L E D R A N D E R S J O N A S S O N P R A T I Q U A deux profondes incisions
jusqu'à l'os du crâne et replia la peau autour du trou d'entrée. Il maintint l'ouverture avec des pinces. Une infirmière inséra un aspirateur pour vider le sang. Ensuite vint l'étape désagréable où le Dr Jonasson utilisa une perceuse pour élargir le trou dans l'os. La manœuvre progressa avec une lenteur exaspérante.
Ayant finalement obtenu un trou assez large pour avoir accès au cerveau de Lisbeth Salander, il y introduisit doucement une sonde et élargit la trouée de la plaie de quelques millimètres. Ensuite, il introduisit une sonde plus fine et localisa la balle. Grâce à la radio du crâne, il put voir que la balle avait tourné pour se placer dans un angle de quarante-cinq degrés par rapport à la trouée de la lésion. Il utilisa la sonde pour toucher doucement le bord de la balle et, après une série de tentatives ratées, il put la soulever suffisamment pour la remettre à sa place initiale.
Finalement, il introduisit une longue pince très fine, réussit à attraper la base de la balle et serra fort. Il tira la pince droit vers lui. La balle suivit presque sans la moindre résistance. Il la tint face à la lumière pendant une seconde et constata qu'elle semblait intacte, puis il la laissa tomber dans un bol.
— Eponge, dit-il et son ordre fut immédiatement suivi d'effet.
Il jeta un regard sur l'électrocardiogramme qui indiquait que sa patiente bénéficiait encore d'une activité cardiaque régulière.
— Pince.
Il tira à lui une loupe puissante suspendue et focalisa sur la région dénudée.
— Doucement, dit le professeur Frank Ellis.
Au cours des trois quarts d'heure suivants, Anders Jonasson ne retira pas moins de trente-deux petits éclats d'os fichés autour du trou d'entrée. Le plus petit de ces éclats était invisible à l'œil nu.
T A N D I S Q U E , F R U S T R É , M I K A E L B L O M K V I S T essayait d'extirper son téléphone portable de la poche de poitrine de sa veste
- tâche qui se révéla impossible avec les mains menottées -, 2 4
plusieurs véhicules arrivèrent à Gosseberga, avec des policiers et du personnel technique. Briefés par le commissaire Paulsson, ils furent chargés de récolter des preuves techniques irréfutables dans la remise à bois et de procéder à un examen approfondi de la maison d'habitation où plusieurs armes avaient été saisies. Résigné, Mikael suivit leurs agissements depuis son point d'observation à l'arrière de la voiture de Paulsson.
Au bout d'une bonne heure seulement, Paulsson sembla prendre conscience que les agents Torstensson et Andersson n'étaient pas encore revenus de leur mission d'arrêter Ronald Niedermann. Il eut soudain l'air soucieux et fit amener Mikael Blomkvist dans la cuisine où il lui demanda de nouveau de décrire la route.
Mikael ferma les yeux.
Il était toujours dans la cuisine avec Paulsson au retour des renforts qui avaient été envoyés pour secourir les deux policiers. L'agent de police Gunnar Andersson avait été retrouvé mort, la nuque brisée. Son collègue Fredrik Torstensson était encore en vie, mais il était grièvement blessé.
Tous deux avaient été retrouvés dans le fossé à côté du panneau signalant un passage d'élans. Leurs armes de service et le véhicule de police manquaient.
Si, au départ, le commissaire Thomas Paulsson avait eu à gérer une situation relativement claire, il se retrouvait maintenant avec sur les bras un homicide de policier et un des-perado armé en fuite.
— Imbécile, répéta Mikael Blomkvist.
— Injurier la police ne sert à rien.
— Nous sommes d'accord là-dessus. Mais j'ai l'intention de vous épingler pour faute professionnelle, et ça va saigner. Avant que j'en aie terminé avec vous, toutes les manchettes du pays vous auront désigné policier le plus stupide de la Suède.
La menace d'être jeté en pâture aux médias était apparemment la seule chose qui pouvait impressionner Thomas Paulsson. Il eut l'air inquiet.
— Qu'est-ce que vous proposez ?
— J'exige que vous appeliez l'inspecteur Jan Bublanski à Stockholm. Tout de suite.
2 5
L ' I N S P E C T R I C E S O N J A M O D I G se réveilla en sursaut quand son portable, qu'elle avait mis à charger à l'autre bout de la chambre, sonna. Elle tourna les yeux vers le réveil sur la table de chevet et constata avec désespoir qu'il n'était qu'un peu plus de 4 heures. Elle regarda son mari qui ronflait toujours paisiblement. Subiraient-ils une attaque d'artillerie qu'il continuerait à dormir. Elle tituba hors du lit et trouva le bouton sur son portable pour répondre.
Jan Bublanski, pensa-t-elle, qui d'autre ?
— C'est la cata totale du côté de Trollhâttan, lui annonça son chef sans autre forme de politesse. Le X2000 pour Gôteborg part à 5 h 10.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Blomkvist a trouvé Salander et Niedermann et Zalachenko. Il est arrêté pour insulte à policier, résistance et détention illégale d'arme. Salander a été transportée à l'hôpital Sahlgrenska avec une balle dans la tête. Zalachenko est à Sahlgrenska avec une hache dans le crâne. Niedermann se balade dans la nature. Il a tué un policier cette nuit.
Sonja Modig cilla deux fois et sentit la fatigue. Elle avait surtout envie de retourner dans son lit et de prendre un mois de vacances.
— X2000 à 5 h 10. D'accord. Qu'est-ce que je dois faire ?
— Tu prends un taxi pour la gare. Tu seras accompagnée de Jerker Holmberg. Vous allez prendre contact avec un dénommé Thomas Paulsson, commissaire à Trollhâttan, qui est apparemment responsable du bordel de cette nuit et qui selon Blomkvist est un, je cite, connard d'envergure, fin de citation.
— Tu as parlé avec Blomkvist ?
— Manifestement, ils l'ont mis aux fers. J'ai réussi à convaincre Paulsson de me le passer un court instant. Je suis en route pour Kungsholmen et, du centre des opérations, je vais essayer de savoir ce qui se trame. On reste en contact sur le portable.
Sonja Modig regarda l'heure encore une fois. Puis elle appela un taxi et alla se mettre sous la douche pendant une minute. Elle se lava les dents, tira un peigne à travers ses cheveux, enfila un pantalon noir, un tee-shirt noir et une veste grise. Elle glissa son arme de service dans sa sacoche et choisit un trois-quarts en cuir rouge sombre comme pardessus.
2 6
Puis elle secoua son mari et expliqua où elle se rendait et qu'il devait s'occuper des enfants le matin venu. Elle franchit la porte de l'immeuble au moment même où le taxi s'arrêtait dans la rue.
Elle n'eut pas à chercher son collègue, Jerker Holmberg, sachant qu'il se trouvait probablement dans le wagon-restaurant, et elle ne s'était pas trompée. Il lui avait déjà acheté un sandwich et du café. Ils se turent pendant cinq minutes pendant lesquelles ils prirent leur petit-déjeuner.
Finalement, Holmberg repoussa sa tasse de café.
— On devrait peut-être changer de métier, dit-il.
A 4 H E U R E S , l'inspecteur Marcus Ackerman de la brigade criminelle de Gôteborg arriva enfin à Gosseberga et reprit l'enquête de Thomas Paulsson, croulant sous la tâche. Ackerman était un quinquagénaire grisonnant et replet. Une de ses premières mesures fut de débarrasser Mikael Blomkvist de ses menottes et de lui offrir des brioches et du café d'un thermos. Ils s'installèrent dans le séjour pour un entretien particulier.
— J'ai parlé avec Bublanski à Stockholm, dit Ackerman.
On se connaît depuis des années. Lui comme moi, nous regrettons le comportement de Paulsson.
— Il a réussi à faire tuer un policier cette nuit, dit Mikael.
Ackerman hocha la tête.
— Je connaissais personnellement l'agent Gunnar Andersson. Il avait servi à Gôteborg avant de déménager à Trollhâttan. Il était le père d'une fillette de trois ans.
— Je suis désolé. J'ai essayé de les prévenir...
— Je l'ai compris. Vous avez parlé trop fort à son goût et c'est pour ça qu'il vous a menotte. C'est vous qui avez coincé Wennerstrôm. Bublanski dit que vous êtes un fichu fouineur de journaliste et un investigateur privé complètement azimuté, mais que vous savez probablement de quoi vous parlez. Vous pourriez me faire un topo compréhensible ?
— Nous en sommes au dénouement des meurtres de
mes amis Dag Svensson et Mia Bergman à Enskede, et du meurtre d'une personne qui n'était pas mon ami... l'avocat Nils Bjurman, le tuteur de Lisbeth Salander.
Ackerman fit oui de la tête.
2 7
— Comme vous le savez, la police traque Lisbeth Salander depuis Pâques. On l'a soupçonnée de triple homicide.
Pour commencer, il faut que vous admettiez que Lisbeth Salander n'est pas coupable de ces meurtres. Si elle est quelque chose dans cette affaire, c'est une victime.
— Je n'ai pas été mis sur le cas Salander, mais après tout ce que les médias ont écrit, j'ai un peu de mal à digérer qu'elle serait totalement innocente.
— C'est pourtant la vérité. Elle est innocente. Point final.
Le véritable meurtrier est Ronald Niedermann, celui qui a tué votre collègue Gunnar Andersson cette nuit. Il travaille pour Karl Axel Bodin.
— Le Bodin donc qui se trouve à Sahlgrenska avec une hache dans le crâne.
— D'un point de vue purement technique, la hache n'est plus dans son crâne. J'imagine que c'est Lisbeth qui l'a agressé. Son véritable nom est Alexander Zalachenko. Il est le père de Lisbeth, c'est un ex-agent des services secrets militaires russes. Il a déserté dans les années 1970 et a ensuite travaillé pour la Sâpo jusqu'à la chute de l'Union soviétique. Depuis, il opère en free-lance comme gangster.
Ackerman contempla pensivement le gars qui était assis en face de lui sur la banquette. Mikael Blomkvist était luisant de sueur et avait l'air à la fois gelé et épuisé. Jusque-là, il avait argumenté de façon rationnelle et cohérente mais le commissaire Thomas Paulsson - à qui Ackerman n'accordait pas grande confiance - l'avait prévenu que Blomkvist déli-rait au sujet d'agents russes et d'assassins allemands, ce qui ne faisait guère partie du lot quotidien de la police suédoise.
Blomkvist était apparemment arrivé au point dans son histoire que Paulsson avait préféré rejeter. Mais il y avait un policier mort et un autre grièvement blessé sur le bas-côté de la route de Nossebro, et Ackerman était prêt à écouter. Il ne put cependant pas empêcher une touche d'incrédulité d'apparaître dans sa voix.
— Bon, d'accord. Un agent russe.
Blomkvist afficha un sourire pâle, de toute évidence conscient que son histoire paraissait farfelue.
— Un ancien agent russe. Je peux prouver toutes mes affirmations.
— Continuez.
2 8
— Zalachenko était au sommet de sa carrière d'espion dans les années 1970. Il a quitté le navire et la Sâpo lui a accordé l'asile. Pour autant que j'ai compris, ce n'est pas une situation unique dans le sillage du démantèlement de l'Union soviétique.
— D'accord.
— Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé ici cette nuit, mais apparemment Lisbeth a traqué son père qu'elle n'avait pas vu depuis quinze ans. Il avait maltraité la mère de Lisbeth au point qu'elle en est morte. Il a essayé de tuer Lisbeth, c'est lui qui, par l'intermédiaire de Ronald Niedermann, est derrière les meurtres de Dag Svensson et de Mia Bergman. De plus, il est responsable de l'enlèvement de Miriam Wu, l'amie de Lisbeth - c'est le fameux match pour le titre que Paolo Roberto a livré à Nykvarn.
— Si Lisbeth Salander a planté une hache dans la tête de son père, on ne peut pas vraiment dire qu'elle soit innocente.
— Lisbeth Salander, pour sa part, a pris trois balles dans le corps. Je crois qu'on va pouvoir faire valoir un certain degré de légitime défense. Je me demande...
— Oui?
— Lisbeth était tellement couverte de terre et de boue que ses cheveux n'étaient qu'une seule croûte d'argile dur-cie. Elle avait plein de sable dans ses vêtements. On aurait dit qu'elle avait été enterrée. Et Niedermann a manifestement une certaine tendance à enterrer les gens. La police de Sôdertàlje a trouvé deux tombes dans l'entrepôt près de Nykvarn dont le MC Svavelsjô est propriétaire.
— Trois, en fait. Ils en ont trouvé une autre tard hier soir.
Mais si on a tiré sur Lisbeth Salander et qu'on l'a enterrée ensuite, comment ça se fait qu'elle vadrouillait avec une hache à la main ?
— Je l'ai dit, je ne sais pas ce qui s'est passé, mais Lisbeth est remarquablement riche en ressources. J'ai essayé de convaincre Paulsson de faire venir ici une patrouille de chiens...
— Ils arrivent.
— Bien.
— Paulsson vous a arrêté pour insulte à agent de police.
— Je conteste. Je l'ai appelé imbécile, couillon incompétent et crétin. Dans la situation présente, aucune de ces épithètes n'est insultante.
2 9
— Mais vous êtes arrêté aussi pour détention illégale d'arme.
— J'ai commis l'erreur de vouloir lui remettre une arme.
Pour le reste, je n'ai pas de déclaration à faire avant d'avoir pu parler à mon avocat.
— O K . On laisse tomber ça pour l'instant. On a des choses plus sérieuses à débattre. Qu'est-ce que vous savez sur ce Niedermann ?
— C'est un assassin. Il a quelque chose qui cloche : il mesure plus de deux mètres et il est bâti comme un char d'assaut. Demandez à Paolo Roberto qui l'a affronté. Il souffre d'analgésie congénitale. C'est une maladie qui signifie que la transmission dans ce qu'ils appellent les fibres C ne fonctionne pas et il est incapable de ressentir de la douleur.
Il est allemand, né à Hambourg et il était skinhead dans sa jeunesse. Il est extrêmement dangereux et il est en liberté.
— Est-ce que vous avez idée de l'endroit où il pourrait se réfugier ?
— Non. Je sais seulement que je l'avais ficelé comme il faut, il n'y avait qu'à le cueillir lorsque ce crétin de Trollhâttan a pris la situation en main.
P E U AVANT 5 H E U R E S , Anders Jonasson retira ses gants en latex souillés et les jeta dans la poubelle. Une infirmière appliqua des compresses sur la plaie à la hanche. L'opération avait duré trois heures. Il regarda la tête rasée et malmenée de Lisbeth Salander, déjà empaquetée dans des bandages.
Il ressentit une tendresse soudaine, la même qu'il ressentait souvent pour les patients qu'il avait opérés. Selon les journaux, Lisbeth Salander était une tueuse en série psychopathe, mais à ses yeux elle ressemblait surtout à un moineau meurtri. Il secoua la tête puis regarda Frank Ellis qui le contempla d'un œil amusé.
— Tu es un excellent chirurgien, dit Ellis.
— Je t'offre un petit-déjeuner ?
— C'est possible d'avoir des pancakes avec de la confi-ture ici ?
— Des gaufres, dit Anders Jonasson. Chez moi. Je vais prévenir ma femme, puis on prend un taxi. Il s'arrêta et 3 0
regarda l'heure. Réflexion faite, je crois qu'on va s'abstenir d'appeler.
M A Î T R E A N N I K A Gl ANNINI, A V O C A T E , se réveilla en sursaut. Elle tourna la tête à droite et constata qu'il était 5 h 58. Elle avait un premier rendez-vous avec un client dès 8 heures. Elle tourna la tête à gauche et regarda son mari Enrico Giannini qui dormait paisiblement et qui, dans le meilleur des cas, se réveillerait vers 8 heures. Elle cligna résolument des paupières à plusieurs reprises, sortit du lit et alla brancher la cafetière avant de se mettre sous la douche. Elle prit son temps dans la salle de bains et s'habilla ensuite d'un pantalon noir, d'un col roulé blanc et d'une veste rouge. Elle fit griller deux tranches de pain qu'elle garnit de marmelade d'oranges, de fromage et de quelques morceaux de pomme, porta son petit-déjeuner dans le séjour juste à temps pour les informations de 6 h 30 à la télé. Elle but une gorgée de café et elle venait d'ouvrir la bouche pour croquer une tartine lorsqu'elle entendit le titre.
Un policier tué et un autre grièvement blessé. Nuit dramatique lors de l'arrestation de la triple meurtrière Lisbeth Salander.
Elle eut tout d'abord du mal à faire la part des choses, puisque sa première impression fut que Lisbeth Salander avait tué un policier. Les informations étaient sporadiques, mais elle finit par comprendre que c'était un homme qu'on recherchait pour le meurtre du policier. Un avis de recherche national avait été lancé pour un homme de trente-sept ans dont on ne connaissait pas encore l'identité. Lisbeth Salander se trouvait apparemment grièvement blessée à l'hôpital Sahlgrenska à Göteborg.
Annika passa sur l'autre chaîne mais elle n'y comprit pas plus pour autant. Elle attrapa son téléphone portable et pianota le numéro de son frère, Mikael Blomkvist. Un message lui répondit que l'abonné était injoignable. Elle ressentit une pique de crainte. Mikael l'avait appelée la veille au soir, en route pour Göteborg. Il était à la recherche de Lisbeth Salander. Et d'un meurtrier du nom de Ronald Niedermann.
3 1
A U L E V E R D U J O U R , un policier observateur repéra des traces de sang sur le terrain derrière la remise à bois. Un chien policier suivit la trace jusqu'à un trou creusé dans une clai-rière à environ quatre cents mètres au nord-est de la ferme de Gosseberga.
Mikael accompagna l'inspecteur Ackerman. Ils examinèrent pensivement l'endroit. Ils n'eurent aucun mal à découvrir une grande quantité de sang dans le trou et tout autour.
Ils trouvèrent également un étui à cigarettes cabossé qui avait manifestement été utilisé comme pelle. Ackerman plaça l'étui à cigarettes dans un sac à preuves et étiqueta sa trouvaille. Il ramassa aussi des échantillons de mottes de terre teintées de sang. Un policier en uniforme attira son attention sur un mégot sans filtre de la marque Pall Mail à quelques mètres du trou. Celui-ci fut aussi placé dans un sac à preuves étiqueté. Mikael se rappela avoir vu un paquet de Pall Mail sur le plan de travail dans la cuisine de Zalachenko.
Ackerman jeta un coup d'œil sur le ciel et vit de lourds nuages de pluie. La tempête qui avait sévi à Gôteborg au cours de la nuit passait manifestement au sud de la région de Nossebro, et d'ici peu la pluie allait tomber. Il se tourna vers un agent de police et lui demanda de trouver une bâche pour couvrir le trou.
— Je crois que vous avez raison, dit finalement Ackerman à Mikael. Une analyse du sang va probablement établir que Lisbeth Salander a été enterrée ici et je parie que nous trouverons ses empreintes sur l'étui. On lui a tiré dessus, on l'a enterrée, mais d'une façon ou d'une autre elle a survécu et réussi à se sortir de la tombe et...
— ... et est retournée à la ferme et a balancé la hache à la tête de Zalachenko, termina Mikael. Dans le genre obstiné, elle se pose là.
— Mais comment a-t-elle fait pour Niedermann ?
Mikael haussa les épaules. Sur ce point, il était tout aussi perplexe qu'Ackerman.
2
VENDREDI 8 AVRIL
S O N J A M O D I G E T J E R K E R H O L M B E R G arrivèrent à la gare centrale de Gôteborg peu après 8 heures. Bublanski avait appelé et donné de nouvelles instructions ; ils devaient laisser tomber Gosseberga et prendre un taxi pour l'hôtel de police à Nya Ullevi, le siège de la police criminelle départementale du Vâstra Gôtaland. Ils attendirent presque une heure avant que l'inspecteur Ackerman arrive de Gosseberga accompagné de Mikael Blomkvist. Mikael salua Sonja Modig qu'il avait déjà rencontrée et serra la main de Jerker Holmberg. Puis vint se joindre à eux un collègue d'Ackerman avec une mise à jour dans la chasse à Ronald Niedermann. Le rapport était bref.
— Nous disposons d'un groupe d'investigation sous la direction de la Crim départementale. Un avis de recherche national a été lancé, évidemment. Nous avons retrouvé la voiture de police à Alingsâs à 6 heures. La piste s'arrête là, pour le moment. Nous soupçonnons qu'il a changé de véhicule, mais nous n'avons enregistré aucune plainte pour vol de voiture.
— Les médias ? demanda Modig avec un coup d'œil
d'excuse à Mikael Blomkvist.
— Il s'agit du meurtre d'un policier et la mobilisation est totale. Il y aura une conférence de presse à 10 heures.
— Est-ce que quelqu'un sait quelque chose sur l'état de Lisbeth Salander ? demanda Mikael. Il se sentait étrangement peu concerné par tout ce qui relevait de la chasse à Niedermann.
— On l'a opérée au cours de la nuit. Ils lui ont sorti une balle de la tête. Elle ne s'est pas encore réveillée.
3 3
— Y a-t-il un pronostic ?
— J'ai cru comprendre que nous ne saurons rien avant qu'elle soit réveillée. Mais le médecin qui l'a opérée dit qu'il a bon espoir qu'elle survive s'il n'y a pas de complications en cours de route.
— Et Zalachenko ?
— Qui ? demanda le collègue d'Ackerman, qui n'était pas encore au courant de toutes les ramifications embrouillées de l'histoire.
— Karl Axel Bodin.
— Ah oui, lui aussi a été opéré cette nuit. Il a reçu un vilain coup de hache dans la figure et un autre juste sous la rotule. Il est mal en point, mais les blessures ne mettent pas sa vie en danger.
Mikael hocha la tête.
— Vous avez l'air fatigué, dit Sonja Modig.
— On peut le dire. J'entame ma troisième journée sans pratiquement aucun sommeil.
— Il s'est endormi dans la voiture en revenant de Nossebro, dit Ackerman.
— Vous auriez la force de nous raconter toute l'histoire depuis le début ? demanda Holmberg. On dirait que les investigateurs privés mènent trois à zéro contre la police.
Mikael tenta de sourire.
— Ça, c'est une réplique que je voudrais entendre Bublanski prononcer, dit-il.
Ils s'installèrent dans la cafétéria de l'hôtel de police pour prendre le petit-déjeuner. Mikael passa une demi-heure à expliquer, pas à pas, comment il avait reconstitué l'histoire complexe de Zalachenko. Quand il eut terminé, les policiers observèrent un silence pensif.
— Il y a quelques blancs dans votre histoire, finit par dire Jerker Holmberg.
— Fort possible, dit Mikael.
— Vous n'expliquez pas comment vous êtes entré en possession du rapport secret de la Sâpo concernant Zalachenko.
Mikael hocha la tête.
— Je l'ai trouvé hier chez Lisbeth Salander après avoir enfin déniché sa cachette. Pour sa part, elle l'avait sans doute trouvé dans la maison de campagne de maître Nils Bjurman.
3 4
— Vous avez donc découvert la cachette de Salander, dit Sonja Modig.
Mikael acquiesça de la tête.
— Et?
— Je vous laisse le soin de trouver cette adresse-là par vos propres moyens. Lisbeth s'était donné beaucoup de peine pour se procurer une adresse secrète et je n'ai pas l'intention d'être à l'origine de fuites.
Modig et Holmberg se rembrunirent un peu.
— Mikael... il s'agit d'une enquête sur un homicide, dit Sonja Modig.
— Et vous, vous n'avez pas encore pigé que Lisbeth Salander est innocente et que la police a empiété sur sa vie privée d'une façon qui dépasse l'entendement. Des lesbiennes satanistes, où est-ce que vous allez pêcher tout ça ? Si elle a envie de vous raconter où elle habite, je suis persuadé qu'elle le fera.
— Mais il y a autre chose que j'ai du mal à comprendre, insista Holmberg. Comment est-ce que Bjurman intervient dans cette histoire ? Vous nous dites que c'est lui qui a tout mis en branle en contactant Zalachenko et en lui demandant de tuer Salander... mais pourquoi faire une chose pareille ?
Mikael hésita longuement.
— Je me dis qu'il a engagé Zalachenko pour se débarrasser de Lisbeth Salander. Le but était qu'elle se retrouve dans l'entrepôt à Nykvarn.
— Il était son tuteur. Quel motif aurait-il de se débarrasser d'elle ?
— C'est compliqué.
— Expliquez-vous.
— Il avait un putain de bon motif. Il avait fait quelque chose dont Lisbeth était au courant. Elle était une menace pour tout son avenir et sa prospérité.
— Qu'est-ce qu'il avait fait ?
— Je crois qu'il vaut mieux que Lisbeth elle-même explique cela.
Il croisa le regard de Holmberg.
— Laissez-moi deviner, dit Sonja Modig. Bjurman avait mal agi envers votre protégée.
Mikael hocha la tête.
3 5
— Dois-je penser qu'il l'avait exposée à une forme de violence sexuelle ?
Mikael haussa les épaules et s'abstint de tout commentaire.
— Vous êtes au courant du tatouage sur le ventre de Bjurman ?
— Tatouage ?
— Un tatouage réalisé par un amateur et dont le texte s'étale sur tout le ventre... Je suis un porc sadique, un salaud et un violeur. Nous nous sommes posé des questions sur la signification de tout ça.
Mikael éclata soudain de rire.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je me suis demandé ce que Lisbeth avait fait pour se venger. Mais je vous le dis, je ne veux pas discuter de ça avec vous, pour la même raison que tout à l'heure. Il s'agit de sa vie privée. C'est Lisbeth qui a été l'objet d'un crime.
C'est elle, la victime. C'est à elle de déterminer ce qu'elle veut vous raconter. Désolé.
Il eut presque l'air de s'excuser.
— On doit porter plainte quand il y a eu viol, dit Sonja Modig.
— Je suis d'accord. Mais ce viol a eu lieu il y a deux ans et Lisbeth n'en a pas encore parlé à la police. Ce qui indique qu'elle n'a pas l'intention de le faire. Je ne partage peut-être pas son avis sur le principe, mais c'est elle qui décide. De plus...
— Oui ?
— Elle n'a pas de raison particulière de se confier à la police. La dernière fois qu'elle a essayé d'expliquer à quel point Zalachenko était un salaud, on l'a enfermée dans un hôpital psychiatrique.
R I C H A R D E K S T R Ô M , le responsable de l'enquête préliminaire, avait des papillons dans le ventre ce vendredi matin lorsque, peu avant 9 heures, il demanda au chef des investigations, Jan Bublanski, de s'asseoir de l'autre côté du bureau.
Ekstrôm ajusta ses lunettes et frotta sa barbe bien entrete-nue. Il vivait la situation comme chaotique et menaçante.
Un mois durant, il avait été le responsable de l'enquête 3 6
préliminaire, l'homme qui chassait Lisbeth Salander. Il l'avait décrite en long et en large comme une psychopathe malade mentale et dangereuse pour la population. Il avait laissé fuir des informations qui auraient été à son propre avantage dans un futur procès. Tout semblait aller pour le mieux.
