraient toujours au moment de la vérité.
— Tu voulais me parler, dit Wadensjôô.
— Assieds-toi, dit Clinton.
Wadensjôô s'assit.
544
— Je me trouve à un âge où je n'ai plus le temps de prendre des gants. Je n'irai pas par quatre chemins. Quand tout ceci sera terminé, je veux que tu quittes la direction de la Section.
— Ah bon ?
Clinton adoucit le ton.
— Tu es quelqu'un de bien, Wadensjôô. Mais tu ne conviens malheureusement pas du tout pour endosser la responsabilité après Gullberg. Tu n'aurais jamais dû avoir cette responsabilité. Rottinger et moi, nous avons réellement fait une erreur en ne nous attelant pas à la succession de façon plus claire quand je suis tombé malade.
— Tu ne m'as jamais aimé.
— Là, tu te trompes. Tu étais un excellent administrateur quand Rottinger et moi dirigions la Section. Nous aurions été désemparés sans toi, et j'ai une grande confiance en ton patriotisme. C'est en ta capacité de prendre des décisions que je n'ai pas confiance.
Wadensjôô sourit soudain amèrement.
— Alors je ne sais pas si je veux rester à la Section.
— Maintenant que Gullberg et Rottinger sont partis, je dois prendre seul les décisions définitives. Systématiquement, tu as rembarré toutes les décisions que j'ai prises ces derniers mois.
— Et je répète que les décisions que tu prends sont insensées. Ça va se terminer par une catastrophe.
— C'est possible. Mais ton manque de fermeté nous aurait garanti le naufrage. Maintenant nous avons en tout cas une chance, et ça semble marcher. Millenium n'a aucune marge de manœuvre. Ils soupçonnent peut-être que nous existons quelque part mais ils n'ont pas de preuves et ils n'ont aucune possibilité d'en trouver, ni de nous trouver. On a un contrôle béton de tout ce qu'ils font.
Wadensjôô regarda par la fenêtre. Il vit les toits de quelques immeubles du voisinage.
— La seule chose qui reste, c'est la fille de Zalachenko. Si quelqu'un commence à fouiller son histoire et écoute ce qu'elle a à dire, n'importe quoi peut arriver. Cela dit, le procès démarre dans quelques jours et ensuite ça sera fini.
Cette fois-ci, il nous faudra l'enterrer si profond qu'elle ne reviendra jamais nous hanter.
Wadensjôô secoua la tête.
545
— Je ne comprends pas ton attitude, dit Clinton.
— Non. Je comprends que tu ne comprennes pas. Tu
viens d'avoir soixante-huit ans. Tu es mourant. Tes décisions ne sont pas rationnelles, et pourtant tu semblés avoir réussi à ensorceler Georg Nystrôm et Jonas Sandberg. Ils t'obéis-sent comme si tu étais Dieu le Père.
— Je suis Dieu le Père pour tout ce qui concerne la Section. Nous travaillons selon un plan. Notre détermination a donné sa chance à la Section. Et j'en suis intimement convaincu quand je dis que plus jamais la Section ne se retrouvera dans une situation aussi exposée. Cette affaire terminée, nous allons faire une révision totale de notre activité.
— Je comprends.
— Georg Nystrôm sera le nouveau chef. Il est trop vieux en fait, mais il est le seul qui pourra être pris en considération, et il a promis de rester au moins six ans de plus. Sandberg est trop jeune et, à cause de ta façon de diriger, trop inexpérimenté. Son apprentissage aurait dû être terminé maintenant.
— Clinton, tu ne réalises pas ce que tu as fait. Tu as assassiné un homme. Bjôrck a travaillé pour la Section pendant trente-cinq ans et tu as ordonné sa mort. Tu ne comprends pas que...
— Tu sais très bien que c'était nécessaire. Il nous avait trahis et il n'aurait jamais supporté la pression quand la police a commencé à le serrer de près.
Wadensjôô se leva.
— Je n'ai pas encore fini.
— Alors ce sera pour plus tard. J'ai un boulot à terminer pendant que toi, tu restes allongé ici avec tes fantasmes de toute-puissance divine.
Wadensjôô se dirigea vers la porte.
— Si tu es si moralement indigné, pourquoi tu ne vas pas voir Bublanski pour avouer tes crimes ?
Wadensjôô se tourna vers le malade.
— L'idée m'a effleuré. Mais, quoi que tu penses, je protège la Section de toutes mes forces.
En ouvrant la porte, il tomba nez à nez avec Georg Nystrôm et Jonas Sandberg.
— Salut Clinton, dit Nystrôm. Il faut qu'on parle de deux-trois choses.
— Entrez. Wadensjôô s'en allait justement.
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Nystrôm attendit que la porte soit refermée.
— Fredrik, je commence à être sérieusement inquiet, dit Nystrôm.
— Pourquoi ?
— Sandberg et moi, nous avons réfléchi. Il se passe des choses que nous ne comprenons pas. Ce matin, l'avocate de Salander a transmis son autobiographie au procureur.
— Quoi!?
L ' I N S P E C T E U R C R I M I N E L H A N S F A S T E contemplait Annika Giannini tandis que le procureur Richard Ekstrôm versait du café d'un thermos. Ekstrôm était stupéfié par le document qu'on lui avait servi en arrivant à son bureau le matin. Avec Faste, ils avaient lu les quarante pages qui formaient le récit de Lisbeth Salander. Ils avaient discuté de cet étrange document un long moment. Finalement, il s'était senti obligé de demander à Annika Giannini de passer le voir pour un entretien informel.
Ils s'installèrent autour d'une petite table de conférence dans le bureau d'Ekstrôm.
— Merci d'avoir accepté de venir, commença Ekstrôm.
J'ai lu ce... hmm... compte rendu que vous m'avez transmis ce matin et je ressens le besoin d'éclaircir quelques points...
— Oui ? dit Annika Giannini pour l'aider.
— Je ne sais pas vraiment par quel bout le prendre. Peut-
être dois-je commencer par dire qu'aussi bien moi que l'inspecteur Faste, nous sommes profondément décontenancés.
— Ah bon ?
— J'essaie de comprendre vos intentions.
— Comment ça ?
— Cette autobiographie ou ce qu'on peut bien l'appeler.
Quel en est le but ?
— Ça me semble assez évident. Ma cliente tient à exposer sa version de ce qui s'est passé.
Ekstrôm rit avec bonhomie. Il passa sa main sur sa barbiche en un geste familier qui, pour une raison ou une autre, avait commencé à irriter Annika.
— Oui, mais votre cliente a disposé de plusieurs mois pour s'expliquer. Elle n'a pas dit un mot pendant tous les interrogatoires que Faste a essayé de mener avec elle.
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— Pour autant que je sache, il n'existe pas de loi qui l'oblige à parler quand cela convient à l'inspecteur Faste.
— Non, mais je veux dire... le procès contre Salander débute dans deux jours et c'est à la dernière minute qu'elle livre ceci. Cela m'amène à ressentir une sorte de responsabilité, qui se situe un peu au-delà de mon devoir de procureur.
— Aha?
— Je ne voudrais sous aucun prétexte m'exprimer d'une manière que vous pourriez juger offensante. Ce n'est pas mon intention. Les formes procédurales existent dans notre pays. Mais, madame Giannini, vous êtes avocate en droits des femmes et vous n'avez jamais auparavant représenté un client dans une affaire criminelle. Je n'ai pas poursuivi Lisbeth Salander parce qu'elle est une femme mais parce qu'elle est l'auteur de violences aggravées. Je suis sûr que vous-même avez dû comprendre qu'elle est gravement atteinte sur le plan psychique, et qu'elle a besoin de soins et d'assistance de la part de la société.
— Je vais vous aider, dit Annika Giannini aimablement.
Vous avez peur que je n'assure pas à Lisbeth Salander une défense satisfaisante.
— Il n'y a rien de dégradant dans mes propos, dit Ekstrôm. Je ne remets pas en question votre compétence. Je pointe seulement le fait que vous manquez d'expérience.
— Je vois. Laissez-moi dire alors que je suis entièrement d'accord avec vous. Je manque énormément d'expérience d'affaires criminelles.
— Et pourtant vous avez systématiquement décliné l'aide qui vous a été offerte de la part d'avocats beaucoup plus expérimentés...
— Selon les désirs de ma cliente. Lisbeth Salander me veut comme avocate et j'ai l'intention de la représenter à la cour dans deux jours.
Elle sourit poliment.
— Bon. Mais puis-je savoir si vous avez sérieusement l'intention de présenter le contenu de cette rédaction devant la cour ?
— Evidemment. C'est l'histoire de Lisbeth Salander.
Ekstrôm et Faste se consultèrent du regard. Faste haussa les sourcils. Il ne comprenait pas pourquoi Ekstrôm insistait 548
autant. Si Giannini ne comprenait pas qu'elle allait totalement saborder sa cliente, ce n'étaient vraiment pas les oignons du procureur. Il n'y avait qu'à accepter, dire merci et puis classer l'affaire.
Il ne doutait pas une seconde que Salander était folle à lier. Il avait mobilisé tous ses talents pour essayer de lui faire dire au moins où elle habitait. Pourtant, au fil des interrogatoires, cette foutue fille était restée muette comme une carpe à contempler le mur derrière lui. Elle n'avait pas bougé d'un millimètre. Elle avait refusé les cigarettes qu'il lui proposait, tout comme le café ou les boissons fraîches. Elle n'avait pas réagi quand il l'avait suppliée, ni aux moments de grande irritation quand il avait haussé la voix.
C'était probablement les interrogatoires les plus frustrants que l'inspecteur Hans Faste ait jamais menés.
Il soupira.
— Madame Giannini, finit par dire Ekstrôm. J'estime que votre cliente devrait être dispensée de ce procès. Elle est malade. Je me base sur un examen psychiatrique extrêmement qualifié. Elle mériterait de recevoir enfin les soins psychiatriques dont elle a eu besoin pendant toutes ces années.
— Dans ce cas, je suppose que vous allez en informer la cour.
— Je vais le faire. Il ne m'appartient pas de vous dire comment mener sa défense. Mais si c'est cela la ligne que ous avez sérieusement l'intention de suivre, la situation est totalement absurde. Cette autobiographie contient des accu-eillons parfaitement insensées et sans fondements contre plusieurs personnes... surtout contre son ancien tuteur, maî-jfee Bjurman, et contre le Dr Peter Teleborian. J'espère que
: us ne croyez pas sérieusement que la cour va accepter des raisonnements qui sans la moindre preuve mettent en cause Teleborian. Ce document va constituer le dernier clou dans le cercueil de votre cliente, si vous me passez l'expression.
— Je comprends.
— Vous pouvez nier, au cours du procès, qu'elle est malade et exiger une expertise psychiatrique complémentaire, et l'affaire peut être confiée à la direction de la Médecine légale pour évaluation. Mais, très franchement, avec ce compte rendu de Salander, il ne fait aucun doute que tous 549
les autres psychiatres assermentés arriveront à la même conclusion que Peter Teleborian. Son récit ne fait que renforcer les évidences qui indiquent qu'elle souffre de schizophrénie paranoïde.
Annika Giannini sourit poliment.
— Il existe cependant une autre possibilité, dit-elle.
— Et qui serait laquelle ? demanda Ekstrôm.
— Eh bien, que son compte rendu dit la vérité et que la cour choisira de le croire.
Le procureur Ekstrôm eut l'air surpris. Puis il sourit poliment et se caressa la barbiche.
F R E D R I K C L I N T O N S ' É T A I T A S S I S devant la fenêtre de sa chambre. Il écoutait attentivement ce que lui racontaient Georg Nystrôm et J o n a s Sandberg. Son visage était creusé de rides mais ses yeux étaient attentifs et concentrés.
— Nous avons une surveillance des appels téléphoniques et du courrier électronique des employés principaux de Millenium depuis le mois d'avril, dit Clinton. Nous avons constaté que Mikael Blomkvist, Malou Eriksson et ce Cortez sont quasiment résignés. Nous avons lu le synopsis du prochain numéro de Millenium. On dirait que Blomkvist lui-même a fait marche arrière vers une position où il considère qu'après tout, Salander est folle. S'il défend Lisbeth Salander.
c'est sur un plan social - il argumente qu'elle n'a pas reçu le soutien de la société qu'elle aurait dû avoir et qu'en quelque sorte ce n'est donc pas sa faute si elle a essayé de tuer son père... mais c'est une opinion qui ne signifie absolument rien. Il n'y a pas un mot sur le cambriolage dans son appartement, ni sur l'agression de sa sœur à Gôteborg, ni sur la disparition des rapports. Il sait qu'il ne peut rien prouver.
— C'est ça, le problème, dit J o n a s Sandberg. Blomkvist devrait raisonnablement savoir que quelque chose cloche.
Mais il ignore systématiquement tous ces points d'interrogation. Pardonnez-moi, mais ça ne ressemble pas du tout au style de Millenium. De plus, Erika Berger est de retour à la rédaction. Tout ce numéro de Millenium est tellement vide et sans contenu que ça a tout d'une blague.
— Alors, tu veux dire... que c'est une feinte ?
Jonas Sandberg hocha la tête.
550
— Le numéro d'été de Millenium aurait en fait dû sortir la dernière semaine de juin. D'après nos interprétations des mails de Malou Eriksson à Mikael Blomkvist, ce numéro sera imprimé par une entreprise à Sôdertâlje. Mais j'ai vérifié avec la boîte aujourd'hui, et ils n'ont pas encore reçu de maquette. Tout ce qu'ils ont, c'est une demande de devis datée d'il y a un mois.
— Hmm, dit Fredrik Clinton.
— Où ont-ils imprimé avant ?
— Dans une boîte qui s'appelle Hallvigs Reklam à Morgongâva. J'ai appelé pour demander où ils en étaient de l'impression - j'ai fait semblant de travailler à Millenium. Le chef de Hallvigs n'a pas voulu dire un mot. Je me disais que j'irais y faire un tour ce soir pour jeter un coup d'œil.
— Je te suis. Georg ?
— J'ai examiné tous les appels téléphoniques disponibles de cette semaine, dit Georg Nystrôm. C'est étrange, mais aucun des employés de Millenium ne discute de quoi que ce soit touchant au procès ou à l'affaire Zalachenko.
— Rien ?
— Non. Les seules mentions, c'est lorsqu'un employé discute avec des gens extérieurs à Millenium. Ecoutez ça, par exemple. Mikael Blomkvist reçoit l'appel d'un reporter d'Aftonbladet qui demande s'il a des commentaires à faire sur le procès imminent.
Il sortit un magnétophone.
— Désolé, mais je n'ai pas de commentaires.
— Tu participes à cette histoire depuis le début. C'est toi qui as trouvé Salander à Gosseberga. Et tu n'as pas encore publié un mot là-dessus. Quand est-ce que tu as l'intention de le faire ?
— Au moment propice. A condition que j'aie quelque chose à publier.
— Est-ce que c'est le cas ?
— Eh bien, je suppose qu'il te faudra acheter Millenium pour le savoir.
Il arrêta le magnétophone.
— C'est vrai qu'on n'y a pas pensé auparavant, mais je suis remonté dans le temps et j'ai écouté un peu au hasard.
C'est c o m m e ça sans arrêt. Il ne discute presque jamais l'affaire Zalachenko, autrement que dans des termes très 551
généraux. Il n'en parle même pas avec sa sœur qui est l'avocate de Salander.
— Mais si ça se trouve, il n'a rien à dire.
— Il refuse systématiquement de spéculer sur quoi que ce soit. Il semble habiter à la rédaction vingt-quatre heures sur vingt-quatre et il n'est presque jamais chez lui à Bellmansgatan. S'il travaille jour et nuit, il aurait dû pondre quelque chose de mieux que ce qu'il y a dans le prochain numéro de Millenium.
— Et nous n'avons toujours aucune possibilité de mettre la rédaction sur écoute ?
— Non, dit Jonas Sandberg intervenant dans la conversation. Il y a toujours quelqu'un de présent à la rédaction, de jour comme de nuit. Ça aussi, c'est révélateur.
— Hmm.
— Depuis le moment où on s'est introduit dans l'appartement de Blomkvist, il y a constamment eu quelqu'un de présent à la rédaction. Blomkvist s'y précipite tout le temps et l'éclairage de son bureau est allumé en permanence. Si ce n'est pas lui, c'est Cortez ou Malou Eriksson ou ce pédé...
euh, Christer Malm.
Clinton se frotta le menton. Il réfléchit un moment.
— O K . Vos conclusions ?
Georg Nystrôm hésita un instant.
— Eh bien... si on ne me donne pas d'autre explication, je pourrais croire qu'ils nous jouent la comédie.
Clinton sentit un frisson lui parcourir la nuque.
— Comment ça se fait qu'on ne l'ait pas remarqué plus tôt?
— Nous avons écouté ce qui se dit, pas ce qui ne se dit pas. Nous nous sommes réjouis d'entendre leur trouble ou de le constater dans leurs mails. Blomkvist comprend que quelqu'un a volé le rapport Salander de 1 9 9 1 , à lui et à sa sœur. Mais que voulez-vous qu'il y fasse, bordel de merde ?
— Ils n'ont pas porté plainte pour l'agression ?
Nystrôm secoua la tête.
— Giannini a participé aux interrogatoires de Salander.
Elle est polie mais elle ne dit rien d'important. Et Salander ne dit rien du tout.
— Mais c'est à notre avantage, ça. Plus elle ferme sa gueule, mieux c'est. Qu'en dit Ekstrôm ?
552
— Je l'ai rencontré il y a deux heures. Il venait de recevoir le récit de Salander.
Il montra la copie sur les genoux de Clinton.
— Ekstrôm est perturbé. Pour le non-initié, ce compte rendu a tout de la théorie du complot totalement démente avec des touches pornographiques. Mais elle tire vraiment très près de la cible. Elle raconte exactement comment ça s'est passé quand elle a été enfermée à Sankt Stefan, elle soutient que Zalachenko travaillait pour la Sâpo et des choses c o m m e ça. Elle dit qu'il s'agit probablement d'une petite secte au sein de la Sàpo, ce qui indique qu'elle soup-
çonne l'existence de quelque chose comme la Section. Globalement, c'est une description très exacte de nous. Mais elle n'est pas crédible, comme je le disais. Ekstrôm est perturbé par ce qui semble être la défense que Giannini va présenter à l'audience.
— Merde ! s'écria Clinton.
Il inclina la tête en avant et pensa intensément pendant plusieurs minutes. Finalement, il leva la tête.
— Jonas, va à Morgongâva ce soir vérifier si quelque chose est en route. S'ils impriment Millenium, je veux une copie.
— Je prends Falun avec moi.
— Bien. Georg, je veux que tu ailles prendre le pouls d'Ekstrôm cet après-midi. Tout a marché c o m m e sur des roulettes jusqu'à maintenant, mais là, je ne peux pas faire abstraction de ce que vous venez de me dire.
— Non.
Clinton se tut encore un moment.
— Le mieux, ce serait qu'il n'y ait pas de procès..., finit-il par dire.
Il leva la tête et regarda Nystrôm droit dans les yeux. Nystrôm hocha la tête. Sandberg hocha la tête. Ils se comprenaient mutuellement.
— Nystrôm, vérifie donc ce qu'on a comme possibilités.
J O N A S S A N D B E R G E T L E S E R R U R I E R L A R S F A U L S S O N , plus conn u sous le n o m de Falun, laissèrent la voiture un peu avant le chemin de fer et traversèrent Morgongâva à pied. Il était 20 h 30. Il y avait encore trop de lumière et il était trop tôt pour entreprendre quoi que ce soit, mais ils voulaient 553
effectuer une reconnaissance du terrain et avoir une vue d'ensemble.
