CHAPITRE 6

 
 
 

Trois mois avaient passé depuis l’arrivée des protestants sur la terre ferme. Ils s’y étaient organisé une vie régulière faite de prières, de tours de garde en direction de la plage et de la forêt, afin de déjouer une éventuelle attaque de Villegagnon. Mais elle n’était jamais venue. Leur ennemi principal était l’ennui qui livrait les heures redevenues chaudes à une interminable torpeur. Plusieurs membres de la petite communauté avaient été saisis de fièvres. On pouvait se demander, à les voir délirer dans leurs hamacs, s’ils n’étaient pas les seuls à avoir découvert un moyen de se distraire pendant leur sieste.

Quelques femmes aussi connaissaient une certaine activité et marquaient de l’enthousiasme : trois des épousées étaient enceintes et toutes les caméristes s’affairaient à préparer des berceaux et des langes. Aude, elle, regardait ces affaires avec mépris. Depuis son attentat contre Just, elle s’était enfermée dans un mutisme hautain et avait repoussé plusieurs propositions de mariage. La communauté était sans chef. Du Pont, recru d’épreuves, semblait avoir perdu toute énergie pour résister et combattre ; un vilain ulcère contracté sur l’épaule affaiblissait le pasteur Richer et le tenait indisposé. Aude, peu à peu, avait pris sur le groupe l’ascendant qu’une vierge farouche peut exercer sur des hommes, surtout quand ils la savent capable d’assassinat. Elle traitait maintenant d’égale à égal avec Martin, profitant de ce que le brigand la craignait et probablement la désirait. Elle lui marquait clairement qu’elle n’était pas victime, à son endroit, des mêmes faiblesses. Cette dissymétrie lui donnait un empire sur Martin que nul autre, parmi les exilés, n’eût été à même d’exercer. Or tout dépendait de lui. Les tentatives menées par certains protestants, sur l’ordre de Richer, pour se rapprocher des Indiens et en faire des alliés s’étaient soldées par des échecs. Un des artisans, nommé Jean de Léry, avait parcouru les villages de la forêt pour observer les mœurs des Tupi. Il avait cherché en vain une trappe dans leurs âmes, par où la vraie foi eût pu être introduite. Il avait eu un bref espoir en rencontrant un jour un Indien nommé Pindahousou, qui prétendait avoir été converti jadis par Thevet. Il était habillé d’une robe de coton qui mimait l’uniforme des cordeliers, récitait le Notre Père et n’accomplissait aucune action qu’il n’eût précédée d’un signe de croix. Toutefois, quand Léry eut appris un peu mieux le langage tupi, il ne tarda pas à voir que le pauvre Pindahousou était un simple d’esprit qui accomplissait ces gestes sans en comprendre le sens. Il n’avait pas la moindre connaissance de Dieu. Par cette imitation, il marquait seulement l’admiration qu’il avait pour Thevet car celui-ci, par le secours de sa médecine, avait guéri sa fille. Les derniers doutes à son sujet furent levés lorsque Léry recueillit la preuve que Pindahousou, tout chrétien qu’il se prétendît, était demeuré anthropophage.

Ainsi progressa dans les consciences protestantes l’idée que la rédemption des Indiens était impossible. Seuls les papistes, avec leur ridicule façon de se contenter de gestes, pouvaient prendre l’imitation pour la conversion et des simagrées pour les manifestations de la grâce.

Quand ils eurent perdu toute intention d’en faire des hommes et de les sauver, les réformés se contentèrent d’observer les mœurs des sauvages comme on le fait des bêtes ou des végétaux. Et le respect qu’ils leur marquèrent n’était que le revers d’une indifférence absolue, qui les rejetait hors de l’humanité. On ne se donne pas de peine à faire connaître Jésus-Christ aux antilopes ou aux buffles, quand même on peut trouver quelque intérêt dans leur société…

À mesure que passaient les semaines, il devenait clair aux huguenots qu’ils n’avaient plus aucun secours à attendre, en dehors de ceux qui leur viendraient de Genève. Martin leur fournissait tout juste assez d’eau et de nourriture pour survivre, et encore Aude devait-elle négocier ces rations pied à pied pour qu’elles fussent suffisantes. L’inactivité et les privations affaiblissaient régulièrement les religionnaires. Leur moral était au plus bas. Le moindre incident pouvait les entraîner dans le désespoir. Curieusement, cette alarme redoutée ne vint ni de Villegagnon ni des truchements. Elle n’en fut que plus effrayante.