Dans son esprit, il ne faisait pas le moindre doute que Lisbeth Salander était réellement coupable du triple homicide et que le procès allait devenir une victoire facile, une pure représentation de propagande avec lui-même dans le rôle principal. Ensuite, tout avait foiré et soudain il se retrouvait avec un tout autre meurtrier et un chaos qui paraissait sans fin. Saloperie de Salander
— C'est un véritable foutoir qu'on a sur les bras, dit-il.
Qu'est-ce que tu as trouvé ce matin ?
— On a lancé un avis de recherche national de Ronald Niedermann, mais il court toujours. Pour l'instant il n'est recherché que pour le meurtre de l'agent de police Gunnar Andersson, mais je suppose que nous devrions aussi inclure les trois meurtres ici à Stockholm. Tu pourras peut-être organiser une conférence de presse ?
Si Bublanski ajoutait cette proposition d'une conférence de presse, c'était uniquement pour emmerder Ekstrôm qui les détestait.
— Je crois que pour ça on va attendre un moment, dit Ekstrôm rapidement.
Bublanski s'efforça à ne pas sourire.
— Ce qui se passe concerne en premier lieu la police de Gôteborg, reprit Ekstrôm pour plus de clarté.
— Oui, mais on a Sonja Modig et Jerker Holmberg sur place à Gôteborg et on a entamé une collaboration...
— On attendra d'en savoir un peu plus avant de faire une conférence de presse, trancha Ekstrôm d'une voix autoritaire. Ce que je voudrais savoir, c'est à quel point tu es sûr que c'est réellement Niedermann qui est mêlé aux meurtres ici à Stockholm.
— En tant que policier, j'en suis convaincu. Mais, effectivement, on n'est pas très bien placé en matière de preuves.
On n'a aucun témoin des meurtres et il n'y a pas de preuves techniques imparables. Magge Lundin et Benny Nieminen du MC Svavelsjô refusent de se prononcer et prétendent ne jamais avoir entendu parler de Niedermann. Ce qui est sûr, 3 7
par contre, c'est qu'il sera condamné pour l'homicide de Gunnar Andersson.
— C'est ça, dit Ekstrôm. C'est le meurtre du policier qui nous intéresse en ce moment. Mais, dis-moi... y a-t-il quoi que ce soit qui indique que Salander serait malgré tout mêlée aux meurtres ? Peut-on imaginer qu'elle et Niedermann les aient commis ensemble ?
— J'en doute. Et je me garderais bien de diffuser une telle théorie.
— Mais alors quel est son rôle dans tout ça ?
— C'est une histoire extrêmement compliquée. Comme Mikael Blomkvist l'a dit dès le début, il s'agit de ce type, Zala... Alexander Zalachenko.
Au nom de Mikael Blomkvist, le procureur Ekstrôm fut visiblement parcouru d'un frisson.
— Zala est un espion russe retiré des affaires, manifestement dénué de scrupules, qui opérait du temps de la guerre froide, poursuivit Bublanski. Il est arrivé ici dans les années 1970, et il est le géniteur de Lisbeth Salander. Il a été épaulé par une fraction de la Sâpo qui le couvrait quand il enfreignait la loi. Un policier de la Sâpo a également veillé à ce que Lisbeth Salander soit enfermée dans une clinique de pédopsychiatrie à l'âge de treize ans quand elle menaçait de révéler la vérité sur Zalachenko.
— Admets que tout cela est un peu difficile à gober. On ne peut pas rendre publique une histoire pareille. Si j'ai bien compris, tout ce qui concerne Zalachenko est des données estampillées secret-défense.
— Et pourtant c'est la vérité. J'ai des documents qui le prouvent.
— Est-ce que je peux les voir ?
Bublanski poussa vers lui le classeur avec le rapport de police datant de 1991. Ekstrôm contempla pensivement le tampon indiquant que ce document était qualifié secret-défense, et le numéro d'archivage qu'il identifia immédiatement comme provenant de la Sâpo. Il feuilleta rapidement la centaine de pages et en lut quelques-unes au hasard. Il finit par poser le rapport.
— Il faut qu'on essaie de calmer le jeu pour que la situation ne nous échappe pas. Lisbeth Salander a donc été enfermée chez les fous parce qu'elle avait essayé de tuer 3 8
son père... ce Zalachenko. Et ce coup-ci elle lui a planté une hache dans la tête. Il faut quand même ranger ça dans la rubrique tentative d'homicide. Et il faut l'inculper pour avoir tiré sur Magge Lundin à Stallarholmen.
— Inculpe qui tu veux, mais à ta place, j'avancerais sur des œufs.
— Il y aura un scandale du feu de Dieu si toute cette histoire impliquant la Sâpo est divulguée.
Bublanski haussa les épaules. Sa mission était d'élucider des crimes, pas de gérer des scandales.
— Ce salopard de la Sâpo, Gunnar Bjôrck. Qu'est-ce qu'on sait sur le rôle qu'il a joué ?
— Il est l'un des acteurs principaux. Il est actuellement en arrêt maladie pour une hernie discale, il passe quelque temps à Smâdalarô.
— O K . . . on ne dit rien sur la Sâpo pour l'instant. Il est question d'un policier tué et de rien d'autre. Notre tâche n'est pas de créer de la confusion.
— Je pense que ça sera difficile à étouffer.
— Comment ça ?
— J'ai envoyé Curt Bolinder cueillir Bjôrck pour interrogatoire. Bublanski consulta sa montre. Je pense qu'il est en pleine action à l'heure qu'il est.
— Quoi ?
— En fait j'avais projeté d'avoir le plaisir moi-même de me rendre à Smâdalarô, mais cet assassinat d'un policier m'en a empêché.
— Je n'ai délivré aucune autorisation d'arrêter Bjôrck.
— Exact. Mais ce n'est pas une arrestation. Je le fais venir pour l'interroger.
— Je n'aime pas du tout ça.
Bublanski se pencha en avant et prit un air confidentiel.
— Richard... voici les faits. Lisbeth Salander a été victime d'une série d'abus judiciaires qui ont commencé quand elle était enfant. Je n'ai pas l'intention de laisser cela se poursuivre. Tu peux choisir de m'écarter des investigations, mais alors je serai obligé d'écrire un mémo incisif là-dessus.
Richard Ekstrôm eut l'air d'avoir avalé un citron.
3 9
GUNNAR BJÔRCK, EN ARRÊT MALADIE de son poste de chef adjoint à la brigade des étrangers à la Sâpo, ouvrit la porte de sa maison de campagne à Smâdalarô et se trouva face à un homme robuste aux cheveux blonds coupés court, en blouson de cuir noir.
— Je cherche Gunnar Bjôrck.
— C'est moi.
— Curt Bolinder, des Affaires criminelles.
L'homme montra sa carte.
— Oui?
— Vous êtes prié de me suivre à l'hôtel de police à Kungsholmen pour assister la police dans l'enquête sur Lisbeth Salander.
— Euh... il doit y avoir une erreur.
— Il n'y a pas d'erreur, dit Curt Bolinder.
— Vous ne comprenez pas. Moi aussi je suis policier. Je pense que vous devriez vérifier avec votre chef.
— C'est mon chef qui veut vous parler.
— Il faut que je passe un coup de fil et...
— Vous pourrez téléphoner de Kungsholmen.
Gunnar Bjôrck sentit tout à coup qu'il abandonnait.
Putain de saloperie de Blomkvist. Saloperie de Salander.
— Vous m'arrêtez ? demanda-t-il.
— Pas pour l'instant. Mais je pense que ça peut s'arranger si vous y tenez.
— Non... non, je vais vous suivre, bien sûr. Il est évident que je tiens à aider mes collègues du secteur visible.
— Tant mieux, dit Curt Bolinder en entrant dans la maison. Il garda un œil attentif sur Gunnar Bjôrck pendant que celui-ci allait chercher son manteau et arrêter la cafetière.
A i l HEURES, Mikael Blomkvist pouvait constater que sa voiture de location se trouvait toujours garée derrière une grange à l'entrée de Gosseberga, mais dans l'état d'épuisement où il se trouvait, il n'avait pas la force d'aller la chercher, et encore moins de la conduire sur une certaine distance sans représenter un danger pour la circulation. Il demanda conseil à l'inspecteur Marcus Ackerman et celui-ci proposa généreusement de faire en sorte qu'un technicien de la Crim de Gôteborg passe chercher la voiture.
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— Considère ça comme une contrepartie de la façon dont tu as été traité cette nuit.
Mikael hocha la tête et prit un taxi pour le City Hôtel dans Lorensbergsgatan près d'Avenyn. Il réserva une chambre simple à 800 couronnes pour une nuit et monta immédiatement. Il se déshabilla, s'assit tout nu sur le lit, sortit le Palm Tungsten T3 de Lisbeth Salander de sa poche intérieure et le soupesa dans la main. Il était toujours stupéfait que l'ordinateur de poche n'ait pas été saisi lorsque le commissaire Thomas Paulsson l'avait fouillé, mais Paulsson était parti du principe que c'était l'ordinateur de Mikael, et il n'avait jamais été formellement inculpé et dépouillé de ses affaires. Il réfléchit brièvement et plaça ensuite le Palm dans le compartiment de sa sacoche d'ordinateur où il gardait le D V D de Lisbeth marqué Bjurman, que Paulsson avait loupé aussi. Il avait bien conscience que, d'un point de vue légal, c'était de la rétention de preuves, mais il s'agissait d'objets que Lisbeth ne voulait vraisemblablement pas voir atterrir entre de mauvaises mains.
Il ouvrit son téléphone portable, constata que la batterie était presque à plat et le mit à charger. Il passa un coup de fil à sa sœur, maître Annika Giannini.
— Salut, frangine.
— Quel est ton rapport avec le meurtre du policier de cette nuit ? demanda-t-elle immédiatement.
Il expliqua brièvement ce qui s'était passé.
— Bon. Salander se trouve donc aux soins intensifs.
— Exact. On ne connaîtra pas la gravité de ses blessures avant qu'elle se réveille, mais elle aura besoin d'un avocat.
Annika Giannini réfléchit un instant.
— Tu penses qu'elle voudra de moi ?
— Il est probable qu'elle ne voudra pas d'avocat du tout.
Ce n'est pas son genre de demander de l'aide.
— Tout indique que c'est un avocat pénal qu'il lui faudra.
Laisse-moi jeter un coup d'œil sur les documents dont tu disposes.
— Adresse-toi à Erika Berger pour lui en demander une copie.
Dès la conversation avec sa sœur terminée, Mikael appela Erika Berger. Comme elle ne répondait pas sur son portable, il composa son numéro à la rédaction de Millenium. Ce fut Henry Cortez qui décrocha.
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— Erika est sortie, dit Henry.
Mikael résuma la situation et demanda à Henry Cortez de transmettre l'information à la directrice de Millenium.
— O K . Qu'est-ce qu'on fait ? dit Henry.
— Rien aujourd'hui, dit Mikael. Il faut que je dorme. Je retourne à Stockholm demain si rien d'imprévu n'intervient.
Millenium donnera sa version dans le prochain numéro, ce qui veut dire dans presque un mois.
Il raccrocha, se glissa dans le lit et s'endormit en moins de trente secondes.
L ' A D J O I N T E A U P R É F E T D E P O L I C E du département, Monica Spângberg, tapota le bord de son verre d'eau minérale avec un stylo pour réclamer le silence. Dix personnes - trois femmes et sept hommes - étaient rassemblées autour de la table de conférence dans son bureau à l'hôtel de police. L'assemblée était composée du directeur de la brigade criminelle, de l'adjoint au directeur de la brigade criminelle, de trois inspecteurs criminels dont Marcus Ackerman, ainsi que du chargé de communication de la police de Gôteborg. A cette réunion avaient aussi été convoqués la responsable de l'enquête préliminaire, Agneta Jervas du ministère public, et les inspecteurs criminels Sonja Modig et Jerker Holmberg de Stockholm. Ces derniers étaient là pour afficher la bonne volonté que les collègues de Stockholm avaient de collaborer et peut-être aussi pour montrer comment se mène une véritable enquête.
Spângberg, souvent seule femme dans un entourage mas-culin, n'avait pas la réputation de gaspiller du temps en formalités et propos de complaisance. Elle expliqua que le préfet de police du département était en déplacement professionnel, une conférence d'Europol à Madrid, qu'il avait interrompu son voyage lorsqu'il avait été prévenu du meurtre d'un policier, mais qu'on ne l'attendait que tard dans la soirée. Puis, se tournant directement vers le directeur de la brigade criminelle, Arne Pehrzon, elle lui demanda de résumer la situation.
— Cela fait maintenant un peu plus de dix heures que notre collègue Gunnar Andersson a été tué sur la route de Nossebro. Nous connaissons le nom du meurtrier, Ronald Niedermann, mais nous n'avons pas de photo de cet individu.
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— A Stockholm, nous avons une photo de lui, qui date d'il y a vingt ans. C'est Paolo Roberto qui nous l'a procurée, mais elle est quasi inutilisable, dit Jerker Holmberg.
— Bon. La voiture de police qu'il a volée a été retrouvée à Alingsâs ce matin. Elle était garée dans une rue latérale à environ trois cent cinquante mètres de la gare. Nous n'avons aucune plainte pour vol de voiture dans le secteur ce matin.
— La situation des investigations ?
— Nous vérifions les trains qui arrivent à Stockholm et Malmô. Nous avons lancé un avis de recherche national et nous avons informé la police en Norvège et au Danemark. Nous avons en ce moment environ trente policiers qui travaillent directement sur cette enquête et tous nos agents gardent évidemment les yeux ouverts.
— Aucune piste ?
— Non. Pas encore. Mais il ne devrait pas être impossible de repérer quelqu'un de doté du physique particulier de Niedermann.
— Est-ce que quelqu'un a des nouvelles de Fredrik Torstensson ? demanda l'un des inspecteurs de la Crim.
— Il est hospitalisé à Sahlgrenska. Il est très amoché, un peu comme s'il sortait d'un accident de voiture. On a du mal à croire qu'un être humain ait pu causer de telles blessures rien qu'avec ses mains. Outre des fractures et des côtes cassées, il a une vertèbre abîmée et il risque de se retrouver avec une paralysie partielle.
Tout le monde médita la situation du collègue pendant quelques secondes avant que Spângberg reprenne la parole.
Elle se tourna vers Ackerman.
— Que s'est-il réellement passé à Gosseberga ?
— A Gosseberga ? Il s'est passé Thomas Paulsson.
Un gémissement monta à l'unisson de la part de plusieurs participants à la réunion.
— Pourquoi personne ne le fout à la retraite ? Ce type est une putain de catastrophe ambulante.
— Je connais très bien Paulsson, dit Monica Spângberg sur un ton cassant. Mais personne ne s'est plaint de lui pendant. .. disons ces deux dernières années.
— Le préfet là-bas est une vieille connaissance de Paulsson et il a dû vouloir bien faire en le gardant sous son aile.
Ça part d'un bon sentiment, bien entendu, et ce n'est pas 4 3
une critique envers lui. Mais cette nuit, Paulsson a eu un comportement tellement bizarre que plusieurs collègues ont rapporté la chose.
— Qu'est-ce qu'il a fait ?
Marcus Ackerman jeta un regard en coin vers Sonja Modig et Jerker Holmberg. Il était apparemment gêné d'affi-cher des imperfections dans son organisation devant les collègues de Stockholm.
— Le plus bizarre est sans doute qu'il a détaché un agent du département technique pour procéder à un inventaire de la remise à bois où on a trouvé Zalachenko.
— Un inventaire de la remise à bois ? s'étonna Spângberg.
— Oui... c'est-à-dire... il voulait savoir exactement combien de bûches il y avait. Pour que le rapport soit exact.
Un silence parlant s'installa autour de la table de conférence avant qu 'Ackerman poursuive :
— Ce matin, nous avons appris que Paulsson carbure à au moins deux psychotropes, du Xanor et de l'Efexor. Il aurait en fait dû se trouver en arrêt maladie, mais il a caché son état à ses collègues.
— Quel état ? demanda Spângberg vertement.
— Je ne sais évidemment pas exactement de quoi il souffre - le secret professionnel des médecins, vous savez -
mais ces psychotropes qu'il prend sont un puissant anxioly-tique d'un côté et un excitant de l'autre. Il était tout simplement chargé cette nuit.
— Mon Dieu, dit Spângberg en appuyant sur les mots.
Elle ressemblait à l'orage qui était passé au-dessus de Gôteborg dans la matinée. Je veux Paulsson ici pour un entretien. Maintenant.
— Ça sera un peu difficile. Il s'est effondré ce matin et il est hospitalisé pour surmenage. Vraiment dommage pour nous qu'il ait été de service.
— Une question, dit le directeur de la brigade criminelle.
Paulsson a donc demandé l'inculpation de Mikael Blomkvist au cours de la nuit ?
— Il a laissé un rapport où il fait état d'insulte, résistance violente envers fonctionnaire et détention illégale d'arme.
— Blomkvist reconnaît quelque chose ?
— Il reconnaît l'insulte, mais soutient que c'était de la légitime défense. D'après lui, la résistance consistait en une 44
tentative verbale un peu poussée d'empêcher Torstensson et Andersson d'aller coffrer Niedermann tout seuls et sans renforts.
— Des témoins ?
— Seulement les agents Torstensson et Andersson. Laissez-moi dire que je ne crois pas un instant au rapport de Paulsson mentionnant une résistance violente. C'est de toute évidence une manière de parer à d'éventuelles futures plaintes de la part de Blomkvist.
— Mais Blomkvist, lui, avait réussi à maîtriser Niedermann tout seul ? demanda la procureur Agneta Jervas.
— En le menaçant d'une arme.
— Blomkvist avait donc une arme. Alors l'inculpation de Blomkvist serait quand même fondée. D'où tenait-il cette arme ?
— Blomkvist ne veut pas se prononcer là-dessus avant d'avoir parlé à un avocat. Mais Paulsson a inculpé Blomkvist alors que celui-ci essayait de lui remettre l'arme.
— Puis-je faire une proposition informelle ? dit Sonja Modig avec précaution.
Tout le monde la regarda.
— J'ai rencontré Mikael Blomkvist à plusieurs occasions au cours de l'enquête, et j'estime que c'est une personne assez sensée bien qu'il soit journaliste. Je suppose que c'est vous qui allez prendre la décision d'une mise en examen...
Elle regarda Agneta Jervas qui hocha la tête. Dans ce cas, cette histoire d'insulte et de résistance, c'est des bêtises, et j'imagine que vous allez les classer automatiquement.
— Probablement. Mais détention illégale d'arme, c'est un peu plus sérieux.
— Je propose que vous attendiez avant d'appuyer sur la détente. Blomkvist a reconstitué cette histoire tout seul et il a beaucoup d'avance sur la police. On ferait mieux de rester en bons termes avec lui et de coopérer, ce serait plus utile que de lui ouvrir un boulevard pour exécuter la police tout entière dans les médias.
Elle se tut. Après quelques secondes, Marcus Ackerman s'éclaircit la gorge. Si Sonja Modig pouvait pointer le menton, lui ne voulait pas être en reste.
— Je suis d'accord. Moi aussi je vois Blomkvist comme une personne sensée. Je lui ai présenté nos excuses pour le 4 5
traitement qu'il a subi cette nuit. Il semble prêt à en rester là.
De plus, il est intègre. Il a trouvé le domicile de Lisbeth Salander, mais refuse de nous donner l'adresse. Il n'a pas peur d'affronter une discussion ouverte avec la police... et il se trouve dans une position où sa voix pèsera autant dans les médias que n'importe quelle dénonciation de Paulsson.
— Mais il refuse de donner des informations sur Salander à la police ?
— Il dit que nous n'avons qu'à demander à Lisbeth.
— C'est quoi comme arme ? demanda Jervas.
— C'est un Colt 1911 Government. Numéro de série
inconnu. Je l'ai envoyé au labo et nous ne savons pas encore s'il a été utilisé dans un contexte criminel en Suède.
Si tel est le cas, il faudra reconsidérer les choses.
Monica Spângberg leva son stylo.
— Agneta, à toi de voir si tu veux entamer une enquête préliminaire sur Blomkvist. Je propose que tu attendes d'avoir le rapport du labo. Poursuivons. Ce type, là, Zalachenko... vous qui venez de Stockholm, qu'est-ce que vous pouvez nous dire sur lui ?
— Il se trouve que, aussi tard qu'hier après-midi encore, nous n'avions jamais entendu parler ni de Zalachenko ni de Niedermann, répondit Sonja Modig.
— Je croyais qu'à Stockholm vous étiez aux trousses d'une bande de lesbiennes satanistes, dit l'un des policiers de Gôteborg. Quelques-uns esquissèrent un sourire. Jerker Holmberg inspecta ses ongles. A Sonja Modig de répondre à cette question.
— Entre nous, je peux vous dire que nous avons notre
"Thomas Paulsson" à la brigade aussi, et cette histoire d'une bande de lesbiennes satanistes est plutôt une impasse que nous lui devons.
Sonja Modig et Jerker Holmberg consacrèrent ensuite une bonne demi-heure à rendre compte de leurs percées dans l'enquête.
Quand ils eurent terminé, un long silence s'installa autour de la table.
— Si l'information concernant Gunnar Bjôrck est correcte, c'est la Sâpo qui va avoir les oreilles qui chauffent, précisa finalement l'adjoint au directeur de la brigade criminelle.
4 6
Tout le monde opina du chef. Agneta Jervas leva la main.
— Si j'ai bien compris, vos soupçons reposent en grande partie sur des suppositions et des présomptions. En tant que procureur, je m'inquiète un peu pour l'absence de preuves réelles.
— On en a conscience, dit Jerker Holmberg. On pense savoir ce qui s'est passé en gros, mais il y a pas mal de points d'interrogation à résoudre.
— J'ai cru comprendre que vous vous occupez des
fouilles à Nykvarn près de Sôdertàlje, dit Spângberg. Combien d'homicides y a-t-il donc dans cette affaire ?
Jerker Holmberg cilla, fatigué.
— On a commencé avec trois meurtres à Stockholm - ce sont les meurtres pour lesquels Lisbeth Salander a été recherchée, ceux de maître Bjurman, du journaliste Dag Svensson et de la thésarde Mia Bergman. A l'entrepôt de Nykvarn, on a trouvé trois tombes jusque-là. On a identifié un receleur et petit malfrat notoire découpé en morceaux dans une des tombes. On a trouvé une femme non identifiée dans la deuxième. Et on n'a pas encore eu le temps de dégager entièrement la troisième tombe. Elle semble être plus ancienne. De plus, Mikael Blomkvist a établi le lien avec le meurtre d'une prostituée à Sôdertàlje il y a quelques mois.
— Si bien qu'avec l'agent Gunnar Andersson à Gosseberga, il s'agit au moins de huit homicides... le nombre fait froid dans le dos. Est-ce que nous soupçonnons ce Niedermann pour l'ensemble des meurtres ? Ça voudrait dire que c'est un fou furieux et un tueur en série.
Sonja Modig et Jerker Holmberg échangèrent un regard.
Maintenant il fallait déterminer jusqu'où ils étaient prêts à aller dans leurs affirmations. Sonja Modig finit par prendre la parole.
— Même si les preuves réelles nous font défaut, mon chef, l'inspecteur Jan Bublanski donc, et moi-même, nous sommes prêts à croire Mikael Blomkvist quand il affirme que les trois premiers meurtres sont l'œuvre de Niedermann. Cela signifierait l'innocence de Salander. Pour ce qui concerne les tombes à Nykvarn, Niedermann est lié à l'endroit par l'enlèvement de l'amie de Salander, Miriam Wu. De toute évidence elle était la quatrième sur la liste et une 4 7
tombe l'attendait, elle aussi. Mais l'entrepôt en question est la propriété d'un parent du président du MC Svavelsjô et tant que nous n'aurons pas identifié les restes, il nous faudra attendre pour tirer des conclusions.
— Et ce malfrat que vous avez identifié...
:— Kenneth Gustafsson, quarante-quatre ans, receleur notoire et délinquant dès l'adolescence. Spontanément, je dirais qu'il s'agit d'un règlement de comptes interne. Le MC
Svavelsjô est associé à diverses formes de criminalité, y compris la distribution de métamphétamine. L'endroit peut donc être considéré comme un cimetière sauvage pour des gens qui se seraient brouillés avec le MC Svavelsjô. Mais...
— Oui?
— Cette prostituée qui a été tuée à Sôdertâlje... elle s'appelle Irina Petrova, vingt-deux ans.
— Oui.
— L'autopsie montre qu'elle a été victime de coups particulièrement sauvages. Même type de blessures que celles qu'on trouverait chez quelqu'un de tué à coups de batte de baseball ou ce genre d'outil. Les traumatismes étaient difficiles à interpréter et le médecin légiste n'a pas été en mesure d'indiquer quel outil en particulier avait été utilisé.
Blomkvist nous l'a bien fait remarquer : les blessures d'Irina Petrova auraient parfaitement pu être causées par des mains nues...
— Niedermann?
— C'est une supposition plausible. Les preuves manquent encore.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Spângberg.
-— Il faut que je voie avec Bublanski, mais la prochaine étape logique serait d'interroger Zalachenko. De notre côté, on est intéressé par ce qu'il a à dire sur les homicides de Stockholm et, de votre côté, l'enjeu est de coincer Niedermann.
Un des inspecteurs de Gôteborg leva l'index.
— J'ai une question... qu'avons-nous trouvé dans cette ferme à Gosseberga ?
— Très peu de choses. Quatre armes de poing. Un Sig Sauer qui était démonté et en cours de graissage sur la table de la cuisine. Un Wanad P-83 polonais par terre à côté de la banquette. Un Colt 1911 Government - c'est le pistolet que 4 8
Blomkvist essayait de remettre à Paulsson. Et pour finir un Browning calibre 22, qui a plutôt l'air d'un joujou au milieu des autres. On soupçonne que c'est cette arme-là qui a été utilisée contre Salander, puisqu'elle est encore en vie avec une balle dans le cerveau.
— Autre chose ?
— On a saisi un sac contenant un peu plus de 200 000 couronnes. Le sac se trouvait dans une chambre à l'étage qu'uti-lisait Niedermann.
— Comment vous savez que c'est sa chambre ?
— Ben, il s'habille en X X L . Zalachenko prend à la rigueur du M.
— Y a-t-il quoi que ce soit qui relie Zalachenko à une activité criminelle ? demanda Jerker Holmberg.
Ackerman secoua la tête.
— Tout dépend de notre manière d'interpréter les saisies d'armes. Mais à part les armes et le fait que Zalachenko dispose d'une surveillance électronique très pointue de son domicile, nous n'avons rien trouvé qui distingue la ferme de Gosseberga de n'importe quelle maison paysanne. Il y a très peu de meubles.
Peu avant midi, un policier en uniforme frappa à la porte et tendit un papier à l'adjointe au préfet de police, Monica Spângberg. Elle leva un doigt.