— Si cet endroit est sous alarme, je ne m'y attaque pas.
dit Falun.
Sandberg hocha la tête.
— Alors il vaut mieux juste regarder par les fenêtres. S'il y a quelque c h o s e en vue, tu balances une pierre par la vitre, tu attrapes ce qui t'intéresse, puis tu cavales comme un fou.
— C'est bien, dit Sandberg.
— Si tu as seulement besoin d'un exemplaire du journal, on peut vérifier s'il y a des bennes à ordures derrière le bâtiment. Il y a forcément des chutes et des épreuves et ce genre de choses.
L'imprimerie Hallvigs était installée dans un bâtiment bas en brique. Ils s'approchèrent côté sud de l'autre côté de la rue. Sandberg était sur le point de traverser la rue lorsque Falun le prit par le bras.
— Continue tout droit, dit-il.
— Quoi ?
— Continue tout droit comme si on se baladait.
Ils passèrent devant l'imprimerie et firent un tour dans le quartier.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Sandberg.
— Il faut que tu ouvres les yeux. Cet endroit n'est pas seulement sous alarme. Il y avait une voiture garée à côté du bâtiment.
— Tu veux dire qu'il y a quelqu'un ?
— C'était une voiture de Milton Security. Putain ! Cette imprimerie est sous surveillance béton.
— M I L T O N S E C U R I T Y ! s'exclama Fredrik Clinton. Il accusa le choc en plein ventre.
— S'il n'y avait pas eu Falun, je serais allé droit dans le piège, dit Jonas Sandberg.
— Q u e l q u e c h o s e de pas catholique est en train de se tramer, je vous le dis, dit Georg Nystrôm. Il n'y a aucune raison valable qu'une petite imprimerie dans un patelin perdu e n g a g e Milton Security pour une surveillance permanente.
554
Clinton hocha la tête. Sa bouche formait un trait rigide. Il était 23 heures et il avait besoin de se reposer.
— Et cela veut dire que Millenium a quelque chose sur le feu, dit Sandberg.
— Ça, j'ai compris, dit Clinton. O K . Analysons la situation.
Quel est le pire des scénarios imaginables ? Qu'est-ce qu'ils peuvent savoir ?
Il regarda Nyström en l'exhortant des yeux à répondre.
— Ça doit être lié au rapport Salander de 1991, dit-il. Ils ont augmenté la sécurité après qu'on avait volé les copies.
Ils ont dû deviner qu'ils étaient sous surveillance. Au pire, ils ont une autre copie du rapport.
— Mais Blomkvist s'est montré désespéré de l'avoir perdu.
— Je sais. Mais il a pu nous rouler. Faut pas ignorer cette possibilité-là.
Clinton hocha la tête.
— Partons de ça. Sandberg ?
— On a l'avantage de connaître la défense de Salander.
Elle raconte la vérité telle qu'elle la vit. J'ai relu sa prétendue autobiographie. En fait, elle nous arrange. Elle contient des accusations de viol et d'abus de pouvoir judiciaire tellement énormes que tout ça va prendre l'allure d'élucubrations d'une mythomane.
Nyström hocha la tête.
— De plus, elle ne peut prouver aucune de ses affirmations. Ekström va retourner son compte rendu contre elle. Il u anéantir sa crédibilité.
— O K . Le nouveau rapport de Teleborian est excellent.
Ensuite, il reste évidemment la possibilité que Giannini sorte ion propre expert qui affirme que Salander n'est pas folle et alors toute l'affaire atterrira à la direction de la Médecine légale. Mais je le redis : si Salander ne change pas de tactique, elle refusera de leur parler, à eux aussi, et alors ils en tireront la conclusion que Teleborian a raison et qu'elle est dingue. Elle est son propre pire ennemi.
— Ce serait quand même mieux s'il n'y avait pas de pro-
ies, dit Clinton.
Xyström secoua la tête.
— C'est pratiquement impossible. Elle est bouclée à la maison d'arrêt de Kronoberg et elle n'a pas de contact avec 555
d'autres prisonniers. Elle a droit à une heure d'exercice phy-
sique par jour dans la cour de promenade en terrasse, mais nous n'avons aucun accès à elle là non plus. Et nous n'avons pas de contact parmi le personnel de la maison d'arrêt.
— Je comprends.
— Si nous voulions agir contre elle, nous aurions dû It
faire quand elle était à Sahlgrenska. Maintenant il faudrai: -
prendre au grand jour. L'assassin se ferait coincer à tous les coups, c'est sûr à pratiquement cent pour cent. Et où trouver un tireur qui accepte ça ? En si peu de temps, il est impossible d'organiser un suicide ou un accident.
— C'est ce que je me suis dit. Sans compter que les décès inattendus ont tendance à soulever des questions. O K , on verra bien ce qui va se passer au tribunal. C o n c r é t e m e m rien de changé. Nous nous sommes tout le temps attendus à une contre-attaque de leur part et apparemment c'est maintenant cette prétendue autobiographie.
— Le problème, c'est Millenium, ditjonas Sandberg.
Tous les trois hochèrent la tête.
— Millenium et Milton Security, dit Clinton pensivemenL
Salander a travaillé pour Armanskij, et Blomkvist a eu une aventure avec elle. Doit-on en tirer la conclusion qu'ils font cause commune maintenant ?
— C'est une pensée plausible du moment où Milton Security surveille l'imprimerie où Millenium doit passer sous presse. Cela ne peut pas être un hasard.
— O K . Quand ont-ils l'intention de publier ? Sandberg. ta disais qu'ils ont bientôt dépassé la date de deux semaine-Si nous supposons que Milton Security surveille l'imprimerie pour veiller à c e que personne ne mette la main sur Millenium avant l'heure, ça veut dire d'une part qu'ils ont l'intention de publier quelque chose qu'ils ne veulent pas révéler avant l'heure, d'autre part que la revue est probablement déjà imprimée.
— En m ê m e temps que le procès, dit J o n a s Sandberg.
C'est la seule possibilité qui tienne la route.
Clinton hocha la tête.
— Qu'est-ce qu'il y aura dans leur revue ? Quel est le pire scénario ?
Tous les trois réfléchirent un long moment. Ce fut Nystrôm qui rompit le silence.
556
— Donc, au pire ils ont une autre copie du rapport de 1991.
Clinton et Sandberg hochèrent la tête. Ils en étaient arrivés à la même conclusion.
— La question est de savoir ce qu'ils peuvent en faire, dit Sandberg. Le rapport met en cause Bjôrck et Teleborian.
Bjôrck est mort. Ils vont cuisiner Teleborian, mais il peut revendiquer qu'il n'a fait qu'une expertise médicale tout à fait ordinaire. Ça sera sa parole contre la leur, et il saura évidemment se montrer parfaitement consterné face à toutes ces accusations.
— Comment allons-nous agir s'ils publient le rapport ?
demanda Nystrôm.
— Je crois que nous avons un atout, dit Clinton. Si le rapport crée des remous, le focus sera mis sur la Sâpo, pas sur la Section. Et quand les journalistes commenceront à poser des questions, la Sàpo sortira le rapport des archives...
— Et ce ne sera pas le même rapport, dit Sandberg.
— Shenke a mis la version modifiée dans les archives, cest-à-dire la version que le procureur Ekstrôm a lue. Il l'a pourvue d'un numéro de rôle. Nous pouvons assez rapidement faire passer de la désinformation aux médias... Nous avons l'original que Bjurman avait dégoté et Millenium n'a qu'une copie. Nous pouvons m ê m e balancer une info qui suggère que Blomkvist a falsifié le rapport original.
— Bien. Qu'est-ce qu'ils peuvent savoir d'autre à Millenium ?
— Ils ne peuvent pas connaître la Section. C'est impossible. Ils vont donc se concentrer sur la Sâpo, ce qui va faire paraître Blomkvist obnubilé par les conspirations et la Sàpo va soutenir qu'il est complètement cinglé.
— Il est assez connu, dit Clinton lentement. Depuis l'affaire Wennerstrôm, il jouit d'une grande crédibilité.
Nystrôm hocha la tête.
— Est-ce qu'il y aurait un moyen de diminuer cette crédibilité ? demanda Jonas Sandberg.
Nystrôm et Clinton échangèrent des regards. Puis ils hochèrent la tête tous les deux. Clinton regarda Nystrôm.
— Tu penses que tu pourrais mettre la main sur... disons cinquante grammes de c o k e ?
— Peut-être chez les Yougos.
557
— O K . Essaie toujours. Mais ça urge. Le procès commence dans deux jours.
— Je ne comprends pas..., dit Jonas Sandberg.
— C'est une astuce aussi vieille que notre métier. Mais toujours particulièrement efficace.
— M O R G O N G À V A ? demanda Torsten Edklinth en fronçant les sourcils. Il était en robe de chambre, assis dans le canapé de son séjour, en train de relire pour la troisième fois l'autobiographie de Salander quand Rosa Figuerola l'avait appelé.
Minuit étant largement dépassé, il avait compris que quelque chose de pas très net se passait.
— Morgongâva, répéta Rosa Figuerola. Sandberg et Lars Faulsson s'y sont rendus vers 19 heures. Curt Bolinder et la bande de Bublanski les ont filés tout le long, d'autant plus facilement que nous avons un mouchard dans la voiture de Sandberg. Ils se sont garés près de l'ancienne gare, puis ils se sont promenés un peu dans le quartier, avant de revenir à la voiture pour retourner à Stockholm.
— Je vois. Ils ont rencontré quelqu'un ou... ?
— Non. C'est ça qui est étrange. Ils sont descendus de la voiture, ont fait leur tour, puis ils sont retournés à la voiture et revenus à Stockholm.
— Ah bon. Et pourquoi est-ce que tu m'appelles à minuit et demi pour me raconter ça ?
— Il nous a fallu un petit moment pour comprendre. Ils sont passés devant un bâtiment qui abrite l'imprimerie Hallvigs Reklam. J ' e n ai parlé avec Mikael Blomkvist. C'est là que Millenium est imprimé.
— Oh putain ! fit Edklinth.
Il comprit immédiatement les implications.
— Comme Falun était de la partie, je suppose qu'ils avaient l'intention de faire une petite visite à l'imprimerie, mais ils ont interrompu leur expédition, dit Rosa Figuerola.
— Et pourquoi ?
— Parce que Blomkvist a demandé à Dragan Armanskij de surveiller l'imprimerie jusqu'au moment de la distribution du journal. Ils ont probablement vu la voiture de Milton Security. Je me suis dit que tu aimerais avoir cette information tout de suite.
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— Tu avais raison. Ça signifie qu'ils commencent à se dire qu'il y a anguille sous roche...
— En tout cas, les sonnettes d'alarme ont dû commencer à retentir dans leur tête quand ils ont vu la voiture. Sandberg a déposé Falun au centre-ville et ensuite il est revenu à l'immeuble dans Artillerigatan. Nous savons que Fredrik Clinton se trouve là. Georg Nystrôm est arrivé à peu près en même temps. La question est de savoir comment ils vont agir.
— Le procès débute mardi... Il faudra que tu appelles Blomkvist pour lui dire de renforcer la sécurité à Millenium.
Pour parer à toute éventualité.
— Ils ont déjà une sécurité assez solide. Et leur façon de souffler des ronds de fumée autour de leurs téléphones piégés n'a rien à envier aux pros. Le fait est que Blomkvist est tellement parano qu'il a développé des méthodes pour détourner l'attention qui pourraient même nous servir.
— O K . Mais appelle-le quand même.
R O S A F I G U E R O L A F E R M A S O N T É L É P H O N E P O R T A B L E et le pos a sur la table de chevet. Elle leva les yeux et regarda Mikael Blomkvist à moitié allongé, adossé au montant du pied du lit, tout nu.
— Je dois t'appeler pour te dire de renforcer la sécurité à Millenium, dit-elle.
— Merci pour le tuyau, dit-il laconiquement.
— Je suis sérieuse. S'ils commencent à se douter de quelque chose, il y a un risque qu'ils agissent sans réfléchir.
Et alors un cambriolage est vite arrivé.
— Henry Cortez y dort cette nuit. Et nous avons une alarme d'agression directement reliée à Milton Security qui est à trois minutes de distance.
Il resta silencieux pendant une seconde.
— Ah oui, parano..., marmonna-t-il.
24
LUNDI 11 JUILLET
I L É T A I T 6 H E U R E S L E L U N D I lorsque Susanne Linder de Miltc e Security appela Mikael Blomkvist sur son T 1 0 bleu.
— Tu ne dors jamais ? demanda Mikael à peine réveillé.
Il lorgna vers Rosa Figuerola qui était déjà debout et avait enfilé un short de sport, mais n'avait pas encore eu le temps de mettre le tee-shirt.
— Si. Mais j'ai été réveillée par la garde de nuit. L'alarme muette que nous avons installée dans ton appartement s'est déclenchée à 3 heures.
— Ah b o n ?
— Alors j'ai dû m'y rendre pour voir ce qui s'était passé.
Ce n'est pas évident comme truc. Est-ce que tu pourrais passer à Milton Security ce matin ? Tout de suite, en fait.
— LÀ, Ç A D E V I E N T G R A V E , dit Dragan Armanskij.
Il était peu après 8 heures quand ils se retrouvèrent devant un écran dans une salle de réunion à Milton Security. Il y avait là Armanskij, Mikael Blomkvist et Susanne Linder.
Armanskij avait aussi fait venir J o h a n Frâklund, soixante-deux ans, ancien inspecteur criminel de la police de Solna qui dirigeait l'unité d'intervention de Milton, et l'ancien inspecteur criminel Steve Bohman, quarante-huit ans, qui avaient suivi l'affaire Salander depuis le début. Tous cogi-taient sur la vidéo que Susanne Linder venait de leur montrer.
— Ce que nous voyons, c'est J o n a s Sandberg qui ouvre la porte de l'appartement de Mikael Blomkvist à 3 h 17. Il a ses propres c l é s . . . Vous vous rappelez que Faulsson, qui est serrurier, a pris des empreintes des clés de Blomkvist il y 560
a plusieurs semaines quand lui et Gôran Mârtensson sont entrés dans l'appartement par effraction.
Armanskij hocha la tête, la mine sévère.
— Sandberg reste dans l'appartement un peu plus de huit minutes. Pendant ce temps, voilà ce qu'il fait. Il va chercher dans la cuisine un sachet en plastique qu'il remplit.
Ensuite il dévisse la plaque arrière d'une enceinte que tu as dans le séjour, Mikael. C'est là qu'il place le sachet.
— Hmm, dit Mikael Blomkvist.
— Le fait qu'il va prendre un sachet dans ta cuisine est très révélateur.
— C'est un sachet de mini-baguettes de chez Konsum, dit Mikael. Je les garde toujours pour le fromage et des trucs comme ça.
— Je fais pareil chez moi. Et ce qui est révélateur, c'est évidemment que le sachet porte tes empreintes digitales.
Ensuite il va prendre un vieux SMP dans ta corbeille à papier dans le vestibule. Il utilise une page du journal pour envelopper un objet qu'il place en haut dans ta penderie.
— Hmm, fit Mikael Blomkvist de nouveau.
— C'est pareil. Le journal a tes empreintes.
— Je comprends, dit Mikael Blomkvist.
— Je suis entrée dans ton appartement vers 5 heures. J'ai trouvé ceci. Dans l'enceinte chez toi il y a en ce moment cent quatre-vingts grammes de cocaïne. J'ai pris un échantillon d'un gramme que voici.
Elle plaça un petit sachet à conviction sur la table de conférence.
— Qu'est-ce qu'il y a dans la penderie ? demanda Mikael.
— Environ 120 000 couronnes en espèces.
Armanskij fit signe à Susanne Linder d'arrêter la bande. Il regarda Frâklund.
— Mikael Blomkvist est donc mêlé à du trafic de cocaïne, dit Frâklund avec bonhomie. Ils ont apparemment commencé à s'inquiéter de ce que fabrique Blomkvist.
— Ça, c'est une contre-attaque, dit Mikael Blomkvist.
— Contre-attaque ?
— Ils ont découvert les gardiens de Milton à Morgongâva hier soir.
Il raconta ce que Rosa Figuerola lui avait appris sur l'expédition de Sandberg à Morgongâva.
561
— Un méchant petit coquin, dit Steve Bohman.
— Mais pourquoi maintenant ?
— Ils se font manifestement du mouron pour ce que Millenium peut provoquer quand le procès va commencer, dit Frâklund. Si Blomkvist est arrêté pour trafic de drogue, sa crédibilité va considérablement diminuer.
Susanne Linder hocha la tête. Mikael Blomkvist eut l'air hésitant.
— Alors comment va-t-on gérer ça ? demanda Armanskij.
— On ne fait rien pour l'instant, proposa Frâklund. On dispose de plusieurs atouts. On a une excellente documentation qui démontre comment Sandberg place les preuves dans ton appartement, Mikael. Laissons le piège se refermer.
On pourra immédiatement prouver ton innocence et, de plus, ça sera une autre preuve du comportement criminel de la Section. J'aimerais bien être procureur quand ces zigo-tos passeront devant la barre.
— Je ne sais pas, dit Mikael Blomkvist lentement. Le procès c o m m e n c e après-demain. Millenium sort vendredi, au troisième jour de l'audience. S'ils ont l'intention de m'épin-gler pour trafic de cocaïne, ça se fera avant... et je ne vais pas pouvoir m'expliquer avant que le journal soit publié. Ça veut dire que je risque d'être arrêté et que je loupe le début du procès.
— Autrement dit, tu as de bonnes raisons de rester invisible cette semaine, proposa Armanskij.
— B e n . . . j'ai du boulot à faire pour Tv4 et j'ai quelques autres préparatifs en cours aussi. Ce n'est vraiment pas le moment...
— Pourquoi maintenant précisément ? demanda soudain Susanne Linder.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Armanskij.
— Ils ont eu trois mois pour traîner Blomkvist dans la boue. Pourquoi est-ce qu'ils agissent maintenant précisément ? Quoi qu'ils fassent, ils ne vont pas pouvoir empêcher la publication.
Ils restèrent en silence autour de la table un moment.
— Ça peut être parce qu'ils n'ont pas compris ce que tu vas publier, Mikael, dit Armanskij lentement. Ils savent que tu trames quelque c h o s e . . . mais ils croient peut-être que tu ne disposes que du rapport de Bjôrck de 1991.
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Mikael hocha lentement la tête.
— Ils n'ont pas compris que tu as l'intention de dévoiler toute la Section. S'il s'agit uniquement du rapport de Bjôrck, il suffit de créer une méfiance autour de toi. Tes révélations éventuelles vont se noyer dans ton arrestation et ta mise en examen. Gros scandale. Le célèbre journaliste Mikael Blomkvist arrêté pour trafic de drogue. Six à huit ans de prison.
— Est-ce que je peux avoir deux copies du film de la caméra de surveillance ? demanda Mikael.
— Qu'est-ce que tu as l'intention de faire ?
— Une copie pour Edklinth. Ensuite, je dois rencontrer Tv4 dans trois heures. Je crois que ce serait bien si nous étions préparés à balancer ça à la télé quand la tempête va se déchaîner.
R O S A F I G U E R O L A A R R Ê T A L E L E C T E U R D V D et posa la télécommande sur la table. Ils se voyaient dans le bureau temporaire à Fridhemsplan.