Un soir, deux artisans qui étaient allés herboriser dans la jungle ne revinrent pas. On les crut égarés. Comme le deuxième jour ils n’avaient pas reparu, Aude fit demander à Martin de les rechercher. Il temporisa et, pour qu’il acceptât, Aude dut le lui commander elle-même, en pointant sur le truchement ses yeux noirs qui le terrifiaient. On retrouva finalement les corps pendus à une branche de cèdre. Les malheureux étaient mutilés d’horrible façon, éviscérés par deux coups de machette qui traçaient une croix sanglante sur leur ventre. Aucun Indien n’aurait agi de la sorte et, dans cette région, ils craignaient trop Martin pour se donner de telles libertés.

Ce crime resta mystérieux jusqu’à ce qu’il fût suivi d’un autre, plus horrible encore, commis non loin du village des protestants. C’est une des épousées, cette fois, qui avait été capturée lorsqu’elle s’était éloignée pour un besoin. On la retrouva crucifiée sur un tronc de sycomore et, par une béance pratiquée au poignard dans son bas-ventre, l’enfant avait été arraché de ses entrailles et en partie dévoré.

Martin, cette fois, fut obligé de révéler ce qu’il savait.

— Ce sont les anabaptistes, avoua-t-il à Aude qui l’interrogeait.

Elle avait, comme tout le monde, entendu parler de cette secte. Mais Richer, pour ne pas répandre plus avant la terreur, était toujours resté discret sur ce sujet.

— Ils vivent dans les parages ? s’étonna Aude, qui n’avait jamais vraiment cru à l’existence de ces illuminés.

— Nul ne le sait. À ce qu’il paraît, ils changent sans cesse de séjour.

— Je croyais que vous étiez le maître, sur ces terres, dit Aude avec un air de mépris.

— Les Indiens ont peur d’eux ; je n’y peux rien, se défendit Martin. Ils sont convaincus que ce sont des esprits et s’enfuient dès qu’ils les aperçoivent.

— Et vos « associés » ?

— En vérité, avoua Martin en hochant la tête, il faut que vous compreniez que personne n’est armé pour combattre de tels monstres. Ces diables-là vont nus. Ils tendent des pièges, des embuscades. Et puis…

Aude attendait, l’air redoutable. Son flair lui faisait traquer la faiblesse et elle la vit sortir du bois.

— … ils ne nous font pas de mal.

— Vous voulez dire qu’ils sont vos alliés ?

— En aucun cas ! se récria Martin. Mais ils ne sont dangereux que si on les attaque. Et, faute de pouvoir les vaincre, nous nous gardons de le faire.

— Et nous, riposta Aude, les avons-nous attaqués ?

— Il faut croire.

Elle était trop jeune pour bien connaître l’histoire tragique des protestants. Elle n’avait pas vécu cette période terrible où l’eau fraîche de la Bible, jetée par Luther sur les esprits bouillant de frustrations médiévales, avait produit des explosions de sectes qui faisaient un usage monstrueux et vengeur de leur nouvelle liberté. Richer, qu’elle interrogea le soir, lui raconta le terrible destin des anabaptistes, leur rage à faire le mal jusqu’à l’extrême, et, pour la première fois, confessa les extraordinaires supplices que ces pauvres hères saisis d’une folle ferveur avaient dû endurer dans toute l’Europe.

Aude, malgré le pathétique de ce récit, n’était pas d’une nature à s’apitoyer longtemps sur quiconque la menaçait. Elle organisa la communauté pour survivre, fit monter des gardes autour du village, donna des ordres pour que nul ne s’éloignât seul et sans motif. Hélas, ces mesures, si elles évitèrent de nouvelles victimes, eurent sur le moral des exilés un effet désastreux. Après une première période de mobilisation, bienvenue pour rompre la torpeur générale, un surcroît d’abattement gagna la communauté. Sans le secours des promenades, les malheureux tournaient en rond dans l’étroit périmètre des cases. Les inimitiés se transformaient en querelles. Une rixe opposa un des maris à un soldat qui avait regardé sa femme.

Finalement, un soir, Aude alla trouver son oncle. Le chancre qui lui dévorait le bras était de plus en plus térébrant. Le visage du pasteur était tordu de souffrance.

— Mon oncle, dites-moi la vérité, commença-t-elle. Pensez-vous que Genève nous envoie jamais des secours ?