— Nous avons reçu un appel concernant une disparition à Alingsâs. Une assistante dentaire de vingt-sept ans, Anita Kaspersson, a quitté son domicile à 7 h 30. Elle a déposé son enfant à la crèche et aurait dû arriver ensuite à son travail avant 8 heures. Elle n'est pas arrivée. Elle travaille chez un dentiste dont le cabinet est à environ cent cinquante mètres de l'endroit où on a trouvé la voiture de police volée.
Ackerman et Sonja Modig regardèrent leurs montres, tous les deux en même temps.
— Alors il a quatre heures d'avance. Qu'est-ce qu'elle a comme voiture ?
— Une vieille Renault bleu sombre. Voici le numéro d'immatriculation.
— Lancez immédiatement un avis de recherche du véhicule. A cette heure-ci, il peut se trouver n'importe où entre Oslo, Malmô et Stockholm.
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Quelques échanges de paroles plus tard, ils terminèrent la conférence en décidant que Sonja Modig et Marcus Ackerman allaient interroger Zalachenko ensemble.
H E N R Y C O R T E Z F R O N Ç A L E S S O U R C I L S et suivit Erika Berger du regard quand elle sortit de son bureau pour s'engouffrer dans la kitchenette. Elle en ressortit quelques secondes après avec un mug de café et retourna dans son bureau.
Elle ferma la porte derrière elle.
Henry Cortez n'arrivait pas vraiment à mettre le doigt sur ce qui clochait. Millenium était un petit lieu de travail où les différents employés devenaient très proches. Il travaillait à mi-temps à ce journal depuis quatre ans et il avait vécu quelques tempêtes phénoménales, surtout la période où Mikael Blomkvist purgeait trois mois de prison pour diffamation, et où le journal avait failli sombrer. Il avait aussi vécu les meurtres de leur collaborateur Dag Svensson et de sa compagne Mia Bergman.
Durant toutes les tempêtes, Erika Berger avait été un pilier que rien ne semblait pouvoir ébranler. Il n'était pas surpris qu'elle les ait appelés si tôt le matin pour les mettre au boulot, lui et Lottie Karim. L'affaire Salander avait implosé et Mikael Blomkvist était mêlé au meurtre d'un policier à Gôteborg. Jusque-là, tout était clair. Lottie Karim avait fait du sit-in à l'hôtel de police pour essayer d'obtenir des renseignements sensés. Henry avait passé la matinée au téléphone pour tenter de reconstituer les événements de la nuit. Blomkvist ne répondait pas à son portable mais, grâce à plusieurs sources, Henry avait une image relativement bonne de ce qui s'était déroulé pendant la nuit.
Erika Berger, par contre, avait été mentalement absente tout au long de la matinée. C'était extrêmement rare qu'elle ferme la porte de son bureau. Cela arrivait presque uniquement lorsqu'elle avait de la visite ou qu'elle travaillait intensément sur un problème. Ce matin, elle n'avait pas eu de visites et elle ne travaillait pas. Henry avait frappé à sa porte deux-trois fois pour lui apporter des nouvelles, et il l'avait trouvée dans le fauteuil devant la fenêtre, plongée dans ses pensées et fixant le flot de gens en bas dans Gôtgatan d'un regard absent.
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Quelque chose n'allait pas.
La sonnette de la porte interrompit ses réflexions. Il alla ouvrir et se trouva devant Annika Giannini. Henry Cortez avait rencontré la sœur de Mikael Blomkvist à plusieurs reprises, mais il ne la connaissait pas particulièrement bien.
— Bonjour Annika, dit-il. Mikael n'est pas là aujourd'hui.
— Je sais. C'est Erika que je viens voir.
Dans son fauteuil devant la fenêtre, Erika Berger leva les yeux et se ressaisit rapidement lorsque Henry fit entrer Annika. Les deux femmes se retrouvèrent seules.
— Bonjour, dit Erika. Mikael n'est pas là aujourd'hui.
Annika sourit. Mais elle avait très vite perçu le malaise.
— Oui, je sais. Je suis ici pour le rapport de Bjôrck à la Sapo. Micke m'a demandé d'y jeter un coup d'œil, dans l'idée de pouvoir éventuellement représenter Salander.
Erika hocha la tête. Elle se leva et prit un dossier sur le bureau.
Annika le prit, hésita un instant, sur le point de quitter la pièce. Puis elle changea d'avis et s'assit en face d'Erika.
— Bon, à part ça, qu'est-ce qui ne va pas ?
— J'arrête de travailler à Millenium. Et je n'ai pas pu le dire à Mikael. Il a été tellement empêtré dans cette histoire de Salander que je n'ai jamais trouvé le moment de le faire et je ne peux pas le dire aux autres avant lui. Et voilà pourquoi je me sens comme une merde.
Annika Giannini se mordit la lèvre inférieure.
— Alors à la place, c'est à moi que tu le dis. Qu'est-ce que tu as en projet ?
— Je vais devenir rédactrice en chef de Svenska Morgon-Posten.
— Rien que ça ! Dans ce cas, les félicitations seraient plus appropriées que les pleurs et les lamentations.
— Mais ce n'était pas comme ça que j'avais imaginé mon départ de Millenium. Au milieu d'un tourbillon pas possible.
Ça m'est tombé dessus comme un coup de foudre et je n'ai pas pu dire non. Je veux dire, c'est une opportunité qui ne reviendra jamais. Mais j'ai eu cette offre juste avant que Dag et Mia soient tués, et ça a été un tel bazar ici que je n'ai rien dit. Et maintenant j'ai mauvaise conscience, tu ne peux pas savoir.
— Si, je comprends. Et tu as peur de le raconter à Micke.
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— Je ne l'ai dit à personne. Je croyais que je n'allais prendre mon poste à SMP qu'une fois l'été passé, et que j'avais tout mon temps pour l'annoncer. Mais maintenant ils veulent que je commence dès que possible.
Elle se tut et regarda Annika, elle était au bord des larmes.
— Très concrètement, cela veut dire que j'en suis à ma dernière semaine à Millenium. La semaine prochaine, je suis en voyage et ensuite... il me faudra une semaine de vacances pour recharger les batteries. Mais je commence à SMP
le 1 e r Mai.
— Et qu'est-ce qui serait arrivé si tu t'étais fait écraser par une voiture ? En moins d'une minute ils se seraient retrouvés sans rédacteur en chef.
Erika leva les yeux.
— Mais je n'ai pas été écrasée par une voiture. J'ai sciemment caché la chose pendant des semaines.
— Je comprends qu'il s'agit d'une situation difficile mais j'ai le sentiment que Micke et Christer et les autres sauront faire face. Cela dit, je trouve que tu devrais le leur annoncer tout de suite.
— Oui, mais ton fichu frère est à Gôteborg aujourd'hui. Il dort et ne répond pas au téléphone.
— Je sais. Peu de gens sont aussi doués que Mikael pour ne pas répondre au téléphone. Mais ça ne concerne pas que toi et Micke. Je sais que vous travaillez ensemble depuis vingt ans et que vous avez fricoté et tout ça, mais tu dois penser à Christer et aux autres de la rédaction.
— Mais Mikael va...
— Mikael va sauter au plafond. Bien sûr. Mais s'il ne sait pas digérer que toi, au bout de vingt ans, tu aies envie de mener ta propre barque, alors il ne vaut pas tout ce temps que tu lui as consacré.
Erika soupira.
— Allez, du courage. Demande à Christer et aux autres de venir. Maintenant.
C H R I S T E R M A L M R E S T A É B R A N L É quelques secondes après qu'Erika eut rassemblé les collaborateurs dans la petite salle de réunion de Millenium. Elle les avait appelés sur leurs postes l'un après l'autre, au moment où il se préparait à 52
partir tôt, vu qu'on était vendredi. Il échangea des regards avec Henry Cortez et Lottie Karim tout aussi surpris que lui.
La secrétaire de rédaction, Malou Eriksson, ne comprenait pas trop, elle non plus, tout comme la journaliste Monika Nilsson et le responsable pub Sonny Magnusson. Le seul qui manquait au tableau était Mikael Blomkvist, en déplacement à Gôteborg.
Mon Dieu. Mikael n'est pas au courant, pensa Christer Malm. Je me demande comment il va réagir.
Puis il réalisa qu'Erika Berger avait fini de parler et qu'un ange passait dans la salle. Il secoua la tête, se leva, serra Erika dans ses bras et lui planta une bise sur la joue.
— Félicitations, Ricky, dit-il. Rédactrice en chef de SMP.
Pas mal comme grimpette à partir de notre petit navire.
Henry Cortez se réveilla et entama une ovation spontanée. Erika leva les mains.
— Stop, dit-elle. Je ne mérite pas d'applaudissements aujourd'hui.
Elle fit une courte pause et observa ses collaborateurs de cette petite rédaction.
— Ecoutez... je suis terriblement désolée de la tournure que ça a prise. J'avais l'intention de vous le dire il y a plusieurs semaines, mais ça a été noyé dans le cataclysme après les meurtres. Mikael et Malou ont travaillé comme des fous et l'occasion ne s'est simplement pas présentée. Voilà pourquoi on se retrouve ainsi.
Malou Eriksson comprit avec une terrible lucidité à quel point la rédaction était en manque d'effectifs et à quel point le départ d'Erika allait laisser un vide. Quoi qu'il arrive et quel que soit le chaos environnant, elle avait toujours été le roc sur lequel Malou avait pu s'appuyer, toujours inébran-lable dans la tempête. Eh oui... rien d'étonnant à ce que l'honorable journal du matin l'ait recrutée. Mais comment allait-on s'en sortir maintenant ? Erika avait toujours été une personne-clé à Millenium.
— Il y a quelques petits points qu'on doit mettre au clair.
Je comprends parfaitement que mon départ soit susceptible d'entraîner un climat de désarroi à la rédaction. Ce n'était vraiment pas mon intention, mais bon, c'est comme ça. Premièrement : je n'abandonnerai pas totalement Millenium.
Je resterai en tant qu'associée et je participerai aux réunions 53
du C A . En revanche, je n'aurai naturellement aucune influence sur le travail rédactionnel - ce serait source de conflits d'intérêts.
Christer Malm hocha pensivement la tête.
— Deuxièmement : formellement, je m'arrête le 30 avril.
Mais en réalité, mon dernier jour de travail c'est aujourd'hui.
Je pars en voyage la semaine prochaine, vous le savez, la chose est décidée depuis un bon moment. Et je ne vais pas revenir prendre les commandes juste pour assurer quelques jours de jonction.
Elle se tut un bref moment.
— Le prochain numéro est prêt dans ma bécane. Il ne reste que des broutilles à régler. Ce sera mon dernier numéro. Ensuite, il faut que quelqu'un d'autre reprenne les rênes. Je fais le ménage sur mon bureau ce soir.
Le silence était compact.
— Le mieux serait que le conseil d'administration décide d'engager un rédacteur en chef. Mais c'est une chose qui doit être discutée parmi vous à la rédaction aussi.
— Mikael, dit Christer Malm.
— Non. Surtout pas Mikael. Il est indéniablement le pire rédacteur en chef que vous puissiez choisir. Il est parfait comme gérant responsable de la publication et il est génial pour mettre à plat et rafistoler des textes impossibles qu'il faut publier. Mais il retient le mouvement, aussi. Le rédacteur en chef doit être une personne qui mise sur l'offensif.
De plus, Mikael a tendance à s'enterrer dans ses propres histoires et à rester absent parfois des semaines entières. Il est parfait en période de chauffe, mais il est absolument nul pour le travail routinier. Vous le savez tous.
Christer Malm hocha la tête.
— Si Millenium a si bien fonctionné, c'est parce que toi et Mikael vous vous complétez.
— Mais pas seulement. Rappelez-vous quand Mikael est resté à bouder dans ce bled de Hedestad pendant près d'un an. Alors Millenium fonctionnait sans lui, tout comme le journal doit fonctionner sans moi à présent.
— O K . C'est quoi, ton plan ?
— Moi, je te choisirais comme rédacteur en chef, Christer. ..
— Jamais de la vie. Christer Malm freina des deux mains.
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— ... mais comme je savais que tu allais dire non, j'ai une autre solution. Malou. Tu deviens rédactrice en chef temporaire à partir d'aujourd'hui.
— Moi ?! dit Malou.
— Oui, toi. Exactement. Tu as fait un putain de bon boulot comme secrétaire de rédaction.
— Mais je...
— Fais un essai. Je nettoie mon bureau ce soir. Tu peux emménager dès lundi matin. Le numéro de mai est quasiment prêt - voilà une corvée de réglée. En juin, c'est un numéro double et ensuite on a un mois de vacances. Si ça ne marche pas, le bureau devra trouver quelqu'un d'autre en août. Henry, tu passeras à temps plein et tu remplaceras Malou comme S R . Ensuite il vous faut recruter un nouveau collaborateur. Mais ce sera à vous de choisir, à vous et au CA.
Elle se tut un instant et contempla pensivement l'assemblée.
— Encore une chose. Je vais travailler pour un autre journal. SMP et Millenium ne se font pas concurrence à proprement parler mais cela signifie que je ne veux pas savoir plus que ce que je sais déjà sur le contenu du prochain numéro.
Vous vous adresserez à Malou pour ça à partir de maintenant.
— Qu'est-ce qu'on fait pour l'affaire Salander ? demanda Henry Cortez.
— Tu verras ça avec Mikael. J'ai des infos sur Salander, mais je mettrai l'histoire sous scellés. Elle ne sera pas transmise à SMP.
Erika ressentit tout à coup un immense soulagement.
— Voilà, c'est tout, dit-elle en mettant ainsi fin à la réunion, puis elle se leva et retourna dans son bureau sans autres commentaires.
La rédaction de Millenium resta abasourdie. Une heure plus tard, Malou Eriksson vint frapper à la porte du bureau d'Erika.
— Coucou.
— Oui ? fit Erika.
— Le personnel a quelque chose à dire.
— Quoi ?
— Il faut que tu viennes.
Erika se leva et vint la rejoindre. Le café était servi, avec un gros gâteau sur la table.
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— J'ai pensé qu'on allait attendre quelque temps pour la véritable fête d'adieu, dit Christer Malm. Pour l'instant, un gâteau avec du café fera l'affaire.
Pour la première fois ce jour-là, Erika Berger sourit.
3
VENDREDI 8 AVRIL - SAMEDI 9 AVRIL
A L E X A N D E R Z A L A C H E N K O É T A I T R É V E I L L É depuis huit heures quand Sonja Modig et Marcus Ackerman vinrent le voir vers 19 heures. Il avait subi une opération relativement importante, impliquant que l'os malaire avait été ajusté et fixé avec des vis de titane. Sa tête était tellement empaquetée que seul son œil gauche était visible. Un médecin leur avait expliqué que le coup de hache avait brisé l'os malaire et endommagé le frontal, fendu une grande partie de la chair du côté droit du visage et déplacé l'orbite. Ses blessures étaient très douloureuses. Zalachenko avait reçu de fortes doses d'antalgiques mais était malgré tout à peu près cohérent et il pouvait parler. La police ne devait cependant pas le fatiguer.
— Bonsoir, monsieur Zalachenko, salua Sonja Modig.
Elle se présenta, puis présenta son collègue Ackerman.
— Je m'appelle Karl Axel Bodin, dit Zalachenko péniblement entre des dents serrées. Sa voix était calme.
— Je sais très bien qui vous êtes. J'ai lu votre palmarès à la Sâpo.
Ce qui n'était pas tout à fait vrai, puisque la Sâpo n'avait pas encore livré le moindre papier concernant Zalachenko.
— C'était il y a très longtemps, dit Zalachenko. Aujourd'hui, je suis Karl Axel Bodin.
— Comment ça va ? poursuivit Modig. Etes-vous en état de mener une conversation ?
— Je voudrais porter plainte contre ma fille. Elle a essayé de me tuer.
— Nous le savons. Cela fera l'objet d'une enquête en son temps, dit Ackerman. En ce moment, nous avons des choses plus urgentes à discuter.
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Zalachenko jeta un long regard sur Sonja Modig avec son seul œil visible.
— J'ai cru comprendre qu'elle a jeté une bombe incen-diaire dans votre voiture il y a plus de dix ans, dit Sonja Modig. Pourriez-vous m'expliquer ce qui l'a incitée à commettre un acte pareil ?
— Vous feriez mieux de poser la question à ma fille. C'est une malade mentale.
Sa voix était de nouveau hostile.
— Vous voulez dire que vous ne voyez aucune raison pour laquelle Lisbeth Salander vous aurait attaqué en 1991 ?
— Ma fille est une malade mentale. Il y a des documents qui l'attestent.
Sonja Modig inclina la tête. Elle nota que Zalachenko répondait de façon beaucoup plus agressive et négative lorsque c'était elle qui posait les questions. Elle comprit qu'Ackerman lui aussi l'avait remarqué. OK... le bon flic, le mauvais flic. Sonja Modig haussa la voix.
— Vous ne pensez pas que son geste ait pu avoir un rapport quelconque avec le fait que vous aviez maltraité sa mère au point qu'elle s'est retrouvée avec des lésions cérébrales irréversibles ?
Zalachenko regarda calmement Sonja Modig.
— Des conneries, tout ça. Sa mère était une pute. C'est probablement des clients à elle qui l'ont tabassée. Moi, je passais juste par là.
Sonja Modig leva les sourcils.
— Vous êtes donc totalement innocent ?
— Naturellement.
— Zalachenko... voyons voir si je vous ai bien compris.
Vous niez donc avoir maltraité votre amie de l'époque, Agneta Sofia Salander, la mère de Lisbeth Salander, bien que cela ait fait l'objet d'un long rapport secret de la part de votre mentor à la Sâpo, Gunnar Bjôrck.
— Je n'ai jamais été condamné pour quoi que ce soit. Je n'ai même pas été mis en examen. Je ne suis pas responsable des délires d'un chariot à la police secrète. Si j'avais été soupçonné, j'aurais au moins eu droit à un interrogatoire.
Sonja Modig était abasourdie. Zalachenko avait l'air de sourire derrière son bandage.
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— Je voudrais donc faire une déposition concernant ma fille. Elle a essayé de me tuer.
Sonja Modig soupira.
— Je commence à comprendre pourquoi Lisbeth Salander a ressenti le besoin de vous planter une hache dans la tête.
Ackerman s'éclaircit la gorge.
— Pardon, monsieur Bodin... on pourrait peut-être revenir vers ce que vous savez des activités de Ronald Niedermann.
S O N J A M O D I G A P P E L A L ' I N S P E C T E U R Jan Bublanski du couloir de l'hôpital, devant la chambre de Zalachenko.
— Rien, dit-elle.
— Rien ? répéta Bublanski.
— Il a déposé une plainte contre Lisbeth Salander pour coups et blessures aggravés et tentative d'assassinat. Il prétend qu'il n'a rien à voir avec les meurtres à Stockholm.
— Et comment explique-t-il que Lisbeth Salander ait été enterrée sur son terrain à Gosseberga ?
— Il dit qu'il avait un rhume et qu'il a dormi presque t o u t e la journée. Si on a tiré s u r Salander à Gosseberga, ça doit être une initiative de Ronald Niedermann.
— O K . De quoi on dispose ?
— Elle a été touchée par un Browning calibre 22. C'est pour ça qu'elle est en vie. Nous avons retrouvé l'arme. Zalachenko reconnaît que c'est la sienne.
— Aha. Il sait donc que nous allons y trouver ses empreintes digitales.
— Exactement. Mais il dit que la dernière fois qu'il l'a vue, elle était rangée dans un tiroir de son bureau.
— Donc, l'excellent Ronald Niedermann a dû prendre l'arme pendant que Zalachenko dormait et il a tiré sur Salander. Pouvons-nous prouver le contraire ?
Sonja Modig réfléchit quelques secondes avant de répondre.
— Il est probablement au courant de la législation suédoise et des méthodes de la police. Il ne reconnaît que dalle et il a Niedermann comme bouc émissaire. Je ne sais pas trop ce que nous pouvons prouver. J'ai demandé à Ackerman 60
d'envoyer ses vêtements au labo pour vérifier s'il y a des traces de poudre, mais il va probablement soutenir qu'il s'est entraîné à tirer avec cette arme-là justement deux jours auparavant.
L I S B E T H S A L A N D E R S E N T I T U N E O D E U R d'amandes et d'éthanol.
Comme si elle avait de l'alcool dans la bouche, et elle essaya d'avaler mais sa langue paraissait engourdie et paralysée. Elle essaya d'ouvrir les yeux, mais sans y arriver. Elle entendit une voix lointaine qui semblait lui parler, mais elle était incapable de saisir les mots. Puis la voix devint claire et nette.
— Je crois qu'elle est en train de se réveiller.
Elle sentit quelqu'un toucher son front et elle voulut éloigner la main importune. Au même moment, une douleur fulgurante lui transperça l'épaule gauche. Elle se détendit.
— Tu m'entends ?
Casse-toi.
— Est-ce que tu peux ouvrir les yeux ?
C'est quoi, ce connard qui me harcèle ?
Finalement, elle ouvrit les yeux. Tout d'abord elle ne vit que d'étranges points lumineux, puis une silhouette se dessina au milieu de son champ de vision. Elle essaya de mettre au point son regard, mais la silhouette se dérobait sans cesse.
Elle avait l'impression d'avoir une gueule de bois monu-mentale et que le lit n'arrêtait pas de basculer en arrière.
— Grmlml, dit-elle.
— Qu'est-ce que tu as dit ?
— Onnard, dit-elle.
— Ça me va. Peux-tu ouvrir les yeux encore une fois ?
Elle afficha deux minces fentes. Elle vit un visage inconnu et mémorisa chaque détail. Un homme blond avec des yeux bleus intenses et un visage anguleux et de traviole à quelques dizaines de centimètres du sien.
— Salut. Je m'appelle Anders Jonasson. Je suis médecin.
Tu te trouves dans un hôpital. Tu as été gravement blessée et tu es en train de te réveiller après une opération. Tu sais comment tu t'appelles ?
— Pschalandr, dit Lisbeth Salander.
— D'accord. Je voudrais que tu me rendes un service.
Compte jusqu'à dix.
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— Un deux quatre... non... trois quatre cinq six...
Puis elle se rendormit.
Le Dr Anders Jonasson était cependant satisfait de la réaction qu'il avait rencontrée. Elle avait dit son nom et commencé à compter. Cela indiquait que son intellect était à peu près intact et qu'elle n'allait pas se réveiller comme un yucca. Il nota l'heure de son réveil, 21 h 06, un peu plus de seize heures après qu'il avait fini de l'opérer. Il avait dormi la plus grande partie de la journée et était retourné à Sahlgrenska vers 19 heures. En réalité, il était en congé, mais il avait plein de paperasse à rattraper.
Et il n'avait pas pu s'empêcher de passer aux soins intensifs pour voir la patiente dont il avait trifouillé le cerveau tôt dans la matinée.
— Laissez-la dormir encore, mais gardez un œil sur son électro-encéphalogramme. Il pourrait y avoir apparition d'oedèmes ou d'hémorragies dans le cerveau. J'ai eu l'impression qu'elle avait très mal à l'épaule quand elle essayait de bouger son bras. Si elle se réveille, vous pouvez lui donner deux milligrammes de morphine par heure.
Il se sentit bizarrement optimiste en sortant par l'entrée principale de Sahlgrenska.
P E U A V A N T 2 H E U R E S , Lisbeth Salander se réveilla de nouveau. Elle ouvrit lentement les yeux et vit un cône de lumière au plafond. Après plusieurs minutes, elle tourna la tête et se rendit compte qu'elle portait une minerve. Elle avait mal à la tête et ressentit une vive douleur à l'épaule quand elle essaya de déplacer le poids de son corps. Elle ferma les yeux.
Hôpital Qu'est-ce que je fous ici ?
Elle se sentait totalement épuisée.
Tout d'abord, elle eut du mal à centrer ses pensées. Puis des souvenirs épars revinrent.
L'espace de quelques secondes, elle fut prise de panique lorsque des fragments de souvenirs affluèrent, elle se voyait en train de creuser pour sortir d'une tombe. Puis elle serra fort les dents et se concentra sur sa respiration.
Elle constata qu'elle était en vie. Elle ne savait pas vraiment si c'était une bonne chose, ou une mauvaise.
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Lisbeth Salander ne se souvenait pas très bien de ce qui s'était passé, mais elle avait en tête une mosaïque floue d'images de la remise à bois. Elle se voyait soulever une hache avec rage et frapper son père au visage. Zalachenko.
Elle ne savait pas s'il était mort ou vivant.
Elle n'arrivait pas à se souvenir de ce qui s'était passé avec Niedermann. Elle avait un vague sentiment d'avoir été étonnée de le voir détaler à toutes jambes et elle ne comprenait pas pourquoi.
Soudain, elle se rappela avoir vu Foutu Super Blomkvist.
Elle avait peut-être rêvé, mais elle se souvenait d'une cuisine - probablement la cuisine de Gosseberga - et elle avait l'impression qu'il s'était avancé vers elle. J'ai dû halluciner.
Les événements de Gosseberga semblaient déjà très lointains ou à la rigueur comme un rêve insensé. Elle se concentra sur le présent.
Elle était blessée. Personne n'avait besoin de l'en informer. Elle leva la main droite et tâta sa tête, qui était entièrement couverte de bandages. Puis tout à coup elle se souvint.
Niedermann. Zalachenko. Le vieux con avait eu un pistolet, lui aussi. Un Browning, calibre 22. Qui en comparaison de presque n'importe quelle autre arme de poing était à considérer comme relativement inoffensif. Voilà pourquoi elle était encore en vie.
J'ai été touchée à la tête. Je pouvais mettre le doigt dans le trou d'entrée de la balle et toucher mon cerveau.
Elle était étonnée d'être en vie. Elle nota qu'elle se sentait étrangement peu concernée, qu'en fait elle s'en foutait. Si la mort était le vide noir d'où elle venait juste d'émerger, alors la mort n'avait rien d'inquiétant. Elle ne remarquerait jamais de différence.
Sur cette réflexion ésotérique, elle ferma les yeux et se rendormit.
E L L E N'AVAIT S O M N O L É Q U E Q U E L Q U E S M I N U T E S quand elle entendit un mouvement et entrouvrit les paupières en une mince fente. Elle vit une infirmière en tenue blanche se pencher sur elle. Elle ferma les yeux et fit semblant de dormir.
— Je crois bien que tu es réveillée, dit l'infirmière.
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— Mmm, dit Lisbeth Salander.
— Salut, je m'appelle Marianne. Tu comprends ce que je dis?
Lisbeth essaya de hocher la tête mais réalisa que sa nuque était bloquée par la minerve.
— Non, n'essaie pas de bouger. Tu n'as rien à craindre.
Tu as été blessée et on t'a opérée.
— Je voudrais de l'eau.
Marianne lui donna de l'eau à boire avec une paille. En buvant, elle enregistra qu'une autre personne surgissait à sa gauche.
— Salut Lisbeth. Est-ce que tu m'entends ?
— Mmm, répondit Lisbeth.
— Je suis le Dr Helena Endrin. Tu sais où tu te trouves ?
— Hôpital.
— Tu te trouves à l'hôpital Sahlgrenska à Gôteborg. Tu viens d'être opérée et tu es maintenant dans le service des soins intensifs.