— De la cocaïne, dit Edklinth. Ils n'emploient pas les petits moyens !
Rosa Figuerola eut l'air hésitant. Elle lorgna sur Mikael.
— Je n'aime pas ça, dit-elle. Ça révèle une précipitation irréfléchie. Ils devraient bien comprendre que tu ne vas pas te laisser faire sans protester s'ils te jettent au trou pour trafic de drogue.
— Si, dit Mikael.
— Même si tu étais condamné, il y a un grand risque pour eux que les gens croient quand même ce que tu dis. Et tes collègues à Millenium ne vont pas se taire.
— De plus, tout ça n'est pas donné, dit Edklinth. Ils ont donc un budget qui signifie qu'ils peuvent sans sourciller sortir 120 000 couronnes en plus de ce que coûte la coke.
— Je sais, dit Mikael. Mais leur plan est carrément bon.
Ils se disent que Lisbeth Salander va se retrouver à l'HP et que je vais disparaître dans un nuage d'accusations. Ils s'imaginent aussi que toute l'attention éventuelle va se concentrer sur la Sâpo - pas sur la Section. C'est pas mal comme situation de départ.
— Mais comment vont-ils pouvoir persuader la brigade des stups de faire une perquisition chez toi ? Je veux dire, il 563
ne suffit pas d'un tuyau anonyme pour que quelqu'un vienne défoncer la porte d'un journaliste-vedette. Et pour que ça fonctionne, il faut que tu sois rendu suspect dans les jours à venir.
— Eh bien, nous ne savons rien sur leur planning, dit Mikael.
Il se sentait fatigué et aurait voulu que tout soit terminé. Il se leva.
— Tu vas où maintenant ? demanda Rosa Figuerola. J'aimerais savoir où tu vas te trouver ces jours-ci.
— Je passe à Tv4 en début d'après-midi. Et à 18 heures, je retrouve Erika Berger pour un sauté d'agneau au Samirs Gryta. On va peaufiner des communiqués de presse. Le reste de la soirée, je serai à la rédaction, je suppose.
Les yeux de Rosa Figuerola s'étrécirent un peu quand elle entendit mentionner Erika Berger.
— Je veux que tu gardes le contact pendant la journée.
De préférence, je voudrais que tu restes en contact proche jusqu'à ce que le procès ait démarré.
— O K . Je peux peut-être venir m'installer chez toi pendant quelques jours, dit Mikael en souriant comme s'il plaisantait.
Rosa Figuerola s'assombrit. Elle jeta un rapide coup d'œil sur Edklinth.
— Rosa a raison, dit Edklinth. Je crois qu'il vaudrait mieux que tu te rendes relativement invisible jusqu'à ce que tout ça soit terminé. Si tu te fais coincer par la brigade des stups, garde le silence jusqu'à ce que le procès ait démarré.
— Du calme, dit Mikael. Je n'ai pas l'intention de paniquer et de gâcher quoi que ce soit. Occupez-vous de votre part, et je m'occuperai de la mienne.
L A F I L L E D E TV4 avait du mal à dissimuler son excitation devant le matériel vidéo que Mikael Blomkvist lui livrait.
Mikael sourit de son appétit. Pendant une semaine, ils s'étaient escrimés comme des bêtes à assembler un matériel compréhensible sur la Section pour un usage télévisé. Aussi bien le producteur pour qui elle travaillait que le c h e f des Actualités à Tv4 avaient compris le scoop que ça allait être.
L'émission serait produite dans le plus grand secret avec 564
seulement quelques rares initiés. Ils avaient accepté les exigences de Mikael de ne diffuser l'histoire que le soir du troisième jour du procès. Ils avaient décidé de lancer ça dans une édition spéciale du journal.
Mikael lui avait fourni une grande quantité d'images fixes pour qu'elle puisse jouer avec, mais rien ne vaut des images qui bougent à la télé. Et cette vidéo d'une netteté absolue montrant un policier identifié en train de planquer de la cocaïne dans l'appartement de Mikael Blomkvist la faisait carrément grimper aux rideaux.
— Ça, c'est de la télé de première, dit-elle. En vignette : Ici la Sâpo planque de la cocaïne dans l'appartement du journaliste.
— Pas la Sâpo... la Section, rectifia Mikael. Ne commets pas l'erreur de confondre les deux.
— Mais Sandberg bosse bien à la Sâpo, protesta-t-elle.
— Oui, mais concrètement, il faut le considérer c o m m e un agent infiltré. Tu dois maintenir la limite au poil près.
— OK. C'est la Section qui est à l'affiche ici. Pas la Sâpo.
xMikael, peux-tu m'expliquer comment ça se fait que tu sois toujours mêlé à ce genre de brûlot ? Tu as raison. Ceci va faire plus de bruit que l'affaire Wennerstrôm.
— J'ai du talent, j'imagine. Ironie du sort, mais cette histoire aussi c o m m e n c e avec une affaire Wennerstrôm. L'affaire d'espionnage dans les années i960, je veux dire.
A 16 heures, Erika Berger appela. Elle se trouvait à une réunion avec Tidningsutgivarna pour communiquer aux patrons de la presse sa vision des licenciements de personnel prévus à SMP, opération qui avait m e n é à un sérieux conflit syndical depuis sa démission. Elle expliqua qu'elle serait en retard pour leur rendez-vous au Samirs Gryta, elle ne pensait pas pouvoir venir avant 18 h 30.
JONAS SANDBERG AIDA FREDRIK CLINTON à passer du fauteuil roulant à la couchette de la chambre de repos qui constituait le centre de c o m m a n d e m e n t du QG de la Section à Artillerigatan. Clinton venait de rentrer de sa dialyse qui avait duré tout l'après-midi. Il se sentait centenaire et incommensurablement fatigué. Il n'avait guère dormi c e s derniers jours et souhaitait q u e tout soit bientôt fini. Il 565
venait à peine de s'installer dans le lit quand Georg Nyström les rejoignit.
Clinton concentra ses forces.
— Tout est en place ? demanda-t-il.
Georg Nyström hocha la tête.
— Je viens de rencontrer les frères Nikoliç, dit-il. Ça va coûter 50 000.
— On peut les payer, dit Clinton.
Putain alors, si j'avais été jeune.
Il tourna la tête et examina Georg Nyström et Jonas Sandberg à tour de rôle.
— Pas de scrupules ? demanda-t-il.
Tous deux secouèrent la tête.
— Quand ? demanda Clinton.
— Dans les vingt-quatre heures, dit Nyström. C'est vachement difficile de trouver où Blomkvist se niche, mais au pire ils le feraient devant la rédaction.
Clinton hocha la tête.
— On a une possible ouverture dès ce soir, dans deux heures, dit Jonas Sandberg.
— Ah bon ?
— Erika Berger l'a appelé il y a pas très longtemps. Ils vont dîner ensemble au Samirs Gryta ce soir. C'est un resto du côté de Bellmansgatan.
— Ber-ger..., dit Clinton en étirant le nom.
— J'espère surtout qu'elle..., dit Georg Nyström.
— Ça ne serait pas forcément un mal, l'interrompit Jonas Sandberg.
— Nous sommes d'accord : c'est Blomkvist qui constitue la plus grande m e n a c e contre nous et il est vraisemblable qu'il publiera quelque chose dans le prochain numéro de Millenium. Nous ne pouvons pas empêcher la publication.
Donc il nous faut anéantir sa crédibilité. S'il est tué dans ce qui semble être un règlement de comptes du milieu et qu'ensuite la police trouve de la drogue et de l'argent dans son appartement, l'enquête en tirera certaines conclusions.
Clinton hocha la tête.
— Il se trouve qu'Erika Berger est la maîtresse de Blomkvist, dit Sandberg en appuyant sur les mots. Elle est mariée et infidèle. Si elle aussi meurt brutalement, cela mènera à un tas d'autres spéculations.
566
Clinton et Nystrôm échangèrent un regard. Sandberg était un génie-né pour créer des rideaux de fumée. Il apprenait vite. Mais aussi bien Clinton que Nystrôm ressentirent un instant d'hésitation. Sandberg était toujours aussi insouciant quand il devait décider de la vie ou de la mort. Ce n'était pas bien. Le meurtre était une mesure extrême qui ne devait pas être appliquée uniquement parce que l'occasion se présentait. Ce n'était pas une solution toute faite, mais une mesure à utiliser exclusivement lorsqu'il n'y avait pas d'autres alternatives.
Clinton secoua la tête.
Dégâts collatéraux, pensa-t-il. Il était soudain dégoûté de la gestion de tout ça.
Après une vie au service de la nation, nous voici comme de vulgaires assassins. Zalachenko avait été nécessaire. Bjôrck avait é t é . . . regrettable, mais Gullberg avait eu raison.
Bjôrck aurait cédé. Blomkvist était... probablement nécessaire. Mais Erika Berger n'était qu'un témoin innocent.
Il lorgna sur J o n a s Sandberg. Il espérait que le jeune homme n'allait pas évoluer pour devenir un psychopathe.
— Les frères Nikoliç, que savent-ils exactement ?
— Rien. Sur nous, je veux dire. Je suis le seul qu'ils aient rencontré, j'ai utilisé une autre identité et ils ne peuvent pas remonter à moi. Ils pensent que le meurtre a quelque chose à voir avec le trafic de femmes.
— Que se passera-t-il pour les frères Nikoliç après le meurtre ?
— Ils quittent la Suède immédiatement, dit Nystrôm. Exactement comme après Bjôrck. Si ensuite l'enquête de police ne donne pas de résultat, ils peuvent revenir en douceur quelques semaines plus tard.
— Et le plan ?
— Modèle sicilien. Ils s'approcheront tout simplement de Blomkvist, videront le chargeur et dégageront.
— Arme ?
— Ils ont un automatique. Je ne sais pas quel type.
— J'espère qu'ils n'ont pas l'intention d'arroser tout le restaurant...
— Ne crains rien. Ils sont du genre posé et savent ce qu'ils ont à faire. Mais si Berger est assise à la m ê m e table que Blomkvist...
567
Dégâts collatéraux.
— Ecoutez, dit Clinton. Il est important que Wadensjôô n'apprenne pas qu'on est mêlé à ça. Surtout pas si Erika Berger est une des victimes. Il est déjà tendu à la limite de craquer. J'ai peur qu'on soit obligé de le mettre à la retraite quand ce sera fini.
Nystrôm hocha la tête.
— Ça signifie que quand on aura le message nous annonçant que Blomkvist s'est fait tuer, il faut qu'on joue la comédie. On convoquera une réunion de crise et on semblera totalement abasourdis par les événements. On spécu-lera sur qui pourrait être derrière ce meurtre mais on ne dit rien sur la drogue et autres avant que la police trouve les pièces à conviction.
M I K A E L B L O M K V I S T Q U I T T A la Fille de Tv4 peu avant 17 heures. Ils avaient passé tout l'après-midi à passer en revue des points peu clairs dans le matériel et ensuite Mikael avait été maquillé puis filmé dans une longue interview.
Ils lui avaient posé une question à laquelle il avait eu du mal à répondre de façon cohérente et ils avaient redemandé plusieurs fois.
Comment se fait-il que des fonctionnaires de l'Etat soient allés jusqu'à commettre des assassinats ?
Mikael s'était posé cette question bien avant que la Fille de Tv4 la pose. La Section avait dû voir Zalachenko comme une m e n a c e incroyable, mais ce n'était quand m ê m e pas une réponse satisfaisante. La réponse qu'il finit par donner n'était pas satisfaisante non plus.
— La seule explication plausible que je voie, c'est qu'au fil des ans, la Section a évolué pour devenir une secte au vrai sens du terme. Ils sont devenus c o m m e la secte de Knutsby ou comme le pasteur J i m J o n e s ou des gens comme ça. Ils écrivent leurs propres lois dans lesquelles les notions de bien ou de mal cessent d'être pertinentes et ils semblent complètement isolés de la société normale.
— On dirait une sorte de maladie mentale ?
— Ce n'est pas une description totalement erronée.
Il prit le métro pour Slussen et constata qu'il était trop tôt pour aller au Samirs Gryta. Il traîna un moment sur la place 568
de Sôdermalm. Il se sentait soucieux, mais d'un autre côté la vie avait retrouvé son sens. Ce n'était que lorsque Erika Berger était revenue à Millenium qu'il avait réalisé à quel point catastrophique elle lui avait manqué. Et qu'elle reprenne la barre n'avait pas m e n é à un conflit interne, bien au contraire. Malou était ravie d'avoir retrouvé son poste de secrétaire de rédaction, elle débordait de joie que la vie ( c o m m e elle le disait) retrouve son cours normal.
Le retour d'Erika avait aussi révélé le net déficit de personnel pendant les trois mois passés. Erika avait dû faire son retour à Millenium sur les chapeaux de roues, et avec l'aide de Malou Eriksson elle avait réussi à maîtriser une b o n n e partie du travail d'organisation accumulé et plus ou moins laissé en plan. D'une bonne réunion de rédaction était sortie la décision que Millenium devait s'agrandir et recruter au moins un et probablement deux nouveaux collaborateurs.
Ils n'avaient cependant aucune idée de la manière dont ils allaient trouver les fonds nécessaires.
Finalement, Mikael alla acheter les journaux du soir et entra prendre un café au Java dans Hornsgatan, pour passer le temps jusqu'à ce que vienne l'heure de retrouver Erika.
LA P R O C U R E U R R A G N H I L D G U S T A V S S O N du ministère public posa ses lunettes de lecture sur la table de conférence et contempla l'assemblée. Elle avait cinquante-huit ans, et des cheveux grisonnants coupés court encadraient un visage joufflu parcouru de rides. Elle avait été procureur pendant vingt-cinq ans et travaillait au ministère public depuis le début des années 1990.
Trois semaines seulement s'étaient écoulées depuis qu'elle avait soudain été appelée au bureau officiel du procureur de la nation pour rencontrer Torsten Edklinth. Ce jour-là, elle bouclait quelques affaires de routine et s'apprêtait à partir pour un congé de six semaines dans sa maison de campagne sur Husarô. Au lieu de cela, elle avait reçu mission de mener l'enquête contre un groupe de fonctionnaires de l'Etat ayant autorité et pour l'instant regroupés sous le terme de "la Section". Tous ses projets de vacances avaient rapidement été abandonnés. Elle avait appris que ceci allait être sa tâche principale pour un temps indéterminé et on lui avait 569
laissé les mains quasiment libres pour organiser elle-même son travail et prendre les décisions nécessaires.
— Cette affaire va être une des investigations criminelle-les plus sensationnelles de l'histoire suédoise, avait dit le procureur de la nation.
Elle ne pouvait qu'être d'accord avec lui.
Puis elle était allée de surprise en surprise en écoutant le résumé que faisait Torsten Edklinth de l'affaire et de l'enquête qu'il avait réalisée sur ordre du Premier ministre L'enquête n'était pas terminée, mais il estimait être arrivé au point où il lui fallait présenter la chose à un procureur.
Elle avait c o m m e n c é par se faire u n e vue d'ensemble du matériel q u e Torsten Edklinth lui livrait. Mais lorsque l'étendue des crimes commis avait c o m m e n c é à se préciser, elle avait réalisé que tout ce qu'elle faisait et toutes les décisions qu'elle prendrait allaient être passés au crible dans les livres d'histoire futurs. Dès lors, elle avait consacré c h a c u n e de ses minutes éveillées à essayer d'obtenir une vue d'ensemble cohérente de la liste de crimes quasi inconcevable qu'elle devait traiter. Le cas était unique dans l'histoire du droit suédoise et, puisqu'il était question de débusquer des actes criminels qui se commettaient depuis au moins trente ans, elle comprit le b e s o i n d'une organisation très stricte du travail. Ses p e n s é e s allaient aux enquêteurs officiels antimafia en Italie, qui avaient dû travailler presque clandestinement pour survivre dans les a n n é e s 1 9 7 0 et 1 9 8 0 . Elle comprenait pourquoi Edklinth avait été obligé d'œuvrer en secret. Il ne savait pas en qui il pouvait avoir confiance.
La première mesure de Ragnhild Gustavsson fut de s'ad-joindre trois collaborateurs du ministère public. Elle choisit des personnes qu'elle connaissait depuis de nombreuses années. Ensuite, elle engagea un historien connu du Conseil de prévention de la criminalité pour qu'il l'éclairé avec ses connaissances sur l'apparition des polices de sûreté au fil des décennies. Pour finir, elle désigna formellement Rosa Figuerola comme chef des investigations.
L'enquête sur la Section avait ainsi acquis une forme constitutionnellement valable. On pouvait maintenant la considérer comme n'importe quelle enquête de police, même si l'interdiction totale de révélation avait été décrétée.
570
Au cours des deux dernières semaines, la procureur Gustavsson avait convoqué un grand nombre de personnes à des interrogatoires formels mais très discrets. Mis à part Edklinth et Figuerola, il s'agissait des inspecteurs Bublanski, Sonja Modig, Cuit Bolinder et Jerker Holmberg. Ensuite elle avait rencontré Mikael Blomkvist, Malou Eriksson, Henry Cortez, Christer Malm, Annika Giannini, Dragan Armanskij, Susanne Linder et Holger Palmgren. A part les représentants de Millenium, qui par principe ne répondaient pas aux questions susceptibles d'identifier leurs sources, tous avaient obligeamment fourni des comptes rendus détaillés et des preuves.
Ragnhild Gustavsson n'avait pas du tout apprécié le fait qu'on lui présente un calendrier déterminé par Millenium et qui impliquait qu'elle décide l'arrestation d'un certain nombre de personnes à une date déterminée. Elle estimait pour sa part avoir besoin de plusieurs mois de préparation avant que l'enquête arrive à ce stade. Pourtant, dans le cas présent, elle n'avait pas eu le choix. Mikael Blomkvist de la revue Millenium avait été intraitable. Il n'était soumis à aucun décret ou règlement officiel et il avait l'intention de publier l'article au troisième jour du procès contre Lisbeth Salander.
Ragnhild Gustavsson fut ainsi obligée de s'adapter et de frapper simultanément pour que des suspects et éventuellement des preuves n'aient pas le temps de disparaître. Blomkvist bénéficiait, cela dit, de l'étonnant soutien d'Edklinth et de Figuerola, et peu à peu la procureur avait réalisé que le modèle blomkvistien avait certains avantages évidents. En tant que procureur, elle pourrait compter sur le coup de pouce médiatique bien agencé dont elle avait besoin pour mener l'accusation. De plus, le processus allait se dérouler si vite que l'enquête périlleuse n'aurait pas le temps de fuiter dans les couloirs de l'administration pour arriver aux oreilles de la Section.
— Pour Blomkvist, il s'agit avant tout de rendre justice à Lisbeth Salander. Epingler la Section n'est que la conséquence qui en découle, constata Rosa Figuerola.
Le procès contre Lisbeth Salander allait débuter le mercredi, deux jours plus tard, et la réunion de ce lundi avait eu pour but de passer en revue tout le matériel disponible et de distribuer les tâches.
571
Treize personnes avaient participé à la conférence. Du ministère public, Ragnhild Gustavsson avait amené ses deux collaborateurs les plus proches. De la Protection de la Constitution, la chef des investigations, Rosa Figuerola, était présente, avec ses collègues Stefan Bladh et Niklas Berglund.
Le directeur de la Protection de la Constitution, Torsten Edklinth, avait participé en tant qu'observateur.