Richer réfléchit longuement.

— Calvin ne nous abandonnera pas. J’en suis sûr. Mais…

Aude sentait qu’il ne s’exprimait pas sans répugnance.

— Ne craignez pas de me parler, dit-elle.

Le pasteur savait depuis l’attentat contre Just que sa nièce était d’une force de caractère sans commune mesure avec ce qui faisait l’héroïsme ordinaire des réformés. La même peur qui faisait obéir la communauté aux décrets de cette très jeune femme rendait Richer tout à fait incapable de résister à sa volonté. Quoiqu’il se fût juré de ne jamais y céder, il laissa paraître une critique à l’endroit de son maître spirituel.

— Calvin, gémit-il, est un homme difficile. Enfin, je veux dire exigeant. Il n’aime pas les échecs. Si notre cause n’est pas bien plaidée devant lui, il se peut qu’il soit fâché contre nous de n’avoir pas su manœuvrer Villegagnon. Pour tout dire, je crains qu’il se borne à nous envoyer une belle lettre de réprimande et de conseils.

— Il nous abandonnerait ?

— Non pas, se récria Richer qui s’en voulait déjà d’avoir écorné l’image de perfection du Réformateur. D’ailleurs, Calvin n’a rien à voir là-dedans. Tout cela est une simple affaire de politique. De deux choses l’une : ou bien Genève est encore à cette heure en bons termes avec la France et on nous recommandera simplement de trouver un compromis avec Villegagnon. Ou bien les guerres religieuses ont rallumé les hostilités entre les deux puissances.

— Et dans ce cas ?

— Dans ce cas, il sera impossible de nous envoyer un convoi. Car le roi de France n’acceptera plus de nous laisser la liberté de ses ports.

— Donc, de toute manière, nous sommes perdus.

Richer réfléchit un instant.

— Mon erreur a été de ne pas y aller moi-même, s’écria-t-il, et l’on voyait que cet aveu soulageait son âme d’une préoccupation douloureuse et continuelle. Chartier est loyal, c’est un bon pasteur et un brave homme mais il n’a pas de diplomatie. Je connais mieux Calvin. J’aurais su le convaincre, lui montrer l’importance de cette colonie, les torts de Villegagnon. Et même si la France avait dressé des obstacles, j’aurais trouvé des appuis en Hollande ou en Angleterre.

— Il n’est peut-être pas trop tard. Partez ! Nous vous attendrons.

— Et que lui expliquerai-je maintenant ? Quand Chartier s’est embarqué, nous étions sur l’île, tout était encore possible. Aujourd’hui, je devrais avouer à Calvin que son Église est confinée dans trois paillotes et que nous avons traversé l’Atlantique à seule fin de nous faire persécuter par une bande d’anabaptistes revenus à la vie sauvage.

— En ce cas, dit Aude, nous rentrons tous.

Le pasteur protesta mais mollement. Il reconnaissait à sa nièce un courage et une autorité dont il était fier, même si les circonstances mettaient ces qualités au service d’une conclusion qu’il lui répugnait de tirer. Cet abandon ne réjouit pas Aude mais au moins la situation était-elle claire : elle savait ce qu’il lui restait à faire.

Elle demanda audience à Martin le lendemain. La décision des protestants le soulagea. Il s’était un peu lassé des tourments que lui faisait subir cette troupe d’oisifs. Les bénéfices qu’il en tirait étaient nuls. Ils n’avaient même plus de quoi payer les commodités qu’il leur fournissait. De surcroît, ils risquaient de troubler l’alliance provisoire qu’il avait établie avec Villegagnon. Vittorio, à chacun de ses passages, insistait sur le fait que l’amiral ne voulait rien tenter d’hostile sur la terre ferme mais qu’il était de plus en plus impatient de voir les réformés disparaître de Guanabara. Leur départ contenterait donc tout le monde.

Martin négocia pour eux un passage sur une vieille hourque bretonne qui trafiquait dans la baie. Le navire était en mauvais état. Il devait rentrer à Brest pour se mettre au radoub. Le capitaine avait eu d’abord le dessein d’y embarquer du bois, mais un tel lest était excessif pour la coque du vaisseau mangée de tarets. Il accepta de prendre des passagers moyennant un paiement à destination. L’avantage, avec une telle cargaison, était qu’on pouvait toujours l’alléger, si une avarie survenait, en jetant quelques personnes par-dessus bord.