— Mm.
— N'aie pas peur.
— J'ai été touchée à la tête.
Le Dr Endrin hésita une seconde.
— C'est exact. Tu te rappelles ce qui s'est passé ?
— Le vieux con avait un pistolet.
— Euh... oui, c'est ça.
— Calibre 22.
— Ah bon. Ça, je ne savais pas.
— Je suis très amochée ?
— Ton pronostic est bon. Tu as été très mal en point mais on pense que tu as de grandes chances d'être entièrement rétablie.
Lisbeth médita l'information. Puis elle fixa son regard sur le Dr Endrin. Elle nota qu'elle voyait flou.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé pour Zalachenko ?
— Qui?
— Le vieux con. Il vit ?
— Tu veux dire Karl Axel Bodin.
— Non. Je veux dire Alexander Zalachenko. C'est son véritable nom.
— Je ne suis pas au courant. Mais l'homme âgé qui a été admis en même temps que toi est en assez mauvais état mais hors de danger.
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Le cœur de Lisbeth ralentit un peu. Elle réfléchit aux paroles du médecin.
— Où il est ?
— Il se trouve dans la chambre voisine. Mais ne t'occupe pas de lui maintenant. Tout ce que tu dois faire, c'est te concentrer sur ton rétablissement à toi.
Lisbeth ferma les yeux. Elle se demanda un instant si elle aurait la force de sortir du lit, de trouver quelque chose qui pourrait servir d'arme et de terminer ce qu'elle avait commencé. Puis elle écarta ces idées. Elle avait à peine la force de garder les paupières ouvertes. Autrement dit, elle avait échoué dans sa résolution de tuer Zalachenko. // va m'échap-perde nouveau.
— Je voudrais t'examiner un petit peu. Ensuite tu pourras te rendormir, dit le Dr Endrin.
M I K A E L B L O M K V I S T S E R É V E I L L A subitement et sans raison apparente. Pendant quelques secondes, il ne sut pas où il se trouvait, puis il se rappela qu'il avait pris une chambre au City Hôtel. Il faisait nuit noire dans la chambre. Il alluma la lampe de chevet et regarda l'heure. 2 h 30. Il avait dormi quinze heures sans interruption.
Il se leva, alla aux toilettes uriner. Puis il réfléchit un instant. Il savait qu'il ne pourrait pas se rendormir et il se mit sous la douche. Puis il enfila un jean et un sweat-shirt bordeaux qui avaient grand besoin de passer dans un lave-linge. Il avait une faim de loup et il appela la réception pour savoir s'il était possible de trouver du café et des sandwiches à cette heure matinale. C'était possible.
Il mit ses mocassins et sa veste et descendit à la réception acheter un café et un sandwich sous plastique, et remonta ensuite dans sa chambre. Pendant qu'il mangeait le pâté de foie-salade, il démarra son iBook et se connecta au câble. Il ouvrit l'édition Web d'Aftonbladet. L'arrestation de Lisbeth Salander était, comme prévu, leur info principale.
L'article de une était confus au possible, mais prenait désormais la bonne direction. Ronald Niedermann, trente-sept ans, était traqué pour le meurtre du policier et la police désirait aussi l'entendre pour les homicides à Stockholm. La police ne s'était pas encore prononcée sur la situation de 65
Lisbeth Salander, et Zalachenko n'était pas nommé. On le mentionnait comme un propriétaire terrien de soixante-six ans domicilié à Gosseberga et apparemment les médias le considéraient encore comme une possible victime.
Quand Mikael eut fini de lire, il ouvrit son téléphone portable et constata qu'il avait vingt messages. Trois lui deman-daient de rappeler Erika Berger. Deux émanaient d'Annika Giannini. Quatorze étaient des messages laissés par des journalistes de différents journaux. Un était de Christer Malm qui lui envoyait un SMS vigoureux : II vaudrait mieux que tu rentres avec le premier train.
Mikael fronça les sourcils. C'était étrange comme message, venant de Christer Malm. Le SMS avait été envoyé à 19 heures la veille. Il étouffa une impulsion de téléphoner et réveiller quelqu'un à 3 heures. Au lieu de cela, il vérifia les horaires de train sur le Net et vit que le premier train pour Stockholm partait à 5 h 20.
Il ouvrit un nouveau fichier sous Word. Puis il alluma une cigarette et resta immobile pendant trois minutes en fixant l'écran blanc. Il finit par lever les doigts et commença à écrire.
[Son nom est Lisbeth Salander et la Suède a appris à la connaître par l'intermédiaire des conférences de presse de la police et par les titres des journaux du soir. Elle a vingt-sept ans et elle mesure un mètre cinquante. On l'a décrite comme étant une psychopathe, une meurtrière et une lesbienne sataniste. Il n'y a guère eu de limites aux élucubrations qu'on a formulées sur son dos. Dans ce numéro, Millenium raconte l'histoire de Lisbeth Salander, victime des machinations de fonctionnaires de l'Etat pour protéger un assassin pathologique.]
Il écrivit lentement et corrigea peu son premier jet. Il travailla avec concentration pendant cinquante minutes et réalisa pendant ce laps de temps deux pages A4, essentiellement centrées sur une récapitulation de la nuit où il avait trouvé Dag Svensson et Mia Bergman, et une explication de pourquoi la police avait focalisé sur Lisbeth Salander comme meurtrier possible. Il citait les titres des journaux du soir évoquant des lesbiennes satanistes, et leurs espoirs que les meurtres soient teintés de sadomaso croustillant.
Finalement il jeta un regard sur sa montre et ferma rapidement son iBook. Il fit son sac et descendit à la réception.
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Il paya avec sa carte de crédit et prit un taxi pour la gare centrale de Gôteborg.
M I K A E L B L O M K V I S T S E D I R I G E A immédiatement vers le wagon-restaurant et commanda un petit-déjeuner. Puis il ouvrit son iBook de nouveau et relut le texte qu'il avait eu le temps d'écrire aux toutes premières heures de la matinée. Il était à tel point plongé dans la formulation de l'histoire Zalachenko qu'il ne remarqua l'inspectrice Sonja Modig que quand elle s'éclaircit la gorge et demanda si elle pouvait se joindre à lui. Il leva les yeux et ferma son ordinateur.
— Tu rentres ? demanda Modig.
Il fit oui de la tête. Il avait noté le tutoiement employé, mais à cette heure, il n'allait pas en faire un plat.
— Toi aussi, j'imagine.
Elle fit oui de la tête.
— Mon collègue reste un jour de plus.
— Est-ce que tu sais quelque chose sur l'état de Lisbeth Salander ? J'ai dormi depuis qu'on a été séparés.
— Elle s'est réveillée hier soir seulement. Mais les médecins estiment qu'elle va s'en sortir et se rétablir. Elle a eu une chance incroyable.
Mikael hocha la tête. Il réalisa soudain qu'il ne s'était pas inquiété pour elle. Il était parti du principe qu'elle allait survivre. Toute autre possibilité était inimaginable.
— Est-ce qu'il y a eu autre chose ? demanda-t-il.
Sonja Modig le contempla en hésitant. Elle se demandait jusqu'où elle pourrait se confier au journaliste, qui en vérité en savait plus sur l'histoire qu'elle-même. D'un autre côté, c'était elle qui était venue s'asseoir à sa table, et une bonne centaine de journalistes avaient probablement déjà compris ce qui se passait dans l'hôtel de police.
— Je ne tiens pas à ce que tu me cites, dit-elle.
— Je pose la question par intérêt personnel.
Elle hocha la tête et expliqua que la police traquait Ronald Niedermann dans tout le pays en ratissant large, mais surtout dans la région de Malmô.
— Et Zalachenko ? Vous l'avez interrogé ?
— Oui, nous l'avons interrogé.
— Et?
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— Je ne peux pas raconter.
— A d'autres, Sonja. Je saurai exactement de quoi vous avez parlé dans l'heure qui suivra mon retour à la rédaction à Stockholm. Et je ne vais pas écrire un mot de ce que tu me raconteras.
Elle hésita un long moment avant de croiser son regard.
— Il a porté plainte contre Lisbeth Salander parce qu'elle aurait essayé de le tuer. Elle sera peut-être mise en examen pour coups et blessures aggravés assortis de tentative d'homicide.
— Et elle invoquera selon toute vraisemblance la légitime défense.
— J'espère bien, dit Sonja Modig.
Mikael lui jeta un regard brusque.
— Ce n'est pas une remarque qu'on attend d'un policier, dit-il sur un ton neutre.
— Bodin... Zalachenko nous glisse entre les mains et il a réponse à toutes les questions. Je suis entièrement convaincue que ce que tu nous as raconté hier est vrai, grosso modo. Cela signifie que Salander a été victime d'abus judiciaires constants depuis l'âge de douze ans.
Mikael hocha la tête.
— C'est cette histoire-là que je vais publier, dit-il.
— Et ça ne va pas plaire dans certains milieux.
Elle hésita encore un moment. Mikael attendit.
— J'ai parlé à Bublanski il y a une demi-heure. Il ne dit pas grand-chose, mais l'enquête préliminaire à l'encontre de Salander pour les meurtres de tes amis semble abandonnée.
Ils focalisent sur Niedermann à présent.
— Ce qui veut dire...
Il laissa la question en suspens entre eux. Sonja Modig haussa les épaules.
— Qui sera chargé de l'enquête sur Salander ?
— Je ne sais pas. L'affaire de Gosseberga revient probablement à Gôteborg en priorité. Mais je dirais que quelqu'un à Stockholm va recevoir pour mission de rassembler tout le matériel en vue d'une mise en examen.
— Je vois. Tu veux qu'on parie que l'enquête sera transférée à la Sâpo ?
Elle secoua la tête.
Peu avant Alingsâs, Mikael se pencha vers elle.
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— Sonja... je crois que tu comprends ce qui nous pend au nez. Si l'histoire de Zalachenko devient publique, ça signifie un énorme scandale. Des activistes de la Sàpo ont collaboré avec un psychiatre pour enfermer Salander chez les fous. La seule chose qu'ils peuvent faire, c'est soutenir mordicus que Lisbeth Salander est réellement malade mentale et que l'internement d'office en 1991 était justifié.
Sonja Modig acquiesça.
— Je vais tout faire pour mettre des bâtons dans les roues à ce genre de projets. Je veux dire, Lisbeth Salander est tout aussi sensée que toi et moi. Bizarre, certes, mais on ne peut pas mettre en question ses facultés intellectuelles.
Sonja Modig hocha la tête. Mikael fit une pause et laissa ses paroles faire leur chemin.
— J'aurais besoin de quelqu'un de confiance à l'intérieur, dit-il.
Elle croisa son regard.
— Je n'ai pas la compétence pour déterminer si Lisbeth Salander est psychiquement malade, répondit-elle.
— Non, mais tu as la compétence pour juger si elle est victime d'un abus judiciaire ou pas.
— Qu'est-ce que tu proposes ?
— Je ne te demande pas de cafter tes collègues, mais je voudrais que tu m'informes si tu te rends compte qu'on se prépare à exposer Salander à de nouveaux abus judiciaires.
Sonja Modig resta silencieuse.
— Je ne veux pas que tu révèles quoi que ce soit concernant des détails techniques de l'enquête. A toi d'en juger.
Mais j'ai besoin de savoir où en est l'action judiciaire contre Lisbeth Salander.
— Ça m'a tout l'air d'un bon moyen de se faire virer.
— Tu es une source. Je ne te nommerai jamais et je ne te mettrai pas dans le pétrin.
Il sortit un carnet et nota une adresse mail.
— Ça, c'est une adresse anonyme sur hotmail. Si tu veux me raconter quelque chose, tu peux l'utiliser. De préférence, ne te sers pas de ton adresse habituelle que tout le monde connaît. Crée une adresse temporaire sur hotmail.
Elle prit le bout de papier et le fourra dans la poche intérieure de sa veste. Elle ne promit rien.
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A 7 H E U R E S L E S A M E D I , l'inspecteur Marcus Ackerman fut réveillé par la sonnerie du téléphone. Il entendit des voix à la télé et sentit l'odeur de café dans la cuisine où sa femme s'affairait déjà. Il était rentré chez lui à Môlndal à 1 heure et il avait dormi cinq heures. Avant cela, il avait fonctionné à plein régime pendant presque exactement vingt-deux heures. Il était donc loin d'avoir eu son quota de sommeil quand il se tendit pour répondre.
— Salut, c'est Lundqvist, du bureau des investigations, garde de nuit. Tu es réveillé ?
— Non, répondit Ackerman. J'ai à peine eu le temps de m'endormir. Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Du nouveau. On a retrouvé Anita Kaspersson.
— Où?
— Tout près de Seglora au sud de Borâs.
Ackerman visualisa une carte dans son esprit.
— Vers le sud, dit-il. Il choisit des routes secondaires. Il a dû prendre la nationale 180 par Borâs, puis il a bifurqué vers le sud. Est-ce qu'on a averti Malmô ?
— Et Helsingborg, Landskrona et Trelleborg. Et Karlskrona. Je pense aux ferries de la Baltique.
Ackerman se dressa et se frotta la nuque.
— Il a presque vingt-quatre heures d'avance maintenant.
Si ça se trouve, il a déjà quitté le pays. Comment a-t-on retrouvé Kaspersson ?
— Elle est venue frapper à la porte d'une villa à l'entrée de Seglora.
— Quoi ?
— Elle a frappé...
— J'ai entendu. Tu veux dire qu'elle est vivante ?
— Pardon. Je suis fatigué et sans doute un peu flou dans mes formulations. Anita Kaspersson a réussi à rejoindre Seglora à 3 h 10. Elle a réveillé et affolé une famille avec des petits enfants en cognant contre leur porte. Elle était pieds nus, en hypothermie avancée et elle avait les mains attachées dans le dos. Elle se trouve actuellement à l'hôpital de Borâs où son mari l'a rejointe.
— Eh ben, ça alors. Je crois que personne ici n'imaginait qu'elle serait encore en vie.
— Parfois on a des surprises.
— Et des bonnes, qui plus est.
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— Alors c'est le moment de te livrer les mauvaises nouvelles. L'adjointe au préfet de police, Mme Spângberg, est ici depuis 5 heures. Elle te prie de te réveiller dare-dare pour aller à Borâs prendre la déposition de Kaspersson.
C O M M E O N É T A I T S A M E D I M A T I N , Mikael supposa que la rédaction de Millenium serait vide. Il appela Christer Malm alors que le X2000 franchissait le pont d'Ârsta et lui demanda ce qui se cachait derrière son S M S .
— Tu as pris ton petit-déjeuner ? demanda Christer Malm.
— Dans le train.
— O K . Viens chez moi, je te donnerai quelque chose de plus consistant.
— Il s'agit de quoi ?
— Je te raconterai quand tu seras ici.
Mikael prit le métro jusqu'à Medborgarplatsen et rejoignit ensuite Allhelgonagatan à pied. Le compagnon de Christer, Arnold Magnusson, ouvrit la porte. Mikael avait beau essayer, il n'arrivait jamais à se défaire du sentiment de regarder une pub quand il le voyait. Arnold Magnusson était passé par le théâtre Dramaten, et il était un des comédiens les plus demandés en Suède. C'était toujours aussi dérangeant de le rencontrer en vrai. En général, Mikael n'était pas impressionné par les stars, mais Arnold Magnusson avait un physique vraiment particulier et il était tellement associé à certains rôles au cinéma et à la télé, surtout le rôle de Gunnar Frisk, commissaire coléreux dans une série télévisée immensément populaire, que Mikael s'attendait toujours à ce qu'il se comporte comme Gunnar Frisk justement.
— Salut Micke, dit Arnold.
— Salut, dit Mikael.
— Dans la cuisine, dit Arnold en le faisant entrer.
Christer Malm servit des gaufres chaudes avec de la confi-ture de mûres jaunes et du café. Mikael en avait l'eau à la bouche avant même d'avoir eu le temps de s'asseoir et il se jeta sur son assiette. Christer Malm le questionna sur ce qui s'était passé à Gosseberga, et Mikael récapitula les détails. Il en était à sa troisième gaufre quand il demanda ce qui se tramait.
— On a eu un petit problème à Millenium pendant que tu étais à Gôteborg, dit-il.
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Mikael haussa les sourcils.
— Quoi donc ?
— Rien de grave. Mais Erika Berger est devenue rédactrice en chef à Svenska Morgon-Posten. Hier était son dernier jour de travail à Millenium,
Mikael resta figé, une gaufre à la main à vingt centimètres de sa bouche. Il lui fallut plusieurs secondes avant que l'étendue du message fasse son chemin en lui.
— Pourquoi est-ce qu'elle ne l'a pas dit avant ? finit-il par demander.
— Parce qu'elle voulait te le dire à toi en premier, et ça fait plusieurs semaines maintenant que tu te balades dans la nature sans qu'on puisse te joindre. Elle estimait sans doute que tu avais suffisamment de problèmes avec l'histoire Salander. Et comme elle voulait te le dire à toi en premier, elle ne nous a donc rien dit à nous autres non plus et les jours sont venus s'additionner aux jours... Et voilà. Tout à coup elle s'est retrouvée avec une putain de mauvaise conscience et elle n'avait vraiment pas le moral. Et nous, on n'a strictement rien vu venir.
Mikael ferma les yeux.
— Merde, dit-il.
— Je sais. Pour finir, tu es le dernier de la rédaction à l'apprendre. Je tenais à te le dire pour pouvoir t'expliquer comment ça s'est passé et que tu n'ailles pas penser qu'on a voulu agir dans ton dos.
— Je ne pense pas ça une seconde. Mais alors, dis donc !
C'est chouette pour elle d'avoir eu ce boulot, du moins si elle tient à travailler pour SMP... mais nous, comment on va se sortir de ce bazar à la rédaction ?
— On nomme Malou rédactrice en chef temporaire à
partir du prochain numéro.
— Malou ?
— Si tu n'as pas envie, toi, d'être rédacteur en chef...
— Oh que non !
— C'est bien ce que je pensais. Donc, Malou prendra le poste.
— Et qui sera secrétaire de rédaction ?
— Henry Cortez. Ça fait quatre ans qu'il travaille pour nous et il n'est plus exactement un stagiaire balbutiant.
Mikael considéra les propositions.
— Est-ce que j'ai mon mot à dire ? demanda-t-il.
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— Non, dit Christer Malm.
— O K . On fait comme vous avez décidé. Malou n'a pas froid aux yeux mais elle n'est pas très sûre d'elle. Henry tire au hasard sur tout ce qui bouge un peu trop souvent. Il faudra qu'on les ait à l'œil.
— C'est ça.
Mikael se taisait. Il pensa au vide qu'allait laisser Erika et se dit qu'il ignorait tout de l'avenir du journal.
— Il faut que j'appelle Erika et...
— Non, ce n'est pas une bonne idée.
— Pourquoi pas ?
— Elle dort à la rédaction. Tu ferais mieux d'y aller la réveiller.
M I K A E L T R O U V A E R I K A B E R G E R profondément endormie sur le canapé-lit de son bureau à la rédaction. Elle avait passé la nuit à vider les étagères et les tiroirs de ses affaires personnelles et à trier des papiers qu'elle voulait conserver. Elle avait rempli cinq cartons de déménagement. Mikael la contempla un long moment depuis la porte avant d'entrer et d'aller s'asseoir au bord du lit pour la réveiller.
— Tu peux m'expliquer pourquoi tu ne vas pas dormir chez moi, c'est juste à côté, si tu dois à tout prix passer la nuit au boulot, dit-il.
— Salut Mikael, dit-elle.
— Christer m'a expliqué.
Elle commença à dire quelque chose mais il se pencha en avant et lui fit une bise sur la joue.
— Tu es fâché ?
— Prodigieusement, dit-il sèchement.
— Je suis désolée. Je ne pouvais tout simplement pas dire non à cette offre. Mais ça ne me paraît pas juste, j'ai l'impression de vous laisser dans un merdier pas possible, ici à Millenium.
— Je ne pense pas être la bonne personne pour te critiquer d'abandonner le navire. Il y a deux ans, je suis parti en te laissant dans une merde autrement plus corsée que celle d'aujourd'hui.
— Ce sont deux situations complètement différentes. Toi, tu as fait une pause. Moi, je démissionne pour de bon et je vous l'ai caché. Je suis plus que désolée.
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Mikael garda le silence un moment. Puis il afficha un pâle sourire.
— Quand c'est l'heure, c'est l'heure. Quand une femme a une mission, il faut qu'elle la remplisse, et à vos ordres, mon colonel !
Erika sourit. A un mot près, elle lui avait dit ça quand il était allé vivre à Hedeby. Il tendit la main et lui ébouriffa amicalement les cheveux.
— Que tu veuilles arrêter de travailler dans cette maison de cinglés, je le comprends, mais que tu veuilles devenir chef au journal de vieux schnocks le plus ringard de Suède, il me faudra quelque temps pour le digérer.
— Il y a pas mal de nanas qui y travaillent.
— Conneries. Regarde l'éditorial. Ça date, tout ça, ça date. Tu es complètement maso, ou quoi ? On va prendre un café ?
Erika s'assit.
— Tu dois me dire ce qui s'est passé à Gôteborg cette nuit.
— Je suis en train d'écrire l'histoire, dit Mikael. Et ça va déclencher la guerre, une fois qu'on aura publié.
— Quand vous aurez publié. Pas nous.
— Je sais. On va la publier au moment du procès. Mais je suppose que tu n'emporteras pas le sujet à SMP. Le fait est que je voudrais que tu écrives un truc sur l'histoire Zalachenko avant d'arrêter à Millenium.
— Micke, je...
— Ton dernier éditorial. Tu peux l'écrire quand tu veux.
Il ne sera probablement pas publié avant le procès, et Dieu sait quand ça sera.
— Ce n'est peut-être pas une très bonne idée. Il devrait traiter de quoi ?
— De morale, dit Mikael Blomkvist. Et du fait que l'un de nos collaborateurs a été tué parce que l'Etat n'a pas fait son boulot il y a quinze ans.
Il n'avait pas besoin d'expliquer davantage. Erika Berger savait exactement quel éditorial il voulait. Elle réfléchit un court instant. Après tout, elle s'était trouvée aux commandes le jour où Dag Svensson avait été tué. Brusquement, elle se sentit beaucoup mieux.
— D'accord, dit-elle. Le dernier éditorial.
4
SAMEDI 9 AVRIL - DIMANCHE 10 AVRIL
A 13 H E U R E S LE S A M E D I , la procureur Martina Fransson à Sôdertâlje avait terminé ses réflexions. Le cimetière sauvage dans la forêt de Nykvarn était un méchant sac de nœuds et la section criminelle avait cumulé une quantité incroyable d'heures supplémentaires depuis le mercredi où Paolo Roberto avait livré son match de boxe contre Ronald Niedermann dans le hangar. Ils avaient sur les bras au moins trois homicides de personnes qui avaient été enterrées sur le terrain, un enlèvement avec violence et des coups et blessures aggravés à l'encontre de l'amie de Lisbeth Salander, Miriam Wu, et, pour finir, un incendie criminel. Il leur fallait aussi associer Nykvarn avec l'incident à Stallarholmen, qui n'était pas situé dans le même district de police, mais où Carl-Magnus Lundin du MC Svavelsjô était un personnage-clé. Pour l'instant, Lundin était à l'hôpital de Sôdertâlje, un pied dans le plâtre et une plaque d'acier dans la mâchoire.
Et quoi qu'il en soit, tous ces crimes tombaient sous l'autorité de la police départementale, ce qui signifiait que Stockholm aurait le dernier mot.
Au cours du vendredi, ils avaient délibéré pour les lancements de mandats d'arrêt. Lundin était lié à Nykvarn, avec certitude. Avec un peu de retard, on avait pu établir que l'entrepôt était la propriété d'une Anneli Karlsson, cinquante-deux ans, domiciliée à Puerto Banus en Espagne. C'était une cousine de Magge Lundin, elle n'était pas fichée et dans ce contexte elle semblait surtout faire office de prête-nom.
Martina Fransson referma le dossier de l'enquête préliminaire. L'instruction n'en était encore qu'au stade initial et serait complétée de plusieurs centaines de pages avant de 75
pouvoir aboutir à un procès. Mais Martina Fransson devait dès maintenant prendre une décision concernant certains points. Elle regarda ses collègues policiers.
— Nous avons assez de matériel pour entamer une
action judiciaire contre Lundin pour complicité d'enlèvement de Miriam Wu. Paolo Roberto l'a identifié comme étant le chauffeur de la fourgonnette. Je vais également l'arrêter pour complicité probable d'incendie criminel. Nous attendrons avec les poursuites pour complicité de meurtre des trois personnes que nous avons déterrées sur le terrain, en tout cas jusqu'à ce que toutes soient identifiées.
Les policiers hochèrent la tête. Ils ne s'étaient pas attendus à autre chose.
— Qu'est-ce qu'on fait pour Benny Nieminen ?
Martina Fransson feuilleta les documents sur son bureau jusqu'à ce qu'elle trouve Nieminen.
— Ce monsieur a un palmarès impressionnant. Vol à main armée, détention illégale d'arme, coups et blessures aggravés ou non, homicide et infractions liées à la drogue.
Il a donc été arrêté en même temps que Lundin à Stallarholmen. Je suis absolument convaincue qu'il est mêlé à tout ça
- le contraire serait invraisemblable. Mais le problème est que nous n'avons rien contre lui.
— Il dit qu'il n'est jamais allé à l'entrepôt à Nykvarn et qu'il est seulement venu faire un tour de moto avec Lundin, dit l'inspecteur criminel qui était chargé de Stallarholmen pour le compte de Sôdertâlje. Il prétend qu'il ignorait tout de ce que Lundin devait faire à Stallarholmen.
Martina Fransson se demanda s'il y avait un moyen de refiler l'affaire au procureur Richard Ekstrôm à Stockholm.
— Nieminen refuse de dire ce qui s'est passé, mais nie farouchement être complice d'un crime, poursuivit l'inspecteur criminel.
— Effectivement, on en arriverait à dire que lui et Lundin sont les victimes à Stallarholmen, dit Martina Fransson en tambourinant, agacée, du bout des doigts. Lisbeth Salander, ajouta-t-elle d'une voix dans laquelle perçait un doute manifeste. Nous parlons donc d'une fille qui a l'air d'être tout juste pubère, qui mesure un mètre cinquante et qui n'a certainement pas la force physique exigée pour maîtriser Nieminen et Lundin.
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— A moins d'être armée. Avec un pistolet, elle peut compenser les défauts de son physique de moineau.
— Mais ça ne colle pas tout à fait avec la reconstitution.
— Non. Elle a utilisé du gaz lacrymogène et elle a donné des coups de pied à l'entrejambe et au visage de Lundin avec une telle rage qu'elle lui a éclaté un testicule et brisé la mâchoire. La balle dans le pied a dû être tirée après les coups.
Mais j'ai dû mal à croire que c'était elle qui était armée.
— Le labo a identifié l'arme qui a tiré sur Lundin. C'est un Wanad P-83 polonais avec des munitions Makarov. Il a été retrouvé à Gosseberga près de Gôteborg et il porte les empreintes de Salander. On peut se permettre de supposer qu'elle a emporté le pistolet à Gosseberga.