Ragnhild Gustavsson avait cependant décidé qu'une affaire de cette importance ne pourrait pas, question de crédibilité, se limiter à la Sâpo. Raison pour laquelle elle avait appelé l'inspecteur J a n Bublanski et son équipe, Sonja Modig, Jerker Holmberg et Curt Bolinder, de la police ordinaire. Ceux-ci avaient travaillé sur l'affaire Salander depuis Pâques et connaissaient parfaitement l'histoire. De plus, elle avait requis la présence de la procureur Agneta Jârvas et de l'inspecteur Marcus Ackerman de Gôteborg. L'enquête sur la Section avait un lien direct avec l'enquête sur l'assassinat d'Alexander Zalachenko.
Lorsque Rosa Figuerola mentionna que l'ancien Premier ministre, Thorbjôrn Fàlldin, devrait éventuellement être appelé comme témoin, Jerker Holmberg et Sonja Modig se tortillèrent avec gêne.
Pendant cinq heures, on avait examiné, les uns après les autres, les noms des personnes identifiées comme des actifs au sein de la Section, ce qui avait permis de constater que la loi était enfreinte et qu'il fallait procéder à des arrestations. En tout, sept personnes avaient été identifiées et mises en relation avec l'appartement dans Artillerigatan. Ensuite, neuf personnes avaient été identifiées qui étaient supposées avoir des liens avec la Section mais qui ne venaient jamais dans Artillerigatan. Elles travaillaient principalement à la Sâpo sur Kungsholmen mais avaient rencontré l'un ou l'autre des actifs de la Section.
— Il est impossible pour l'instant de dire jusqu'où s'étend la conspiration. Nous ne savons pas dans quelles circonstances ces gens rencontrent Wadensjôô ou quelqu'un d'autre. Ils peuvent être informateurs ou on a pu leur faire croire qu'ils travaillent pour des enquêtes internes ou ce genre de choses. Il existe donc une incertitude quant à leur implication qui ne pourra être levée que lorsque nous aurons eu l'occasion de les entendre. De plus, il s'agit uniquement de 572
personnes que nous avons remarquées au cours des semaines où la surveillance a eu lieu ; il peut y avoir d'autres personnes impliquées que nous ne connaissons pas encore.
— Mais le secrétaire général et le chef du budget...
— Nous pouvons dire avec certitude qu'ils travaillent pour la Section.
Il était 18 heures le lundi quand Ragnhild Gustavsson décida de faire une pause d'une heure pour se restaurer avant de reprendre les débats.
Ce fut au moment où tout le monde se levait et commen-
çait à bouger que le collaborateur de Rosa Figuerola à l'unité d'intervention de la Protection de la Constitution, J e s -
per Thoms, demanda son attention pour lui faire part de ce qui était apparu au cours de ces dernières heures d'investigation.
— Clinton a été en dialyse une grande partie de la journée, il est revenu dans Artillerigatan vers 15 heures. Le seul qui a fait quelque chose de particulier est Georg Nystrôm, sauf que nous ne sommes pas très sûrs de ce qu'il a fait.
— Ah bon, dit Rosa Figuerola.
— A 13 h 30 aujourd'hui, Nystrôm s'est rendu à la gare centrale où il a rencontré deux individus. Ils sont allés à pied à l'hôtel Sheraton où ils ont pris un café au bar. La rencontre a duré un peu plus de vingt minutes, après quoi Nystrôm est retourné dans Artillerigatan.
— Hm. Et qui a-t-il rencontré ?
— Nous ne le savons pas. Ce sont des visages nouveaux.
D e u x hommes dans les trente-cinq ans qui physiquement semblent originaires de l'Europe de l'Est. Mais notre enquêteur les a malheureusement perdus quand ils ont pris le métro.
— Ah bon, dit Rosa Figuerola fatiguée.
— Voici leurs photos, dit J e s p e r Thoms et il lui donna une série de photos standard.
Elle regarda des agrandissements de visages qu'elle voyait pour la première fois.
— O K , merci, dit-elle, puis elle posa les photos sur la table de conférence et se leva pour aller trouver quelque chose à manger.
Curt Bolinder était juste à côté d'elle, il baissa les yeux sur les photos.
573
— Oh putain ! dit-il. Les frères Nikoliç, ils trempent là-dedans ?
Rosa Figuerola s'arrêta.
— Q u i ?
— Ces deux-là, des vrais méchants, dit Curt Bolinder.
Tomi et Miro Nikoliç.
— Tu les connais ?
— Oui. D e u x frères de Huddinge. Des Serbes. On les a eus sous surveillance à plusieurs reprises quand ils avaient la vingtaine, j'étais à la brigade antigang à cette époque-là.
Miro Nikoliç est le plus dangereux des deux. Il est d'ailleurs recherché depuis un an pour violences aggravées. Je les croyais tous les deux repartis en Serbie pour devenir politiciens ou quelque chose de ce genre.
— Politiciens ?
— Oui. Ils sont allés en Yougoslavie dans la première partie des années 1990 pour donner un coup de main au nettoyage ethnique. Ils travaillaient pour le patron de la mafia, Arkan, qui entretenait une sorte de milice fasciste privée. Ils avaient la réputation d'être des shooters.
— Shooters?
— Oui, des tueurs à gages. Ils allaient et venaient entre Belgrade et Stockholm. Leur oncle a un restaurant à Norrmalm où ils travaillent officiellement de temps à autre. Nous avons eu plusieurs indications comme quoi ils ont participé à au moins deux assassinats liés à des règlements de comptes internes dans la prétendue guerre des cigarettes parmi les Yougos, mais nous n'avons jamais pu les coincer pour quoi que ce soit.
Rosa Figuerola regarda les photos d'investigation, muette.
Puis elle devint livide. Elle fixa Torsten Edklinth.
— Blomkvist, s'écria-t-elle, paniquée. Ils ne vont pas se contenter de bousiller sa réputation. Ils vont le tuer et laisser la police trouver la cocaïne au cours de l'enquête pour en tirer ses propres conclusions.
Edklinth la regarda tout aussi fixement.
— Il devait retrouver Erika Berger au Samirs Gryta, dit Rosa Figuerola. Elle toucha l'épaule de Curt Bolinder. Tu es armé ?
— Oui...
— Viens avec moi.
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Rosa Figuerola sortit en trombe de la salle de réunion.
Son bureau se trouvait trois portes plus loin dans le couloir.
Elle déverrouilla la porte et prit son arme de service dans le tiroir du bureau. Contre tout règlement, elle laissa la porte de son bureau grande ouverte en fonçant vers les ascenseurs. Curt Bolinder resta indécis une seconde.
— Va, dit Bublanski à Curt Bolinder. Sonja... accompagne-les.
M I K A E L B L O M K V I S T A R R I V A au Samirs Gryta à 18 h 20 . Erika Berger venait de s'installer à une table libre à côté du bar près des portes d'entrée. Il lui fit la bise. Ils commandèrent chacun une b o n n e bière et un sauté d'agneau, et la bière leur fut servie tout de suite.
— Comment elle était, la Fille de Tv4 ? demanda Erika Berger.
— Aussi pimpante que d'habitude.
Erika Berger rit.
— Si tu ne fais pas attention, elle va finir par devenir une obsession. Tu te rends compte, une fille qui résiste au charme de Blomkvist !
— Il se trouve qu'il y a plein de filles qui ont résisté au fil des années, dit Mikael Blomkvist. Comment a été ta journée ?
— Gaspillée. Mais j'ai accepté de participer à un débat sur SMP au Club des publicistes. Ça sera ma dernière contribution à cette histoire.
— Merveilleux.
— Tu ne peux pas savoir à quel point c'est génial d'être de retour à Millenium, dit-elle.
— Tu n'imagines pas à quel point je trouve génial que tu sois de retour. J ' e n suis encore tout remué.
— C'est redevenu sympa d'aller au boulot.
— Mmm.
— Je suis heureuse.
— Et moi, je dois aller aux toilettes, dit Mikael et il se leva.
Il fit quelques pas et faillit bousculer un homme d'une trentaine d'années qui venait d'entrer dans le restaurant. Mikael nota qu'il avait un physique d'Europe de l'Est et qu'il le dévisageait. Ensuite il vit le pistolet-mitrailleur.
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ILS PASSAIENT RIDDARHOLMEN, quand Torsten Edklinth les appela pour dire que ni Mikael Blomkvist, ni Erika Berger ne répondaient à leur portable. Ils les avaient sans doute coupés pour dîner en paix.
Rosa Figuerola lâcha un juron et traversa la place de Sôdermalm à près de quatre-vingts kilomètres à l'heure, la main en permanence enfoncée sur le klaxon. Quand elle tourna brutalement dans Hornsgatan, Curt Bolinder fut obligé de se retenir à la portière avec la main. Il avait sorti son arme de service et contrôlait qu'elle était armée. Sonja Modig faisait pareil sur la banquette arrière.
— Il faut qu'on demande des renforts, dit Curt Bolinder.
On ne joue pas avec les frères Nikoliç.
Rosa Figuerola hocha la tête.
— Voici ce qu'on va faire, dit-elle. Sonja et moi, on entrera directement au Samirs Gryta en espérant qu'ils y sont. Toi, Curt, tu sais reconnaître les frères, tu resteras dehors et tu ouvres les yeux.
— OK.
— Si tout est calme, on embarque Blomkvist et Berger dans la voiture tout de suite et on les conduit à Kungsholmen. Si on flaire quoi que ce soit, on reste dans le resto et on demande des renforts.
— OK, dit Sonja Modig.
Rosa Figuerola se trouvait toujours dans Hornsgatan lorsque la radio sous le tableau de bord se mit à crépiter.
A toutes les unités. Fusillade rapportée dans Tavastgatan à Sôdermalm. L'alerte concerne le restaurant Samirs Gryta.
Rosa Figuerola sentit brusquement une crampe lui nouer le ventre.
ERIKA BERGER VIT Mikael Blomkvist heurter un homme dans les trente-cinq ans alors qu'il se rendait aux toilettes près de l'entrée. Elle fronça les sourcils sans vraiment savoir pourquoi. Elle avait l'impression que l'inconnu fixait Mikael avec une expression de surprise. Elle se demanda si c'était une de ses connaissances.
Puis elle vit l'homme faire un pas en arrière et lâcher un sac par terre. Tout d'abord, elle ne comprit pas ce qu'elle 576
voyait. Elle resta paralysée quand elle l'aperçut braquer une arme automatique sur Mikael.
MIKAEL BLOMKVIST RÉAGIT SANS RÉFLÉCHIR. Il avança sa main gauche, saisit le canon et le tourna vers le plafond. L'espace d'une microseconde, la gueule passa devant son visage.
Le crépitement du pistolet-mitrailleur fut étourdissant dans le local exigu. Une pluie de plâtre et de verre du plafonnier pulvérisé s'abattit sur Mikael tandis que Miro Nikoliç lâchait une rafale d'une dizaine de balles. Un bref instant, Mikael Blomkvist regarda les yeux de l'homme qui voulait sa mort.
Ensuite Miro Nikoliç fit un pas en arrière. Il arracha l'arme des mains de Mikael qui fut pris au dépourvu et lâcha le canon. Il réalisa subitement qu'il était en danger de mort. Sans réfléchir, il se jeta sur son agresseur au lieu de se mettre en sûreté. Plus tard, il allait comprendre que s'il avait réagi autrement, s'il s'était baissé ou s'il avait reculé, il aurait été tué sur le coup. Une nouvelle fois, il réussit à saisir le canon de l'arme.
Il se servit de son poids pour acculer l'homme contre le mur. Il entendit encore six ou sept coups partir et il poussa désespérément sur le pistolet-mitrailleur pour diriger le canon vers le sol.
ERIKA BERGER S'ÉTAIT INSTINCTIVEMENT BAISSÉE lorsque la deuxième série de coups partit. Elle tomba et se cogna la tête contre une chaise. Puis elle se blottit par terre, leva les yeux et vit les trois trous que les balles avaient laissés dans le mur à l'endroit précis où elle était assise l'instant d'avant.
Choquée, elle tourna la tête et vit Mikael Blomkvist qui se battait avec l'homme près de l'entrée. Il était tombé à genoux et avait saisi la mitraillette des deux mains, et il essayait de s'en emparer. Elle vit l'agresseur lutter pour se dégager.
Il ne cessait de frapper le visage et la tempe de Mikael avec son poing.
ROSA FIGUEROLA FREINA BRUTALEMENT en face du Samirs Gtyta, arracha la portière et se rua vers le restaurant. Elle tenait son Sig Sauer à la main lorsqu'elle avisa la voiture qui était garée juste devant le restaurant.
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Elle vit Tomi Nikoliç derrière le volant et pointa son arme sur son visage de l'autre côté de la vitre.
— Police. Montre tes mains ! cria-t-elle.
Tomi Nikoliç leva les mains.
— Sors de la voiture et couche-toi par terre, hurla-t-elle avec de la rage plein la voix. Elle tourna la tête et jeta un bref coup d'œil sur Curt Bolinder. Le restaurant, dit-elle.
Curt Bolinder et Sonja Modig traversèrent la rue au triple galop.
Sonja Modig pensa à ses enfants. C'était contre toutes les instructions policières de se ruer dans un bâtiment, l'arme à la main, sans avoir d'abord des renforts sérieux sur les lieux et sans gilet pare-balles et sans avoir une véritable vue d'ensemble de la situation...
Puis elle entendit la détonation d'un coup tiré dans le restaurant.
MIKAEL BLOMKVIST AVAIT RÉUSSI à introduire son majeur entre la détente et le pontet lorsque Miro Nikoliç recommença à tirer. Il entendit du verre se briser derrière lui. Il ressentit une douleur épouvantable dans le doigt quand le tueur serra plusieurs fois de suite la détente et coinça son doigt, mais tant que le doigt était en place, les coups de feu ne pouvaient pas partir. Les coups de poing pleuvaient sur le côté de son visage et il sentit subitement qu'il avait quarante-cinq ans et qu'il était vraiment en très mauvaise condition physique.
Je m'en sortirai pas. Il faut en finir
Ce fut sa première pensée rationnelle depuis qu'il avait vu l'homme au pistolet-mitrailleur.
Il serra les dents et enfonça davantage son doigt derrière la détente.
Puis il s'arc-bouta sur les pieds et appuya l'épaule sur le corps du tueur et poussa sur ses pieds. Il lâcha la mitraillette de la main droite et monta le coude pour se protéger des coups de poing. Miro Nikoliç commença alors à le frapper à l'aisselle et sur les côtes. Pendant une seconde, ils furent de nouveau face à face.
L'instant d'après, Mikael sentit qu'on éloignait le tueur de lui. Il ressentit une dernière douleur fulgurante au doigt et 578
vit l'immense stature de Curt Bolinder. Bolinder souleva littéralement Miro Nikoliç par la peau du cou et lui écrasa la tête contre le mur. Miro Nikoliç s'effondra c o m m e un paquet flasque.
— Couche-toi, entendit-il Sonja Modig hurler. Police. Reste couché !
Il tourna la tête et la vit debout, les jambes écartées et tenant son arme des deux mains, tandis qu'elle essayait de se faire une idée de la situation chaotique. Pour finir, elle leva l'arme vers le plafond et tourna le regard vers Mikael Blomkvist.
— Tu es blessé ? demanda-t-elle.
Mikael la regarda, s e c o u é . Ses sourcils et son nez sai-gnaient.
— Je crois que j'ai un doigt cassé, dit-il et il s'assit par terre.
ROSA FIGUEROLA REÇUT Fassistance de la brigade de Sôdermalm moins d'une minute après avoir forcé Tomi Nikoliç à s'allonger sur le trottoir. Elle s'identifia et laissa aux policiers en uniforme le soin de s'occuper du prisonnier, puis elle courut dans le restaurant. Elle s'arrêta à la porte pour essayer de se faire une idée de la situation.
Mikael Blomkvist et Erika Berger étaient assis par terre.
Mikael avait du sang sur le visage et il semblait se trouver en état de choc. Rosa poussa un soupir de soulagement. Il était vivant. Ensuite elle fronça les sourcils quand Erika Berger passa son bras autour de son épaule.
Sonja Modig était accroupie en train d'examiner la main de Blomkvist. Curt Bolinder passait des menottes à Miro Nikoliç, qui avait l'air d'avoir été heurté par un train express.
Elle vit un PM de l'armée suédoise par terre.
Elle leva les yeux et vit le personnel du restaurant, choqué, des clients épouvantés et un tableau rassemblant de la vaisselle brisée, des chaises et des tables renversées et autres dégâts causés par de nombreux coups de feu. Elle sentit l'odeur de poudre. Mais elle ne voyait pas de mort ou de blessé dans le local. Des policiers du fourgon de renfort entrèrent, armes au poing. Elle tendit la main et toucha l'épaule de Curt Bolinder. Il se leva.
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— Tu disais que Miro Nikoliç était recherché ?
— Exact. Violences aggravées il y a environ un an. Une bagarre à Hallunda.
— OK. Voilà ce qu'on va faire. Je vais disparaître rapidos avec Blomkvist et Berger. Toi, tu restes. Version officielle : Sonja Modig et toi, vous êtes arrivés ici pour dîner ensemble, tu as reconnu Nikoliç de ton passage à la brigade antigang.
Comme tu essayais de l'interpeller, il a sorti son arme et tiré comme un fou. Tu l'as coffré.
Curt Bolinder eut l'air surpris.
— Ça ne tiendra pas... il y a des témoins.
— Les témoins vont raconter que des gens se sont bagarrés et qu'ils ont tiré. L'important, c'est que mon histoire tienne jusqu'aux journaux du soir demain. La version est donc que les frères Nikoliç ont été arrêtés par hasard parce que tu les avais reconnus.
Curt Bolinder regarda le chaos autour de lui. Puis il hocha brièvement la tête.
ROSA FIGUEROLA SE FRAYA UN CHEMIN à travers la foule de policiers dans la rue et installa Mikael Blomkvist et Erika Berger à l'arrière de sa voiture. Elle se tourna vers le commandant et lui parla à voix basse pendant environ trente secondes. Elle fit un signe en direction de la voiture où se trouvaient Mikael et Erika. Le commandant sembla troublé mais finit par hocher la tête. Elle conduisit jusqu'à Zinkens-damm, se gara et se retourna.
— Tu es très amoché ?
— J'ai pris quelques marrons. Les dents sont toujours en place. Je me suis esquinté le doigt.
— On ira aux urgences de Sankt Gôran.
— Que s'est-il passé ? demanda Erika Berger. Et qui es-tu ?
— Pardon, dit Mikael. Erika, voici Rosa Figuerola. Elle travaille à la Sâpo. Rosa, je te présente Erika Berger.
— Je l'avais deviné, dit Rosa Figuerola d'une voix neutre.
Elle ne regardait pas Erika Berger.
— On s'est rencontré au cours de l'enquête, Rosa et moi.
Elle est mon contact à la Sâpo.
— Je comprends, dit Erika Berger qui soudain se mit à trembler sous le choc.
580
Rosa Figuerola dévisagea Erika Berger.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Mikael.
— On a mal interprété le but de la cocaïne, dit Rosa Figuerola. On pensait qu'ils avaient tendu un piège pour te compromettre. En réalité, ils avaient l'intention de te tuer pour laisser la police trouver la cocaïne lors de la perquisition de ton appartement.
— Quelle cocaïne ? demanda Erika Berger.
Mikael ferma les yeux un petit moment.
— Conduis-moi à Sankt Gôran, dit-il.