Moins d’une semaine s’écoula avant que les protestants rescapés fussent conduits en pirogue jusqu’au navire. Avec le tribut qui avait été payé aux fièvres, les assassinats perpétrés par les anabaptistes et quelques morts naturelles, il restait vingt-deux personnes pour former ce convoi lugubre. À l’inconfort et à la vétusté du vieux bâtiment, s’ajouta pour eux le désagrément de voir qu’il s’appelait le Sainte-Marie. Le capitaine les installa sans aménité dans des cales encore jonchées de coulures d’huile, de fruits pourris et de déjections de singes. Lui-même était à l’image de son bateau : grossier et malpropre. Il se tenait toujours torse nu — exhibant de répugnantes mamelles de graisse — et il était couvert de poils sur les épaules et le dos. Aude essaya sur lui son regard noir mais, à la troisième requête qu’elle lui fit concernant la propreté de la cale, il lui administra une paire de claques qui précisait la hiérarchie du bord pour la durée de la traversée. Tout l’équipage était de la même eau.

Dès le démarrage, il apparut que le capitaine ne constituerait pas le danger le plus redoutable du voyage. C’eût été peu de dire que les voiles étaient usées. On aurait cherché longtemps parmi les carrés rapiécés qui les constituaient ceux qui subsistaient de la fabrication d’origine. Le mât était cintré comme un arc et les craquements de la coque semblaient trahir une violente querelle opposant les membrures aux bordages pour savoir lesquels rendraient l’âme les premiers.

Le bateau, parti du fond de la baie, passa prudemment bien au large du fort Coligny, au cas où Villegagnon aurait eu la méchante idée de lui envoyer une canonnade. Malgré l’incertitude de la traversée qu’ils entreprenaient, les protestants étaient heureux de voir s’éloigner ce rivage qui leur avait été si cruel. Le pain de sucre les regarda passer, avec cette stupide indifférence de la nature au malheur des hommes, laquelle décuple leur envie de l’asservir et de la soumettre. Le temps était beau, imposant l’une des deux seules cruautés dont il fût éternellement capable : la violence du soleil, qui faisait suite à celle des orages.

Bientôt la houle se creusa, marquant la sortie de la baie. La hourque gémit et grinça en subissant la poussée de la mer ouverte. Ce fut alors le moment d’un incident qui vint justifier plus tôt que prévu les craintes du capitaine. Une planche de la coque, sur l’avant, se rompit sous la pression de l’eau ; un torrent de mer entra dans le navire. Il fallut placer tout le monde à la proue, pour soulager l’étrave et hausser la voie d’eau au-dessus de la surface. Une réparation de fortune assura un colmatage douteux.

Après un conciliabule avec le charpentier du bord, le capitaine décida qu’il fallait délester. On jeta par-dessus bord plusieurs tonneaux d’eau et de farine. Et tant pour alléger le poids que pour réduire les bouches à nourrir, compte tenu de la quantité restante de vivres, les huguenots furent invités à désigner huit des leurs pour retourner à terre. Le navire n’étant pas pourvu d’annexe, les malheureux devraient s’entasser sur un radeau pour regagner la côte. Après des protestations, des lamentations et la promesse d’augmenter le prix payé à l’arrivée, le capitaine consentit à sacrifier quatre singes en place de deux hommes. Mais il fallait tout de même en trouver six. Cinq artisans et un soldat acceptèrent de se livrer au radeau.

Le bateau reprit sa route, et des cris d’adieu déchirants saluèrent la disparition des six hommes en larmes, à quatre pattes sur leur esquif.

Cependant la côte n’était pas encore très loin et le courant qui pénétrait dans la baie poussa le radeau dans son havre. Les naufragés virent repasser le pain de sucre, toujours aussi indifférent. Incapables de diriger leur embarcation de fortune, ils s’en remirent au mouvement de l’eau pour les échouer à terre. La nuit vint. À mesure qu’ils s’enfonçaient dans la baie, le courant devenait plus faible et le radeau tournoyait comme un bouchon. Faute de lune, ils n’avaient aucune idée de l’endroit où ils allaient finalement aborder. Enfin, vers le milieu de la nuit, un choc mou leur indiqua qu’ils avaient touché un écueil. Le radeau s’avança encore un peu et s’immobilisa dans une petite anse de récifs. Un homme s’aventura sur ce sol coupant qui affleurait l’eau. Il revint au bout de quelques instants en confirmant qu’ils étaient bien sur une terre et ils y débarquèrent. C’est seulement à l’aube, en découvrant une muraille au-dessus d’eux, qu’ils surent qu’ils étaient arrivés dans l’île du fort Coligny.