— Oui. Mais le numéro de série démontre qu'il a été volé il y a quatre ans dans le cambriolage d'une armurerie à Ôrebro. Le cambrioleur a fini par se faire coincer, mais il s'était débarrassé des armes. Il s'agissait d'un talent local avec des problèmes de drogue, qui évoluait dans les cercles proches du MC Svavelsjô. J'ai plutôt envie de caser le pistolet soit chez Lundin, soit chez Nieminen.
— Ça peut être simplement que Lundin portait le pistolet et que Salander l'a désarmé et qu'un coup est parti qui l'a touché au pied. Je veux dire, l'intention n'a en aucun cas pu être de le tuer, puisqu'il est en vie.
— Ou alors elle lui a tiré dans le pied par sadisme.
Qu'est-ce que j'en sais ? Mais comment est-elle venue à bout de Nieminen ? Il n'a aucune blessure apparente.
— Si, il a quelque chose. Deux petites brûlures sur la poitrine.
— Et?
— Je dirais une matraque électrique.
— Salander aurait donc été armée d'une matraque électrique, de gaz lacrymogène et d'un pistolet. Combien est-ce que ça pèse, tout ça ? Non, je suis plutôt d'avis que c'est soit Lundin, soit Nieminen qui a apporté l'arme et qu'elle les a désarmés. Nous ne saurons exactement comment Lundin a reçu la balle que lorsque l'un des protagonistes se mettra à table.
— OK.
— La situation est donc la suivante : Lundin est mis en détention provisoire sous les chefs d'accusation que j'ai déjà 77
mentionnés. En revanche, nous n'avons strictement rien contre Nieminen. Je vais être obligée de le libérer cet après-midi.
BENNY NIEMINEN ÉTAIT d'une humeur exécrable en quittant la cellule de dépôt de l'hôtel de police de Stockholm. Il avait soif aussi, au point qu'il s'arrêta tout de suite dans un tabac acheter un Pepsi qu'il siffla directement. Il acheta aussi un paquet de Lucky Strike et une boîte de tabac à priser. Il ouvrit son téléphone portable, vérifia l'état de la batterie et composa ensuite le numéro de Hans-Âke Waltari, trente-trois ans et numéro trois dans la hiérarchie interne du MC
Svavelsjô. Il entendit quatre sonneries avant que Waltari réponde.
— Nieminen. Je suis sorti.
— Félicitations.
— T'es où ?
— ANykôping.
— Et qu'est-ce que tu fous à Nykôping ?
— On a décidé de se faire tout petits quand vous avez été arrêtés, toi et Magge, jusqu'à ce qu'on connaisse les positions.
— Maintenant tu les connais, les positions. Où ils sont, tous ?
Hans-Àke Waltari expliqua où se trouvaient les cinq membres restants du MC Svavelsjô. L'explication ne suffit pas à calmer ni à satisfaire Benny Nieminen.
— Et qui mène la barque pendant que vous vous planquez comme des foutues gonzesses ?
— C'est pas juste. Toi et Magge, vous vous tirez pour un putain de boulot dont on ignore tout et puis brusquement vous êtes impliqués dans une fusillade avec cette salope qui a tous les flics de Suède au cul, et Magge se ramasse une bastos et toi tu te fais coffrer. Et pour couronner le tout, les flics déterrent des macchabs dans l'entrepôt à Nykvarn.
— Oui, et alors ?
— Alors on a commencé à se demander si toi et Magge, vous nous cachez pas quelque chose.
— Et ça serait quoi d'après toi ? C'est nous qui amenons le business à la boîte, non ?
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— Mais je n'ai jamais entendu dire que l'entrepôt serait aussi un cimetière planqué dans les bois. C'est qui, ces macchabées ?
Benny Nieminen avait une réplique tranchante au bout de la langue, mais il se retint. Hans-Âke Waltari était un connard fini, mais la situation n'était pas la mieux choisie pour démarrer une dispute. Il fallait agir vite pour consolider les forces.
Après s'être sorti de cinq interrogatoires en niant tout en bloc, ce ne serait pas très malin de claironner qu'il possédait malgré tout des connaissances en la matière dans un téléphone portable à deux cents mètres du commissariat.
— J'en sais rien, moi, dit-il. T'occupe pas des macchabées. Mais Magge est dans la merde. Il va rester en taule pendant un moment, et pendant son absence, c'est moi le boss.
— D'accord. La suite des opérations, c'est quoi ? demanda Waltari.
— Qui s'occupe de la surveillance du local si vous vous terrez tous ?
— Danny Karlsson est resté là-bas pour garder les positions. La police a fait une descente le jour où vous avez été arrêtés. Ils n'ont rien trouvé.
— Danny K. ! s'exclama Nieminen. Danny K., mais c'est un putain de débutant, un chiard qu'a encore la morve au nez !
— T'inquiète. Il est avec le blondinos, tu sais, le mec que toi et Magge vous traînez des fois avec vous.
Benny Nieminen devint soudain tout glacé. Il jeta un rapide coup d'œil autour de lui et s'éloigna ensuite de quelques mètres de la porte du tabac.
— Qu'est-ce que t'as dit ? demanda-t-il à voix basse.
— Tu sais, cet enfoiré blond que vous voyez, toi et Magge, il s'est pointé et il voulait qu'on l'aide à trouver une planque.
— Mais bordel de merde, Waltari, il est recherché dans tout le putain de pays pour le meurtre d'un poulet.
— Oui... c'est pour ça qu'il avait besoin d'une planque.
Qu'est-ce qu'on pouvait faire ? C'est votre pote, à toi et Magge.
Benny Nieminen ferma les yeux pendant dix secondes.
Ronald Niedermann avait fourni au MC Svavelsjô beaucoup 79
de boulots et de gros bénéfices pendant plusieurs années.
Mais ce n'était absolument pas un ami. C'était un redoutable salopard et un psychopathe, et qui plus est un psychopathe que la police traquait au lance-flammes. Benny Nieminen ne faisait pas confiance à Ronald Niedermann une seule seconde. Le top serait qu'on le retrouve avec une balle dans le crâne. Ça calmerait en tout cas l'ardeur des flics.
— Et qu'est-ce que vous avez fait de lui ?
— Danny K. s'en occupe. Il l'a emmené chez Viktor.
Viktor Gôransson était le trésorier du club et son expert-comptable, il habitait du côté de Jârna. Gôransson avait un bac en économie et avait débuté sa carrière comme conseiller financier d'un Yougoslave régnant sur quelques caba-rets jusqu'à ce que toute la bande se fasse coincer pour criminalité économique aggravée. Il avait rencontré Magge Lundin dans la prison de Kumla au début des années 1990.
Il était le seul au MC Svavelsjô à toujours se balader en costard-cravate.
— Waltari, tu prends ta caisse et tu me retrouves à Sôdertâlje. Viens me chercher devant la gare des trains de banlieue d'ici trois quarts d'heure.
— Bon, bon. Pourquoi t'es si pressé ?
— Parce qu'il faut absolument qu'on prenne la situation en main au plus vite.
H A N S - À K E WALTARI O B S E R V A I T en douce Benny Nieminen qui gardait un silence boudeur tandis qu'ils roulaient vers Svavelsjô. Contrairement à Magge Lundin, Nieminen n'était jamais très sympa à côtoyer. Il était beau et il paraissait doux, mais en réalité il explosait vite et il pouvait être vachement redoutable, surtout quand il avait picolé. Pour l'instant il était sobre, mais Waltari ressentit une certaine inquiétude à l'idée que Nieminen allait prendre la direction.
Magge avait toujours, d'une façon ou d'une autre, su calmer le jeu de Nieminen. Il se demandait de quoi serait fait l'avenir avec Nieminen comme président temporaire du club.
Danny K. n'était pas au local. Nieminen essaya deux fois de l'appeler sur son portable, mais n'obtint pas de réponse.
Ils rentrèrent chez Nieminen, à un bon kilomètre du club.
La police avait opéré une perquisition là aussi, mais sans 80
rien trouver d'utilisable dans l'enquête concernant Nykvarn.
La police n'ayant trouvé aucune charge contre lui, Nieminen se retrouvait en liberté.
Il prit une douche et se changea pendant que Waltari attendait patiemment dans la cuisine. Ensuite ils marchèrent cent cinquante mètres dans la forêt derrière la maison de Nieminen et enlevèrent la terre qui couvrait un coffre superficiellement enterré, contenant six armes de poing, dont un A K - 5 , une grande quantité de munitions et deux bons kilos d'explosifs. C'était le petit stock personnel de Nieminen.
Deux des armes dans le coffre étaient des Wanad P-83 polonais. Ils provenaient du même lot que le pistolet dont Lisbeth Salander avait délesté Nieminen à Stallarholmen.
Nieminen écarta Lisbeth Salander de son esprit. Le sujet était sensible. Dans la cellule à l'hôtel de police à Stockholm, il n'avait cessé de se rejouer mentalement la scène quand lui et Magge Lundin étaient arrivés à la maison de campagne de Nils Bjurman et avaient trouvé Salander dans la cour.
Le déroulement des événements avait été totalement inattendu. Magge Lundin et lui étaient allés là-bas pour foutre le feu à cette baraque. Ils suivaient les ordres de ce putain de géant blond. Et ils étaient tombés sur cette saloperie de Salander - toute seule, un mètre cinquante de haut et maigre comme un clou. Nieminen se demandait combien elle pesait réellement. Ensuite tout avait foiré pour partir en vrille dans une orgie de violence à laquelle aucun des deux n'avait été préparé.
D'un point de vue purement technique, il pouvait expliquer le déroulement. Salander avait vidé une cartouche de gaz lacrymogène à la gueule de Magge Lundin. Magge aurait dû s'y attendre mais ça n'avait pas été le cas. Elle lui avait balancé deux coups de tatane et il ne faut pas énormément de force musculaire pour briser une mâchoire. Elle l'avait pris par surprise. Ça pouvait s'expliquer.
Mais ensuite elle s'était attaquée aussi à lui, Benny Nieminen, l'homme que des mecs bien entraînés hésitaient à venir titiller. Elle se déplaçait tellement vite. Il avait eu du mal à sortir son arme. Elle l'avait écrasé avec une facilité aussi humiliante que si elle avait simplement écarté un moustique de la main. Elle avait une matraque électrique. Elle avait...
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En se réveillant, il ne s'était souvenu de presque rien, Magge Lundin avait une balle dans le pied et la police était en route. Après des palabres entre la police de Strângnâs et celle de Sôdertàlje, il s'était retrouvé au violon à Sôdertâlje.
Et cette meuf avait volé la Harley Davidson de Magge Lundin. Elle avait découpé dans son blouson de cuir le logo du MC Svavelsjô - le symbole même qui faisait s'écarter les gens dans les troquets et qui lui conférait un prestige que le simple Suédois de base ne pouvait pas comprendre. Elle l'avait humilié.
Benny Nieminen se mit soudain à bouillir intérieurement.
Il s'était tu tout au long des interrogatoires. Jamais il ne pourrait raconter ce qui s'était passé à Stallarholmen. Jusqu'à cet instant, Lisbeth Salander n'avait signifié que dalle pour lui. Elle était un petit projet secondaire dont s'occupait Magge Lundin - encore une fois à la demande de ce foutu Niedermann. A présent, il la haïssait avec une passion qui l'étonnait. Habituellement, il restait froid et lucide, alors que maintenant il sentait qu'un de ces jours il aurait la possibilité de se venger et d'effacer la honte. Mais d'abord il devait mettre de l'ordre dans le chaos que Salander et Niedermann réunis avaient causé dans le MC Svavelsjô.
Nieminen prit les deux pistolets polonais qui restaient dans le coffre, les arma et en donna un à Waltari.
— T'as un plan particulier ?
— On va aller bavarder un peu avec ce Niedermann. Il n'est pas des nôtres et il n'a jamais été arrêté avant. Je ne sais pas comment il va réagir s'ils le chopent, mais s'il parle, il pourrait nous faire plonger. Alors on est tous bons pour la taule vite fait.
— Tu veux dire qu'on va...
Nieminen avait déjà décidé qu'il fallait éliminer Niedermann, mais il comprit que ce n'était pas le moment d'effrayer Waltari.
— Je ne sais pas. Il faut qu'on lui prenne le pouls. S'il a un plan et qu'il peut se casser rapidement à l'étranger, on pourra lui donner un coup de main. Mais tant qu'il risque d'être arrêté par la police, il constitue une menace pour nous.
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LA F E R M E D E V I K T O R G Ô R A N S S O N près de Jârna était plongée dans le noir lorsque, au crépuscule, Nieminen et Waltari arrivèrent dans la cour. Rien que ça paraissait de mauvais augure. Ils attendirent un petit moment dans la voiture.
— Ils sont peut-être dehors, proposa Waltari.
— Ben voyons. Ils seraient allés boire un coup au troquet avec Niedermann, dit Nieminen et il ouvrit la portière.
La porte d'entrée n'était pas fermée à clé. Nieminen alluma le plafonnier. Ils passèrent de pièce en pièce. Tout était propre et bien rangé, probablement grâce à cette femme avec qui Gôransson vivait.
Ils trouvèrent Gôransson et sa compagne dans la cave, fourrés dans une buanderie.
Nieminen se pencha et contempla les cadavres. Il tendit le doigt et toucha la femme dont il ne se rappelait pas le nom. Elle était glacée et rigide. Cela voulait dire qu'ils étaient morts depuis vingt-quatre heures peut-être.
Nieminen n'avait pas besoin de l'avis d'un médecin légiste pour savoir comment ils étaient morts. Le cou de la femme avait été brisé lorsqu'on avait fait faire cent quatre-vingts degrés à sa tête. Elle était habillée d'un tee-shirt et d'un jean, et elle n'avait pas d'autres blessures visibles.
Viktor Gôransson, par contre, n'était vêtu que d'un cale-
çon. Il avait été sérieusement passé à tabac et tout son corps était couvert de bleus et de plaies. Ses deux bras étaient cassés et pointaient dans toutes les directions comme des branches de sapin tordues. Il avait subi une maltraitance prolongée qu'il fallait bien qualifier de torture. Pour autant que Nieminen pouvait en juger, il avait finalement été tué par un coup puissant sur la gorge. Le larynx était profondément enfoncé dans le cou.
Benny Nieminen se redressa et remonta l'escalier de la cave, puis il alla dehors. Waltari le suivit. Nieminen traversa la cour jusqu'à la grange située cinquante mètres plus loin.
Il défit le loquet et ouvrit la porte.
Il trouva une Renault bleu sombre.
— Qu'est-ce qu'il a comme voiture, Gôransson ? demanda Nieminen.
— Il conduit une Saab.
Nieminen hocha la tête. Il sortit des clés de sa poche et ouvrit une porte tout au fond de la grange. Un simple coup 83
d'œil lui apprit qu'il était arrivé trop tard. Une lourde armoire prévue pour des armes était grande ouverte.
Nieminen fit une grimace.
— Un peu plus de 800 000 couronnes, dit-il.
— Quoi ? demanda Waltari.
— Un peu plus de 800 000 couronnes, c'est ce que le MC
Svavelsjô avait dans cette armoire. Notre fric.
Trois personnes avaient été au courant de l'endroit où le MC Svavelsjô gardait la caisse en attente d'investissements et de blanchiment. Viktor Gôransson, Magge Lundin et Benny Nieminen. Niedermann était en fuite. Il avait besoin de liquide. Il savait que Gôransson s'occupait des finances.
Nieminen referma la porte et sortit lentement de la grange. Il réfléchissait intensément tout en essayant d'avoir une vue d'ensemble de la catastrophe. Une partie des ressources du MC Svavelsjô était sous forme de titres auxquels il aurait accès et une autre partie pourrait être reconstituée avec l'aide de Magge Lundin. Mais une grande partie des placements ne figurait que dans la tête de Gôransson, à moins qu'il n'ait donné des instructions claires à Magge Lundin. Ce dont Nieminen doutait fort - Magge n'avait jamais été un as en économie. Nieminen estima grosso modo qu'avec la mort de Gôransson, le MC Svavelsjô avait perdu jusqu'à soixante pour cent de ses fonds. Le coup était terrible. C'était surtout de l'argent liquide dont ils avaient besoin pour les dépenses quotidiennes.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Waltari.
— Maintenant on va rencarder la police sur ce qui s'est passé.
— On va rencarder la police ?
— Putain, oui. Il y a mes empreintes dans la maison. Je veux qu'ils trouvent Gôransson et sa meuf aussi vite que possible pour que le médecin légiste puisse établir qu'ils ont été tués pendant que j'étais en garde à vue.
— Je comprends.
— Tant mieux. Trouve Danny K. Je veux lui parler. C'est-
à-dire s'il est encore vivant. Et ensuite on va retrouver Ronald Niedermann. Ordre à tous les contacts qu'on a dans les clubs partout en Scandinavie d'ouvrir l'œil. Je veux la tête de ce salopard. Il se déplace probablement dans la Saab de Gôransson. Trouve le numéro d'immatriculation.
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L O R S Q U E L I S B E T H S A L A N D E R S E R É V E I L L A le samedi après-midi, il était 14 heures et un médecin était en train de la manipuler.
— Bonjour, dit-il. Je m'appelle Sven Svantesson et je suis médecin. Tu as mal ?
— Oui, dit Lisbeth Salander.
— On va te donner des antalgiques tout à l'heure. Mais je voudrais d'abord t'examiner.
Il appuya et tripota son corps meurtri. Lisbeth eut le temps de devenir franchement irritée avant qu'il ait fini, mais elle se sentait trop épuisée pour entamer le séjour à Sahlgrenska avec une dispute et elle décida de se taire.
— Je vais comment ? demanda-t-elle.
— Je pense que ça va s'arranger, dit le médecin en prenant quelques notes avant de se lever.
Ce qui n'était guère reluisant comme réponse.
Après son départ, une infirmière entra et aida Lisbeth avec le bassin. Ensuite, elle put dormir de nouveau.
A L E X A N D E R Z A L A C H E N K O , alias Karl Axel Bodin, avalait un déjeuner composé d'aliments liquides. Même de tout petits mouvements des muscles faciaux causaient de violentes douleurs dans la mâchoire et dans l'os malaire, et mâcher n'était même pas envisageable.
Mais même si la douleur était terrible, il savait la gérer.
Zalachenko était habitué à la douleur. Rien ne pouvait se comparer à la douleur qu'il avait ressentie pendant plusieurs semaines et mois quinze ans auparavant, après qu'il avait brûlé comme une torche dans la voiture au bord d'un trottoir de Lundagatan. Les soins n'avaient été qu'une sorte d'in-terminable marathon de la douleur.
Les médecins l'avaient estimé hors de danger, mais compte tenu de la gravité de ses blessures et eu égard à son âge, il resterait aux soins intensifs encore quelques jours.
Au cours de la journée du samedi, il reçut quatre visites.
Vers 10 heures, l'inspecteur Ackerman revint le voir. Cette fois, il avait laissé à la maison cette petite connasse de Sonja Modig et il était accompagné par l'inspecteur Jerker Holmberg, nettement plus sympathique. Ils posèrent à peu près les mêmes questions sur Ronald Niedermann que la veille 85
au soir. Il avait préparé son histoire et ne commit aucune erreur. Quand ils commencèrent à l'assaillir de questions sur son éventuelle participation au trafic de femmes et à d'autres activités criminelles, il nia une nouvelle fois être au courant de quoi que ce soit. Il vivait de sa pension d'invalidité et ne savait pas de quoi ils parlaient. Il mit tout sur le compte de Ronald Niedermann et offrit toute son aide pour localiser le tueur de policier en fuite.
Hélas, concrètement, il ne pouvait pas leur être d'un grand secours. Il ignorait tout des cercles où évoluait Niedermann et il n'avait aucune idée de chez qui l'homme pouvait demander l'asile.
Vers 11 heures, il reçut la brève visite d'un représentant du ministère public, qui lui signifia formellement qu'il était soupçonné de complicité de coups et blessures aggravés voire de tentative d'homicide sur la personne de Lisbeth Salander. Zalachenko répondit patiemment en expliquant que c'était lui, la victime, et qu'en réalité c'était Lisbeth Salander qui avait essayé de le tuer. Le gars du ministère public lui proposa une aide juridique sous forme d'un avocat commis d'office. Zalachenko dit qu'il allait y réfléchir.
Ce qui n'était pas dans ses intentions. Il avait déjà un avocat et sa première mesure ce matin-là avait été de l'appeler et de lui demander de venir au plus vite. Martin Thomasson fut ainsi le troisième visiteur à son chevet. Il entra, la mine décontractée, passa la main dans sa tignasse blonde, ajusta ses lunettes et serra la main de son client. C'était un faux maigre et un vrai charmeur. On le soupçonnait certes d'avoir servi d'homme de main à la mafia yougoslave, une affaire qui était encore objet d'enquête, mais il avait aussi la réputation de gagner ses procès.
Une relation d'affaires avait tuyauté Zalachenko sur Thomasson cinq ans auparavant, quand il avait eu besoin de redispatcher certains fonds liés à une petite entreprise de financement qu'il possédait au Liechtenstein. Il ne s'agissait pas de sommes faramineuses, mais Thomasson avait agi de main de maître et Zalachenko avait fait l'économie d'une imposition d'office. Par la suite, Zalachenko avait eu recours à lui à quelques autres occasions. Thomasson comprenait que l'argent provenait d'une activité criminelle, ce qui ne semblait pas le perturber. Pour finir, Zalachenko avait décidé 86
de refondre toute son activité dans une nouvelle entreprise, détenue par lui-même et Niedermann. Il était allé voir Thomasson en lui proposant d'en faire partie lui-même sous forme de troisième partenaire dans l'ombre et chargé de ce qui touchait aux finances. Thomasson avait accepté sans même réfléchir.
— Eh bien, monsieur Bodin, ça ne m'a pas l'air très agréable, tout ça.
— J'ai été victime de coups et blessures aggravés et de tentative de meurtre, dit Zalachenko.
— C'est ce que je vois. Une certaine Lisbeth Salander, si j'ai tout bien compris.
Zalachenko baissa la voix.
— Notre partenaire Niedermann s'est mis dans un sacré merdier, comme tu as dû t'en rendre compte.
— C'est ce que j'ai compris.
— La police me soupçonne d'être mêlé à tout ça...
— Ce qui n'est évidemment pas le cas. Tu es une victime et il est important de veiller tout de suite à ce que cette idée-là soit bien ancrée dans les médias. Mlle Salander a déjà eu pas mal de publicité négative... Je m'en occupe.
— Merci.
— Mais laisse-moi dire tout de suite que je ne suis pas un avocat pénal. Dans cette affaire, tu vas avoir besoin de l'aide d'un spécialiste. Je vais te trouver quelqu'un en qui tu pourras avoir confiance.
L E Q U A T R I È M E V I S I T E U R ARRIVA à 23 heures, et il réussit à franchir le barrage des infirmières en exhibant sa carte d'identité et en précisant qu'il venait pour une affaire urgente. On lui montra la chambre de Zalachenko. Le patient ne dormait pas encore, il était en pleine réflexion.
— Je m'appelle Jonas Sandberg, salua le visiteur et il tendit une main que Zalachenko choisit d'ignorer.
L'homme avait dans les trente-cinq ans. Ses cheveux étaient couleur sable et il était vêtu d'un jean décontracté, d'une chemise à carreaux et d'un blouson de cuir. Zalachenko le contempla en silence pendant quinze secondes.
— Je me demandais justement quand l'un de vous allait se pointer.
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— Je travaille à la Sâpo, dit Jonas Sandberg en montrant sa carte.
— Certainement pas, dit Zalachenko.
— Pardon?
— Tu es peut-être employé à la Sâpo, mais tu ne travailles pas pour eux.
Jonas Sandberg garda le silence un instant et regarda autour de lui dans la chambre. Il avança la chaise prévue pour les visiteurs.
— Si je viens si tard le soir, c'est pour ne pas attirer l'attention. Nous avons discuté sur la manière de vous aider et il nous faut mettre au point à peu près ce qui va se passer.
Je suis tout simplement ici pour entendre votre version et comprendre vos intentions pour qu'on puisse élaborer une stratégie commune.
— Et quelle sera cette stratégie, d'après toi ?
Jonas Sandberg contempla pensivement l'homme dans le lit. Pour finir, il écarta les mains.
— Monsieur Zalachenko... J'ai bien peur qu'un processus se soit mis en branle impliquant des dégâts difficiles à évaluer. Nous avons discuté la situation. La tombe à Gosseberga et le fait que Salander ait reçu trois balles sont des faits difficiles à minimiser. Mais tout espoir n'est pas perdu.
Le conflit entre vous et votre fille peut expliquer pourquoi vous la craignez tant et pourquoi vous avez pris des mesures aussi drastiques. J'ai peur cependant que cela implique quelques mois de prison.
Zalachenko se sentit tout à coup enjoué et il aurait éclaté de rire si cela n'avait pas été totalement impossible vu son état. Le seul résultat fut un faible frémissement de ses lèvres.
Toute autre chose serait trop douloureuse.
— Alors c'est ça, notre stratégie commune ?
— Monsieur Zalachenko. Vous avez connaissance de la notion de contrôle des dégâts. Il est indispensable qu'on trouve une voie commune. Nous allons tout faire pour vous aider en vous fournissant un avocat et l'assistance nécessaire, mais nous avons besoin de votre collaboration et de certaines garanties.
— Je vais te donner une garantie. Vous allez veiller à faire disparaître tout ça. Il fit un geste avec la main. Niedermann est votre bouc émissaire et je garantis qu'il ne sera pas retrouvé.
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— Il y a des preuves formelles qui...
— Laissez tomber les preuves formelles. Ce qui est important, c'est comment l'enquête est menée et comment les faits sont présentés. Voici ma garantie... si vous n'utilisez pas votre baguette magique pour faire disparaître tout ceci, j'inviterai les médias à une conférence de presse. Je connais des noms, des dates, des événements. Je n'ai tout de même pas besoin de te rappeler qui je suis ?
— Vous ne comprenez pas...
— Je comprends très bien. Tu n'es qu'un garçon de courses. Rapporte à ton chef ce que je viens de dire. Il comprendra. Dis-lui que j'ai des copies de... tout. Je vous torpillerai.
— Il faut qu'on essaie de se mettre d'accord.
— La conversation est terminée. Tu dégages, maintenant.
Et dis-leur d'envoyer un homme la prochaine fois, un adulte avec qui je peux discuter.
Zalachenko tourna la tête de façon à couper le contact visuel avec son visiteur. Jonas Sandberg contempla Zalachenko un court moment. Puis il haussa les épaules et se releva. Il était presque arrivé à la porte lorsqu'il entendit de nouveau la voix de Zalachenko.
— Autre chose.
Sandberg se retourna.
— Salander.
— Qu'est-ce qu'elle a ?
— Elle doit disparaître.
— Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Pendant une seconde, Sandberg eut l'air si inquiet que Zalachenko dut sourire malgré la douleur qui lui vrilla la mâchoire.