— ARRÊTÉS ? S'EXCLAMA FREDRIK CLINTON. Il ressentit une légère pression, comme un papillon dans la région du cœur.
— On estime qu'il n'y a pas de danger, dit Georg Nystrôm. Il semblerait que ce soit un pur hasard.
— Un hasard ?
— Miro Nikoliç était recherché pour une vieille histoire de coups et blessures. Un flic de la Sécurité publique l'a reconnu et l'a arrêté quand il entrait au Samirs Gryta. Nikoliç a été pris de panique et a essayé de se dégager en tirant.
— EtBlomkvist?
— Il n'a pas été mêlé à l'incident. Nous ne savons même pas s'il se trouvait au Samirs Gryta quand l'arrestation a eu lieu.
— Je n'y crois pas, putain de merde, dit Fredrik Clinton.
Les frères Nikoliç, qu'est-ce qu'ils savent ?
— De nous ? Rien. Ils pensent que Bjôrck et Blomkvist étaient des boulots liés au trafic de femmes.
— Mais ils savent que Blomkvist était la cible ?
— D'accord, mais ils ne vont pas aller raconter qu'ils ont accepté un contrat. Ils vont la fermer sur toute la longueur jusqu'au tribunal. Ils seront condamnés pour port d'arme illégal et, j'imagine, pour violence à l'encontre d'un fonctionnaire.
— De vrais débutants, dit Clinton.
— Oui, ils se sont vraiment plantés. Il n'y a plus qu'à laisser Blomkvist courir pour le moment, rien n'est e n c o r e perdu.
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IL ÉTAIT 23 HEURES lorsque Susanne Linder et deux armoires à glace de la protection rapprochée de Milton Security vinrent chercher Mikael Blomkvist et Erika Berger à Kungsholmen.
— On peut vraiment dire que tu n'en loupes pas une, dit Susanne Linder à Erika Berger.
— Désolée, répondit Erika, d'une voix morne.
Le c h o c était tombé sur Erika Berger dans la voiture en route pour l'hôpital de Sankt Gôran. Tout à coup, elle avait réalisé qu'aussi bien elle que Mikael Blomkvist avaient failli se faire tuer.
Mikael resta u n e heure aux urgences, le temps de se faire soigner le visage, de passer à la radio et de se faire empaqueter le majeur gauche. Il avait des contusions importantes au bout du doigt et allait probablement perdre l'ongle. La blessure la plus sérieuse s'était produite, ironie du sort, lors de l'intervention de Curt Bolinder, quand il avait tiré Miro Nikoliç en arrière. Le majeur de Mikael était resté coincé dans le pontet de l'arme et le doigt avait cassé net. Ça faisait un mal infernal mais sa vie n'était certainement pas en danger.
Mikael ne ressentit le choc que près de deux heures plus tard, quand il était déjà arrivé à la Protection de la Constitution à la Sâpo et avait laissé son compte rendu à l'inspecteur Bublanski et à la procureur Ragnhild Gustavsson. Tout à coup, il se mit à trembler de la tête aux pieds et se sentit si fatigué qu'il faillit s'endormir entre les questions. Suivit un moment de palabres.
— Nous ne savons pas ce qu'ils projettent de faire, dit Rosa Figuerola. Nous ne savons pas s'ils voulaient descendre seulement Blomkvist ou si Berger aussi devait mourir. Nous ne savons pas s'ils vont essayer à nouveau ni si quelqu'un d'autre à Millenium est menacé aussi... Et pourquoi ne pas tuer Salander qui représente la vraie menace sérieuse contre la Section ?
— J'ai déjà appelé les collaborateurs de Millenium pour les informer pendant que Mikael se faisait soigner, dit Erika Berger. Ils vont se faire tout petits jusqu'à ce que le journal paraisse. La rédaction sera vide.
La première réaction de Torsten Edklinth avait été qu'il fallait donner immédiatement une protection rapprochée à Mikael Blomkvist et à Erika Berger. Ensuite, aussi bien lui 582
que Rosa Figuerola s'étaient dit que ce n'était peut-être pas très malin d'attirer l'attention en contactant la brigade de protection des personnalités de la Sâpo.
Erika Berger résolut le problème en déclarant qu'elle ne voulait pas de protection policière. Elle prit le téléphone, appela Dragan Armanskij et expliqua la situation. Ainsi Susanne Linder fut-elle rappelée au service tard le soir au pied levé.
MIKAEL BLOMKVIST ET ERIKA BERGER furent installés à l'étage d'une safe bouse située un peu après Drottningholm, sur la route du centre d'Ekerô. C'était une grande villa datant des années 1930 avec vue sur la mer, un jardin impressionnant, dépendances et terres attenantes. La propriété appartenait à Milton Security, mais était o c c u p é e par Martina Sjôgren, soixante-huit ans, veuve du collaborateur de longue date Hans Sjôgren, mort dans un accident quinze ans plus tôt.
Lors d'une mission, il était passé à travers le plancher pourri d'une maison abandonnée du côté de Sala. Après l'enterrement, Dragan Armanskij avait parlé avec Martina Sjôgren et l'avait engagée comme intendante et gérante de la propriété.
Elle habitait gratuitement une annexe au rez-de-chaussée et maintenait l'étage en état pour les occasions, quelques fois par an, où Milton Security avait besoin de planquer des personnes qui, pour des raisons réelles ou imaginaires, craignaient pour leur sécurité.
Rosa Figuerola les accompagna. Elle se laissa tomber sur une chaise dans la cuisine et laissa Martina Sjôgren lui servir un café pendant qu'Erika Berger et Mikael Blomkvist s'ins-tallaient à l'étage et que Susanne Linder contrôlait les alarmes et l'équipement électronique de surveillance autour de la propriété.
— Il y a des brosses à dents et des articles de toilette dans la commode devant la salle de bains, cria Martina Sjôgren dans l'escalier.
Susanne Linder et les deux gardes du corps de Milton Security s'installèrent dans une pièce au rez-de-chaussée.
— Je n'ai pas arrêté depuis qu'on m'a réveillée à 4 heures, dit Susanne Linder. Vous pouvez établir un tour de garde, mais laissez-moi dormir au moins une heure
583
— Tu peux dormir toute la nuit, on s'en occupe, dit une des gardes.
— Merci, dit Susanne Linder et elle alla se coucher.
Rosa Figuerola écouta distraitement pendant que les deux gardes du corps branchaient les détecteurs de mouvement dans le jardin et tiraient à la courte paille qui allait prendre le premier tour de garde. Le perdant se prépara un sandwich et s'installa dans un salon télé à côté de la cuisine.
Rosa Figuerola étudia les tasses à café fleuries. Elle aussi était sur pied depuis tôt le matin, et elle aussi se sentait assez vannée. Elle envisageait de rentrer chez elle quand Erika Berger descendit et se versa une tasse de café. Elle s'assit de l'autre côté de la table.
— Mikael s'est endormi comme une masse, dès qu'il s'est allongé.
— Une réaction à l'adrénaline, dit Rosa Figuerola.
— Qu'est-ce qu'il va se passer maintenant ?
— Vous allez vous faire tout petits pendant quelques jours.
Dans une semaine, ça sera terminé, quelle qu'en soit la conclusion. Comment tu te sens ?
— Bof. Toujours un peu s e c o u é e . Ce n'est pas tous les jours que des choses comme ça arrivent. Je viens d'appeler mon mari pour lui expliquer pourquoi je ne rentre pas ce soir.
— Hmm.
— Je suis mariée à...
— Je sais à qui tu es mariée.
Silence. Rosa Figuerola se frotta les yeux et bâilla.
— Il faut que je rentre me coucher, dit-elle.
— Je t'en prie, arrête tes bêtises et va te coucher avec Mikael, dit Erika.
Rosa Figuerola la dévisagea.
— Ça se voit tant que ça ? demanda-t-elle.
Erika hocha la tête.
— Est-ce que Mikael a dit quelque c h o s e . . .
— Pas un mot. Il est en général assez discret quand il s'agit de ses copines. Mais des fois, il est comme un livre ouvert. Et toi, tu es ouvertement hostile quand tu me regardes. Vous essayez de cacher quelque chose.
— C'est mon chef, dit Rosa Figuerola.
— Ton chef ?
584
— Torsten Edklinth serait fou furieux s'il savait que Mikael et moi...
— Je comprends.
Silence.
— Je ne sais pas ce qui se passe entre toi et Mikael, mais je ne suis pas une rivale, dit Erika.
— N o n ?
— Mikael est mon amant de temps en temps. Mais je ne suis pas mariée avec lui.
— J'ai cru comprendre que vous avez une relation spéciale. Il a parlé de vous quand nous étions à Sandhamn.
— Il t'a amenée à Sandhamn ? Alors c'est sérieux.
— Ne te fiche pas de moi.
— Rosa... j'espère que toi et Mikael... je vais essayer de rester à ma place.
— Et si tu n'y arrives pas ?
Erika Berger haussa les épaules.
— Son ex-femme a totalement flippé quand Mikael était infidèle avec moi. Elle l'a flanqué à la porte. C'était ma faute.
Tant que Mikael est célibataire et accessible, je n'ai pas l'intention d'avoir de scrupules. Mais je me suis promis que s'il se mettait sérieusement avec quelqu'un, je resterais à l'écart.
— Je ne sais pas si j ' o s e m'investir.
— Mikael est spécial. Tu es amoureuse de lui.
— Je crois, oui.
— Alors, ne le coince pas tout de suite. Va te coucher maintenant.
Rosa réfléchit un instant. Puis elle monta à l'étage, se déshabilla et se glissa dans le lit tout près de Mikael. Il murmura quelque chose et posa son bras autour de sa taille.
Erika Berger resta seule avec ses réflexions un long moment dans la cuisine. Elle se sentit soudain profondément malheureuse.
25
MERCREDI 13 J U I L L E T - J E U D I 14 JUILLET
MIKAEL BLOMKVIST S'ÉTAIT TOUJOURS DEMANDÉ pourquoi les haut-parleurs dans les tribunaux d'instance étaient si bas et discrets. Il eut du mal à distinguer les mots annonçant que le procès contre Lisbeth Salander allait débuter dans la salle 5 à 10 heures. Il était cependant arrivé tôt et s'était posté devant les portes d'entrée de la salle d'audience. Il fut l'un des premiers à y entrer. Il s'installa dans les travées des auditeurs du côté gauche de la salle, d'où il aurait la meilleure vue sur la table de la défense. Les places des auditeurs se remplirent rapidement. L'intérêt des médias s'était gra-duellement accru à l'approche du procès, et cette dernière semaine, le procureur Richard Ekstrôm avait été interviewé quotidiennement.
Ekstrôm n'avait pas chômé.
Lisbeth Salander était accusée de violence et de violence aggravée contre Carl-Magnus Lundin ; de menace, tentative de meurtre et violence aggravée contre feu Karl Axel Bodin, alias Alexander Zalachenko ; de deux cambriolages - celui de la maison de campagne de feu maître Nils Bjurman, et celui de son appartement sur Odenplan ; de vol de véhicule motorisé
- une Harley Davidson appartenant à un certain Benny Nieminen, membre du MC Svavelsjô ; de détention illégale de trois armes - une bombe lacrymogène, une matraque électrique et un pistolet Wanad P-83 polonais qui avaient été retrouvés à Gosseberga ; de vol et d'occultation de preuves - la formulation était vague mais elle visait la documentation qu'elle avait trouvée dans la maison de campagne de Bjurman, ainsi que d'un certain nombre de délits mineurs. Au total, Lisbeth Salander accumulait seize chefs d'accusation.
586
Ekstrôm avait aussi laissé filtrer des insinuations sur l'état mental de Lisbeth Salander, qui laissait à désirer. Il s'appuyait d'une part sur l'expertise psychiatrique médicolégale du Dr J e s p e r H. Lôderman qui avait été faite à sa majorité, d'autre part sur une expertise qui, sur décision du tribunal d'instance lors d'une audience préparatoire, avait été faite par le Dr Peter Teleborian. Cette malade mentale, fidèle à son habitude, refusant catégoriquement de parler aux psychiatres, l'analyse avait été faite à partir d'"observations" réalisées depuis son incarcération à la maison d'arrêt de Kronoberg à Stockholm le mois précédant le procès.
Teleborian, qui avait de nombreuses années d'expérience de la patiente, établissait que Lisbeth Salander souffrait d'une grave perturbation psychique et il employait des mots tels que psychopathie, narcissisme pathologique et schizophrénie paranoïde.
Les médias avaient rapporté qu'à sept reprises, elle avait été interrogée par la police. Chaque fois, l'accusée avait refusé de dire ne fût-ce que bonjour à c e u x qui la question-naient. Les premiers interrogatoires avaient été menés par la police de Gôteborg tandis que les autres s'étaient déroulés à l'hôtel de police à Stockholm. Les enregistrements du procès-verbal faisaient état de tentatives sympathiques d'entrer en contact, de persuasion en douceur et de questions répétées avec obstination, mais pas une seule réponse.
Même pas un raclement de gorge.
A quelques reprises, on percevait aussi la voix d'Annika Giannini sur les bandes magnétiques, lorsqu'elle constatait que sa cliente n'avait manifestement pas l'intention de répondre. L'accusation contre Lisbeth Salander reposait ainsi exclusivement sur des preuves techniques et sur les faits que l'enquête de police avait pu établir.
Le silence de Lisbeth avait par moments plongé son avocate dans une position embarrassante, puisqu'elle était forcée d'être pratiquement aussi silencieuse que sa cliente. Ce dont Annika Giannini et Lisbeth Salander discutaient en privé restait bien sûr confidentiel.
Ekstrôm ne fit aucun secret de son intention de demander en premier lieu un internement en psychiatrie de Lisbeth Salander, et en second lieu une peine de prison conséquente.
Normalement, ces demandes étaient formulées dans l'ordre 587
inverse, mais il estimait qu'il y avait dans le cas de Lisbeth Salander des perturbations psychiques tellement évidentes qu'il n'avait pas le choix. C'était extrêmement inhabituel qu'un tribunal aille à l'encontre d'un avis médicolégal.
Il estimait également qu'il ne fallait pas lever la tutelle de Salander. Dans une interview, il avait déclaré, l'air soucieux, qu'en Suède il existait un certain nombre de personnes sociopathes souffrant de perturbations psychiques si importantes qu'elles constituaient un danger pour elles-mêmes et pour les autres, et que scientifiquement il n'y avait pas d'autre choix que de garder ces personnes sous les verrous.
Il citait le cas d'Anette, une jeune fille violente dont la vie dans les années 1970 passait en feuilleton dans les médias et qui, trente ans plus tard, était toujours soignée en institution fermée. Chaque tentative d'alléger les restrictions avait pour résultat qu'elle s'en prenait violemment et de façon démen-tielle aux parents et au personnel soignant, ou qu'elle passait aux tentatives d'automutilation. Ekstrôm prétendait que Lisbeth Salander souffrait d'une forme semblable de perturbation psychique.
L'intérêt des médias avait aussi augmenté pour la simple raison que l'avocate de Lisbeth Salander ne s'était pas prononcée. Elle avait systématiquement refusé les interviews lui offrant la possibilité d'exposer les points de vue de l'autre partie. Les médias se trouvaient donc dans une situation compliquée où la partie civile les submergeait d'informations tandis que la défense, fait inhabituel, ne donnait pas la moindre indication sur l'attitude de Salander ni sur la stratégie prévue par elle.
Cet état de fait était commenté par l'expert juridique engagé pour couvrir l'affaire pour le compte d'un journal du soir. Dans une chronique, l'expert constatait qu'Annika Giannini était une avocate respectée en droits de la femme, mais qu'elle manquait cruellement d'expérience d'affaires hors de ce champ d'application, et il en tirait la conclusion qu'elle était mal placée pour défendre Lisbeth Salander. Par sa sœur, Mikael Blomkvist avait appris que plusieurs avocats célèbres l'avaient contactée pour lui offrir leurs services. Sur injonction de sa cliente, Annika Giannini avait gentiment décliné toutes ces offres.
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EN ATTENDANT LE DÉBUT DU PROCÈS, Mikael regarda les autres auditeurs. Il découvrit tout à coup Dragan Armanskij sur le banc près de la sortie.
Leurs regards se croisèrent un bref instant.
Ekstrôm avait une pile de papiers importante sur sa table.
Il hochait la tête en signe de reconnaissance à quelques journalistes.
Annika Giannini était assise à sa table face à Ekstrôm. Elle triait des papiers et ne regardait personne. Mikael eut l'impression que sa sœur était légèrement nerveuse. Un léger trac, se dit-il.
Ensuite le président de la cour, l'assesseur et les jurés firent leur entrée dans la salle. Le président de la cour s'appelait Jôrgen Iversen, un homme de cinquante-sept ans aux cheveux blancs, au visage maigre et à la démarche athlétique.
Mikael avait retracé le passé d'Iversen et constaté qu'il était connu pour être un juge très expérimenté et correct, qui avait déjà présidé un certain nombre de procès très médiatisés.
En dernier, Lisbeth Salander fut amenée dans la salle.
Mikael avait beau être habitué à la capacité de Lisbeth Salander de s'habiller de façon choquante, il fut stupéfait de voir qu'Annika Giannini lui avait permis de se présenter à la salle d'audience vêtue d'une courte jupe en cuir noir, avec l'ourlet défait, et d'un débardeur noir portant l'inscription
/ am irritated et qui ne dissimulait pas grand-chose de ses tatouages. Elle portait des rangers, une ceinture cloutée et des chaussettes montantes rayées noir et lilas. Elle avait une dizaine de piercings dans les oreilles et des anneaux à la lèvre et aux sourcils. Ses cheveux avaient repoussé depuis son opération du crâne en une sorte de chaume noir et hir-sute. De plus, elle était maquillée à outrance. Elle avait un rouge à lèvres gris, les sourcils accentués et davantage de mascara noir que ce que Mikael l'avait jamais vue utiliser.
A l'époque où il la voyait, elle ne s'était pas particulièrement intéressée au maquillage.
En termes diplomatiques, elle avait l'air légèrement vulgaire. Gothique. Elle rappelait un vampire d'un film de série B des années i 9 6 0 . Mikael remarqua que plusieurs des journalistes présents, surpris, en eurent le souffle coupé et affichèrent un sourire amusé quand elle fit son apparition.
Maintenant qu'ils avaient enfin l'occasion de voir cette fille 589
entourée de scandales, sur qui ils avaient tant écrit, elle correspondait amplement à leurs attentes.
Puis il se rendit compte que Lisbeth Salander était déguisée. En temps normal, elle s'habillait n'importe comment ef manifestement sans le moindre goût. Mikael avait toujours pensé qu'elle ne s'attifait pas ainsi pour suivre la mode, mati pour indiquer une identité. Lisbeth Salander marquait son territoire privé comme étant un territoire hostile. Il avait toujours perçu les clous de son blouson de cuir comme le mécanisme de défense que sont les piquants pour un héris-son. C'était un signal à l'entourage. N'essaie pas de me cares*
ser. Ça va faire mal.
Pour son entrée dans le tribunal, elle avait cependant tellement accentué son style vestimentaire qu'il paraissait quasiment parodique tant il était exagéré.
Mikael comprit brusquement ensuite que ce n'était pas un hasard mais une partie de la stratégie de défense d'Annika.