 
 
*
 
 

— A-t-il avoué ?

— Tout, amiral, répondit le tortionnaire en tendant fièrement une feuille maculée de sang.

Villegagnon jeta un coup d’œil vers l’homme qui pendait au mur, les deux poignets tenus par des bracelets de fer. Des morceaux de chair sur la poitrine avaient été arrachés très proprement par les pinces en acier chauffées, aux mâchoires desquelles on voyait encore fumer de la peau brûlante. Tout son corps était lacéré de coups de fouet. Sur son cou s’imprimait en rouge la trace d’un garrot que l’on avait serré jusqu’à l’évanouissement.

Sans la haine, la souffrance est un spectacle dépourvu de goût, comme la boisson est sans agrément lorsqu’elle n’étanche pas une soif véritable. Au contentement que l’amiral éprouvait de voir ce parpaillot mis en pièces, il mesurait le progrès qu’avait accompli en lui le dégoût de l’homme. Il en était heureux comme d’un signe de guérison, après tant d’années de niaise indulgence. En cherchant bien, on découvrait toujours le mal dans la créature. Villegagnon se reprochait amèrement de n’avoir pas compris cela plus tôt et de n’avoir pas scruté l’homme avec suffisamment de sagacité. Celui-là, par exemple, et il regardait le supplicié, jadis il aurait sûrement accepté de croire qu’il était bien, comme il le prétendait, un simple naufragé poussé sur l’île par le hasard. Aujourd’hui, il ne se contentait plus de ces chimères : il cherchait mieux. Et donc, il trouvait. La vérité à côté de laquelle il aurait pu passer était inscrite sur cette feuille.

— « Je reconnais », lut l’amiral avec satisfaction, « avoir tenté de m’introduire au fort Coligny pour y semer le désordre et la trahison. Mes amis sont repartis à Genève afin de hâter l’envoi de renforts, qui leur permettront de s’emparer ensuite de la colonie. Ma mission était de préparer leur retour en assassinant l’amiral de Villegagnon et en répandant secrètement des prêches contre Rome et le clergé catholique ».

Le long du mur, l’homme avait perdu connaissance.

Villegagnon fourra le procès-verbal dans sa poche.

— Merveilleux, dit-il à l’adresse du bourreau. Ils sont tous d’accord. Ceux que tu as traités hier ont signé exactement la même déclaration.

Le tortionnaire fit un sourire gracieux et, après avoir essuyé ses mains couvertes de sang sur son tablier, il ébaucha une petite révérence.

— Comme quoi, conclut l’amiral, la vérité est une.

Puis avant de sortir, il se retourna et ajouta :

— Tu le mettras avec les autres. Tâche de lui faire retrouver bonne allure d’ici demain, pour le jugement.

L’esplanade du gouvernorat avait été décorée tout spécialement pour que le procès y fût tenu avec la pompe nécessaire. La saison étant au sec, la copie géante de la Madone de Titien avait été dressée face au port et à la jungle de la côte. Villegagnon était heureux de revêtir pour la circonstance une pelisse doublée de petit-gris que le couturier venait d’achever. Il s’installa sur une manière d’échafaud, côte à côte avec dom Gonzagues, qui était de plus en plus perclus et vénérable. Impropre à toute autre chose, il faisait merveille en sphinx judiciaire, perdu dans de douces rêveries poétiques qui pouvaient passer pour de terribles ruminations de châtiment. Le troisième homme était le doyen des artisans qui, dans ce prétoire, représentait le peuple.

Les six protestants, échoués sur leur radeau, furent jugés un par un. Le tribunal, sans grande surprise, les condamna à une mort que le bourreau leur avait déjà partiellement administrée. Comme il ne convenait pas seulement, par ce jugement, d’édifier les colons mais aussi de les réjouir, il fut décidé plusieurs sortes d’exécutions. On aurait deux pendus, deux décapités et deux noyés. Cette dernière forme de sentence était la plus prisée du public. Les suppliciés, une courte chaîne lestée autour du cou, furent précipités entre les récifs. L’eau claire de la baie permit de suivre leur agonie comme derrière une vitre. Les plus rêveurs purent ensuite attendre au bord de l’eau l’arrivée des murènes.

Jamais Villegagnon n’avait été plus populaire.