— Vous êtes tous des couilles molles et je sais que vous avez trop de scrupules pour la tuer. Je sais aussi que vous n'avez pas non plus les moyens pour le faire. Qui s'en chargerait. .. toi ? Mais il faut qu'elle disparaisse. Son témoignage doit être déclaré non recevable. Elle doit retourner en institution pour le restant de ses jours.
L I S B E T H S A L A N D E R E N T E N D I T LES PAS dans le couloir devant sa chambre. Elle n'arriva pas à distinguer le nom de Jonas Sandberg et c'était la première fois qu'elle entendait ces pas-là.
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Sa porte était en effet restée ouverte tout au long de la soirée, puisque les infirmières venaient la voir environ toutes les dix minutes. Elle avait entendu l'homme arriver et expliquer à une infirmière, tout près de sa porte, qu'il devait absolument voir M. Karl Axel Bodin pour une affaire urgente.
Elle avait compris qu'il montrait sa carte, mais aucune parole n'avait été échangée qui fournissait un indice quant à son nom ou à la nature de la carte.
L'infirmière lui avait demandé d'attendre qu'elle aille voir si M. Karl Axel Bodin était réveillé. Lisbeth Salander en tira la conclusion que la carte devait être très convaincante.
Elle constata que l'infirmière prit à gauche dans le couloir et qu'elle fit 17 pas avant d'arriver à destination, puis que le visiteur parcourut la même distance en seulement 14 pas.
Cela donnait une valeur moyenne de 15,5 pas. Elle estima la longueur des pas à 60 centimètres, ce qui, multiplié par 15,5, signifiait que Zalachenko se trouvait dans une chambre située à 930 centimètres à gauche dans le couloir. OK, disons 10 mètres. Elle estima que sa chambre faisait environ 5 mètres de large, ce qui signifierait que Zalachenko se trouvait à deux portes d'elle.
Selon les chiffres verts du réveil digital sur sa table de chevet, la visite dura exactement neuf minutes.
Z A L A C H E N K O R E S T A É V E I L L É longtemps après que Jonas Sandberg l'eut quitté. Il supposa que ce n'était pas son véritable nom, puisque l'expérience lui avait enseigné que les espions amateurs suédois faisaient une fixation sur les noms de couverture même lorsque ça ne présentait aucune nécessité.
Quoi qu'il en soit, ce Jonas (ou quel que soit son nom) était la première indication que la Section avait pris acte de sa situation. Vu le ramdam médiatique, il aurait été difficile d'y échapper. Sa visite était cependant aussi une confirmation que cette situation était source d'inquiétude. A très juste titre.
Il soupesa les avantages et les inconvénients, aligna des possibilités et rejeta des alternatives. Il avait compris et intégré que les choses avaient totalement foiré. Dans un monde idéal, il se serait en cet instant trouvé chez lui à Gosseberga, Ronald Niedermann aurait été en sécurité à l'étranger et Lisbeth Salander enterrée six pieds sous terre. Même si d'un 90
point de vue rationnel il comprenait ce qui s'était passé, il avait le plus grand mal à comprendre comment elle avait pu sortir de la tombe, revenir à la ferme et détruire son existence en deux coups de hache. Elle était dotée de ressources insensées.
Par contre, il comprenait parfaitement bien ce qui s'était passé avec Ronald Niedermann et pourquoi il était parti en courant pour sa vie au lieu d'en finir une bonne fois pour toutes avec Salander. Il savait que quelque chose clochait dans la tête de Niedermann, qu'il avait des visions, qu'il voyait des fantômes. Plus d'une fois, il avait été obligé d'intervenir quand Niedermann avait agi de façon irrationnelle et s'était roulé en boule de terreur.
Ceci l'inquiétait. Compte tenu que Ronald Niedermann n'était pas encore arrêté, Zalachenko était persuadé qu'il avait fonctionné rationnellement pendant les jours suivant la fuite de Gosseberga. Il chercherait probablement à rejoindre Tallinn, où il trouverait une protection parmi les contacts dans l'empire criminel de Zalachenko. L'inquiétant était qu'on ne pouvait jamais prévoir le moment où Niedermann serait paralysé. Si cela avait lieu pendant la fuite, il commettrait des erreurs et, s'il commettait des erreurs, il se ferait choper. Il ne se rendrait pas de son plein gré et cela entraînerait la mort de policiers et selon toute vraisemblance la mort de Niedermann aussi.
Cette pensée tracassait Zalachenko. Il ne voulait pas que Niedermann meure. Niedermann était son fils. D'un autre côté, aussi regrettable cela fût-il, c'était un fait que Niedermann ne devait pas être capturé vivant. Niedermann n'avait jamais été appréhendé par la police et Zalachenko ne pouvait pas prévoir comment il réagirait lors d'un interrogatoire.
Il devinait que Niedermann ne saurait malheureusement pas garder le silence. Ce serait donc un avantage s'il était tué en se faisant arrêter. Zalachenko pleurerait son fils, mais l'autre alternative serait pire. Elle signifierait qu'il passerait lui-même le restant de ses jours en prison.
Cependant, quarante-huit heures s'étaient déroulées depuis la fuite de Niedermann, et il n'avait pas encore été coincé.
C'était bon signe. Cela indiquait que Niedermann était en état de marche et un Niedermann en état de marche était imbattable.
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A long terme se profilait une autre inquiétude. Il se demanda comment Niedermann s'en sortirait tout seul sans son père à ses côtés pour le guider dans la vie. Au fil des ans, il avait remarqué que s'il cessait de donner des instructions ou s'il lâchait la bride à Niedermann pour qu'il prenne ses propres initiatives, celui-ci se laissait facilement glisser dans un état passif et apathique.
Zalachenko constata encore une fois que c'était une véritable calamité que son fils soit affublé de ces particularités.
Ronald Niedermann était sans hésitation un être très intelligent, doté de qualités physiques qui faisaient de lui un homme redoutable et redouté. En outre, il était un excellent organisateur qui savait garder son sang-froid. Son seul problème était l'absence d'instinct de chef. Il avait tout le temps besoin de quelqu'un pour lui dire ce qu'il devait organiser.
Tout cela restait cependant pour l'heure hors de son contrôle. Maintenant il s'agissait de lui-même. Sa situation à lui, Zalachenko, était précaire, peut-être plus précaire que jamais.
La visite de maître Thomasson plus tôt dans la journée ne lui avait pas paru particulièrement rassurante. Thomasson était et restait un spécialiste en droit des sociétés, et toute son efficacité en la matière ne pouvait lui être d'un grand secours dans le contexte actuel.
Ensuite il y avait la visite de Jonas Sandberg. Sandberg constituait une bouée de sauvetage bien plus solide. Mais une bouée qui pourrait aussi se révéler un piège. Il lui fallait jouer ses cartes habilement et prendre le contrôle de la situation. Le contrôle était primordial.
Et au bout du compte, il pouvait faire confiance à ses propres ressources. Pour le moment, il avait besoin de soins médicaux. Mais dans quelques jours, peut-être une semaine, il aurait retrouvé ses forces. Si les choses étaient poussées à l'extrême, il ne pouvait peut-être compter que sur lui-même. Cela signifiait qu'il devait disparaître, au nez et à la barbe de tous les policiers qui lui tournaient autour. Il aurait besoin d'une cachette, d'un passeport et de liquide.
Thomasson allait pouvoir lui procurer tout cela. Mais d'abord il lui faudrait se rétablir suffisamment pour avoir la force de s'enfuir.
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A 1 heure, l'infirmière de nuit vint le voir. Il fit semblant de dormir. Quand elle referma la porte, il se dressa laborieusement dans le lit et bascula les jambes par-dessus le bord. Il resta assis sans bouger un long moment et testa son équilibre. Puis il posa doucement son pied gauche par terre.
Par chance, le coup de hache avait touché sa jambe droite qui était déjà abîmée. Il tendit le bras pour attraper la prothèse dans l'armoire à côté du lit et la fixa au moignon. Puis il se leva. Il pesa sur sa jambe gauche intacte et essaya de poser la jambe droite. Quand il appuya dessus, une douleur fulgurante la traversa.
Il serra les dents et fit un pas. Il aurait eu besoin de ses cannes, mais il était persuadé que l'hôpital n'allait pas tarder à lui en proposer. Il prit appui sur le mur et boitilla jusqu'à la porte. Il lui fallut plusieurs minutes pour y arriver et il fut obligé de s'immobiliser après chaque pas pour maîtriser la douleur.
Il se reposa sur sa jambe valide, ouvrit très légèrement la porte et inspecta le couloir. Il ne vit personne et sortit la tête un peu plus. Il entendit des voix faibles à gauche et tourna la tête. Le local des infirmières de nuit se trouvait environ vingt mètres plus loin de l'autre côté du couloir.
Il tourna la tête à droite et vit la sortie au bout du couloir.
Plus tôt dans la journée, il s'était renseigné sur l'état de Lisbeth Salander. Il était malgré tout son père. Les infirmières avaient manifestement reçu l'instruction de ne pas parler des patients. Une infirmière avait juste dit sur un ton neutre que son état était stable. Mais, par réflexe, elle avait jeté un rapide coup d'œil vers la gauche dans le couloir.
Dans une des chambres entre la sienne et la salle des infirmières se trouvait Lisbeth Salander.
Il referma doucement la porte et retourna en boitant à son lit où il enleva la prothèse. Il était couvert de sueur lorsque enfin il put se glisser sous la couverture.
L ' I N S P E C T E U R J E R K E R H O L M B E R G revint à Stockholm vers midi le dimanche. Il était fatigué, il avait faim et se sentait éreinté.
Il prit le métro et descendit à l'hôtel de ville puis continua à pied jusqu'à l'hôtel de police dans Bergsgatan, où il monta au bureau de l'inspecteur Jan Bublanski. Sonja Modig et Cuit 93
Bolinder étaient déjà là. Bublanski les avait convoqués pour cette réunion en plein dimanche parce qu'il savait que le chef de l'enquête préliminaire, Richard Ekstrôm, était pris ailleurs.
— Merci d'avoir pu venir, dit Bublanski. Je crois qu'il est grand temps qu'on discute calmement entre nous pour essayer de faire la lumière sur tout ce merdier. Jerker, tu as du nouveau ?
— Rien que je n'aie pas déjà raconté au téléphone. Zalachenko ne cède pas d'un millimètre. Il est innocent sur toute la ligne et il ne peut nous aider en rien du tout. Prenez seulement...
— Oui?
— Tu avais raison, Sonja. C'est l'un des individus les plus sinistres que j'aie jamais rencontrés. Ça fait un peu con de dire ça. Dans la police, on ne devrait pas raisonner en ces termes mais il y a quelque chose qui fait peur sous son ver-nis calculateur.
— O K , fit Bublanski en se raclant la gorge. Que savons-nous ? Sonja ?
Elle afficha un petit sourire.
— Les enquêteurs privés ont gagné ce round. Je ne trouve Zalachenko dans aucun registre officiel, alors qu'un Karl Axel Bodin est né en 1939 à Uddevalla. Ses parents s'appelaient Marianne et Georg Bodin. Ils ont existé, mais sont morts dans un accident en 1946. Karl Axel Bodin a grandi chez un oncle en Norvège. On n'a donc rien sur lui avant les années 1970 quand il est revenu en Suède. La version de Mikael Blomkvist comme quoi il est un ex-agent russe du G R O semble impossible à vérifier, mais je suis encline à croire qu'il a raison.
— Et ça impliquerait quoi ?
— Il a manifestement été pourvu d'une fausse identité.
Cela a dû se faire avec l'assentiment des autorités.
— La Sâpo, donc ?
— C'est ce qu'affirme Blomkvist. Mais je ne sais pas de quelle manière exactement ça se serait passé. Cela sous-entend que son certificat de naissance et un tas d'autres documents auraient été falsifiés et insérés dans les registres officiels suédois. Je n'ose pas me prononcer sur le côté légal de ces agissements. Tout dépend probablement de qui prend 94
la décision. Mais pour que ça soit légal, la décision a quasiment dû être prise au niveau gouvernemental.
Un certain silence s'installa dans le bureau de Bublanski pendant que les quatre inspecteurs criminels considéraient les implications.
— O K , dit Bublanski. Nous sommes quatre flics complètement bouchés. Si le gouvernement est impliqué, ce n'est pas moi qui vais l'appeler pour interrogatoire.
— Hmm, fit Cuit Bolinder. Ça pourrait carrément mener à une crise constitutionnelle. Aux Etats-Unis, on peut convoquer des membres du gouvernement pour interrogatoire devant un tribunal ordinaire. En Suède, ça doit passer par la Commission constitutionnelle.
— Ce qu'on pourrait faire, par contre, c'est demander au chef, dit Jerker Holmberg.
— Demander au chef ? dit Bublanski.
— Thorbjôrn Fàlldin*. C'était lui, le Premier ministre de l'époque.
— C'est ça. On va se pointer je ne sais pas où chez lui et demander à l'ancien Premier ministre s'il a trafiqué des papiers d'identité pour un espion russe transfuge. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
— Fâlldin habite à Às, dans la commune de Hârnôsand.
Je suis originaire de ce coin-là, à quelques kilomètres de chez lui. Mon père est centriste et il connaît très bien Fâlldin. Je l'ai rencontré plusieurs fois, quand j'étais enfant mais adulte aussi. C'est quelqu'un de très décontracté.
Trois inspecteurs criminels fixèrent Jerker Holmberg d'un regard ahuri.
— Tu connais Fàlldin, dit Bublanski avec hésitation.
Holmberg hocha la tête. Bublanski fit la moue.
— Très franchement..., dit Holmberg. Ça pourrait résoudre tout un tas de problèmes si on pouvait amener l'ancien Premier ministre à nous faire un compte rendu pour qu'on sache sur quoi se baser dans cette soupe. Je pourrais monter parler avec lui. S'il ne dit rien, il ne dit rien. Et s'il parle, cela nous épargnera peut-être pas mal de temps.
* Thorbjôrn Fàlldin, Premier ministre centriste d'un gouvernement tri-partite de droite de 1976 à 1978, puis de 1979 à 1981. (N.d.TJ
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Bublanski réfléchit à la proposition. Puis il secoua la tête.
Du coin de l'œil, il vit aussi bien Sonja Modig que Cuit Bolinder hocher pensivement les leurs.
— Holmberg... c'est bien que tu le proposes, mais je pense qu'on va remettre ça à plus tard. Revenons à l'affaire.
Sonja ?
— D'après Blomkvist, Zalachenko est arrivé ici en 1976.
Pour autant que je peux comprendre, il n'y a qu'une personne qui a pu lui donner cette information.
— Gunnar Bjôrck, dit Cuit Bolinder.
— Qu'est-ce que Bjôrck nous a dit ? demanda Jerker Holmberg.
— Pas grand-chose. Il invoque le secret professionnel et il dit qu'il ne peut rien discuter sans l'autorisation de ses supérieurs.
— Et qui sont ses supérieurs ?
— Il refuse de le dire.
— Alors que va-t-il lui arriver ?
— Je l'ai inculpé pour rémunération de services sexuels.
Nous disposons d'une excellente documentation grâce à Dag Svensson. Ça a fait sortir Ekstrôm de ses gonds, mais dans la mesure où j'avais établi un rapport, il risque des problèmes s'il abandonne l'enquête, dit Cuit Bolinder.
— Aha. Infraction à la loi sur la rémunération de services sexuels. Qu'est-ce que ça donne, une amende, je suppose ?
— Probablement. Mais nous l'avons dans le système et nous pouvons le rappeler pour interrogatoire.
— Mais là nous sommes en train de marcher sur les plates-bandes de la Sâpo. Ça pourrait entraîner des turbulences.
— Le problème, c'est que rien de ce qui s'est passé aujourd'hui n'aurait eu lieu si la Sâpo n'avait pas été impliquée, d'une façon ou d'une autre. Il est possible que Zalachenko soit réellement un espion russe qui a déclaré forfait et demandé l'asile politique. Il est possible aussi qu'il ait travaillé pour la Sâpo comme agent ou source, je ne sais pas comment on peut l'appeler, et qu'il existe une bonne raison de lui fournir une fausse identité et l'anonymat. Mais il y a trois hics. Premièrement, l'enquête qui a été menée, en 1991
et qui a fait interner Lisbeth Salander est illégale. Deuxièmement, l'activité de Zalachenko depuis cette date-là n'a strictement rien à voir avec la sécurité de la nation. Zalachenko 9 6
est un gangster tout à fait ordinaire et très vraisemblablement complice d'une série d'homicides et d'autres crimes. Et troisièmement, il ne fait aucun doute qu'on a tiré sur Lisbeth Salander et qu'on l'a enterrée sur le terrain de Zalachenko à Gosseberga.
— Tiens, justement, j'aimerais vraiment le lire, ce fameux rapport, ditjerker Holmberg.
Bublanski s'assombrit.
— Ekstrôm a mis la main dessus vendredi, et quand je lui ai demandé de me le rendre, il a dit qu'il ferait une copie, ce qu'il n'a jamais fait. Au lieu de ça, il m'a rappelé pour dire qu'il avait parlé avec le ministère public et qu'il y a un problème. Selon le procureur de la nation, le classement en secret-défense signifie que ce rapport ne doit pas circuler et être copié. Le procureur a exigé qu'on lui rende toutes les copies jusqu'à ce que l'affaire soit élucidée. Et Sonja a donc été obligée de rendre la copie qu'elle avait.
— Ça veut dire qu'on ne dispose plus de ce rapport ?
— Oui.
— Merde, dit Holmberg. Ça n'augure rien de bon.
— Non, dit Bublanski. Mais ça veut surtout dire que quelqu'un agit contre nous et qu'en plus il agit très vite et efficacement. C'est cette enquête-là qui nous avait mis sur la bonne piste.
— Alors il nous faut déterminer qui agit contre nous, dit Holmberg.
— Un instant, dit Sonja Modig. Nous avons Peter Teleborian aussi. Il a contribué à notre enquête en nous fournissant un profil de Lisbeth Salander.
— Exactement, dit Bublanski d'une voix encore plus sombre. Et qu'a-t-il dit ?
— Il était très inquiet pour sa sécurité et il voulait son bien. Mais une fois terminé son baratin, il a dit qu'elle était très dangereuse et susceptible de résister. Nous avons basé une grande partie de notre raisonnement sur ce qu'il a dit.
— Et il a aussi pas mal affolé Hans Faste, dit Holmberg.
On a de ses nouvelles à celui-là, d'ailleurs ?
— Il est en congé, répondit Bublanski sèchement. La question est maintenant de savoir quoi faire.
Ils passèrent les deux heures suivantes à discuter différentes possibilités. La seule décision pratique qui fut prise 97
était que Sonja Modig retournerait à Gôteborg le lendemain pour entendre si Lisbeth Salander avait quelque chose à dire. Lorsque enfin ils mirent un terme à la réunion, Sonja Modig et Curt Bolinder descendirent ensemble dans le garage.
— J'ai pensé à un truc... Curt Bolinder s'arrêta.
— Oui ? demanda Modig.
— Simplement, quand on parlait avec Teleborian, tu étais la seule dans le groupe à poser des questions et à t'opposer.
— Oui.
— Oui... donc. Bon instinct, dit-il.
Curt Bolinder n'avait pas la réputation de distribuer des fleurs et c'était définitivement la première fois qu'il disait quelque chose de positif ou d'encourageant à Sonja Modig.
Il l'abandonna avec sa surprise devant sa voiture.
5
DIMANCHE 10 AVRIL
M I K A E L B L O M K V T S T AVAIT PASSÉ LA N U I T du samedi au dimanche au lit avec Erika Berger. Ils n'avaient pas fait l'amour, mais avaient simplement parlé. Une très grande partie de leur conversation avait été consacrée aux détails de l'histoire Zalachenko. La confiance entre eux était telle que Mikael n'accordait aucune importance au fait qu'Erika commence à travailler pour un journal concurrent. Et Erika n'avait pas la moindre intention de lui piquer l'histoire. C'était le scoop de Millenium et, si elle ressentait quelque chose, c'était plutôt une certaine frustration de ne pas participer à ce numéro.
Elle aurait aimé terminer avec lui les années à Millenium.
Ils parlèrent également du futur et de ce que la nouvelle situation impliquerait. Erika était fermement décidée à conserver ses parts dans Millenium et à rester dans le C A . En revanche, ils comprenaient tous deux qu'elle ne pouvait évidemment pas avoir de regard sur le travail rédactionnel courant.
— Donne-moi quelques années à SMP... et qui sait ? Je reviendrai peut-être à Millenium vers l'âge de la retraite.
Et ils discutèrent leur propre relation compliquée. Ils n'avaient aucune envie de changer leurs habitudes mais il semblait évident qu'ils ne pourraient pas se voir aussi souvent qu'avant. Ce serait comme dans les années 1980, avant le début de Millenium, quand ils travaillaient encore dans des endroits différents.
— La seule solution, ce sera de prendre rendez-vous, constata Erika avec un petit sourire.
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L E D I M A N C H E M A T I N , ils se séparèrent en hâte avant qu'Erika rentre chez son mari Lars Beckman.
— Je ne sais pas quoi dire, dit Erika. Mais je reconnais tous les signes indiquant que tu es complètement absorbé par un sujet et que tout le reste passe au second plan. Est-ce que tu sais que tu te comportes comme un psychopathe quand tu travailles ?
Mikael sourit et lui fit une bise.
Après le départ d'Erika, il consacra la matinée à appeler l'hôpital Sahlgrenska pour essayer d'avoir des renseignements sur l'état de Lisbeth Salander. Personne ne voulant lui en donner, il finit par appeler l'inspecteur Marcus Ackerman qui eut pitié de lui et expliqua que l'état de Lisbeth était satisfaisant vu les circonstances et que les médecins étaient relativement optimistes. Il demanda s'il pouvait lui rendre visite. Ackerman répondit que Lisbeth Salander était en état d'arrestation sur décision du procureur de la nation et qu'elle n'était pas autorisée à avoir des visites, mais que, pour le moment, la question restait théorique. Son état était tel qu'on n'avait même pas pu l'interroger. Mikael réussit à obtenir la promesse d'Ackerman qu'il le contacte si l'état de Lisbeth empirait.
Mikael vérifia les appels qu'il avait reçus sur son portable et constata qu'il avait quarante-deux appels et S M S de différents journalistes qui cherchaient désespérément à le joindre. L'information disant que c'était lui qui avait trouvé Lisbeth Salander et alerté les Services de secours, et le fait qu'il soit ainsi intimement lié au déroulement des événements avaient fait l'objet de spéculations très poussées dans les médias au cours des dernières vingt-quatre heures.
Mikael effaça tous les messages des journalistes. Puis il appela sa sœur Annika Giannini et prit rendez-vous pour un déjeuner le jour même.
Ensuite il appela Dragan Armanskij, P D G de l'entreprise de sécurité Milton Security. Il le joignit sur son portable à son domicile à Lidingô.
— Toi, mon vieux, tu as le don de créer de gros titres, dit Armanskij sèchement.
— Excuse-moi de ne pas t'avoir appelé dans la semaine.
J'ai eu le message que tu cherchais à me joindre, mais je n'ai pas eu le temps...
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— On a mené notre propre enquête à Milton. Et Holger Palmgren m'a fait comprendre que tu détenais des infos.
Mais on dirait que tu as des centaines de kilomètres d'avance sur nous.
Mikael hésita un instant, ne sachant pas très bien comment formuler la chose.
— Je peux te faire confiance ? demanda-t-il.
La question sembla étonner Armanskij.
— De quel point de vue ?
— Es-tu du côté de Salander ou pas ? Puis-je être sûr que tu veux son bien ?
— Elle est mon amie. Comme tu le sais, cela ne veut pas nécessairement dire que je suis son ami.
— Je sais. Mais ce que je te demande, c'est si tu es prêt à te mettre dans son coin du ring et à faire un match contre les brutes qui lui en veulent. Et il va y avoir beaucoup de reprises dans ce combat.
Armanskij réfléchit.
— Je suis de son côté, répondit-il.
— Puis-je te donner des informations et discuter des choses avec toi sans avoir à craindre des fuites vers la police ou vers quelqu'un d'autre ?
— Il est hors de question que je sois mêlé à quelque chose de criminel, dit Armanskij.
— Ce n'était pas ça, ma question.
— Tu peux avoir une confiance totale en moi tant que tu ne me révèles pas que tu mènes une activité criminelle ou des choses comme ça.
— Ça me va. Il faut qu'on se voie.
— Je descends en ville ce soir. On dîne ensemble ?
— Non, ça ne colle pas pour moi. Par contre, j'aimerais qu'on se voie demain soir. Toi et moi, et peut-être quelques autres personnes, on a besoin de discuter tranquillement.
— Ça peut se faire chez moi, à Milton. On dit 18 heures ?
— C'est bon. Autre chose... je vais voir ma sœur, Annika Giannini, dans deux heures. Elle envisage d'accepter de représenter Lisbeth, mais elle ne peut évidemment pas travailler gratuitement. Je peux payer une partie de ses honoraires de ma poche. Est-ce que Milton Security peut contribuer ?
— Lisbeth aura besoin d'un avocat extrêmement compétent. Je crois que ta sœur n'est pas un choix approprié, sauf 1 0 1
ton respect. J'ai déjà parlé avec le premier juriste de chez Milton et il va chercher l'avocat qu'il nous faut. Je pense notamment à Peter Althin ou quelqu'un comme ça.
— Erreur. Lisbeth a besoin d'une tout autre sorte d'avocat. Tu comprendras ce que je veux dire quand on aura discuté. Mais est-ce que tu peux injecter de l'argent pour sa défense si nécessaire ?
— J'avais déjà en tête que Milton engagerait un avocat pour elle...
— Est-ce que ça signifie oui ou non ? Je sais ce qui est arrivé à Lisbeth. Je sais à peu près qui est derrière ça. Je sais pourquoi. J'ai un plan d'attaque.
Armanskij rit.
— D'accord. Je vais écouter ta proposition. Si elle ne me plaît pas, je me retirerai.
— E S T - C E Q U E T U A S R É F L É C H I à ma proposition de représenter Lisbeth Salander ? demanda Mikael dès qu'il eut fait la bise à sa sœur et que leur café et leurs sandwiches furent servis.
— Oui. Et je suis obligée de dire non. Tu sais que je ne fais pas de pénal. Même si elle est innocentée des meurtres pour lesquels on l'a pourchassée, il y aura une longue liste de points d'accusation. Elle aura besoin de quelqu'un d'un autre gabarit que moi et avec une expérience que je n'ai pas.
— Tu te trompes. Tu es avocate et ta compétence est plus que reconnue dans les questions de droits de la femme.
Je dis que tu es exactement l'avocate qu'il lui faut.
— Mikael... je crois que tu ne piges pas tout à fait ce que cela signifie. Il s'agit d'une affaire criminelle complexe et pas d'un simple cas de maltraitance d'une femme ou de harcèlement sexuel. Si j'accepte de la défendre, on risque de courir droit à la catastrophe.
Mikael sourit.