Si Lisbeth Salander était arrivée soigneusement coiffée, en chemise sage et petits souliers plats, elle aurait eu l'air d'un escroc qui essayait de vendre un baratin à la cour. C'était une question de crédibilité. Maintenant, elle arrivait telle qu'elle était, pas c o m m e quelqu'un d'autre. Dans un état légèrement exagéré, pour que tout soit clair. Elle ne prétendait pas être ce qu'elle n'était pas. Son message à la cour était qu'elle n'avait aucune raison d'avoir honte ni de poser.
Si la cour avait des problèmes avec son aspect physique, ce n'était pas le problème de Lisbeth. La société l'accusait d'un tas de choses et le procureur l'avait traînée en justice. Par sa simple apparition, elle avait déjà indiqué qu'elle avait l'intention d'expédier le raisonnement du procureur comme étant des foutaises.
Elle avança avec assurance et s'assit à la place désignée à côté de son avocate. Son regard balaya les auditeurs. Il n'v avait aucune curiosité dans ses yeux. On aurait plutôt dit qu'elle notait et enregistrait en rebelle les personnes qui l'avaient déjà condamnée dans les pages des médias.
C'était la première fois que Mikael la voyait depuis qu'il l'avait retrouvée telle une poupée de chiffon ensanglantée sur la banquette de cuisine à Gosseberga, et plus d'un an et demi était passé depuis qu'il l'avait vue dans des circonstances normales. Si toutefois l'expression "circonstances normales'*
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était adéquate en parlant de Lisbeth Salander. Pendant quelques secondes, leurs regards se croisèrent. Elle s'attarda un court moment sur lui et ne montra aucun signe de reconnaissance. Par contre, elle observa les bleus marqués qui couvraient la joue et la tempe de Mikael, et le strip chirurgi-cal qui était posé sur son sourcil droit. Une brève seconde, Mikael eut l'impression de voir l'esquisse d'un sourire dans ses yeux. Il n'aurait su dire si oui ou non il avait fantasmé.
Puis le juge Iversen tapa de son marteau et l'audience commença.
LES AUDITEURS RESTÈRENT DANS LA SALLE du tribunal en tout et pour tout une demi-heure. Ils écoutèrent le procureur Ekstrom présenter les faits et exposer les points d'accusation.
Tous les reporters sauf Mikael Blomkvist notèrent assidûment même si tous savaient déjà largement de quoi Ekstròm avait l'intention d'accuser Lisbeth Salander. Pour sa part, Mikael avait déjà écrit son article et il était venu au tribunal uniquement pour marquer sa présence et pour croiser le regard de Lisbeth.
L'exposé d'introduction d'Ekstrom dura vingt-deux minutes. Vint ensuite le tour d'Annika Giannini. Sa réplique dura trente secondes. Sa voix était stable.
— La défense récuse tous les points d'accusation sauf un.
Ma cliente se reconnaît coupable de détention illégale d'armes, en l'occurrence d'une b o m b e de gaz lacrymogène.
Pour tous les autres points d'accusation, ma cliente nie toute responsabilité ou intention criminelle. Nous allons démontrer que les affirmations du procureur sont fausses et que ma cliente a été victime d'abus de pouvoir judiciaire aggravé.
Je vais exiger que ma cliente soit déclarée non coupable, que sa tutelle soit levée et qu'elle soit remise en liberté.
On entendait les stylos gratter les blocs-notes des reporters. La stratégie de maître Giannini venait enfin d'être révélée, bien différente de celle à laquelle les reporters s'étaient attendus. La plupart s'étaient dit qu'Annika Giannini allait invoquer la maladie mentale de sa cliente et l'exploiter en sa faveur. Mikael ne put s'empêcher de sourire.
— Hm, dit le juge Iversen en notant quelque chose. Il regarda Annika Giannini. Vous en avez terminé ?
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— Je viens de faire ma demande.
— Le procureur a-t-il quelque chose à ajouter ? demanc; Iversen.
Ce fut dans cette situation que le procureur Ekstrôm demanda que les délibérations se déroulent à huis clos, arguant qu'il était question de l'état psychique et du bien-être d'une personne éprouvée, ainsi que de détails qui pourraient toucher à la sûreté de la nation.
— Je suppose que vous voulez parler de la prétendue histoire Zalachenko ? demanda Iversen.
— C'est exact. Alexander Zalachenko est arrivé en Suède c o m m e réfugié politique, essayant d'échapper ainsi à une terrible dictature. Certains aspects du traitement de l'affaire, des liens entre des personnes et autres éléments de ce genre sont encore sous le sceau du secret, même si M. Zalachenko est décédé. C'est pourquoi je demande que l'audience déroule à huis clos et que le secret professionnel soit impose pour les moments des délibérations qui s'avéreraient particulièrement sensibles.
— Je comprends, dit Iversen et son front se creusa de sillons profonds.
— De plus, une grande partie des délibérations va concerner la tutelle de l'accusée. Cela touche à des questions qui normalement sont confidentielles, de façon quasi automatique, et c'est par sympathie pour l'accusée que j'aimerais avoir le huis clos.
— Quelle est la position de maître Giannini par rapport à la demande du procureur ?
— En ce qui nous concerne, cela nous est égal.
Le juge Iversen réfléchit un court moment. Il consulta son assesseur et déclara ensuite, à la grande irritation des reporters présents, qu'il accédait à la demande du procureur.
Mikael Blomkvist dut donc quitter la salle.
DRAGAN ARMANSKIJ ATTENDAIT MIKAEL BLOMKVIST en bas de l'escalier du palais de justice. Il faisait une chaleur torride ce jour de juillet et Mikael sentit que deux taches de sueur commençaient à se former aux aisselles. Ses deux gardes du corps le suivirent dehors. Ils saluèrent Dragan Armanskij d'un signe du menton et se mirent à étudier les environs.
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— Ça fait bizarre de se balader avec des gardes du corps, dit Mikael. Et combien ça coûte, cette histoire ?
— C'est la boîte qui régale, dit Armanskij. J'ai un intérêt personnel à te maintenir en vie. Mais nous avons sorti l'équivalent de 250 000 couronnes ces derniers mois.
Mikael hocha la tête.
— Un café ? proposa Mikael en montrant le café italien nuage de lait. Ils s'installèrent à l'ombre sur la terrasse. Les gardes du corps s'assirent à une table voisine, un verre de Coca devant eux.
— Huis clos, constata Armanskij.
— On pouvait s'y attendre. Et c'est tant mieux, comme ça on maîtrise mieux le flot d'informations.
— Oui, ça n'a pas d'importance, mais je c o m m e n c e à apprécier de moins en moins ce Richard Ekstrôm.
Mikael approuva. Ils burent leur café en regardant le palais de justice où se déciderait l'avenir de Lisbeth Salander.
— La contre-attaque est lancée, dit Mikael.
— Et elle est très bien préparée, dit Armanskij. Je dois dire que ta sœur m'impressionne. Quand elle a commencé à présenter sa stratégie, j'ai cru qu'elle plaisantait, mais plus j'y pense, plus ça me semble sensé.
— Ce procès ne va pas se régler là-dedans, dit Mikael.
Il avait répété ces mots c o m m e un mantra depuis plusieurs mois.
— Tu seras appelé comme témoin, dit Armanskij.
— Je le sais. Je suis prêt. Mais ce ne sera qu'après-demain.
En tout cas, on table là-dessus.
LE PROCUREUR RICHARD EKSTRÔM avait oublié ses lunettes à double foyer chez lui et il fut obligé de repousser ses lunettes de vue sur le front et de plisser les yeux pour pouvoir lire ses notes écrites petit. Il frotta rapidement sa barbiche blonde avant de remettre les lunettes en place et de regarder la salle.
Lisbeth Salander était assise le dos droit et contemplait le procureur d'un regard insondable. Son visage et ses yeux 593
étaient immobiles. Elle ne paraissait pas tout à fait présente L'heure était venue pour le procureur d'entamer son interrogatoire.
— Je voudrais vous rappeler, mademoiselle Salander, que vous parlez sous serment, finit par dire Ekstrôm.
Lisbeth Salander ne broncha pas. Le procureur Ekstrôm semblait s'attendre à une sorte de réaction et patienta quelques secondes. Il leva les yeux.
— Vous parlez donc sous serment, répéta-t-il.
Lisbeth Salander inclina un peu la tête. Annika Giannini était occupée à lire quelque chose dans le compte rendu de l'enquête préliminaire et n'avait pas l'air de s'intéresser à oc que disait le procureur Ekstrôm. Il rassembla ses papiers Après un instant d'un silence inconfortable, il se racla la gorge.
— Eh bien, dit Ekstrôm sur un ton raisonnable. Allons directement aux événements qui se sont déroulés dans la maison de campagne de feu maître Bjurman à Stallarholmer.
le 6 avril de cette année, événements au point de départ de ma présentation des faits ce matin. Nous allons essayer d'éclaircir les raisons pour lesquelles vous vous êtes rendue à Stallarholmen et avez tiré une balle sur Carl-Magnus Lundin.
Ekstrôm exhorta Lisbeth Salander du regard. Elle ne bron-chait toujours pas. Le procureur parut soudain excédé. Il écarta les mains et tourna le regard vers le président de la cour. Le juge J ô r g e n Iversen sembla hésitant. Il lorgna en direction d'Annika Giannini, toujours accaparée par un document, totalement fermée à l'entourage.
Le juge Iversen se racla la gorge. Il reporta ses yeux sur Lisbeth Salander.
— Devons-nous prendre votre silence c o m m e un refus de répondre aux questions ? demanda-t-il.
Lisbeth Salander tourna la tête et rencontra le regard du juge Iversen.
— Je veux bien répondre aux questions, répondit-elle.
Le juge Iversen hocha la tête.
— Alors vous pouvez peut-être répondre à la question, glissa le procureur Ekstrôm.
Lisbeth Salander tourna à nouveau les yeux vers Ekstrôm.
Elle garda le silence.
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— Auriez-vous l'obligeance de répondre à la question ?
dit le juge Iversen.
Lisbeth tourna de nouveau le regard vers le président de la cour et haussa les sourcils. Sa voix fut nette et distincte.
— Quelle question ? Pour l'instant, ce monsieur - elle hocha la tête en direction d'Ekstrôm - a lancé un certain nombre d'affirmations sans aucune preuve. Je n'ai pas entendu de question.
Annika Giannini leva les yeux. Elle posa ses coudes sur la table et appuya le menton sur la paume, un soudain intérêt dans les yeux.
Le procureur Ekstrôm perdit le fil pendant quelques secondes.
— Pouvez-vous répéter la question ? avança le juge Iversen.
— Je demandais... êtes-vous allée à la maison de campagne de maître Bjurman à Stallarholmen dans l'intention de tirer sur Carl-Magnus Lundin ?
— Non, vous avez dit : "Nous allons essayer d'éclaircir les raisons pour lesquelles je suis allée à Stallarholmen tirer sur Carl-Magnus Lundin." Ce n'était pas une question. C'était une affirmation anticipant sur ma réponse. Je ne suis pas responsable de vos affirmations.
— Ne soyez pas impertinente. Répondez à la question.
— Non.
Silence.
— Comment ça, non ?
— C'est la réponse à la question.
Le procureur Richard Ekstrôm soupira. La journée allait être longue. Lisbeth Salander le regarda, attendant la suite.
— Il vaut peut-être mieux reprendre dès le début, dit-il.
Vous vous êtes trouvée dans la maison de campagne de feu maître Bjurman à Stallarholmen dans l'après-midi du 6 avril cette année ?
— Oui.
— Comment y êtes-vous allée ?
— J'ai pris le train de banlieue pour Sôdertâlje, puis le bus de Stràngnàs.
— Pour quelle raison êtes-vous allée à Stallarholmen ? Y
aviez-vous fixé rendez-vous avec Carl-Magnus Lundin et son ami Benny Nieminen ?
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— Non.
— Comment se fait-il qu'ils soient venus ?
— C'est à eux qu'il faut le demander.
— Maintenant, c'est à vous que je le demande.
Lisbeth Salander ne répondit pas.
Le juge Iversen se racla la gorge.
— Je suppose que Mlle Salander ne répond pas parce que sémantiquement vous lancez à nouveau une affirmation, dit Iversen plein de bonne volonté.
Annika Giannini pouffa soudain de rire, suffisamment fort pour que ça s'entende. Elle se tut immédiatement et se replongea dans ses papiers. Ekstròm lui lança un regard irrité.
— A votre avis, pourquoi Lundin et Nieminen se sont-il-rendus à la maison de campagne de Bjurman ?
— Je ne sais pas. J'imagine qu'ils sont venus pour mettre le feu. Lundin avait un litre d'essence dans une bouteille plastique dans la sacoche de sa Harley Davidson.
Ekstròm fit la moue.
— Pourquoi êtes-vous allée à la maison de campagne de maître Bjurman ?
— Je cherchais des informations.
— Quelle sorte d'informations ?
— Les informations que je suppose que Lundin et Nieminen étaient venus pour détruire, et qui donc pouvaient contribuer à élucider qui avait tué l'autre fumier.
— Vous estimez que maître Bjurman était un "fumier ; Ai-je bien compris ?
— Oui.
— Pourquoi cette appréciation de votre part ?
— Cet homme-là était un porc sadique, un salaud et un violeur, donc un fumier.
Elle cita exactement le texte qui était tatoué sur le ventre de feu maître Bjurman et, ce faisant, elle reconnaissait indirectement qu'elle était à l'origine de ce texte. Ceci n'entrait cependant pas dans les accusations contre Lisbeth Salander.
Bjurman n'avait jamais signalé ces violences à la police, et il était impossible de déterminer s'il s'était laissé tatouer volontairement ou si cela avait été fait sous la contrainte.
— Vous prétendez donc que votre tuteur aurait abusé de vous. Pourriez-vous nous dire quand ces abus auraient eu lieu ?
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— Ils ont eu lieu le mardi 18 février 2003 et à nouveau le vendredi 7 mars de la même année.
— Vous avez refusé de répondre à toutes les questions des policiers qui ont tenté de communiquer avec vous pendant les interrogatoires. Pourquoi ?
— Je n'avais rien à leur dire.
— J'ai lu la prétendue autobiographie que votre avocate a subitement présentée il y a quelques jours. Je dois dire qu'il s'agit d'un document étrange, nous y reviendrons. Mais dedans, vous affirmez que maître Bjurman, à la première occasion, vous aurait obligée à faire une fellation et qu'à la seconde occasion, il vous aurait violée à plusieurs reprises, et cela en utilisant la torture pendant une nuit entière.
Lisbeth ne répondit pas.
— Est-ce vrai ?
— Oui.
— Avez-vous dénoncé ces viols à la police ?
— Non.
— Pourquoi pas ?
— La police ne m'a jamais écoutée quand j'ai essayé de lui raconter quelque chose. Cela n'avait donc aucun sens de lui dénoncer quoi que ce soit.
— Avez-vous parlé de ces abus à quelqu'un ? à une amie ?
— Non.
— Pourquoi pas ?
— Parce que ça ne regardait personne.
— D'accord, avez-vous consulté un avocat ?
— Non.
— Etes-vous allée voir un médecin pour faire soigner les blessures qui vous auraient été infligées ?
— Non.
— Et vous n'êtes pas allée voir SOS-Femmes battues.
— A nouveau vous lancez une affirmation.
— Pardon. Etes-vous allée voir une antenne de SOS-Femmes battues ?
— Non.
Ekstrôm se tourna vers le président de la cour.
— Je voudrais attirer l'attention de la cour sur le fait que la prévenue a déclaré avoir été victime de deux abus sexuels, dont le deuxième est à considérer c o m m e extrêmement grave. Elle affirme que l'auteur de ces viols était son tuteur, 597
feu maître Nils Bjurman. Parallèlement, il faut prendre en considération les faits suivants...
Ekstrôm tripota ses papiers.
— L'enquête de la brigade criminelle ne relève rien dans le passé de maître Bjurman qui conforte la véracité du récit de Lisbeth Salander. Bjurman n'a jamais été condamné. I]
n'a jamais été l'objet d'une dénonciation, ni d'une enquête de police. Il a déjà été tuteur ou gérant légal de plusieurs autres jeunes et aucun de ceux-ci ne veut faire valoir qu'il ou elle ait été victime d'une quelconque forme d'abus. Au contraire, ils affirment en insistant que Bjurman s'est toujours comporté correctement et gentiment envers eux.
Ekstrôm tourna la page.
— Il est aussi de mon devoir de rappeler que Lisbeth Salander a été diagnostiquée schizophrène paranoïde. De nombreux documents sont là pour attester que cette jeune femme a une inclination à la violence, et que depuis le début de l'adolescence elle a eu des problèmes dans ses contacts avec la société. Elle a passé plusieurs années dans un établissement de pédopsychiatrie et elle est sous tutelle depuis qu'elle a dix-huit ans. Même si cela est regrettable, il y a des raisons. Ma conviction est qu'elle n'a pas besoin de la prison, mais qu'elle a besoin de soins.
Il fit une pause oratoire.
— Discuter l'état mental d'une jeune personne est un exercice répugnant. Tant de choses portent atteinte à la vit
privée, et son état mental devient l'objet d'interprétations.
Dans le cas présent, nous pouvons cependant nous baser sur l'image du m o n d e confuse de Lisbeth Salander ellem ê m e . Une image qui ne se manifeste on ne peut plus clairement dans cette prétendue autobiographie. Nulle pan son manque d'ancrage dans la réalité n'apparaît aussi nettement qu'ici. Nul besoin ici de témoins ou d'interprétations qui jouent sur les mots. Nous avons ses mots à elle.
Nous pouvons nous-mêmes juger de la crédibilité de ses affirmations.
Son regard tomba sur Lisbeth Salander. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle sourit. Elle avait l'air malveillant. Le front d'Ekstrôm se plissa.
— Madame Giannini, avez-vous quelque chose à dire î demanda le juge Iversen.
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— Non, répondit Annika Giannini. A part que les conclusions du procureur Ekstrôm sont fantaisistes.
L ' A U D I E N C E D E L ' A P R È S - M I D I débuta avec l'interrogatoire d'un témoin, Ulrika von Liebenstaahl de la commission des Tutelles, qu'Ekstrôm avait appelée pour essayer d'élucider s'il y avait eu des plaintes envers maître Bjurman. Ceci fut rejeté avec force par Liebenstaahl. Elle estimait une telle affirmation offensante.
— Il existe un contrôle rigoureux des affaires de tutelle.
Maître Bjurman accomplissait des missions pour la commission des Tutelles depuis près de vingt ans avant d'être si honteusement assassiné.
Elle lança sur Lisbeth Salander un regard méchant, bien que Lisbeth ne soit pas accusée de ce meurtre et qu'il était déjà établi que Bjurman avait été tué par Ronald Niedermann.
— Durant toutes ces années, il n'y a pas eu de plaintes contre maître Bjurman. C'était un homme consciencieux qui a souvent fait preuve d'un profond engagement auprès de ses clients.
— Vous ne trouvez donc pas vraisemblable qu'il ait exposé Lisbeth Salander à une violence sexuelle aggravée ?
— Je trouve cette affirmation absurde. Nous disposons des rapports mensuels envoyés par maître Bjurman et je l'ai rencontré personnellement à plusieurs reprises pour débattre de ce cas.
— Maître Giannini a présenté des revendications pour que la tutelle de Lisbeth Salander soit levée avec effet immédiat.
— Personne n'est aussi heureux que nous, à la commission des Tutelles, quand une tutelle peut être levée. Malheureusement, nous avons une responsabilité qui implique de suivre les règles en vigueur. La commission a posé l'exigence que Lisbeth Salander soit déclarée guérie par une expertise psychiatrique, suivant l'ordre établi, avant qu'il puisse être question de modifier sa tutelle.