— J'ai l'impression que tu n'as pas compris où je veux en venir. Si Lisbeth avait été poursuivie pour les meurtres de Dag et Mia, j'aurais engagé un avocat du type Silbersky ou un autre poids lourds des affaires criminelles. Mais ce procès traitera de tout autre chose. Et tu es l'avocate la plus parfaite que je peux imaginer pour ça.
1 0 2
Annika Giannini soupira.
— Alors, tu ferais bien de m'expliquer.
Ils parlèrent pendant près de deux heures. Quand Mikael eut fini d'expliquer, Annika Giannini était convaincue. Et Mikael prit son téléphone portable et rappela Marcus Ackerman à Gôteborg.
— Salut. C'est encore Blomkvist.
— Je n'ai pas de nouvelles concernant Salander, dit Ackerman, irrité.
— Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, c'est ce qu'il faut se dire dans l'état actuel des choses. Moi, en revanche, j'ai des nouvelles la concernant.
— Ah bon ?
— Oui. Elle a une avocate qui s'appelle Annika Giannini.
Elle est là en face de moi et je te la passe.
Mikael tendit le portable à sa sœur.
— Bonjour. Je suis Annika Giannini et on m'a demandé de représenter Lisbeth Salander. Il me faut donc entrer en relation avec ma cliente pour qu'elle puisse m'agréer comme son défenseur. Et j'ai besoin du numéro de téléphone du procureur.
— Je vois, dit Ackerman. J'avais cru comprendre qu'un avocat avait été commis d'office.
— Hm hm. Est-ce que quelqu'un a demandé son avis à Lisbeth Salander ?
Ackerman hésita.
— Pour tout dire, on n'a pas encore eu la possibilité de communiquer avec elle. On espère pouvoir lui parler demain si son état le permet.
— Tant mieux. Alors je dis ici et maintenant que jusqu'à ce que Mlle Salander me contredise, vous pouvez me considérer comme son avocate. Vous ne pouvez pas mener d'interrogatoire avec elle sans ma présence. Vous pouvez seulement aller la voir et lui poser la question de savoir si elle m'accepte comme avocate ou pas. Vous comprenez ?
— Oui, dit Ackerman avec un soupir. Il ne savait pas très bien où il en était au niveau juridique. Il réfléchit un moment puis reprit : On aimerait avant tout demander à Salander si elle a la moindre idée de l'endroit où se trouve Ronald Niedermann, le meurtrier du policier. Est-ce que ça vous va si je lui demande ça, même si vous n'êtes pas présente ?
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Annika Giannini hésita.
— D'accord... posez-lui la question si ça peut aider la police à localiser Niedermann. Mais ne lui dites rien en rapport avec d'éventuelles poursuites ou accusations contre elle. Sommes-nous d'accord ?
— Il me semble, oui.
M A R C U S A C K E R M A N Q U I T T A tout de suite son bureau et monta l'escalier pour aller frapper à la porte d'Agneta Jervas qui dirigeait l'enquête préliminaire. Il rendit compte de l'entretien qu'il venait d'avoir avec Annika Giannini.
— Je ne savais pas que Salander avait un avocat.
— Moi non plus. Mais Giannini a été engagée par Mikael Blomkvist. Il n'est pas sûr que Salander soit au courant.
— Mais Giannini ne fait pas le pénal. Elle s'occupe de questions de droits de la femme. J'ai écouté une conférence d'elle une fois, elle est pointue mais elle ne convient absolument pas dans cette affaire.
— Ça, c'est à Salander de le déterminer.
— Dans ce cas, il se peut que je sois obligée de contester ce choix devant le tribunal. Il est important pour Salander qu'elle ait un véritable défenseur et pas une star qui fait la une des journaux. Hmmm. De plus, Salander est déclarée majeure incapable. Je ne sais pas très bien ce qui s'applique.
— Qu'est-ce qu'on fait ?
Agneta Jervas réfléchit un instant.
— Quelle salade ! Je ne suis pas sûre de qui va s'occuper de cette affaire en fin de compte, elle sera peut-être transférée à Ekstrom à Stockholm. Mais il faut qu'elle ait un avocat.
O K . . . demande-lui si elle veut de Giannini.
E N R E N T R A N T C H E Z L U I vers 17 heures, Mikael ouvrit son iBook et reprit le fil du texte qu'il avait commencé à formuler à l'hôtel. Il travailla pendant sept heures d'affilée jusqu'à ce qu'il ait identifié les plus gros trous de l'histoire. Il lui restait encore pas mal de recherches à faire. Une des questions auxquelles les documents existants ne permettaient pas de répondre était de savoir exactement quels éléments de la Sâpo, à part Gunnar Bjôrck, s'étaient ligués pour faire enfermer 1 0 4
Lisbeth Salander chez les fous. Il n'avait pas non plus démêlé la question de la nature des relations entre Bjôrck et le psychiatre Peter Teleborian.
Vers minuit, il éteignit l'ordinateur et alla se coucher. Pour la première fois en plusieurs semaines, il sentit qu'il pouvait se détendre et dormir tranquillement. Il tenait son histoire.
Quel que soit le nombre de points d'interrogation qui restaient, il avait déjà suffisamment de matériel pour déclencher une avalanche de gros titres.
Il ressentit l'envie subite d'appeler Erika Berger pour la mettre à jour de la situation. Puis il se rappela qu'elle n'était plus à Millenium. A partir de là, dormir devint difficile.
A L A G A R E C E N T R A L E D E S T O C K H O L M , l'homme au porte-documents brun descendit lentement du train de 19 h 30 en provenance de Gôteborg et resta immobile un instant dans la foule pour prendre ses repères. Il avait démarré son voyage à Laholm peu après 20 heures en gagnant Gôteborg, où il avait fait halte pour déjeuner avec une vieille connaissance avant de reprendre son trajet vers Stockholm. Cela faisait deux ans qu'il n'était pas venu à Stockholm, et il n'avait en réalité pas projeté d'y retourner un jour. Bien qu'il y ait habité la majeure partie de sa vie professionnelle, il se sentait toujours comme un oiseau étranger dans la capitale, un sentiment qui ne cessait d'augmenter à chaque visite depuis qu'il avait pris sa retraite.
Il traversa lentement le hall de la gare, acheta les journaux du soir et deux bananes au Point-Presse, et contempla pensivement deux musulmanes en foulard qui le dépassaient à toute vitesse. Il n'avait rien contre les femmes en foulard. Si les gens voulaient se déguiser, ce n'était pas son problème.
Par contre, cela le dérangeait qu'ils dussent à tout prix le faire en plein Stockholm.
Il fit à pied les trois cents mètres jusqu'à l'hôtel Frey à côté de l'ancienne poste principale dans Vasagatan. Il descendait toujours là lors de ses désormais rares visites à Stockholm. C'était central et propre. De plus, c'était bon marché, une nécessité puisqu'il payait lui-même son voyage. Il avait réservé sa chambre la veille et se présenta sous le nom d'Evert Gullberg.
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Dès qu'il fut monté dans sa chambre, il se rendit aux toilettes. Il avait maintenant atteint l'âge où il était obligé d'aller se soulager à tout bout de champ. Cela faisait plusieurs années qu'il n'avait pas dormi une nuit entière sans se réveiller pour aller uriner.
Ensuite il enleva son chapeau, un feutre anglais vert sombre aux bords minces, et il défit le nœud de sa cravate.
Il mesurait un mètre quatre-vingt-quatre et pesait soixante-huit kilos, il était donc de constitution maigre, voire chétive.
Il portait une veste pied-de-poule et un pantalon gris sombre.
Il ouvrit le porte-documents brun et en sortit deux chemises, une cravate de rechange et des sous-vêtements, qu'il rangea dans la commode. Puis il suspendit son manteau et sa veste aux cintres dans la penderie derrière la porte.
Il était trop tôt pour se coucher. Il était trop tard pour qu'il ait le courage d'aller faire une promenade du soir, occupation que de toute façon il ne trouverait pas à son goût. Il s'assit sur l'inévitable chaise d'hôtel et regarda autour de lui.
Il alluma la télé mais baissa le son pour être débarrassé de tout bruit. Il envisagea d'appeler la réception pour commander un café, mais se dit que la soirée était trop avancée. Au lieu de cela, il ouvrit le minibar et se versa une mignonnette de Johnny Walker avec quelques gouttes d'eau. Il ouvrit les journaux du soir et lut attentivement tout ce qui avait été écrit dans la journée sur la chasse à Ronald Niedermann et le cas Lisbeth Salander. Au bout d'un moment, il sortit un carnet relié en cuir et prit quelques notes.
L'ANCIEN CHEF D E CABINET à la Sâpo, Evert Gullberg, avait soixante-dix-huit ans et était officiellement à la retraite depuis quatorze ans. Mais il en va ainsi des vieux espions qu'ils ne meurent jamais, ils se glissent simplement parmi les ombres.
Peu après la fin de la guerre, lorsque Gullberg avait dix-neuf ans, il avait voulu faire carrière dans la marine. Il avait effectué son service militaire comme aspirant officier de marine et avait ensuite été accepté pour la formation d'officier. Mais au lieu d'une affectation traditionnelle en mer, à laquelle il s'était attendu, il avait été affecté au service de renseignements de la marine. Il comprenait sans mal la nécessité de surveiller les transmissions ennemies, avec l'espoir 1 0 6
de découvrir ce qui se tramait de l'autre côté de la mer Baltique, mais il vivait ce travail comme ennuyeux et sans intérêt. A l'école d'interprétariat de l'armée, il eut cependant l'occasion d'apprendre le russe et le polonais. Ses connaissances en langues furent une des raisons de son recrutement en 1950 par la police de sûreté. C'était à l'époque où Georg Thulin, un homme d'une correction irréprochable, dirigeait la 3e brigade de la police d'Etat. Quand il prit son service, le budget global de la police secrète s'élevait à 2,7 millions de couronnes et le personnel dans sa totalité comptait très exactement quatre-vingt-seize personnes.
Quand Evert Gullberg prit formellement sa retraite, le budget de la Sâpo dépassait les 350 millions de couronnes et il n'aurait su dire combien d'employés exactement comptait la Firme.
Gullberg avait passé sa vie au service secret de la nation, à moins que ce ne soit au service du bon peuple social-démocrate. Ironie du sort, puisque à chaque élection il avait fidèlement opté pour les modérés, à part en 1991, quand il avait sciemment voté contre eux, puisqu'il considérait Cari Bildt comme une catastrophe de la realpolitik. Cette année-là, il s'était résigné à apporter son suffrage à Ingvar Carlsson.
Les années avec le meilleur gouvernement que la Suède ait jamais eu, sous la direction des modérés pendant quatre ans, avaient également confirmé ses pires craintes. Le gouvernement modéré avait été formé à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétique, et à son avis il n'y avait guère de régime aussi mal armé pour affronter les nouvelles possibilités politiques dans l'art de l'espionnage apparues dans l'Est et en tirer profit. Le gouvernement de Bildt avait au contraire invoqué des raisons économiques pour réduire le bureau soviétique et à la place miser sur des inepties internationales en Bosnie et en Serbie - comme si la Serbie devait un jour devenir une menace pour la Suède ! Le résultat avait été l'impossibilité d'implanter à Moscou des informateurs à long terme, et le jour où le climat se durcirait de nouveau - ce qui était inévitable, de l'avis de Gullberg -, on allait encore avoir des exigences politiques extravagantes vis-à-vis de la Sâpo et du service de renseignements militaires, comme s'ils pouvaient faire surgir des agents par magie.
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G U L L B E R G A V A I T C O M M E N C É S A C A R R I È R E au bureau russe de la 3e brigade de la police d'Etat et, après deux ans passés derrière un bureau, il avait pu faire ses premiers pas hésitants sur le terrain en tant qu'attaché militaire avec le grade de capitaine, à l'ambassade de Suède à Moscou, de 1952 à 1953. Fait étrange, il allait sur les mêmes pas qu'un autre espion célèbre. Quelques années auparavant, son poste avait été occupé par un officier pas tout à fait inconnu, le colonel Stig Wennerstrôm.
De retour en Suède, Gullberg avait travaillé pour le contre-espionnage et, dix ans plus tard, il était l'un des plus jeunes agents de la Sâpo qui en 1963, dans l'équipe menée par le directeur des interventions Otto Danielsson, avait arrêté Wennerstrôm et l'avait conduit à une peine d'enfermement à vie à la prison de Lângholmen.
Lorsque la police secrète fut restructurée sous Per Gunnar Vinge en 1964, pour devenir le département de sûreté de la direction générale de la Police nationale, la D G P N / S â p o , on avait commencé à augmenter le nombre d'employés. A ce moment-là, Gullberg travaillait à la Sâpo depuis quatorze ans et il était devenu l'un des vétérans de confiance.
Gullberg évitait d'employer le terme abrégé de Sâpo, auquel il préférait police de sûreté. Avec des collègues, il lui arrivait de parler de l'Entreprise ou de la Firme ou plus simplement du Département - mais jamais de Sâpo. La raison en était simple. La mission la plus importante de la Firme pendant de nombreuses années avait été le contrôle du personnel, c'est-à-dire des enquêtes et le fichage de citoyens suédois qu'on pouvait soupçonner d'avoir des opinions communistes et traîtres à la patrie. A la Firme, on utilisait les notions de communiste et traître à la patrie comme des synonymes. Le mot "Sâpo", qui avait finalement été adopté par tous, avait à l'origine été créé par Clarté, un journal communiste traître à la patrie, comme une sorte de terme péjoratif s'appliquant aux chasseurs de communistes de la police. Et Gullberg avait le plus grand mal à comprendre pourquoi son ancien chef, P. G. Vinge, avait choisi pour titre de ses Mémoires J'ai été chejde la Sâpo de 1962
à 1970.
La restructuration de 1964 allait décider de la carrière future de Gullberg.
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La transformation de la police secrète en D G P N / S à p o signifiait qu'elle devint ce que les notes du ministère de la Justice qualifiaient d'organisation policière moderne. Cela impliquait de nouveaux recrutements, d'où des problèmes d'adaptation infinis, ce qui dans une organisation en expansion eut pour conséquence que les possibilités de l'Ennemi furent franchement améliorées pour ce qui concerne la mise en place d'agents au sein du Département. Ceci à son tour entraîna que le contrôle de sécurité interne dut être renforcé
- la police secrète ne pouvait plus être un club distinct composé d'anciens officiers, où tout le monde connaissait tout le monde et où le mérite le plus courant d'une nouvelle recrue était d'avoir un père officier.
En 1963, Gullberg avait été transféré du contre-espionnage au contrôle du personnel, renforcé dans le sillage du dé-masquage de Stig Wennerstrôm. C'est à cette période que furent posées les fondations du registre d'opinions qui, vers la fin des années i960, fichait plus de trois cent mille citoyens suédois nourrissant des opinions politiques peu convenables. Mais le contrôle des citoyens suédois en général était une chose - ici, il s'agissait de savoir comment concevoir le contrôle de sécurité au sein de la D G P N / S à p o .
Wennerstrôm avait déclenché une avalanche d'embarras à la police secrète de l'Etat. Si un colonel de l'état-major de la Défense avait pu travailler pour les Russes - alors qu'en plus il était conseiller du gouvernement dans des affaires touchant aux armes nucléaires et à la politique de sûreté -, pouvait-on alors affirmer que les Russes n'avaient pas un agent placé de façon aussi centrale au sein de la police secrète ? Qui devait garantir que les directeurs et autres responsables de la Firme ne travaillaient pas en fait pour les Russes ? Bref, qui devait espionner les espions ?
En août 1964, Gullberg fut convoqué à une réunion dans l'après-midi chez le directeur adjoint de la Sapo, le chef de cabinet Hans Wilhelm Francke. A part lui, deux autres personnes des hautes sphères de la Firme participaient à cette réunion, le secrétaire général et le responsable du budget.
Avant la fin de la journée, la vie de Gullberg avait pris un autre sens. Il avait été choisi. Il s'était vu attribuer la charge d'une brigade nouvellement instaurée passant sous le nom provisoire de Section spéciale, en abrégé S S . La première 1 0 9
mesure de Gullberg fut de la rebaptiser Section d'analyse.
Cela fit l'affaire pendant quelques minutes jusqu'à ce que le responsable du budget fasse remarquer que SA n'était pas franchement mieux que ss. Le nom définitif de l'organisation fut la Section d'analyse spéciale, la S A S , et dans la vie de tous les jours la Section, contrairement au Département ou à la Firme, qui s'appliquaient à la Sâpo dans son ensemble.
C E T T E S E C T I O N É T A I T L ' I D É E de Francke. Il l'appelait la dernière ligne de défense. Un groupe ultrasecret dans des endroits stratégiques au sein de la Firme, mais demeurant invisible et qui n'apparaissait pas dans les notes internes ni dans les provisions budgétaires et qui, de ce fait, ne pouvait pas être infiltré. Sa mission : veiller sur la sûreté de la nation.
Francke avait le pouvoir de rendre cela possible. Il avait besoin du responsable du budget et du secrétaire général pour créer cette structure occulte, mais ils étaient tous des soldats de la vieille école et amis depuis des dizaines d'es-carmouches avec l'Ennemi.
La première année, l'organisation ne comprenait que Gullberg et trois collaborateurs triés sur le volet. Au cours des dix années suivantes, la Section augmenta jusqu'à comprendre onze personnes, dont deux étaient des secrétaires administratifs de la vieille école et le reste des chasseurs d'espions professionnels. Hiérarchie simplifiée au maximum, Gullberg était le chef, tous les autres étaient des collaborateurs qui rencontraient leur chef pratiquement tous les jours. L'efficacité était plus prisée que le prestige et la bureaucratie.
Formellement, Gullberg était le subordonné d'une longue liste de gens dans la hiérarchie sous le secrétaire général de la Sàpo, à qui il devait fournir des rapports mensuels, mais en pratique Gullberg se retrouvait dans une position unique et détenteur de pouvoirs extraordinaires. Lui, et lui seul, pouvait décider d'étudier à la loupe les plus hautes instances de la Sàpo. Il pouvait, si tel était son plaisir, retourner comme un gant la vie de Per Gunnar Vinge en personne.
(Ce qu'il fit effectivement.) Il pouvait démarrer ses propres enquêtes ou mettre en place des écoutes téléphoniques sans avoir à expliquer son but ni même en référer en haut lieu. Son modèle était le légendaire espion américain James 110
Jésus Angleton, qui occupait une position similaire à la C I A , dont en outre il avait fait la connaissance personnellement.
Concrètement, la Section devint une micro-organisation au sein du Département, à l'extérieur, au-dessus et à côté de tout le reste de la police de sûreté. Ceci eut aussi des conséquences géographiques. La Section avait des bureaux sur Kungsholmen mais, pour des raisons de sécurité, toute la Section fut déplacée hors les murs, dans un appartement privé de onze pièces à Ôstermalm. L'appartement fut discrètement transformé en bureaux fortifiés, jamais laissés sans équipage puisque la fidèle secrétaire Eleanor Badenbrink fut logée à titre permanent dans deux pièces tout près de l'entrée. Badenbrink était une ressource inestimable en qui Gullberg avait entièrement confiance.
Dans l'organisation de leur unité, Gullberg et ses collaborateurs échappèrent à toute notoriété - ils étaient financés par un "fonds spécial" mais ils n'existaient nulle part dans la bureaucratie formelle de la police de sûreté qui relevait de la direction générale de la Police nationale ou du ministère de la Justice. Le directeur de la D G P N / S à p o lui-même ignorait l'existence de ces hommes les plus secrets parmi les secrets, qui avaient pour mission de gérer les affaires les plus secrètes parmi les secrètes.
Vers l'âge de quarante ans, Gullberg se trouvait par conséquent dans une situation où il n'avait de comptes à rendre à personne et où il pouvait engager des enquêtes sur exactement tout ce qu'il voulait.
Dès le début, Gullberg avait compris que la Section d'analyse spéciale risquerait de devenir un groupe politiquement sensible. Sa mission était pour le moins très floue et les instructions écrites extrêmement maigres. En septembre 1964, le Premier ministre Tage Erlander signait une directive stipulant que des crédits seraient alloués à la Section d'analyse spéciale, dont la mission était de gérer des enquêtes particulièrement sensibles et importantes pour la sûreté de la nation. C'est une des douze affaires de ce genre que le directeur adjoint de la D G P N / S à p o , Hans Wilhelm Francke, exposa au cours d'une réunion de l'après-midi. L'affaire fut immédiatement classée secrète et archivée dans le registre spécial et également secret de la D G P N / S à p o .
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La signature du Premier ministre impliquait cependant que la Section fût une institution juridiquement agréée. Le premier budget annuel de la Section s'élevait à 52 000 couronnes. Un tout petit budget, ce que Gullberg lui-même estimait être un trait de génie. Cela laissait entendre que la création de la Section n'était qu'une affaire parmi d'autres.
Dans un sens plus large, la signature du Premier ministre signifiait qu'il avait reconnu le besoin d'un groupe qui pouvait se charger du "contrôle interne du personnel". Certains pouvaient également déduire de cette même signature que le Premier ministre avait donné son aval à la création d'un groupe qui pouvait se charger également du contrôle de
"personnes particulièrement sensibles" à l'extérieur de la Sâpo, par exemple du Premier ministre lui-même. C'était cette dernière éventualité qui créait des problèmes politiques potentiellement sérieux.
E V E R T G U L L B E R G C O N S T A T A que son Johnny Walker était fini dans le verre. Il n'était pas particulièrement porté sur l'alcool, mais la journée avait été longue, le voyage aussi et il estimait se trouver à un stade de la vie où peu importait s'il décidait de boire un ou deux whiskys. Il n'avait pas à hésiter à remplir le verre s'il en avait envie. Il se versa une mignonnette de Glenfiddich.
Le dossier le plus sensible de tous était bien entendu Olof Palme.
Gullberg se souvenait en détail de cette journée électorale de 1976. Pour la première fois de l'histoire moderne, la Suède avait un gouvernement de droite. Malheureusement, ce fut Thorbjôrn Fâlldin qui devint Premier ministre, et non pas Gôsta Bohman, un homme de la vieille école infiniment plus approprié. Mais avant tout, Palme était battu et Evert Gullberg pouvait respirer.
La pertinence d'avoir Palme comme Premier ministre avait fait l'objet de plus d'une conversation dans les couloirs les plus secrets de la D G P N / S â p o . En 1969, Per Gunnar Vinge avait été viré après avoir formulé son opinion, partagée par de nombreuses personnes au Département - en l'occurrence que Palme était peut-être un agent de renseignements opérant pour le K G B russe. La conviction de Vinge ne fit l'objet 112
d'aucune controverse dans le climat qui régnait à la Firme.
Malheureusement, il avait ouvertement discuté la chose avec le gouverneur de province Ragnar Lassinantti lors d'une visite dans le Norrbotten. Lassinantti avait haussé les sourcils par deux fois puis il avait informé le cabinet ministériel, avec pour résultat que Vinge fut convoqué à un entretien particulier.
A la grande indignation d'Evert Gullberg, la question des éventuels contacts russes de Palme ne reçut jamais de réponse. Malgré de constantes tentatives pour établir la vérité et trouver les preuves déterminantes - le revolver qui fume encore -, la Section n'avait jamais trouvé la moindre preuve que tel était le cas. Aux yeux de Gullberg, cela n'in-diquait nullement que Palme était éventuellement innocent, mais au contraire qu'il était peut-être un espion particulièrement malin et intelligent, peu disposé à commettre les erreurs que d'autres espions russes avaient commises. Palme continuait à les bafouer d'année en année. En 1982, l'affaire Palme avait été réactualisée lorsqu'il était redevenu Premier ministre. Puis les coups de feu avaient claqué dans Sveavâgen et la question était devenue théorique pour toujours.
1 9 7 6 A V A I T É T É U N E A N N É E P R O B L É M A T I Q U E pour la Section. Au sein de la D G P N / S â p o - parmi les rares personnes qui connaissaient l'existence de la Section -, une certaine critique avait vu le jour. Au cours des dix années passées, en tout soixante-cinq fonctionnaires de la Sâpo avaient été licenciés de l'organisation à cause d'un manque de fiabilité politique supposé. Dans la plupart des cas, les documents étaient cependant d'une telle nature qu'on ne pouvait rien prouver, et, conséquemment, certains chefs haut placés avaient commencé à se dire que les gens de la Section étaient des paranoïaques qui voyaient des conspirations partout.
Gullberg bouillonnait encore quand il se souvenait d'une des affaires que la Section avait traitées. Il s'agissait d'une personne qui avait été recrutée par la D G P N / S â p o en 1968
et que Gullberg avait personnellement estimée particulièrement peu convenable. Son nom était Stig Bergling, inspecteur criminel et lieutenant dans l'armée suédoise, qui plus tard allait se révéler être un colonel du G R O , le service 1 1 3
de renseignements militaires russe. A quatre reprises au cours des années suivantes, Gullberg s'efforça de faire virer Bergling mais chaque fois ses tentatives furent ignorées. Ce n'est qu'en 1977 que le vent tourna, lorsque Bergling fut l'objet de soupçons même à l'extérieur de la Section. C'était trop tard. Bergling fut le plus grand scandale de l'histoire de la police de sûreté suédoise.
La critique envers la Section s'était accrue durant la première moitié des années 1970 et, vers le milieu de la décennie, Gullberg avait plusieurs fois entendu dire que le budget serait diminué et même entendu insinuer que toute l'activité ne servait à rien.
Globalement, la critique signifiait que l'avenir de la Section était menacé. Cette année-là, la priorité à la D G P N / S â p o était les menaces terroristes, une triste histoire du point de vue espionnage et qui concernait principalement des jeunes égarés travaillant avec des éléments arabes ou propalesti-niens. La grande question au sein de la Sàpo était de savoir si le contrôle du personnel devait recevoir des provisions particulières pour examiner des citoyens étrangers domiciliés en Suède, ou bien si cela devait rester une question exclusivement traitée par la brigade des étrangers.
Partant de cette discussion bureaucratique quelque peu obscure, le besoin s'était fait sentir à la Section de s'attacher les services d'un collaborateur de confiance qui serait chargé de renforcer le contrôle des collaborateurs à la brigade des étrangers, oui, de les espionner.
Le choix tomba sur un jeune employé qui travaillait à la D G P N / S â p o depuis 1970 et dont le passé et la crédibilité politique étaient tels qu'on estimait qu'il pourrait avoir sa place parmi les collaborateurs de la Section. Dans sa vie privée, il était membre d'une organisation appelée Alliance démocratique mais que les médias sociaux-démocrates qualifiaient d'extrême droite. A la Section, cela ne constituait pas une tare. Trois autres collaborateurs étaient également membres de cette organisation, et la Section était pour beaucoup dans sa création. Elle contribuait aussi à une petite partie de son financement. C'était par le biais de l'Alliance démocratique que le nouveau collaborateur de la Section avait été remarqué et recruté. Son nom était Gunnar Bjôrck.
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P O U R E V E R T G U L L B E R G , ce fut une chance invraisemblable que le jour des élections de 1976, lorsque Alexander Zalachenko se réfugia en Suède et entra au commissariat de Norrmalm pour demander l'asile politique, que ce jour-là justement le jeune Gunnar Bjôrck - instructeur d'affaires à la brigade des étrangers, un agent déjà attaché aux plus secrets des secrets - soit celui qui accueillit Zalachenko.
Bjôrck était vif d'esprit. Il comprit immédiatement l'importance de Zalachenko et interrompit l'interrogatoire. Il fourra le déserteur dans une chambre à l'hôtel Continental. Ce fut donc Evert Gullberg et non pas son chef formel à la brigade des étrangers que Gunnar Bjôrck appela pour donner l'alerte.
L'appel arriva à une heure où les bureaux de vote avaient fermé et où tous les pronostics indiquaient que Palme allait perdre. Gullberg venait d'arriver chez lui et suivait la soirée électorale à la télé. Tout d'abord il avait douté de l'information que lui fournissait le jeune homme surexcité.
Ensuite, il s'était rendu au Continental pour prendre la direction de l'affaire Zalachenko.
C E J O U R - L À , L A V I E D ' E V E R T G U L L B E R G avait radicalement changé. Le mot "secret" avait pris une toute nouvelle signification et un nouveau poids. Il comprit la nécessité de créer une structure autour du transfuge.
Il choisit d'emblée d'inclure Gunnar Bjôrck dans le groupe Zalachenko. C'était une décision sage et juste puisque Bjôrck connaissait déjà l'existence du transfuge. Il valait mieux l'avoir à l'intérieur que le laisser présenter un risque pour la sécurité à l'extérieur. Cela signifia que Bjôrck fut transféré de son poste officiel à la brigade des étrangers à un bureau dans l'appartement d'Ôstermalm.
Dans l'agitation qui s'ensuivit, Gullberg avait pris le parti d'informer une seule personne au sein de la D G P N /
Sâpo, en l'occurrence le secrétaire général qui avait déjà accès à l'activité de la Section. Le secrétaire général avait gardé pour lui l'information pendant plusieurs jours avant d'expliquer à Gullberg que le poisson qui changeait de camp était si gros qu'il fallait informer le directeur de la D G P N / S â p o , et que le gouvernement aussi devait être mis au courant.
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Le directeur de la D G P N / S â p o , qui venait de prendre son poste, avait à cette époque connaissance de la S A S , mais il n'avait qu'une vague idée de ses occupations réelles. On l'avait installé à ce poste pour nettoyer après l'affaire IB et il était déjà en route pour un poste important dans la hiérarchie policière. Lors d'entretiens confidentiels, le directeur de la D G P N / S â p o avait appris que la Section était un groupe secret formé par le gouvernement, évoluant en dehors de l'activité véritable de la Sâpo et sur lequel il ne fallait poser aucune question. Le directeur étant à cette époque un homme qui se gardait bien de poser des questions susceptibles de générer des réponses désagréables, il s'était contenté de hocher la tête et d'accepter qu'existât quelque chose baptisé S A S et que cela ne le regardât pas.
Gullberg n'était pas spécialement séduit par la pensée d'avoir à parler de Zalachenko au directeur, mais il accepta la réalité. Il souligna l'importance du besoin absolu d'un secret total, ce que son interlocuteur appuya, et il décréta des mesures telles que même le directeur de la D G P N / S â p o ne pourrait discuter le sujet dans son bureau sans prendre des mesures de sécurité spécifiques. Il fut décidé que Zalachenko serait géré par la Section d'analyse spéciale.
Il était exclu d'en informer le Premier ministre sortant.
Compte tenu du remue-ménage autour du changement de gouvernement, le nouveau Premier ministre était fort affairé à nommer ses ministres et à négocier avec les autres partis de droite. Ce ne fut qu'un mois après la formation du nouveau gouvernement que le directeur de la D G P N / S â p o , accompagné de Gullberg, se rendit à Rosenbad, au siège du gouvernement, pour informer Fâlldin, le nouveau Premier ministre. Jusqu'au bout, Gullberg s'était opposé à ce que le gouvernement soit informé de quoi que ce soit, mais le directeur de la D G P N / S â p o avait tenu bon - constitutionnellement, il était indéfendable de ne pas informer le Premier ministre. Pendant la réunion, Gullberg avait usé de toute son éloquence pour persuader le Premier ministre de l'importance de ne pas répandre la nouvelle de l'existence de Zalachenko au-delà de son bureau - ni le ministre des Affaires étrangères, ni le ministre de la Défense, ni aucun autre membre du gouvernement ne devait en avoir connaissance.
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D'apprendre qu'un agent russe de grande envergure avait cherché l'asile politique en Suède avait secoué Fâlldin. Le Premier ministre avait commencé à évoquer son devoir, pour des raisons constitutionnelles, de discuter la chose avec au moins les présidents des deux autres partis du gouvernement de coalition. Gullberg s'était attendu à cette objection et il avait joué la carte la plus lourde dont il disposait. Il avait répondu en expliquant à voix basse que si cela devait se produire, il se verrait obligé de donner immédiatement sa démission. La menace avait fait son effet sur Fâlldin. Cela impliquait que le Premier ministre porterait personnellement la responsabilité si l'histoire venait à être connue et que les Russes envoyaient un commando de tueurs pour liquider Zalachenko. Et si la personne qui répondait de la sécurité de Zalachenko s'était vue obligée de démissionner, une telle révélation serait une catastrophe politique et médiatique pour le Premier ministre.
Fâlldin, encore tout frais et hésitant dans son rôle de chef du gouvernement, s'était incliné. Il donna son aval à une directive qui fut immédiatement consignée dans le registre secret et qui stipulait que la Section répondait de la sécurité et du débriefing de Zalachenko, et que l'information sur l'existence de Zalachenko ne devait pas quitter le bureau du Premier ministre. Fâlldin signait par là même une directive démontrant clairement qu'il avait été informé, mais qui signifiait aussi qu'il n'avait pas le droit d'en parler. Bref, il devait oublier Zalachenko.
Fâlldin avait cependant insisté pour qu'une autre personne de son cabinet soit informée, un secrétaire d'Etat soigneusement choisi qui fonctionnerait comme contact dans les affaires concernant le transfuge. Gullberg se laissa faire.
Il n'aurait aucun problème à manipuler un secrétaire d'Etat.
Le directeur de la D G P N / S â p o était satisfait. L'affaire Zalachenko était à présent couverte d'un point de vue constitutionnel, ce qui signifiait qu'il avait assuré ses arrières.
Gullberg aussi était satisfait. Il avait réussi à mettre en place une quarantaine lui permettant de contrôler le flot d'informations. Lui seul contrôlait Zalachenko.
De retour à son bureau à Ôstermalm, Gullberg s'installa derrière son bureau et dressa une liste manuscrite des personnes qui connaissaient l'existence de Zalachenko. A part 1 1 7
lui-même, elle était constituée de Gunnar Bjôrck, de Hans von Rottinger, chef des opérations à la Section, de Fredrik Clinton, directeur adjoint, d'Eleanor Badenbrink, secrétaire de la Section, ainsi que de deux collaborateurs qui avaient pour mission de réunir et d'analyser en continu les renseignements que Zalachenko pouvait leur fournir. En tout sept personnes qui, pendant les années à venir, allaient constituer une section à part au sein de la Section. Mentalement, il la baptisa Groupe intérieur.
A l'extérieur de la Section, le secret était connu par le directeur de la D G P N / S â p o , le directeur adjoint et le secrétaire général. En tout douze personnes. Jamais auparavant un secret de cette importance n'avait été connu uniquement par un cercle aussi exclusif.
Mais ensuite Gullberg se rembrunit. Le secret était connu aussi d'une treizième personne. Bjôrck avait été accompagné par un juriste, Nils Bjurman. Il était exclu de faire de Bjurman un collaborateur de la Section. Bjurman n'était pas un véritable policier de la Sâpo - il n'y était guère qu'un stagiaire - et il ne disposait pas de la connaissance et de la compétence exigées. Gullberg soupesa différentes possibilités, puis choisit de sortir Bjurman de l'histoire en douceur. Il le menaça de prison à vie pour haute trahison si Bjurman soufflait ne fût-ce qu'une syllabe au sujet de Zalachenko, il utilisa la corruption sous forme de promesses de missions futures et les flatteries qui augmentèrent le sentiment d'importance chez Bjurman. Il veilla à ce que Bjurman ait un poste dans un cabinet d'avocats renommé, puis qu'il ait une foule de missions qui le tenaient occupé. Le seul problème était que Bjurman soit si médiocre et qu'il ne sache pas utiliser ses propres capacités. Au bout de dix ans, il quitta le cabinet d'avocats et s'installa à son compte, à terme un bureau d'avocat avec un employé à Odenplan.
Au fil des ans, Gullberg maintint Bjurman sous une surveillance discrète mais constante. Ce ne fut qu'à la fin des années 1980 qu'il laissa tomber la surveillance de l'avocat, lorsque, compte tenu de l'effondrement de l'Union soviétique, Zalachenko n'était plus une affaire prioritaire.
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P O U R L A S A S , Zalachenko avait d'abord représenté la promesse d'une percée dans l'énigme Palme, une affaire qui préoccupait Gullberg en permanence. Palme avait ainsi été un des premiers sujets que Gullberg avait ventilés pendant le long débriefing.
Les espoirs avaient cependant vite été pulvérisés puisque Zalachenko n'avait jamais opéré en Suède et n'avait pas de véritable connaissance du pays. En revanche, Zalachenko avait entendu parler d'un "Coureur Rouge", un politicien haut placé suédois ou peut-être Scandinave qui travaillait pour l e K G B .
Gullberg dressa une liste de noms qu'il attachait à Palme.
Il y avait Cari Lidbom, Pierre Schori, Sten Andersson, Marita Ulvskog et quelques autres personnes. Tout au long de sa vie, Gullberg n'allait cesser de retourner vers cette liste, et il n'aurait jamais de réponse.
Gullberg jouait tout à coup dans la cour des grands. On le salua avec respect dans le club exclusif de guerriers où tout le monde se connaît et où les contacts se nouent par l'intermédiaire d'amis personnels et de confiance - pas par les canaux officiels et les interventions bureaucratiques. Il rencontra James Jésus Angleton en personne et il put boire du whisky dans un club discret à Londres en compagnie du patron du Ml-6. Il devint l'un des grands.
L E R E V E R S D U M É T I E R était qu'il ne pourrait jamais raconter ses succès, même pas dans des Mémoires posthumes. Et la crainte l'accompagnait en permanence que l'Ennemi remarque ses voyages et le mette sous surveillance - qu'involon-tairement il mène les Russes à Zalachenko.
De ce point de vue, Zalachenko était son pire ennemi personnel.
La première année, Zalachenko avait vécu dans un appartement neutre propriété de la Section. Il n'existait dans aucun registre ou document officiel, et au sein du groupe Zalachenko ils avaient cru avoir tout leur temps avant d'être obligés de planifier son avenir. Ce ne fut qu'au printemps 1978
qu'il reçut un passeport au nom de Karl Axel Bodin ainsi qu'une histoire laborieusement élaborée - un vrai faux passé vérifiable dans les registres suédois.
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Mais alors il était déjà trop tard. Zalachenko était allé baiser cette pute de merde d'Agneta Sofia Salander, née Sjô-lander, et il s'était présenté avec désinvolture sous son véritable nom. Gullberg estimait qu'un truc clochait dans la tête de son protégé. Il soupçonnait le transfuge russe d'avoir envie de se faire démasquer. On aurait dit qu'il avait besoin d'apparaître sous les feux des projecteurs.
Comment expliquer autrement qu'il pouvait être aussi bas de plafond ?
Il y avait les putes, il y avait des périodes de consommation exagérée d'alcool et il y avait ces prises de bec et autres bousculades avec des videurs de bars. A trois reprises, Zalachenko fut arrêté par la police suédoise pour état d'ébriété et à deux reprises à la suite d'embrouilles dans des bars. Et chaque fois, la Section devait discrètement intervenir pour le sortir de là et veiller à ce que tous les documents disparaissent et que les inscriptions dans les registres soient modifiées.
Gullberg désigna Gunnar Bjôrck comme chaperon. Son boulot consistait à servir de nounou au transfuge quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pas simple, mais difficile aussi d'agir autrement.
Tout aurait pu bien se passer. Au début des années 1980, Zalachenko s'était calmé et avait commencé à s'adapter.
Sauf qu'il ne voulait pas laisser tomber cette pute de Salander - et, pire encore, il était devenu père de deux gamines, Camilla et Lisbeth Salander.
Lisbeth Salander.
Gullberg prononça le nom avec un sentiment de malaise.
Déjà quand les filles avaient neuf-dix ans, Gullberg avait ressenti comme une crampe dans l'estomac quand il était question de Lisbeth Salander. Pas besoin d'être psychiatre pour comprendre qu'elle n'était pas normale. Gunnar Bjôrck lui avait rapporté qu'elle était rebelle, violente et agressive envers Zalachenko et que, de plus, elle ne semblait pas le craindre le moins du monde. Elle s'exprimait rarement, mais elle marquait de mille autres façons son mécontentement de l'état des choses. Elle était un problème en gestation, mais même dans ses plus grands délires imaginatifs, Gullberg n'aurait pu prévoir les proportions gigantesques que ce problème allait prendre. Ce qu'il craignait par-dessus tout était que la situation de la famille Salander mène à une enquête 1 2 0
sociale qui se focaliserait sur Zalachenko. Il n'arrêtait pas de le supplier de rompre avec la famille et de disparaître de leur vie. Zalachenko promettait mais ne tenait jamais sa promesse. Il avait d'autres putes. Il avait une foule de putes.
Mais au bout de quelques mois, il était toujours de retour auprès d'Agneta Sofia Salander.
Ce connard de Zalachenko. Un espion qui laissait sa bite guider sa vie sentimentale n'était évidemment pas un bon espion. Mais c'était comme si Zalachenko était au-dessus de toutes les règles normales, ou qu'il estimait se trouver au-dessus des règles. Et si au moins il avait pu sauter cette femme sans nécessairement la cogner aussi chaque fois qu'il la voyait, ça aurait pu passer, mais la tournure que prenaient les choses était qu'il la maltraitait systématiquement. On aurait même dit qu'il agissait ainsi par défi à l'égard de ses surveillants du groupe Zalachenko, qu'il la tabassait pour s'amuser et pour les mettre au supplice.
Gullberg ne doutait nullement que Zalachenko fût un fumier pervers, mais il n'avait guère le choix. Les transfuges du G R O ne couraient pas vraiment les rues. De transfuge, il n'en avait qu'un et qui était conscient de l'importance qu'il avait pour Gullberg.
Gullberg soupira. Le groupe Zalachenko avait endossé le rôle de commando de nettoyage. C'était indéniable. Zalachenko savait qu'il pouvait prendre des libertés et que les gars allaient gentiment régler les problèmes derrière lui. Et quand il s'agissait d'Agneta Sofia Salander, il utilisait ces possibilités au-delà de toutes limites.
Les signaux d'alerte n'avaient pas manqué, pourtant. Lisbeth Salander venait d'avoir douze ans quand elle avait poi-gnardé Zalachenko. Blessures superficielles certes mais qui avaient exigé un transport à l'hôpital Sankt Gôran, d'où l'obligation pour le groupe Zalachenko d'entreprendre un travail de nettoyage considérable. Cette fois-là, Gullberg avait eu un Entretien Très Sérieux avec Zalachenko. Il lui avait fait comprendre qu'il ne devait en aucun cas reprendre contact avec la famille Salander, et Zalachenko avait promis. Il avait tenu sa promesse pendant plus de six mois avant de retourner chez Agneta Sofia Salander et de la tabasser si sérieusement qu'elle s'était retrouvée dans une maison de santé pour le restant de ses jours.
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Gullberg n'aurait cependant jamais pu imaginer que Lisbeth Salander était une psychopathe assoiffée de meurtre qui savait fabriquer un cocktail Molotov. Chaos total, ce jour-là. Ils pouvaient s'attendre à une multiplicité d'enquêtes et toute l'opération Zalachenko - peut-être même toute la Section - ne tenait qu'à un très mince fil. Si Lisbeth Salander parlait, Zalachenko risquait d'être dévoilé. Si Zalachenko était dévoilé, une suite d'opérations en cours en Europe depuis quinze ans risquait de capoter, d'une part, et la Section risquait d'être l'objet d'un examen officiel, d'autre part. Ce qu'il fallait empêcher à tout prix.
Gullberg était inquiet. Un examen officiel ferait paraître l'affaire IB comme une gentille série télévisée. Si l'on ouvrait les archives de la Section, un certain nombre de situations pas entièrement conciliables avec la Constitution allaient être révélées, sans parler de la surveillance de Palme et d'autres sociaux-démocrates connus qui avait duré pendant des années. Cela aurait pour résultat des enquêtes à l'encontre de Gullberg et de plusieurs autres employés au sein de la Section. Pire encore : des journalistes enragés lanceraient sans la moindre hésitation la théorie que la Section était derrière l'assassinat de Palme, ce qui à son tour mènerait à un autre labyrinthe de révélations et d'accusations. Le pire était que la direction de la Sâpo avait tellement changé que même son chef suprême ne connaissait pas l'existence de la Section. Tous les contacts avec la D G P N / S â p o s'arrêtaient cette année-là sur le bureau du nouveau secrétaire général, et celui-ci était depuis dix ans un membre de la Section.
U N E A T M O S P H È R E D E P A N I Q U E E T D A N G O I S S E avait régné parmi les collaborateurs du groupe Zalachenko. Ce fut Gunnar Bjôrck qui trouva la solution sous la forme d'un psychiatre nommé Peter Teleborian.
Teleborian avait été attaché au département du contre-espionnage de la D G P N / S â p o dans une tout autre affaire, en l'occurrence pour servir de consultant quand le contre-espionnage s'était penché sur la personnalité d'un espion industriel potentiel. A un stade sensible de l'enquête, il avait été question d'essayer de déterminer comment cette personne réagirait si elle était exposée au stress. Teleborian 1 2 2
était un jeune psychiatre prometteur qui n'utilisait pas de jar-gon obscur mais qui donnait des conseils concrets et solides.
Ces conseils avaient permis à la Sâpo d'éviter un suicide, et l'espion en question avait été converti en agent double, four-nisseur de désinformation à ses commanditaires.
A la suite de l'agression de Salander contre Zalachenko, Bjôrck avait attaché Teleborian à la Section en douceur et à titre de consultant. Et on avait plus que jamais besoin de lui.
La solution du problème avait été très simple. On pourrait faire disparaître Karl Axel Bodin quelque part au milieu du processus de rééducation. Agneta Sofia Salander disparaîtrait dans les soins de longue durée, avec d'incurables lésions cérébrales. Toutes les enquêtes de police furent réunies à la D G P N / S à p o et transmises à la Section via le secrétaire général.
Peter Teleborian venait d'obtenir un poste d'adjoint au médecin-chef à la clinique de pédopsychiatrie Sankt Stefan à Uppsala. Tout ce dont on avait besoin, c'était d'une expertise médicolégale que Bjôrck et Teleborian rédigeraient conjointement, suivie d'une décision brève et pas trop contestable d'un tribunal d'instance. Tout était question de présentation. La Constitution n'avait rien à voir avec tout ça.
Il en allait après tout de la sécurité nationale. Les gens pouvaient bien comprendre ça.
Et il était manifeste que Lisbeth Salander était une malade mentale. Quelques années d'enfermement dans une institution psychiatrique ne pouvaient que lui faire du bien. Gullberg avait hoché la tête et donné son aval à l'opération.
T O U S L E S M O R C E A U X D U P U Z Z L E étaient tombés à leur place et cela s'était passé à une époque où de toute façon le groupe Zalachenko était sur le point d'être dissous. L'Union soviétique avait cessé d'exister et la période de gloire de Zalachenko faisait définitivement partie du passé. Sa date limite de consommation était largement dépassée.
Le groupe Zalachenko avait réussi à obtenir une généreuse indemnité de départ d'un des fonds de la Sâpo. Ils lui avaient fourni les meilleurs soins de rééducation qu'on puisse imaginer et six mois plus tard, avec un soupir de soulagement, ils avaient accompagné Karl Axel Bodin à l'aéroport 1 2 3
d'Arlanda en lui donnant un billet simple pour l'Espagne. Ils lui avaient fait comprendre que, à partir de cet instant, Zalachenko et la Section prenaient des chemins séparés. Cela avait été une des toutes dernières affaires de Gullberg. Une semaine plus tard, avec l'autorité de l'âge, il prenait sa retraite et laissait sa place au dauphin Fredrik Clinton. Gullberg n'était plus sollicité que comme consultant et conseiller dans des questions sensibles. Il était resté à Stockholm pendant trois années encore et avait travaillé presque quotidiennement à la Section, mais les missions se faisaient de plus en plus rares et il se liquidait lentement lui-même. Il retourna dans sa ville natale de Laholm et exécuta quelques travaux à distance. Les premières années, il se rendait régulièrement à Stockholm, mais ces voyages-là eux-mêmes devinrent de plus en plus épisodiques.
Il avait cessé de penser à Zalachenko. Jusqu'au matin où il se réveilla et trouva la fille de Zalachenko à la une de tous les journaux, soupçonnée d'un triple meurtre.
Gullberg avait suivi les informations avec un sentiment de confusion. Il comprenait très bien que ce n'était pas un hasard si Salander avait eu Bjurman comme tuteur, mais la remontée à la surface de la vieille histoire Zalachenko ne lui apparaissait pas comme un danger imminent. Salander était une malade mentale. Qu'elle ait conçu une orgie meurtrière ne le surprenait pas. En revanche, l'idée ne lui était jamais venue que Zalachenko pouvait avoir un lien avec cette affaire avant qu'il suive les infos du matin et qu'on lui serve les événements à Gosseberga. Ce fut alors qu'il commença à passer des coups de fil et finit par prendre un billet de train pour Stockholm.
La Section se trouvait face à sa pire crise depuis le jour où il avait fondé l'organisation. Tout menaçait d'éclater.
Z A L A C H E N K O S E T R A Î N A A U X T O I L E T T E S et urina. Depuis que l'hôpital Sahlgrenska lui avait fourni des béquilles, il pouvait se déplacer. Il avait consacré le dimanche à de courtes séances d'entraînement. Une douleur infernale lui vrillait toujours la mâchoire et il ne pouvait manger que des aliments liquides, mais il pouvait maintenant se lever et parcourir quelques mètres.
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Ayant vécu avec une prothèse pendant bientôt quinze ans, il était habitué aux cannes. Il s'entraîna à se déplacer sans bruit en arpentant la chambre en tous sens. Chaque fois que son pied droit frôlait le sol, une douleur fulgurante lui traversait la jambe.
Il serra les dents. Il pensa à Lisbeth Salander qui - s'il avait bien interprété - se trouvait dans une chambre à proximité immédiate, à gauche, deux portes plus loin.
Vers 2 heures, dix minutes après la dernière visite de l'infirmière de nuit, tout était calme et silencieux. Zalachenko se leva péniblement et tâtonna à la recherche de ses cannes.
Il s'approcha de la porte et écouta, mais n'entendit rien. Il ouvrit la porte et sortit dans le couloir. Il se déplaça jusqu'à la sortie au bout du couloir, ouvrit la porte et guetta dans la cage d'escalier. Il y avait des ascenseurs. Il retourna dans le couloir. En passant devant la chambre de Lisbeth Salander, il s'arrêta et se reposa sur les cannes pendant trente secondes.
L E S I N F I R M I È R E S A V A I E N T F E R M É S A P O R T E cette nuit-là. Lisbeth Salander ouvrit les yeux en entendant un léger raclement dans le couloir. Elle n'arrivait pas à identifier le bruit. On aurait dit que quelqu'un traînait doucement quelque chose par terre. A un moment, tout fut silencieux et elle se demanda si ce n'était pas une hallucination. Une minute plus tard, elle entendit le bruit de nouveau. Il s'éloignait. Son malaise augmenta.
Zalachenko était là, dans le couloir.
Elle se sentait entravée dans ce lit. Ça la grattait sous la minerve. Elle avait une furieuse envie de se lever. Elle finit par réussir à s'asseoir. Ce fut à peu près tout ce qu'elle eut la force de faire. Elle se laissa retomber et posa sa tête sur l'oreiller.
Un moment après, elle tâta la minerve et trouva les boutons qui la maintenaient fermée. Elle les défit et laissa tomber la minerve par terre. Brusquement, ce fut plus facile de respirer.
Elle aurait voulu avoir une arme à portée de main ou avoir assez de force pour se lever et se débarrasser de lui une fois pour toutes.
Finalement, elle prit appui sur les coudes et se redressa.
Elle alluma la veilleuse et regarda autour d'elle dans la 1 2 5
chambre. Elle ne vit rien qui pouvait servir d'arme. Puis son regard tomba sur la table des infirmières à trois mètres de son lit. Elle constata que quelqu'un y avait laissé un crayon.
Elle attendit le passage de l'infirmière, qui semblait avoir lieu une fois toutes les demi-heures cette nuit. Elle supposa que la diminution de la fréquence de surveillance voulait dire que les médecins avaient décidé que son état s'était amélioré puisque, avant, on venait la voir tous les quarts d'heure, voire plus souvent. Pour sa part, elle ne ressentait aucune différence.
Une fois seule, elle rassembla ses forces et s'assit dans le lit, bascula les jambes par-dessus le bord du lit. Collées sur elle, des électrodes enregistraient son pouls et sa respiration, mais les fils allaient dans la même direction que le crayon.
Elle se mit tout doucement debout et tangua soudain, totalement déséquilibrée. Pendant une seconde, elle crut qu'elle allait s'évanouir, mais elle s'appuya sur le lit et focalisa son regard sur la table devant elle. Elle fit trois pas chancelants, tendit la main et atteignit le crayon.
Elle recula jusqu'au lit. Elle était totalement épuisée.
Au bout d'un moment, elle eut la force de tirer la couverture sur elle. Elle leva le crayon et vérifia le bout. C'était un crayon ordinaire en bois. Il venait d'être taillé et il était pointu comme une aiguille. Il ferait une arme convenable à planter dans un visage ou dans des yeux.
Elle lâcha le crayon, facilement accessible contre sa hanche, et s'endormit.
6
LUNDI 11 AVRIL
LE LUNDI MATIN, Mikael Blomkvist se leva un peu après 9 heures et appela au téléphone Malou Eriksson qui venait d'arriver à la rédaction de Millenium.
— Bonjour, madame la rédac-chef, dit-il.
— Je suis sous le choc du départ d'Erika, et de savoir que vous voulez bien de moi comme rédactrice en chef.
— Ah bon ?
— Elle est partie. Son bureau est vide.
— Alors ce serait une bonne idée de consacrer la journée à t'installer dans son bureau.
— Je ne sais pas comment faire. Je me sens terriblement mal à l'aise.
— Tu as tort. Tout le monde s'accorde pour penser que tu es le meilleur choix dans la situation actuelle. Et tu peux toujours faire appel à Christer ou à moi.
— Merci de ta confiance.
— Bah, dit Mikael. Continue à bosser comme d'habitude.
Pendant quelque temps, on prendra les problèmes comme ils viennent.
— OK. Qu'est-ce que tu as sur le cœur ?