— Je comprends.
— Cela signifie qu'elle doit se soumettre à des examens psychiatriques. Ce qu'elle refuse, comme vous le savez.
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L'interrogatoire d'Ulrika von Liebenstaahl se poursuivit pendant plus de quarante minutes, pendant lesquelles les rapports mensuels de Bjurman furent examinés.
Annika Giannini posa une seule question juste avant que l'interrogatoire se termine.
— Vous trouviez-vous dans la chambre à coucher de maître Bjurman la nuit du 7 au 8 mars 2003 ?
— Bien sûr que non.
— Autrement dit, vous ignorez donc totalement si les affirmations de ma cliente sont vraies ou fausses ?
— L'accusation contre maître Bjurman est insensée.
— Cela reste votre avis. Pouvez-vous lui fournir un alibi ou prouver d'une autre manière qu'il n'a pas abusé de ma cliente ?
— C'est évidemment impossible. Mais la vraisemblance
— Merci. C'était tout, coupa Annika Giannini.
M I K A E L B L O M K V I S T R E N C O N T R A S A S Œ U R dans les bureaux de Milton Security près de Slussen vers 19 heures, pour faire le bilan de la journée.
— Ça s'est déroulé à peu près comme prévu, dit Annik; Ekstrôm a avalé l'autobiographie de Salander.
— Bien. Comment elle s'en tire ?
Annika éclata de rire.
— Elle s'en tire à merveille et apparaît comme une parfaite psychopathe. Elle ne fait que se comporter avec nature
— Hmm.
— Aujourd'hui, il a principalement été question de Stallarholmen. Demain ça sera Gosseberga, avec interrogatoire-des gens de la brigade technique et des trucs comme ça Ekstrôm va essayer de prouver que Salander y est allée pour assassiner son père.
— O K .
— Mais on aura peut-être un problème technique. Cet après-midi, Ekstrôm a appelé une Ulrika von Liebenstaahl de la commission des Tutelles. Elle s'est mise à rabâcher que je n'ai pas le droit de représenter Lisbeth.
— Comment ça ?
— Elle prétend que Lisbeth est sous tutelle et qu'elle n'a pas le droit de choisir son avocat.
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— Ah bon ?
— Donc, techniquement, je ne peux pas être son avocat si la commission des Tutelles ne m'a pas approuvée.
— Et?
— Le juge Iversen se prononcera là-dessus demain matin.
Je lui ai parlé en coup de vent après les délibérations. Mais je crois qu'il va décider que je continue à la représenter. Mon argument était que la commission des Tutelles a eu trois mois pour protester et que c'est un peu gonflé de présenter une telle requête quand le procès a déjà commencé.
— Teleborian va témoigner vendredi. Il faut que ce soit toi qui l'interroges.
A P R È S A V O I R P A S S É L E J E U D I à étudier des cartes et des photographies et à écouter des conclusions techniques verbeuses sur ce qui s'était passé à Gosseberga, le procureur Ekstrôm avait pu établir que toutes les preuves indiquaient que Lisbeth Salander était allée chez son père dans le but de le tuer. Le maillon le plus fort dans la chaîne de preuves était qu'elle avait emporté à Gosseberga une arme à feu, un Wanad P-83 polonais.
Le fait qu'Alexander Zalachenko (selon le récit de Lisbeth Salander) ou à la rigueur l'assassin d'un policier Ronald Niedermann (selon le témoignage que Zalachenko avait fait avant d'être assassiné à l'hôpital Sahlgrenska) aient essayé de tuer Lisbeth Salander et qu'elle ait été enterrée dans un trou dans la forêt n'atténuait en aucune façon le fait qu'elle ait pisté son père jusqu'à Gosseberga dans l'intention de le tuer. Elle avait de plus failli réussir en le frappant au visage avec une hache. Ekstrôm exigea que Lisbeth Salander soit condamnée pour tentative d'assassinat, préparatifs d'assassinat, ainsi que, de toute manière, pour violences aggravées.
La version de Lisbeth Salander était qu'elle était allée à Gosseberga pour affronter son père et lui faire avouer les meurtres de Dag Svensson et de Mia Bergman. Cette donnée était d'une importance capitale pour la question de la préméditation.
Ekstrôm ayant terminé l'interrogatoire du témoin Melker Hansson de la brigade technique de Gôteborg, maître Annika Giannini avait posé quelques brèves questions.
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— Monsieur Hansson, y a-t-il quoi que ce soit, dans votre enquête et dans toute la documentation technique que vous avez réunie, qui permette d'établir que Lisbeth Salandei ment au sujet de la préméditation de sa visite à Gosseberg;; Pouvez-vous prouver qu'elle y est allée dans le but de tuer son père ?
Melker Hansson réfléchit un instant.
— Non, finit-il par répondre.
— Vous ne pouvez donc rien affirmer par rapport à sa préméditation ?
— Non.
— La conclusion du procureur Ekstrôm, fût-elle éloquente et loquace, n'est donc qu'une spéculation ?
— Je suppose que oui.
— Y a-t-il quoi que ce soit dans les preuves techniques qui contredise Lisbeth Salander quand elle dit avoir emporr par hasard le pistolet polonais, un Wanad P-83, tout simplement parce que l'arme se trouvait dans son sac et qu'elle ne savait pas quoi en faire depuis qu'elle l'avait pris à Benr Nieminen à Stallarholmen la veille ?
— Non.
— Merci, dit Annika Giannini et elle se rassit. Ce furent ses seules paroles au cours du témoignage de Hansson qui avait duré une heure.
B I R G E R W A D E N S J Ô Ô Q U I T T A L ' I M M E U B L E de la Section dans Artillerigatan vers 18 heures le jeudi avec le sentiment d'être cerné par des nuages menaçants et d'avancer vers un naufrage imminent. Il avait réalisé depuis plusieurs semaine-que son titre de directeur, patron donc, de la Section d'analyse spéciale n'était qu'une formule dépourvue de sens. Se-opinions, ses protestations et ses supplications n'avaient aucun poids. Fredrik Clinton avait repris toutes les commandes. Si la Section avait été une institution ouverte et officielle, ceci n'aurait eu aucune importance - il se serait simplement tourné vers son supérieur direct pour présenter ses réclamations.
Dans la situation actuelle, cependant, il n'existait personne auprès de qui se plaindre. Il était seul et dépendant des bonnes grâces d'un homme qu'il considérait comme un 6 0 2
malade mental. Et le pire, c'est que l'autorité de Clinton était absolue. Morveux du style Jonas Sandberg ou fidèles comme Georg Nystrôm, tous semblaient immédiatement rentrer dans le rang et obéir au doigt et à l'œil au vieillard mourant.
Il admettait que Clinton était une autorité discrète qui ne travaillait pas pour son propre enrichissement. Il voulait bien admettre aussi que Clinton travaillait avec en tête le seul bien de la Section, ou en tout cas ce qu'il estimait être le bien de la Section. Mais c'était comme si toute l'organisation se trouvait en chute libre, un état de suggestion collective où des collaborateurs chevronnés refusaient de comprendre que chaque mouvement qu'ils faisaient, chaque décision prise et concrétisée ne faisait que les rapprocher du gouffre.
Wadensjôô sentit un poids dans la poitrine lorsqu'il tourna dans Linnégatan où il avait trouvé une place pour garer sa voiture. Il coupa l'alarme, sortit les clés et il était sur le point d'ouvrir la portière lorsqu'il entendit des mouvements derrière lui et se retourna. Il fut gêné par le contre-jour. Il lui fallut quelques secondes avant de reconnaître l'homme de haute taille sur le trottoir.
— Bonsoir, monsieur Wadensjôô, dit Torsten Edklinth, directeur de la Protection de la Constitution. Cela fait dix ans que je ne suis pas allé sur le terrain, mais aujourd'hui j'ai senti que ma présence s'imposait.
Wadensjôô regarda, troublé, les deux policiers en civil qui flanquaient Edklinth. Il s'agissait de Jan Bublanski et de Marcus Ackerman.
Brusquement il comprit ce qui allait se passer.
— J'ai le triste devoir d'annoncer que sur décision du ministère public, vous êtes en état d'arrestation pour une suite de délits et d'infractions si longue qu'il faudra sans doute des semaines pour établir le catalogue complet.
— Qu'est-ce que ça signifie ? dit Wadensjôô hors de lui.
— Ça signifie que vous êtes arrêté, soupçonné sur de bonnes bases de complicité de meurtre. Vous êtes aussi soup-
çonné de chantage, de corruption, d'écoute illégale, de plusieurs cas de falsification de documents aggravée et de malversation aggravée, de complicité de cambriolage, d'abus d'autorité, d'espionnage et autres petites bricoles. A présent, nous allons nous rendre à Kungsholmen tous les deux et avoir tranquillement un entretien sérieux dès ce soir.
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— Je n'ai pas commis de meurtre, dit Wadensjôô dans un souffle.
— Ce sera à l'enquête de le dire.
— C'était Clinton. C'était Clinton tout le temps, dit Wadensjôô.
Torsten Edklinth hocha la tête, satisfait.
N ' I M P O R T E Q U E L P O L I C I E R sait très bien qu'il existe deux façons classiques de mener l'interrogatoire d'un suspect. Le policier méchant et le policier gentil. Le policier méchant menace, jure, frappe du poing sur la table et se compone globalement à la hussarde dans le but d'effrayer l'accusé, de le soumettre et de l'amener aux aveux. Le policier gentil, de préférence un petit vieux grisonnant, offre des cigarettes et du café, il hoche la tête avec sympathie et utilise un ton raisonnable.
La plupart des policiers - mais pas tous - savent aussi que la technique d'interrogatoire du policier gentil est la plus efficace pour obtenir des résultats. Le criminel vétéran dur à cuire n'est pas le moins du monde impressionné par le policier méchant. Et l'amateur peu sûr de lui, qui est effrayé par un méchant policier et avoue, aurait probablement avoué quelle que soit la technique utilisée.
Mikael Blomkvist écouta l'interrogatoire de Birger Wadensjôô d'une pièce adjacente. Sa présence avait fait l'objet de certaines disputes internes avant qu'Edklinth décide quil pourrait peut-être tirer profit des observations de Mikael.
Mikael put voir que Torsten Edklinth utilisait une troisième variante d'interrogatoire de police, le policier indifférent, qui dans ce cas précis semblait fonctionner encore mieux. Edklinth entra dans la salle d'interrogatoire, servit du café dans des mugs en porcelaine, alluma le magnétophone et s'inclina dans le fauteuil.
— Il se trouve que nous avons déjà toutes les preuve-techniques imaginables contre toi. Nous n'avons d'une manière générale aucun intérêt à entendre ton histoire autrement que pour confirmer ce que nous savons déjà. Mais nous aimerions avoir la réponse à une question : pourquoi -
Comment avez-vous pu être assez fous pour prendre la décision de liquider des gens, ici en Suède, comme si on se 6 0 4
trouvait au Chili de Pinochet ? Le magnétophone est branché. Si tu veux dire quelque chose, c'est le moment. Si tu ne veux pas parler, j'arrête le magnétophone et ensuite nous te retirerons la cravate et les lacets, et nous te logerons en maison d'arrêt dans l'attente de ton avocat, du procès et de la condamnation.
Edklinth prit une gorgée de café et ne dit plus rien. Lorsque deux minutes se furent écoulées sans que rien soit dit, il tendit la main et arrêta le magnétophone. Il se leva.
— Je vais demander qu'on vienne te chercher d'ici quelques minutes. Bonsoir.
— Je n'ai tué personne, dit Wadensjôô alors qu'Edklinth avait déjà ouvert la porte. Edklinth s'arrêta.
— Ça ne m'intéresse pas de parler de la pluie et du beau temps avec toi. Si tu veux t'expliquer, je m'assieds et je mets le magnétophone en marche. Toutes les autorités suédoises
- et surtout le Premier ministre - sont impatientes d'entendre ce que tu as à dire. Si tu racontes, je peux me rendre chez le Premier ministre dès ce soir et lui donner ta version de ce qui s'est passé. Si tu ne racontes pas, tu seras de toute façon traduit en justice et condamné.
— Assieds-toi, dit Wadensjôô.
Sa résignation n'échappa à personne. Mikael respira. Il était accompagné de Rosa Figuerola, de la procureur Ragnhild Gustavsson, de Stefan, collaborateur anonyme de la Sàpo, ainsi que de deux autres personnes inconnues. Mikael se doutait qu'au moins une de ces deux personnes représentait le ministre de la Justice.
— Je n'ai rien à voir avec ces assassinats, dit Wadensjôô une fois qu'Edklinth eut rebranché le magnétophone.
— Les assassinats, dit Mikael Blomkvist à Rosa Figuerola.
— Chhhht, répondit-elle.
— C'étaient Clinton et Gullberg. J'ignorais tout de ce qu'ils allaient faire. Je le jure. J'ai été sous le choc quand j'ai entendu que Gullberg avait tué Zalachenko. J'ai eu du mal à croire que c'était vrai... j'ai eu du mal à le croire. Et quand j'ai entendu ce qui était arrivé à Bjôrck, j'ai failli faire un infarctus.
— Parle-moi de l'assassinat de Bjôrck, dit Edklinth sans changer le ton de sa voix. Ça s'est passé comment ?
— Clinton a engagé quelqu'un. Je ne sais même pas comment ça s'est passé, mais c'étaient deux Yougoslaves. Des 6 0 5
Serbes, je crois. C'est Georg Nystrôm qui les a briefés e payés. Quand je l'ai appris, j'ai compris qu'on allait vers la catastrophe.
— Si on reprenait au début ? dit Edklinth. Quand as-tu commencé à travailler pour la Section ?
Une fois que Wadensjôô eut commencé à raconter, il fu impossible de l'arrêter. L'interrogatoire dura près de cinq heures.
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VENDREDI 15 JUILLET
D A N S L E B O X D E S T É M O I N S A U T R I B U N A L le vendredi après-midi, le Dr Peter Teleborian s'avéra être un homme inspirant la confiance. Il fut interrogé par le procureur Ekstrôm pendant plus de quatre-vingt-dix minutes et il répondit avec calme et autorité à toutes les questions. Par moments, son visage prenait une expression soucieuse, à d'autres moments il paraissait amusé.
— Pour résumer..., dit Ekstrôm en feuilletant ses notes, votre sentiment, en tant que psychiatre bénéficiant de nombreuses années d'expérience, est que Lisbeth Salander souffre de schizophrénie paranoïde ?
— J'ai toujours dit qu'il est extrêmement difficile de faire une évaluation exacte de son état. La patiente, comme vous le savez, est à considérer comme pratiquement autiste dans sa relation avec les médecins et les autorités. J'estime qu'elle souffre d'une maladie psychique grave, mais à l'heure actuelle je ne peux pas fournir un diagnostic exact. Je ne peux pas non plus déterminer à quel stade de psychose elle se trouve, sans procéder à des examens considérablement plus étendus.
— Vous estimez en tout cas qu'elle n'est pas en bonne santé psychique.
— Toute son histoire personnelle est la preuve très éloquente que tel n'est pas le cas.
— Vous avez pu lire la prétendue autobiographie que Lisbeth Salander a écrite et qu'elle a fait parvenir à la cour pour s'expliquer. Comment pourriez-vous la commenter ?
Peter Teleborian écarta les mains et haussa les épaules mais resta silencieux.
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— Disons, quelle crédibilité accordez-vous à ce récit ?
— Aucune crédibilité. C'est une suite d'affirmations concernant différentes personnes, des histoires plus fantaisistes les unes que les autres. Globalement, son explication écrite renforce les soupçons qu'elle souffre de schizophrénie paranoïde.
— Pourriez-vous nous en donner quelques exemples ?
— Le plus flagrant est le récit du prétendu viol dont elle accuse son tuteur Bjurman.
— Pourriez-vous développer ?
— Tout le récit est extrêmement détaillé. C'est un exemple classique du type d'imagination délirante dont les enfanta peuvent faire preuve. Il y a une foule de cas similaires dans des affaires d'inceste, où l'enfant donne des descriptions récusées par leur propre impossibilité et où toutes les preuves font défaut. Il s'agit là, disons, de fantasmes erotiques que même des enfants en très bas âge peuvent développer. .. Un peu comme s'ils regardaient un film d'horreur à la télé.
— Aujourd'hui, Lisbeth Salander n'est pas exactement un enfant, c'est une femme adulte, dit Ekstrôm.
— Oui, et il reste sans doute à déterminer exactement à quel niveau mental elle se trouve. Mais sur le fond, vous avez raison. Elle est adulte et elle croit probablement au récit qu'elle a donné.
— A votre avis, ce sont des mensonges.
— Non, si elle croit à ce qu'elle dit, ce ne sont pas des mensonges. C'est une histoire qui démontre qu'elle ne sait pas faire la distinction entre imagination et réalité.
— Elle n'a donc pas été violée par maître Bjurman ?
— Non. La vraisemblance doit être considérée comme inexistante. Lisbeth Salander a besoin de soins spécialisés.
— Vous figurez personnellement dans le récit de Lisbeth Salander...
— Oui, et le détail ne manque pas de piquant. Mais, encore une fois, c'est son imagination qui s'exprime. Si nous devions croire cette pauvre fille, je serais quasiment un pédophile...
Il sourit et poursuivit :
— Mais elle exprime ici ce dont je ne cesse de parler. La biographie de Salander nous apprend qu'elle a été maltraitée 6 0 8
en étant maintenue en contention le plus clair de son temps à Sankt Stefan et que je venais dans sa chambre la nuit.
Voilà un cas presque classique de son incapacité à interpréter la réalité. Ou, plus exactement, c'est ainsi qu'elle interprète la réalité.
— Merci. A la défense maintenant, si maître Giannini a des questions...
Annika Giannini n'ayant pratiquement pas eu de questions ou d'objections au cours des deux premiers jours d'audience, tout le monde s'attendait à ce qu'elle pose à nouveau quelques questions par acquit de conscience avant d'interrompre l'interrogatoire. La prestation de la défense est si lamentable que ça commence à devenir pénible, pensa Ekstrôm.
— Oui, j'en ai, dit Annika Giannini. J'ai un certain nombre de questions et cela risque de prendre un peu de temps.
Il est maintenant 11 h 30. Je propose que nous fassions une pause pour que je puisse mener mon interrogatoire du témoin sans interruption après le déjeuner.
Le juge Iversen décida que la cour irait déjeuner.
C U R T B O L I N D E R É T A I T A C C O M P A G N É de deux policiers en uniforme lorsque, à midi pile, il posa son énorme poigne sur l'épaule du commissaire Georg Nystrôm devant le restaurant Màster Anders dans Hantverkargatan. Nystrôm regarda, stupéfait, Curt Bolinder qui lui brandit sa plaque de policier sous le nez.
— Bonjour. Je vous arrête pour complicité d'assassinat et tentative d'assassinat. Les points d'accusation vous seront communiqués par le procureur de la nation cet après-midi même. Je vous conseille de nous suivre de votre plein gré, dit Curt Bolinder.
Georg Nystrôm eut l'air de ne pas comprendre la langue que parlait Curt Bolinder. Mais il constata que Curt Bolinder était quelqu'un qu'il fallait suivre sans protester.
L ' I N S P E C T E U R J A N B U B L A N S K I était accompagné de Sonja Modig et de sept policiers en uniforme lorsque son collègue Stefan Bladh à la Protection de la Constitution les fit entrer, à midi pile, dans le département confidentiel qui constituait 6 0 9
les domaines de la Sâpo sur Kungsholmen. Ils passèrenl dans les couloirs jusqu'à ce que Stefan s'arrête et indique un bureau. La secrétaire du secrétaire général eut l'air totalement ahurie lorsque Bublanski brandit sa plaque de police.
— Restez assise, s'il vous plaît. Ceci est une intervention de la police.
Il poursuivit jusqu'à la porte intérieure et interrompit le secrétaire général Albert Shenke au beau milieu d'une conversation téléphonique.
— C'est quoi, tout ça ? demanda Shenke.
— Je suis l'inspecteur Jan Bublanski. Vous êtes en état d'arrestation pour infraction à la Constitution suédoise. Les différents points d'accusation vous seront communiqués au cours de l'après-midi.
— Ceci dépasse les bornes, dit Shenke.
— Oui, absolument, dit Bublanski.
Il fit mettre des scellés au bureau de Shenke et détacha deux policiers comme gardiens devant la porte, avec ordre de ne laisser entrer personne. Ils avaient autorisation d'utiliser leur matraque et même leur arme de service si quelqu'un essayait de passer en force.
Ils continuèrent la procession à travers les couloirs jusqu'à ce que Stefan indique une autre porte, et ils répétèrent la procédure avec le chef comptable Gustav Atterbom.
J E R K E R H O L M B E R G É T A I T A S S I S T É de la brigade d'intervention de Sôdermalm lorsque, à midi pile, il frappa à la porte d'un bureau temporairement loué au deuxième étage d'un immeuble face à la rédaction du magazine Millenium dans Gôtgatan.
Comme personne ne venait ouvrir la porte, Jerker Holmberg ordonna que la brigade l'ouvre de force mais, avant que le pied-de-biche ait pu servir, la porte s'entrouvrit.
— Police, dit Jerker Holmberg. Mets tes mains bien en vue.
— Je suis de la police, dit l'inspecteur Gôran Mârtensson.
— Je le sais. Et tu détiens des licences pour un paquet d'armes à feu.
— Oui, mais je suis policier en service.
— Tu parles ! dit Jerker Holmberg.
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On l'aida à appuyer Mârtensson contre le mur et à lui prendre son arme de service.
— Je t'arrête pour écoutes illégales, faute professionnelle grave, plusieurs violations de domicile chez le journaliste Mikael Blomkvist dans Bellmansgatan et probablement bien d'autres points d'accusation. Passez-lui les menottes.
Jerker Holmberg procéda à une rapide inspection du bureau et constata qu'il y avait suffisamment d'électronique pour monter un studio d'enregistrement. Il détacha un policier pour garder le local, avec instruction de rester assis sur une chaise et de ne pas laisser d'empreintes digitales.
Lorsqu'on fit sortir Mârtensson par la porte d'entrée de l'immeuble, Henry Cortez leva son Nikon numérique et prit une série de vingt-deux photos. Il n'était certes pas un photographe professionnel et ses photos laissèrent pas mal à désirer côté qualité. Mais le cliché fut vendu le lendemain à un tabloïd pour une somme d'argent véritablement indécente.
R O S A F I G U E R O L A F U T LA S E U L E des policiers qui participaient aux razzias de la journée à connaître un incident non prévu.
Elle était assistée par la brigade d'intervention de Norrmalm et trois collègues de la Sâpo lorsque, à midi pile, elle entra dans l'immeuble d'Artillerigatan et monta les escaliers menant à l'appartement au dernier étage, dont le propriétaire était la société Bellona.
L'opération avait été mise sur pied dans un délai très court. Dès que la force d'intervention fut rassemblée devant la porte de l'appartement, elle donna le feu vert. Deux solides policiers en uniforme de la brigade de Norrmalm levèrent un bélier en acier de quarante kilos et ouvrirent la porte en deux coups bien placés. La force d'intervention, pourvue de gilets pare-balles et d'armes en conséquence, occupa l'appartement dans les dix secondes après que la porte avait été forcée.
La surveillance mise en place depuis l'aube indiquait que cinq individus identifiés comme collaborateurs de la Section avaient franchi la porte dans la matinée. Tous les cinq furent retrouvés en quelques secondes et menottes.
Rosa Figuerola portait un gilet pare-balles. Elle traversa l'appartement qui avait été le QG de la Section depuis les 6 1 1
années i960 et ouvrit brutalement les portes les unes après les autres. Elle constata qu'elle aurait besoin d'un archéo-logue pour l'aider à trier la quantité de dossiers qui remplis-saient les pièces.
Quelques secondes seulement après qu'elle était passe-par la porte d'entrée, elle ouvrit la porte d'une petite pièce assez loin dans l'appartement et découvrit une chambre pour passer la nuit. Elle se trouva subitement face à face avec Jonas Sandberg. Il avait constitué un point d'interrogation lorsque les tâches avaient été réparties au matin. La veille au soir, l'investigateur qui devait surveiller Sandberg l'avait perdu. Sa voiture était garée sur Kungsholmen et 1
n'avait pas été repéré à son domicile pendant la nuit. Au matin, on n'avait pas su comment le localiser et l'arrêter.
Ils ont une équipe de nuit pour des raisons de sécurité. Evidemment. Et Sandberg est resté dormir là, une fois sa garde finie.
Jonas Sandberg ne portait que son slip et il semblait à peine réveillé. Il se tourna pour attraper son arme de service sur la table de chevet. Rosa Figuerola se pencha en avant efl balaya l'arme par terre, loin de Sandberg.
— Jonas Sandberg, je t'arrête pour complicitié dans les assassinats de Gunnar Bjôrck et d'Alexander Zalachenko.
ainsi que de complicité dans la tentative d'assassinat de Mikael Blomkvist et d'Erika Berger. Enfile ton pantalon.
Jonas Sandberg balança son poing en direction de Rosa Figuerola. Elle para le coup par pur réflexe et sans lui accorder un centième de seconde d'attention.
— Tu plaisantes ? dit-elle. Elle lui prit le bras et lui tordit le poignet si violemment que Sandberg bascula en arrière par terre. Elle le roula sur le ventre et lui planta son genou dans le bas du dos. Elle le menotta elle-même. Ce fut la première fois depuis qu'elle travaillait à la Sâpo qu'elle utilisait les menottes dans le service.
Elle laissa Sandberg aux bons soins d'un policier en uniforme et continua. Pour finir, elle ouvrit la dernière porte tout au fond de l'appartement. Selon les plans qu'avaient fournis les services de la mairie, il s'agissait d'un petit réduit donnant sur la cour. Elle s'arrêta sur le seuil et contempla l'épouvantail le plus décharné qu'elle ait jamais vu. Elle comprit immédiatement qu'elle se trouvait en face d'une personne mourante.
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— Fredrik Clinton, je t'arrête pour complicité d'assassinat, tentative d'assassinat et toute une série d'autres crimes, dit-elle. Ne bouge pas de ton lit. Nous appelons une ambulance pour te transporter à Kungsholmen.
C H R I S T E R M A L M S ' É T A I T P O S T É juste à côté de l'entrée de l'immeuble d'Artillerigatan. Contrairement à Henry Cortez, il savait manier son Nikon numérique. Il utilisa un petit téléobjectif et les photos furent très professionnelles.
Elles montraient les membres de la Section sortir de l'immeuble encadrés par des policiers, un par un, et fourrés dans des voitures de police, et finalement une ambulance venant chercher Fredrik Clinton. Ses yeux rencontrèrent l'objectif de l'appareil photo juste au moment où Christer appuyait sur le déclencheur. Il avait un air inquiet et troublé.
Plus tard, cette photo fut désignée "photo de l'année".
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VENDREDI 15 JUILLET
L E J U G E I V E R S E N L A I S S A R E T O M B E R son marteau sur la table à 12 h 30 et déclara que l'audience du tribunal correctionnel venait de reprendre. Il remarqua tout de suite la troisième personne apparue à la table d'Annika Giannini. Holger Palmgren, assis dans un fauteuil roulant.
— Bonjour, Holger, dit le juge Iversen. Ça fait un bail que je ne t'ai pas vu dans une salle d'audience.
— Bonjour, monsieur le juge Iversen. Certaines affaire-tu sais, sont tellement complexes que les juniors ont besoin d'un peu d'assistance.
— Je croyais que tu avais cessé ton activité professionnelle.
— J'ai été malade. Mais maître Giannini a fait appel à moi pour être son assesseur dans cette affaire.
— Je comprends.
Annika Giannini se racla la gorge.
— Il faut dire aussi que, pendant de nombreuses années.
Holger Palmgren a représenté Lisbeth Salander.
— Laissons cela de côté, dit le juge Iversen.
D'un signe de tête, il indiqua à Annika Giannini qu'elle pouvait commencer. Elle se leva. Elle n'avait jamais aimé la mauvaise habitude suédoise de mener des audiences sur un ton informel, assis autour d'une table intime, presque comme s'il s'agissait d'un dîner. Elle se sentait beaucoup mieux quand elle pouvait parler debout, elle se leva donc.
— Je pense que nous pourrions commencer par les commentaires qui ont clos la séance de ce matin. Monsieur Teleborian, pourquoi désapprouvez-vous systématiquement toutes les affirmations qui viennent de Lisbeth Salander ?
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— Parce qu'elles sont manifestement inexactes, répondit Peter Teleborian.
Il était calme et détendu. Annika Giannini hocha la tête et se tourna vers le juge Iversen.
— Monsieur le juge, Peter Teleborian affirme que Lisbeth Salander ment et affabule. La défense va maintenant démontrer que chaque mot dans l'autobiographie de Lisbeth Salander est véridique. Nous allons montrer des preuves. Ecrites et relevant de témoignages. Nous sommes à présent arrivés au stade de ce procès où le procureur a présenté les grandes lignes de son réquisitoire. Nous avons écouté et nous savons maintenant à quoi ressemblent les accusations exactes contre Lisbeth Salander.
Annika Giannini eut subitement la bouche sèche et elle sentit que sa main tremblait. Elle respira à fond et but une gorgée d'eau minérale. Ensuite elle saisit fermement le dossier de la chaise pour que le tremblement de ses mains ne révèle pas sa nervosité.
— Du réquisitoire du procureur, nous pouvons tirer la conclusion qu'il dispose d'une profusion d'opinions mais de très peu de preuves. Il pense que Lisbeth Salander a tiré sur Carl-Magnus Lundin à Stallarholmen. Il affirme qu'elle est allée à Gosseberga pour tuer son père. Il suppose que ma cliente souffre de schizophrénie paranoïde et qu'elle est malade mentale de toutes les manières qu'on puisse imaginer. Et il bâtit cette supposition sur les données d'une seule source, en l'occurrence le Dr Peter Teleborian.
Elle fit une pause et chercha sa respiration. Elle se força à parler lentement.
— La situation des preuves est maintenant telle que l'avis du procureur repose exclusivement sur Peter Teleborian. Si ce dernier a raison, tout va pour le mieux ; et dans ce cas, ma cliente se porterait mieux si elle pouvait recevoir l'aide psychiatrique adéquate que lui-même et le procureur réclament.
Pause.
— Mais si le Dr Teleborian a tort, l'affaire prend tout de suite une autre tournure. Si, de plus, il ment sciemment, nous sommes dans la situation où ma cliente est victime d'un abus de pouvoir judiciaire, un abus qui se déroule depuis de nombreuses années.
Elle regarda Ekstrôm.
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— Au cours de cet après-midi, nous allons démontre: que votre témoin a tort et que vous, en tant que procureur, vous avez été abusé et entraîné à accepter ces fausses conclusions.
Peter Teleborian arborait un sourire amusé. Il écarta les mains et adressa un hochement de tête à Annika Giannini l'invitant à commencer. Elle se tourna de nouveau vers IverseiL
— Monsieur le juge. Je vais démontrer que la prétendue expertise psychiatrique médicolégale de Peter Teleborian est un bluff du début à la fin. Je vais démontrer qu'il mer.: sciemment au sujet de Lisbeth Salander. Je vais démontrer que ma cliente a été victime d'un abus de pouvoir judiciaire aggravé. Et je vais démontrer qu'elle est aussi intelligente et sensée que quiconque dans cette salle.
— Pardon, mais..., commença Ekstrôm.
— Un instant. Elle leva un doigt. Je vous ai laissé parler sans vous déranger pendant deux jours. Maintenant, c'est mon tour.
Elle se tourna de nouveau vers le juge Iversen.
— Je ne prononcerais pas des accusations aussi grave-devant un tribunal si je ne disposais pas des preuves irréfutables.
— Je vous en prie, continuez, dit Iversen. Mais je ne veux pas entendre d'histoires de grand complot. Gardez en tête que vous pouvez être poursuivie pour diffamation même pour des affirmations prononcées devant la cour.
— Merci. Je le garderai en tête.
Elle se tourna vers Teleborian. La situation semblait toujours l'amuser.
— La défense a plusieurs fois demandé à pouvoir consulter le dossier de Lisbeth Salander datant de l'époque où.
jeune adolescente, elle était enfermée chez vous à Sankt Stefan. Pourquoi n'avons-nous pas obtenu ce dossier ?
— Parce que le tribunal d'instance a décidé qu'il est confidentiel. C'est une décision qui a été prise par égard pour Lisbeth Salander, mais si une cour de cassation revenait là-dessus, je vous ferais évidemment passer le dossier.
— Merci. Pendant les deux années que Lisbeth Salander a passées à Sankt Stefan, combien de nuits est-elle restée en contention ?
— Je ne m'en souviens pas comme ça de but en blanc.
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— Elle soutient pour sa part qu'il s'agit de trois cent quatre-vingts des sept cent quatre-vingt-six nuits qu'elle a passées à Sankt Stefan.
— Je ne peux pas donner le nombre exact de nuits, mais ce chiffre est considérablement exagéré. D'où sort-il ?
— De son autobiographie.
— Et vous voulez dire qu'elle se souviendrait aujourd'hui exactement de chaque nuit passée en contention ? C'est impossible.
— Ah bon ? Vous avanceriez quel chiffre ?
— Lisbeth Salander était une patiente très agressive et encline à la violence, et il était indéniablement nécessaire de la mettre dans une pièce à privation sensorielle un certain nombre de fois. Peut-être devrais-je expliquer quel est le but d'une telle pièce...
— Merci, mais ce ne sera pas nécessaire. C'est une pièce où un patient n'aura aucune stimulation sensorielle supposée pouvoir l'inquiéter. Combien de jours et de nuits Lisbeth Salander a-t-elle passées en contention dans une telle pièce quand elle avait treize ans ?
— Il s'agit de... approximativement, peut-être une trentaine de fois au cours de son hospitalisation.
— Trente. C'est une infime partie des trois cent quatre-vingts fois dont elle parle.
— Indéniablement.
— Moins de dix pour cent du chiffre qu'elle donne.
— Oui.
— Son dossier pourrait-il nous renseigner de façon plus exacte ?
— C'est possible.
— Excellent, dit Annika Giannini et elle sortit une grosse liasse de papiers de son porte-documents. Alors je voudrais donner à la cour une copie du dossier de Lisbeth Salander à Sankt Stefan. J'ai compté le nombre de notes relatives à la contention et je suis arrivée au chiffre de trois cent quatre-vingt-une, plus donc que ce que ma cliente affirme.
Les yeux de Peter Teleborian s'agrandirent.
— Hé là... il s'agit d'informations confidentielles. D'où est-ce que vous tenez ça ?
— Un journaliste du magazine Millenium me l'a donné.
Il n'est donc pas si confidentiel que ça s'il peut traîner dans 6 1 7
des rédactions de journaux au milieu d'un tas d'autres dossiers. Je dois peut-être dire aussi que la revue Millenium publie aujourd'hui même des extraits de ce dossier. Je pense que ce tribunal doit avoir l'occasion d'y jeter un coup d'œil.
— Tout cela est illégal...
— Non. Lisbeth Salander a donné son accord pour la publication de ces extraits. Car ma cliente n'a rien à cacher.
— Votre cliente est déclarée incapable et elle n'a pas le droit de prendre ce genre de décisions toute seule.
— Nous reviendrons sur la déclaration d'incapacité de Lisbeth Salander. Nous allons d'abord étudier ce qui lui est arrivé à Sankt Stefan.
Le juge Iversen fronça les sourcils et prit le dossier qu'Annika Giannini lui tendait.
— Je n'ai pas fait de copie pour le procureur Ekstrôm. De toute façon, il a déjà reçu ces documents qui violent l'inté-grité de ma cliente il y a un mois.
— Vous dites ? demanda Iversen.
— Le procureur Ekstrôm a reçu une copie de ce dossier confidentiel des mains de Teleborian lors d'une rencontre dans son bureau à 17 heures le samedi 4 juin de cette année.
— Est-ce vrai ? demanda Iversen.
La première impulsion de Richard Ekstrôm fut de nier.
Ensuite il réalisa qu'Annika Giannini avait peut-être des preuves.
— J'ai demandé à pouvoir lire des parties du dossier, sous le secret professionnel, reconnut Ekstrôm. J'étais obligé de m'assurer que l'histoire de Salander était bien celle qu'elle prétend avoir.
— Merci, dit Annika Giannini. Cela signifie que nous avons une confirmation non seulement que le Dr Teleborian débite des mensonges mais qu'il a aussi enfreint la loi en livrant un dossier qu'il affirme lui-même être frappé du sceau du secret.
— Nous consignons cela, dit Iversen.
LE J U G E I V E R S E N S E S E N T A I T maintenant tout à fait éveillé. D'une façon très inhabituelle, Annika Giannini venait de s'attaquer à un témoin et elle avait déjà réduit en miettes un élément 6 1 8
important dans son témoignage. Et elle affirme qu'elle peut prouver tout ce qu'elle dit. Iversen ajusta ses lunettes.
— Docteur Teleborian, à partir de ce dossier que vous avez personnellement établi, pouvez-vous me dire maintenant combien de nuits Lisbeth Salander est restée en contention ?
— Je n'ai aucun souvenir d'une telle fréquence, mais si c'est ce que dit le dossier, je suis obligé de le croire.
— Trois cent quatre-vingt-une nuits. N'est-ce pas une fréquence exceptionnelle ?
— C'est effectivement beaucoup.
— Comment vivriez-vous ces choses si vous aviez treize ans et que quelqu'un vous attachait pendant plus d'un an au cadre métallique de votre lit avec des sangles en cuir ?
Comme de la torture ?
— Il faut comprendre que la patiente représentait un danger pour elle-même et pour autrui...
— D'accord. Un danger pour elle-même - Lisbeth Salander s'est-elle jamais blessée elle-même ?
— On pouvait le craindre...
— Je répète la question : Lisbeth Salander s'est-elle jamais blessée elle-même ? Oui ou non ?
— En tant que psychiatres, nous devons apprendre à interpréter l'image dans son ensemble. En ce qui concerne Lisbeth Salander, vous pouvez par exemple voir sur son corps un certain nombre de tatouages et de piercings, qui sont aussi un comportement autodestructeur et une manière de blesser son corps. Nous pouvons interpréter cela comme une manifestation de haine envers soi-même.
Annika Giannini se tourna vers Lisbeth Salander.
— Est-ce que tes tatouages sont une manifestation de haine envers toi-même ?
— Non, dit Lisbeth Salander.
Annika Giannini regarda vers Teleborian.
— Vous voulez donc dire que moi, qui porte des boucles d'oreilles et qui d'ailleurs ai également un tatouage à un endroit hautement intime, je représente un danger pour moi-même ?